CHAPITRE III
l’antiprotestantisme
Que l’antiprotestantisine est une sorte de décalque de l'antisémitisme. — Comment on y trouve les mêmes éléments. — I. L’antiprotestantisme et le grief religieux. — Le Protestantisme et la Franc-Maçonnerie. — La Réforme et la Révolution. — II. De l’esprit protestant; qu’entend-on par là? — L’esprit protestant es un dissolvant. — L’esprit protestant et l’esprit de négation. — Ce qui doit être imputé à la situation des minorités confessionnelles. — III. Le grief national : le protestantisme personnifie l’esprit étranger. — Comment, en France, la Réforme a eu des racines françaises. — Que les Huguenots ont représenté une des faces de l’esprit français. — Conséquences pour l’esprit national de la révocation de l'édit de Nantes. — Du patriotisme des protestants français. — IYr. Le grief social et le grief politique. — Les protestants et les juifs tiennent trop de place en France. — Raisons sociales et politiques de ce phénomène. — Les protestants et les juifs accaparent les emplois publics. — Ils se servent de leur influence pour opprimer les catholiques. — Dangers de ce grief. — Comment l’anticléricalisme risque ainsi de se retourner contre les protestants et les juifs.
Messieurs,
L’antiprotestantisme est le frère de l’antisémitisme, un frère cadet, mais un frère qui ressemble beaucoup
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à son aîné. Il n’y a pas à en être surpris; ils sont nés, tous deux, des mêmes sentiments, des mêmes passions, des mêmes préjugés, des mêmes rancunes. Il y a donc, entre eux, un air de famille très marqué ; on pourrait même dire que l’antiprotestantisme a été fait à l’image de l’antisémitisme; à bien des égards, il en est une imitation, une copie, presque un décalque.
Comment nous étonner qu’après s’en être pris aux juifs, on se soit attaqué aux protestants? Il y avait, à cela, plusieurs raisons ; il y en a, d’abord, une très simple, c’est que, pour ses premiers propagateurs, l’antisémitisme s’était montré assez avantageux, assez lucratif, pour leur attirer des émules. Mais tout le monde ne pouvait jouer les premiers rôles dans l’antisémitisme. La place était prise. C’est ainsi que des hommes avisés, heureux d’avoir découvert un nouveau filon de préjugés, une nouvelle veine d’intolérance à exploiter, se sont rejetés sur l’antiprotestantisme, et ont cherché à en faire leur domaine. Après le « péril juif », on a découvert le « péril protestant » ; après la « conquête juive », on a dénoncé la « conquête protestante » .
Les protestants devaient en effet venir après les juifs. Ils sont, les uns et les autres, en France, une minorité religieuse ; les uns et les autres ont été persécutés, à une époque heureusement déjà lointaine ; les uns et les autres ont été émancipés par la Révolution, ou à la veille de la Révolution. Eo outre, les antisémites ne pouvaient bientôt manquer de s’en prendre aux protes-
tants ; ils devaient voir, dans les sectateurs de la Réforme, les alliés naturels et comme les complices des juifs ; bien mieux, ils devaient découvrir en eux des « judaïsants » ou des demi-juifs, car, en revenant à l’Ancien Testament, les protestants ont été se désaltérer aux antiques sources hébraïques, ils se sont imbus de cet esprit d’Israël, qu’ont partout en horreur les antisémites. C’est ainsi, que, de ces deux minorités religieuses, des pamphlétaires ou des tribuns, en quête de popularité, ont formé une sorte de caste, qu’ils appellent couramment les judéo-protestants.
Examinons quels sont les différents facteurs de l’antiprotestantisme. Si nous analysons les ingrédients dont est composée cette trouble et malsaine mixture, nous trouvons que ce sont, à peu près, les mêmes éléments que ceux dont est formé l’antisémilisme. Il s’y montre, d’abord, des antipathies religieuses, des rivalités confessionnelles ; il s’y rencontre, ensuite, une sorte d’exclusivisme national, un nationalisme étroit, qui s’inquiète de toutes les dissidences, une fausse conception de l'unité de la France ; nous y découvrons, encore, avec la concurrence universelle de notre époque, les rivalités et les jalousies sociales ; nous y retrouvons, enfin, les luttes politiques, les luttes autour du pouvoir, les compétitions pour les places et pour les emplois publics.
Il y a donc, par suite, dans l’antiprotestantisme, comme dans l’antisémitisme, trois ou quatre facteurs principaux que nous allons examiner rapidement.
l’ ANTIPROTESTANTISME.
Je ne m’arrêterai pas longtemps sur le grief religieux. De quoi incrimine-t-on, à cet égard, les protestants? On leur reproche, d’abord, comme aux juifs, d’être des dissidents qui rompent l’unité religieuse du pays ; on leur reproche, ensuite, de faire de la propagande pour leurs doctrines. C’est là un grief qu’on n’a pas contre les juifs. Mais peut-on en vouloir, à une confession religieuse, de faire de la propagande? Le droit de recruter des prosélytes ne fait-il plus partie de la liberté de conscience ? ou bien, allons-nous, en France, entendre la liberté de conscience, à la façon de nos amis, les Russes, comme un privilège de l’Église dominante? Mais, dit-on, vous oubliez que les protestants se servent, pour leur prosélytisme, de moyens déloyaux, qu’ils recourent sans vergogne à l’argent, qu’ils achètent les consciences I Acheter les consciences ! c’est là un crime contre la religion et contre la liberté humaine ; mais, j’avoue que je ne crois pas qu’à notre époque, dans notre pays de France, tout au moins, si grand que soit, prétend-on, le pouvoir de l’argent, il soit aisé d’acheter des consciences. Et puis, s’il s’est rencontré, par malheur, quelques protestants qui aient eu le triste courage de pratiquer cet odieux trafic, ils ne sont peut-être pas les seuls qui aient ainsi empiété sur la liberté des âmes.
Faut-il rappeler, ici, un livre que je ferais peut-être mieux de laisser à l’oubli dans lequel il est presque tombé, un roman, pour ne pas dire un pamphlet d’Alphonse Daudet : l'Évangéliste ? S’il faut y voir autre chose qu’une satire ou une caricature, je ne crois pas que le grand romancier ait prétendu là peindre le monde protestant ; ce qui l’aura, au contraire, frappé et séduit, dans cette histoire, c’est ce qu’elle présentait de singulier et de rare. En tout cas, quels qu’en soient les auteurs et quelles qu’en soient les victimes, protestants, catholiques, juifs ou libres penseurs, de tels actes de fanatisme sont également haïssables, et de pareils rapts d’âmes, également criminels.
Passons à un grief plus grave ou plus sérieux. On dit, des protestants, ce que l’on reproche souvent aux juifs, on dit qu’ils travaillent, sinon à déchristianiser la France, puisqu’ils sont eux-mêmes chrétiens, du moins, à la décatholiciser ; et, pour beaucoup de nos compatriotes, l’un vaut l’autre. On va répétant, autour de nous : les protestants sont à la tête de toutes les campagnes antireligieuses, anticatholiques ; ils sont les inspirateurs ou les grands meneurs de la Franc-Maçonnerie. On n’a pas craint de l’écrire, en des libelles que je préfère ne pas nommer : « Protestantisme et Maçonnerie ne font qu’un. »
Nous savons tous quelle place tend à prendre, dans nos querelles confessionnelles et nos luttes politiques, cette institution venue, autrefois, d’Angleterre. Je
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n’ai pas, ici, à en apprécier le rôle ; mais, peut-on dire, vraiment, que les protestants sont les inspirateurs, avoués ou occultes, de la Maçonnerie? Ce serait peutêtre un peu moins faux d’eux que des juifs, en ce sens que les juifs ont été longtemps exclus de la Maçonnerie, tandis qu’elle nous est venue d’un pays protestant, puisqu’elle nous est arrivée d’Angleterre, vers le commencement du xviii0 siècle. Cela suffit-il pour soutenir que la Maçonnerie est un produit de la Réforme? pour affirmer surtout que l’esprit maçonnique, tel qu’il se présente à nous, en France, est un esprit protestant? Seraient-ce, par hasard, les protestants qui auraient rayé, des statuts de la Maçonnerie française, le nom du Grand Architecte de l’Univers, ce nom, conservé respectueusement par les Loges d’Angleterre ou d’Allemagne? Comment, alors, n’est-ce pas dans les pays protestants, mais bien dans les pays catholiques, que la Maçonnerie se montre antireligieuse et antichrétienne? Quelque place qu’y puissent tenir des protestants ou des juifs, quelque appui qu’aient pu y trouver, pour leurs intérêts ou pour leurs ambitions, certains d’entre eux, la Maçonnerie n’est pas plus protestante qu’elle n’est juive. Le Grand Orient ne peut pas plus se réclamer de Calvin ou de Luther, que de Moïse ou de Salomon, l’allié d’Hiram.
Il est un autre grief, du même ordre, que nous voyons figurer souvent dans les réquisitoires contre le protestantisme et l’esprit protestant. La Réforme, dit-on, a été la
mère de la Révolution, et non seulement elle a enfanté la Révolution, mais elle est restée, pour les peuples modernes, un principe d’anarchie et de ruine. L’esprit protestant est un dissolvant politique et social, un dissolvant par l’individualisme rationaliste, un dissolvant par le libre examen.
Est-ce là un grief dont les protestants ne puissent se défendre? Est -on bien certain, que la Révolution procède de la Réforme? C’est, à certains égards, je le veux bien, une filiation assez vraisemblable ; de grands historiens l’ont admise. Comment cependant expliquer qu’en Europe, au moins sur le continent, la Révolution ait éclaté dans un pays catholique, un pays d’où le protestantisme avait été presque entièrement extirpé? J’incline plutôt, quant à moi, vers la théorie de Taine qui fait découler la Révolution française de l’esprit classique, ou vers le sentiment d’un des esprits les plus distingués de notre époque, M. Tarde, qui voit la mère ou l’aïeule de la Révolution, non pas dans la Réforme, mais dans la Renaissance.
Les protestants , en tout cas , peuvent nous dire : Voyez les États où le protestantisme a triomphé ; sont-ce des pays voués à l’anarchie et à l’esprit révolutionnaire? Ils ont bien eu, il est vrai, leurs révolutions; mais ces révolutions, peut-être fomentées et limitées à la fois par l’esprit de la Réforme, n’ont eu ni la même durée, ni la même intensité, ni la même fréquence que les nôtres. Prenez l’Angleterre, prenez la Hollande, pre-
l’antiprotestantisme.
nez la Prusse, allez aux États-Unis, sont-ce des pays où l’esprit révolutionnaire est plus développé, plus menaçant qu’en France? Non, force nous est de l’avouer, c’est, assurément, l’inverse. Et les protestants, après nous avoir engagés à jeter les yeux sur les pays où leurs coreligionnaires sont en majorité, nous font, à leur tour, cette autre question : Examinez les États protestants, et dites-nous si, pour eux, si pour l’Angleterre, pour l’Allemagne, pour l’Amérique, la Réforme a été une cause de décadence ou de dissolution ? Dites-nous, en conscience, si vous jugez les pays protestants inférieurs aux pays catholiques ?
Lorsqu’ils incriminent, chez nous, « l’esprit protestant », il est souvent difficile de préciser ce qu’entendent, par là, antiprotestants et antisémites. Avant de parler d’esprit protestant ou d’esprit juif, il faudrait, d’abord, savoir quels sont les véritables et légitimes représentants de ce qu’on appelle «. esprit juif », — « esprit protestant ». C’est ce qu’oublient la plupart des antiprotestants et des antisémites, si bien qu’à les entendre, l'esprit protestant ou l’esprit juif n’aurait plus rien de commun avec l’esprit du protestantisme ou l’esprit du judaïsme I De même que ce qu’ils nomment l’esprit juif
LES DOCTRINES DÈ HAÏNfi.
n'est souvent que 1 esprit de juifs « déjudaïsés », ce qu’ils appellent l’esprit protestant n’est, le plus souvent, que l’esprit de protestants « déchristianisés »,qui ont abandonné la foi et les traditions de la Réforme.
Pour les antiprotestants et les antisémites, il en est de l’esprit protestant comme de l’esprit juif; car, à leurs yeux, esprit protestant, esprit juif, c’est presque tout un. Tous deux se ressemblent et sont également haïssables. Tous deux, d’abord, représentent, presque au même degré, un esprit étranger, hostile au génie et aux instincts de notre race, inconciliable avec les traditions qui ont fait, pendant des siècles, la force et l’honneur de la France. Tous deux, ensuite, quoique peut-être à un degré inégal, personnifient, chez nous, l’esprit de révolte et l’esprit de négation : juif et protestant sont deux réfractaires, qui nient ouvertement, ou minent sourdement toutes les croyances et toutes les institutions sur lesquelles reposait la grandeur française. Par suite, à ce double égard, l’esprit protestant et l’esprit juif ne peuvent être, pour la France, qu’un dissolvant ; les libertés ou les faveurs qu’elle leur a concédées, durant le dernier siècle, ont compromis la nationalité française ; si nous voulons la sauver, il est grand temps d’aviser à ce double péril.
Cette thèse, rendue banale par les amplifications quotidiennes de la presse antisémite ou nationaliste, il serait aisé de la réfuter, quant à l’esprit protestant, en refaisant, siècle par siècle, toute l’histoire de la Réforme en
l’aNTI PROTESTANTISME.
France, de Henri IV et de Sully à Guizot. Mais, c’est le présent que nous avons en vue, c’est le protestantisme contemporain ; est-il permis d’affirmer que l’esprit protestant n’est qu’un esprit de révolte et de négation, hostile à tout principe d’autorité, à toute foi religieuse, à toute tradition nationale? A ceux qui, pour le prouver, viennent nous citer les discours ou les écrits de tel ou tel personnage sorti d’une famille réformée, les protestants auraient souvent le droit de répondre par une fin de non-recevoir1. Et, en effet, un grand nombre des hommes dénoncés par la Conquête protestante et par les pamphlets de l’antiprotestantisme, comme fils de la Réforme, ne se donnent même plus pour chrétiens; ils n’ont pas plus de droits au titre de réformés ou de protestants que M. Waldcck-Rousseau ou M. Trouillot au nom de catholiques. Protestants, catholiques ou israêliles, ce n’est pas par les actes ou par les écrits de ceux qui ont rejeté ses enseignements et ses dogmes qu’on peut juger de l’esprit d’une religion.
Les frontières, il est vrai, du protestantisme n’ont pas la fixité ou la netteté de celles de l’Église catholique. Nous ne dirons pas, quant à nous, avec l’auteur de
1. C’est ce qu’a fait, par exemple, M. Gaston Mercier, dans un livre intitulé l'Esprit protestant : Politique — Religion, Paris 1901, librairie Perrin. Voyez, spécialement, pour les hommes d’origine protestante qui ont pris part à l’œuvre de la laïcisation des écoles, pp. 212-214. Tout en faisant des réserves sur certaines opinions ou ! ur certaines polémiques de l’auteur de ce volume, il est malaisé de contester, à cet égard, la justesse de ses réflexions.
l'Esprit protestant , M. G. Mercier, qu’il n’y a de vrais protestants que les hommes restés lidèles aux doctrines anciennes de la Réforme, que ceux du moins qui acceptent les grands dogmes traditionnels du Christianisme, en d’autres termes, qu’il n’y a de vrais protestants que ceux qu’on désigne sous le nom d’orthodoxes. Ceux-là ne sont, en général, ni radicaux, ni socialistes; ils sont encore moins antireligieux; ils se gardent même, pour la plupart, d’être anticatholiques. — Loin d’être unanimes à soutenir nos gouvernants dans la guerre aux idées religieuses, nombre de ces protestants sont en droit de nous rappeler qu’ils se sont élevés contre tous les projets qui ont pour but, avoué ou non, la ruine des établissements religieux, parce qu’ils sentaient que, derrière l’Église catholique, ce que l’on vise, c’est l’idée chrétienne elle-même L Plus d’un se souvient des fortes paroles de M. Guizot que nous rappelle, dans un récent volume, mon ami M. Christian Schefer : « Ce que le catholicisme perdrait en crédit et en empire dans les sociétés catholiques, ce ne serait pas le protestantisme qui le gagnerait, ce serait l’impiété »1 2. Le spectacle que nous offrent,
1. Voyez, par exemple, M.G. Mercier, l'Esprit protestant p. 187-188.
2. Voyez Christian Schefer, la Crise actuelle : essai de psychologie contemporaine. Paris, librairie Plon. — On pourrait citer, dans le même sens, de nobles paroles du grand orateur protestant, M. le pasteur Bersier (Discours à l’inauguration de l’École des Sciences Religieuses) rappelées par l’auteur de l'Esprit protestant, p. 235.
l’an TI PROTESTANTISME.
aujourd’hui, les masses populaires de nos grandes villes n’en est-il pas la preuve? Les protestants qui s’en alarment sont fondés à croire que, loin de favoriser les progrès de la Réforme, la guerre sourde ou déclarée, faite par nos gouvernants à l’Église catholique, ne peut tourner qu’au profit de l’irréligion et de l’athéisme.
Si, parmi les protestants, « orthodoxes » ou « libéraux », il se rencontre des hommes qui, tout en se défendant d’être sectaires ou anticatholiques, demeurent défiants de l’Église catholique, de son clergé, de ses congrégations, comment s’en scandaliser, alors que tant de catholiques de naissance restent atteints de la crainte superstitieuse du jésuite? Et quand, dans la foule bruyante des champions de l'anticléricalisme, on découvrirait quelques anciens pasteurs, évadés de la chaire ecclésiastique, le calviniste et le luthérien n’en garderaient pas moins le droit de nous représenter qu’un esprit impartial est tenu de distinguer entre les fils de la Réforme, — de même que, en bonne justice, on ne saurait juger tous les juifs, d’après les actes ou les opinions de quelques juifs français ou étrangers. Peut-être même auraientils le droit d’affirmer que le véritable esprit protestant est celui de la Réformation, celui des protestants orthodoxes, tout comme un rabbin israéljte serait fondé/ ' à soutenir que le véritable esprit juif est celui du judaïsme, celui des juifs orthodoxes, demeurés fidèles à leur foi et à leur loi. Mais ce n’est pas ici le lieu de chercher qui, parmi les protestants ou parmi les juifs,
a droit au nom de réformé, ou au nom d’israélite. Laissons aux théologiens les querelles théologiques. Nous n’avons garde d’entrer dans les controverses qui agitent l’Église réformée. Nous n’aurons pas la téméraire prétention de décider qui est protestant, et qui ne l’est plus; qui a le droit de parler au nom de la Réforme, et qui ne le possède point. Cela du reste n’est pas nécessaire à notre objet. Une chose ressort, manifestement, de ces bruyantes controverses, et c’est elle surtout que nous voulons retenir.
Lorsque l’anti protestantisme nous dénonce les périls, pour notre vie politique et pour notre vie nationale, de ce qu’il appelle l’esprit protestant, il prête au protestantisme et aux Églises issues de la Réforme une unité, une continuité de vues et d’efforts qui, d’habitude, ne leur appartient pas, que le principe du libre examen ne leur permet même peut-être point. Comment des hommes qui reprochent, chaque jour, au protestantisme d’aboutir, en toutes choses, à l’anarchie, qui exagèrent même la portée pratique des divisions de sectes et de « dénominations » issues de la Réforme, peuvent-ils oublier que, pour avoir le droit de parler de l’esprit protestant, il est bon de faire des distinctions, de ne pas attribuer, à une École ou à une Église, ce qui appartient à une autre, de ne point prêter, à tous les chrétiens qui se réclament de la Réforme, les opinions ou les tendances d’hommes qui, parfois, n’ont presque rien gardé des doctrines ou des traditions de la Réforme? Et, ce que nous disons des
l’a NT (PROTESTANTISME.
protestants et de l’esprit protestant, on pourrait le dire, également, des juifs et de l’esprit juif. Protestants, juifs, catholiques, rien déplus décevant que ces hâtives généralisations. Et cela est encore plus vrai des questions politiques ou sociales que des questions morales. Si, en morale, — et encore là, combien de nuances 1 — on peut soutenir qu’il existe un esprit protestant, combien cela est plus douteux en politique ou en matière sociale 1 La grande majorité des protestants français est-elle, aujourd’hui, républicaine, cela s’explique par des raisons spéciales à la France; c’est que la République est devenue le gouvernement du pays, et que, depuis 1871, la cause de la monarchie a paru, chez nous, s’identifier avec la cause de l’Église catholique, ou, comme disent ses adversaires, avec celle du cléricalisme.
Quoique, en un sens, le protestantisme ou mieux le calvinisme, grâce à la constitution fédérale et démocratique de ses Églises, ait pu préparer, de loin, les peuples d’Europe ou d’Amérique à la république et à la démocratie, la Réforme n’en a pas moins su s’accommoder à la monarchie, aussi bien qu’à la république, témoin l’Angleterre, l’Écosse, l’Allemagne. Peu d’hommes en France, au xixe siècle, ont été plus imbus de l’esprit protestant que Guizot, et Guizot a vécu et est mort en monarchiste impénitent, tandis que Thiers, Dufaure, Rémusat, sortis de familles catholiques, se ralliaient à la république.
La vérité, c’est que les opinions philosophiques ou
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politiques sont loin de toujours dépendre d’une étiquette confessionnelle. Comme le catholique, et peut-être encore plus que le catholique, le protestant est libre de suivre les opinions politiques ou les doctrines sociales qu’il croit les mieux fondées en droit, ou les plus conformes à l’intérêt de son pays. Il n’est enchaîné, par la Réforme, à aucune école, à aucun parti ; c’est méconnaître l’esprit protestant, esprit, s’il en est un, de libre examen et de libre choix, que de le représenter comme inféodé à un système politique ou social, comme voué, par ses antécédents et par son point de départ, au radicalisme, au socialisme, à plus forte raison, à l’anarchisme.
Cette liberté et cette variété des opinions chez les protestants, on a beau les prouver, par des faits et par des exemples, l’antiprotestantisme ne consent pas à les admettre, pas plus que l’antisémitisme ne veut les reconnaître chez les juifs. Antiprotestants et antisémites s’en tiennent toujours à l’inique théorie du bloc. Pour eux, le protestant, comme le juif, représente, en toutes choses, l’esprit de révolte et de négation, l’esprit de désordre et d’anarchie. Pour eux, le vrai protestant, c’est, le plus souvent, celui qui s’est détaché du Christianisme, celui qui a déserté les croyances et les traditions de l’Église réformée, celui dont la religion, lorsqu’il en garde encore une, n’est plus guère qu’un vague déisme, de façon qu’à en croire journalistes et pamphlétaires, le véritable esprit protestant serait celui
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d'iiommes qui ont rejeté la plupart des croyances protestantes.
Veut-on étudier et définir l’esprit protestant, peut-être faut-il le prendre dans les pays où les protestants sont en majorité, où la Réforme a pu se développer librement. Si les reproches faits, chez nous, aux protestants semblent parfois justifiés, c’est en effet que, en France, les protestants sont en minorité, qu’ils ont été longtemps persécutés ou tenus en suspicion, et que, par là même, les injustices et les souffrances séculaires leur ont laissé des inquiétudes ou des ressentiments, dont ils ne savent pas tous se défendre. Cela, nous l’avons dit, est encore plus vrai des juifs.
Les analogies que l’antiprotestantisme et l'antisémitisme se plaisent à signaler entre « l’esprit protestant » et « l’esprit juif » proviennent, bien moins, de secrètes affinités entre les juifs et les réformés que d’une certaine similitude de situation, dans les pays comme la France, où les uns et les autres ont été longtemps persécutés, et où ils ont ôté rapprochés par des souffrances, des antipathies et des appréhensions communes. En ce sens, ce qu’on appelle, chez nous, l’esprit protestant ou l’esprit juif n’est, en grande partie, que l’esprit de minorités religieuses, longtemps privées de tous droits civils ou politiques, et encore défiantes des retours possibles des inégalités du passé.
Il n’en est pas de même des États où la Réforme à triomphé, où l’esprit protestant, malgré toutes les diffé-
rences nationales ou les divergences d’Églises, a pu se développer librement et pacifiquement. Là, l’esprit de la Réforme n’est plus faussé ou aigri par les souvenirs des luttes anciennes. Aussi, en ces pays, en Prusse, en Angleterre, en Écosse, en Hollande, en Scandinavie, aux États-Unis, personne n’oserait affirmer que l’esprit protestant est, en politique comme en religion, un esprit de négation, ou encore un esprit radical ou socialiste. Les faits quotidiens donneraient à de pareilles assertions un démenti trop éclatant. Qui ne sait que le vieux parti conservateur prussien, par exemple, est entièrement composé de protestants évangéliques, aussi attachés à leur roi qu’à leur Église? Ignore- t-on que, en ces dernières années, il s’est noué, plus d’une fois, entre ces conservateurs protestants et le Centre catholique, des alliances parlementaires, ce que les Allemands appellent un « cartell »? En Prusse, ce sont les catholiques qui se montrent les moins dociles aux vues du Gouvernement, ou les plus soucieux des libertés publiques, parce que, en Prusse, ce sont les catholiques qui se trouvent en minorité, et qui se défient le plus des actes du pouvoir ou de la prépotence des majorités.
Entre les États où la Réforme a jeté les plus profondes racines, il en est un, la Hollande, qui a littéralement été créé par la Réforme, et qui en a longtemps semblé la vivante incarnation. Or, cette Hollande, où l’esprit protestant et les traditions de la Réforme sont demeurés si vivaces, nous offrait, tout récemment encore, un spec-
l’anti protestantisme.
tacle bien fait pour déconcerter les tenants de l’antiprotestantisme. Qu’était-ce donc? rien moins que l’alliance politique des catholiques et des protestants orthodoxes dits antirévolutionnaires, pour sauver ce que les fds de Rome et les fils de Genève appellent, également, l’héritage chrétien. Et cette alliance, cette paradoxale alliance, qui n’est pas nouvelle aux Pays-Bas, a, sous l’inspiration du pasteur Kuyper, remporté plus d’une victoire électorale, dont réformés et catholiques se sont réjouis pareillement. Ce n’est pas que nous préconisions, quant à nous, des coalitions semblables; nous avons peu de goût pour les partis ou pour les « cartells » confessionnels ; une des choses que nous reprochons à l’antisémitisme et à l’antiprotestantisme — aussi bien du reste qu’à l’anticléricalisme, c’est, précisément, de pousser à la formation de partis religieux ou antireligieux. Mais nos yeux ne peuvent se fermer sur ce qui se passe à nos portes, et en face d’une alliance, publique et notoire, comme celle des catholiques et des protestants orthodoxes des Pays- Bas, comment ne pas constater qu’il faut tout le parti pris, ou toute l’ignorance de l’antiprotestantisme pour répéter que l’esprit protestant n’est que la négation du catholicisme et la haine de l’Église.
La vérité, encore une fois, c’est que, parmi les protestants contemporains, ou parmi les hommes élevés à l’école de la Réforme, comme parmi les catholiques, ou les hommes élevés à l’école de l’Église catholique, il y a, aujourd’hui, sur toutes les grandes questions, bien des
j 08 LES DOCTRINES DE HAINE.
manières de penser, de juger, d’agir; si bien qu’on ne saurait ranger tous nos compatriotes en des camps politiques ou sociaux opposés, du seul fait de leur baptême ou du catéchisme de leur Église.
Si, parmi les adeptes ou les meneurs de l’anticléricalisme, du radicalisme ou du socialisme, il se trouve des protestants, ou des hommes issus de familles protestantes, on ne saurait affirmer, pour cela, qu’anticléricalisme, radicalisme ou socialisme sont, chez nous, le produit de l’esprit protestant. Anticléricaux, radicaux ou socialistes, loin de toujours prendre le mot d’ordre des protestants ou des juifs, ont le plus souvent pour apôtres ou pour chefs, aussi bien que pour prosélytes ou pour soldats, des catholiques, ou mieux, des hommes issus de familles catholiques, souvent même des hommes élevés par l'Église, dans les écoles des « chers Frères » ou dans les collèges des « bons Pères ».
Quelque part qu’aient pu y prendre les rivalités et les antipathies confessionnelles, l’anticléricalisme lui-même, la guerre faite au clergé et aux moines, la campagne, tour à tour violente ou hypocrite, menée contre toute idée religieuse, a, de nos jours, tout comme au xvnie siècle et à l’époque de la Révolution, d’autres instigateurs que les protestants ou les juifs. Plus d’un fils de la Réforme s’est honoré en réprouvant, comme injustes en soi, et comme dangereuses pour la paix du pays et pour les minorités confessionnelles, les attaques des sectaires de l’anticléricalisme contre la liberté d’association, contie
L ANTIPROTESTANTISME.
ISO
la liberté d’enseignement, contre la liberté de con science. « — Je suis protestant, m’écrivait, récemment, un pasteur des Cévennes, mais je suis chrétien, avant d’être protestant, et l’esprit de Jésus-Christ me paraît inconciliable avec l’antisémitisme et l’anticléricalisme, aussi bien qu’avec l’antiprotestantisme ». INobles et fortes paroles dans la bouche d’un homme qui s’intitulait luimême un homme de paix. Je ne sais si c’est toujours là, en France, l’esprit protestant, mais je sais que c’est bien là l’esprit chrétien, et j’oserai dire, aussi, le véritable esprit français.
Quelque opinion qu’on ait du protestantisme et de l’esprit protestant, une chose est certaine, une chose éclate aux yeux qui, par-dessus nos étroites frontières, portent leurs regards sur l’Europe et sur le vaste monde. Il n’est pas permis de soutenir que la Réforme ait amené, ni la dissolution sociale, ni la décomposition morale, ni la décadence politique ou économique des pays dans lesquels les réformateurs ont triomphé.
Mais, diront les antiprotestants, cela s’explique. Dans les pays où elle l’a emporté, en Angleterre, en Hollande, en Scandinavie, dans l’Allemagne du Nord, aux États-Unis d’Amérique, la Réforme était chez elle ; elle était en pays
germanique ; elle était dans sa patrie ; tandis qu’en France et dans les pays latins, la Réforme, au contraire, transportée sur un autre sol, est un dissolvant, parce quelle est antinationale. Chez nous, ce produit de l’esprit germanique ne peut être qu’un principe de destruction et d’anarchie ; chez nous, la Réforme travaille, bon gré mal gré, pour l’étranger ; comment ne pas nous inquiéter, sinon de ses progrès, du moins de son action et de ses efforts pour nous dénationaliser?
Nous arrivons, ainsi, à ce que j’appelle le grief national, grief que nous rencontrons dans les trois « anti » ; de tous ceux soulevés contre les protestants, c’est le plus répandu et peut-être le plus grave.
Comme l’antiprotestantisme est, en quelque sorte, un décalque de l’antisémitisme, nous retrouvons ici l’idée de race. On ne peut dire que les protestants sont des sémites ; tout au plus, pourrait-on prétendre qu’ils sont des fils adoptifs de l’esprit sémitique, grâce à la Bible, cà l’Ancien Testament, dont ils se sont nourris, durant des siècles. Mais on répète : Ce ne sont pas de vrais Français, des Français de France. Comment seraient-ils des Français de race? — car, aujourd’hui, on parle beaucoup de race française, terme assez impropre, oserai-je dire en passant. — Ils ont été supprimés par Louis XIV ; ceux qui n’ont pas été convertis ou chassés ont dû se cacher dans les montagnes du Midi. D’où viennent la plupart des protestants de France? Ils ne peuvent tous être
l’antiprotestantisme. 161
sortis de leurs retraites des Cévennes ; un grand nombre nous est venu ou revenu de l’étranger, de Suisse, de Hollande, d’Angleterre, d’Allemagne. Alors même qu’ils ne seraient pas de race étrangère, ils ont rapporté, du dehors, un esprit étranger, un esprit de réfugiés. Bien plus, quand les protestants seraient tous de sang français, ils n’en seraient pas moins étrangers, de cœur ou d’esprit, attendu que la Réforme elle-même n’est pas française, que la Réforme est germanique. Or, qu’est la France? La France est latine. Quelle est la religion des Latins? C’est le catholicisme, la religion de Rome. Nous retrouvons, ici, la théorie des races et la thèse ethnologique que nous avons rencontrées dans l’antisémitisme. De même que le judaïsme est la religion des « Sémites», le protestantisme est la religion des Germains, comme le catholicisme est la religion des Néo-Latins, comme l’orthodoxie orientale est la religion des Grecs et des Slaves. Ce sont là des théories à la mode, contre lesquelles, pour ma part, je proteste de toutes mes forces, car j’y vois une thèse d'asservissement. Rien n’est plus contraire à la liberté humaine et à l’esprit religieux que cette prétention d’enchaîner chaque race à une religion, de ne faire d’une grande doctrine religieuse que le produit en quelque sorte fatal d’un groupe ethnique.
Rien, non plus, de moins conforme aux faits ; car toutes les grandes religions, et le Christianisme, et l’Islam, et le Bouddhisme, et le Judaïsme lui-même,
ont rayonné en dehors du peuple ou de la race oh ils ont pris naissance.
La Réforme, nous dit-on, est germanique; elle repré-1 sente, chez nous , l’influence allemande ; elle nous apporte un idéal étranger; elle personnifie l’esprit étranger ; par suite, elle nous menace du plus grave des périls, de la conquête spirituelle. On peut se défendre contre un ennemi qui envahit le pays, les armes à la main ; mais comment résister à la sourde invasion de doctrines qui s’insinuent dans votre esprit, et qui s’emparent de votre âme? Telle est l’invasion dont nous menace le protestantisme. Vous ne sentez donc pas, nous crie l’antiprotestant, après l’antisémite, que la France est en train de se dénationaliser?
Voilà, dans toute sa gravité, la thèse des antiprotestants, thèse très répandue, aujourd’hui, dans la presse et dans le public, si bien qu’elle est devenue une sorte de lieu commun. On l’étend parfois jusqu’aux doctrines philosophiques. Je pourrais citer un écrivain de renom, qui, dans un roman à prétentions nationales et à tendances nationalistes, nous a présenté la philosophie de Kant et le kantisme, fort en vogue aujourd’hui parmi la jeunesse française, comme une doctrine protestante, une doctrine germanique, faite pour nous dénationaliser.
Ainsi, d’après les autiprotestants, comme d’après les antisémites, il nous faudrait juger des doctrines parleur pays d’origine, et non par la part de vérité que nous pouvons trouver en elles. La France devrait s’astreindre
l’anti protestantisme. 163
à une sorte de protectionnisme moral et fermer ses frontières à toute denrée intellectuelle de provenance étrangère. Religion ou philosophie, c’est là, il faut bien le confesser, une singulière et attristante application du fameux « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »
La Réforme, d’après ces théories, est à sa place en Angleterre, en Allemagne, en Scandinavie, dans les pays germaniques, en un mot, car elle est y est natio nale. Par suite, d’après cette môme philosophie des religions, lorsque autrefois les Anglais persécutaient les catholiques, lorsque naguère Rismarck engageait l’Allemagne dans le Culturkampf contre la hiérarchie romaine, Bismarck et les Anglais remplissaient leur devoir de patriotes, puisque le catholicisme étant un produit latin, c’était faire œuvre de bon Anglais et de bon Allemand que d’émanciper du joug de Rome l’Angleterre et l’Allemagne.
National, chez nos voisins d’outre-Rhin et d’outre- Manche, le protestantisme serait antinational, chez nous. Est-ce là une thèse justifiée par les faits?
Interrogeons la géographie ; interrogeons l’histoire. En France, puisque nous parlons de la France, est-il vrai que le protestantisme représente, forcément, l’esprit germanique? Mais, si nous jetons les yeux sur la carte des confessions en France, une chose nous frappe, c’est que les régions de notre pays où la Réforme a été le mieux accueillie, dès l’origine, et où elle a conservé, encore
1 6 i LES DOCTRINES DE HAINE.
aujourd’hui, le plus grand nombre d’adeptes, ce ne sont pas les provinces du Nord-Est, celles qui ont le plus de sang germanique, ce sont, tout au rebours, les régions du Midi, ce sont les pays les plus latins de la France; — ou bien, si ce ne sont peut-être pas des pays vraiment latins, si les Cévennes, par exemple, qui ont servi de refuge aux huguenots persécutés par Louis XIV, ne sont pas habitées par des Français d’origine latine, leurs montagnes abritent des populations autochtones, les plus vieilles peut-être des Gaules ; et ce sont ces populations, nationales et françaises entre toutes, qui, justement, ont accueilli le protestantisme et ont tout sacrifié plutôt que de le renier.
Interrogeons l’histoire ; que nous apprend-elle? Estce, vraiment, d’outre-Rhin, est-ce d’Allemagne, ou même de Suisse, que nous est venue, en France, la Réforme ? Nullement. Nous avions, chez nous, de longue date, les éléments d’une réforme nationale, et le protestantisme français est sorti de racines françaises. Permettez-moi de vous citer, à ce propos, l’opinion d’un récent historien de notre littérature, qui n'est pas sans quelque autorité en ces matières.
« Il y a une Réforme purement française qui n’a rien dû de son origine, ou peu de chose, à la Réforme allemande ou anglaise... qui longtemps n’a été ni politique, comme l’anglaise, ni sociale, comme l’allemande, mais religieuse, théologique et morale, et qui enfin les a mêmes précédées l’une et l’autre, »
l’an TI PROTESTANTISME.
Qui dit cela? Est-ce un défenseur du protestantisme? un apologiste de la Réforme? Non, — c’est M. Brunetière... Et à quelle date le disait-il ? Est -ce avant qu’il fût arrivé au terme de cette longue évolution morale et religieuse qu’il nous a lui-même décrite? Nullement, c’est dans le numéro de la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1900, c’est-à-dire à une époque où M. Brunelière possédait, déjà, je ne dirai pas dans l’Église, mais au moins dans le monde bien pensant, une autorité légitime, derrière laquelle il est permis de s’abriter.
Je continue celte citation, qui a, pour nous, un réel intérêt, et qui fait honneur à la haute impartialité du savant critique. 11 s’agit ici d’un des précurseurs de la Réforme en France :
« Notre Lefèvre d’Étaples, poursuit M. Brunelière, a précédé Luther, et de Lefèvre d’Étaples à Calvin, de 1512 à 1536, on peut suivre à la trace, dans des documents français, le progrès et l’évolution logique d’un protestantisme exclusivement français. Plus on l’étudiera de près, et mieux on y verra les caractères distinctifs de ce que j’appellerai notre Réforme nationale. Ces caractères, les voici : C’est une tendance à faire prédominer la morale sur le dogme, à mettre dans la pratique de la vie quotidienne tout ce que l’on essaie d’enlever aux œuvres, j’entends les œuvres extérieures et cérémonielles. C’est encore une tendance à démocratiser ou plutôt à individualiser le sentiment religieux ; — et tout cela, c’est ce que nous allons retrouver dans Calvin ».
Vous aurez remarqué que, dans ce passage si net et si catégorique, M. Brunetière, qui se connaît à l’analyse des idées, attribue à l’influence française les penchants individualistes de la Réforme. Je n’ai pas à chercher ici dans quelle mesure cette thèse est exacte ; il me suffira de rappeler, à ceux de nos compatriotes qui voudraient voir, dans la Réforme et dans le protestantisme, un produit étranger de l'individualisme germanique, qu’il y a des Français, qu’il y a des érudits qui, sans être protestants, en ont jugé d’une façon toute différente.
Le fondateur ou l’organisateur de la Réforme française, Calvin, porte un nom bien français et appartient bien à la France. 11 serait d’un nationalisme singulièrement étroit, ou d’un fanatisme suranné, de renoncer à le revendiquer comme un des grands écrivains et un des grands esprits de la France. C’est ce que M. Brunetière, par exemple, n’a eu garde de faire : il a pris soin de n’amoindrir, ni la haute figure, ni la grande oeuvre du sombre réformateur.
J’irai plus loin, pourtant, que mon savant ami, M. Brunetière. Non seulement, Calvin est français et reste un des grands noms de la vieille littérature française ; mais , à mes yeux , une grande part de son influence sur son temps et une bonne part du succès de sa réforme religieuse, il les doit à l’esprit français. Il nous faut bien constater que Calvin a été un des hommes de notre pays, — un des deux ou trois hommes de France, dont l’action, dans le monde, s’est étendue
l’antiprotestantisme. 167
le plus loin, à travers le temps, comme à travers l’espace. Entre tous les apôtres de la Réformation, Calvin a donné sa forme et sa loi à la doctrine religieuse qui a eu le plus de retentissement dans l’univers. Qui ne sait que le calvinisme a débordé, bien loin, au delà des étroites frontières de la petite république de Genève ? Et pourquoi cela ? C’est, encore une fois, parce qu’on y retrouve la marque essentielle de l’esprit français. Nous nous vantions, en France, à une époque encore peu reculée, que l’esprit français avait une vocation d'universalité ; nous nous faisions honneur de savoir donner aux idées une clarté, une précision, une logique qui les rend plus facilement accessibles aux autres peuples, pour ne pas dire à l’humanité entière. C’est ce qu’a fait Calvin avec la théologie. Tandis que la réforme de Luther, génie peut-être plus original, plus spontané, plus rare, s’arrêtait, en quelque sorte, à moitié route, et dans le dogme et dans le culte, Calvin, au contraire, allait au bout de ses principes, selon les tendances de notre esprit national, se montrant plus systématique, plus logique, plus rationnel, plus radical aussi, de manière que, grâce à lui, la Réforme aboutit à une révolution religieuse, non sans analogie avec notre grande Révolution civile et politique de 1789. C’est ainsi que par sa méthode, par ses qualités, et, si l'on le veut aussi, par ses défauts, Calvin s’est montré un esprit vraiment français; il a été le législateur et l’organisateur de la Réforme, ou, comme le dit M. Bru-
netière, il en a élé le codificateur et l’ordonnateur, de façon que le calvinisme n’est pas seulement français, par ses origines et par son fondateur, mais aussi par ses méthodes et, en un certain sens, par son esprit.
La Réforme, je le sais, après avoir, pendant une cinquantaine d’années, disputé la France à la vieille Eglise, a été, chez nous, définitivement vaincue. Je ne puis rechercher, ici, quelles sont les causes de cette défaite, raisons morales ou raisons politiques. Mais si la Réforme a été vaincue en France, elle n’a jamais pu être entièrement déracinée du sol français. Nos gouvernements s’y sont essayé ; un de nos grands rois l’a entrepris, le plus puissant de tous, à l’heure où son pouvoir était au zénith, et il a échoué. La France, depuis la Réforme, a perdu l’unité religieuse ; Louis XIY et Louis XY n’ont pas réussi à la lui rendre. C’est là un fait que nous pouvons déplorer, mais sur lequel il ne nous est pas permis de nous aveugler. Je comprends, quant à moi, l’aspiration vers l’unité religieuse, comme vers un idéal auquel l’humanité ne doit cesser de tendre ; mais l’unité n’a de prix que lorsqu’elle est spontanée et volontaire. L’unité par la persécution, l’unité par la contrainte, qu’elle soit poursuivie, au nom de la foi religieuse par l’absolutisme monarchique, ou au nom de l’unité morale du pays par l’absolutisme jacobin, est une honte ou un mensonge, auquel les peuples modernes, les peuples libres du moins ne sauraient se plier.
i/antiprotestantismë.
La France est restée une nation catholique, quant au is grand nombre de ses habitants. Elle est demeurée ; pays catholique, mais non pas un pays exclusivement atholique. Et, la remarque, si je ne me trompe, en a t ; faite avant moi, la France a-t-elle été la première d s puissances catholiques, elle l’a dû peut-être, préciséi ;nt, à ce fait que, tout en restant fidèle à la grande lise romaine, elle n’appartenait pas, entièrement, à e seule Église.
J’avoue que, pour ma part, je suis, en toutes choses,
et, en religion comme en politique, partisan de la libre concurrence ; je crois que la liberté sert toutes les écoles et tous les partis dignes de vivre, que la liberté relève ceux qui savent en user. Je crois que si notre clergé h inçais, par exemple, s’est distingué, entre tous les lergés de l’Europe et du monde, par ses talents, par dignité, par ses vertus morales, il le doit, en grande i rtie, à ce qu’il avait, en face de lui, des adversaires ec lesquels il devait se mesurer. Nous n’avons pas le oit de l’oublier, la plus belle époque du catholicisme France a été l’époque où l’Église de France était en tte avec la Réforme; et, au contraire, du jour où les otestants de France ont été chassés ou bâillonnés, est rvenue la décadence pour le clergé français et pour ■Cglise de France.
Je crois que, dans le domaine moral et dans le do- ■ aine religieux, plus encore que dans le domaine éco- >mique, ce que j’appellerai le protectionnisme moral
ou le prohibitionnisme religieux est une doctrine néfaste. C’est ainsi que la Révocation de l’Édit de Nantes a porté à la France un coup, dont la France ne s’est peut-être jamais relevée; elle a frappé, non seulement la richesse nationale, mais, chose plus grave, la pensée nationale. La Révocation de l’Édit de Nantes a, en quelque sorte, détruit l’équilibre de l’esprit français ; la Révocation de l’Édit de Nantes, sous prétexte de lui rendre l’unité, a mutilé l’esprit français.
Qu’était l’esprit français, au xvne siècle? Il avait, d’un côté, pour représentants, la glorieuse phalange des écrivains catholiques, ces grands hommes d’Eglise, que vous connaissez tous, que vous révérez tous, dont les noms sont sur toutes les lèvres ; mais la pensée française était, en même temps, représentée par les dissidents, par les calvinistes, par les jansénistes. Je n’ai pas besoin de montrer quelles étaient les affinités morales des jansénistes et des calvinistes ; leurs adversaires communs les ont fait ressortir; sur ce point, au moins, les jésuites ont gagné leur procès. Jansénistes et calvinistes personnifiaient les mêmes côtés de l’esprit français ; et le jour où le calvinisme a été proscrit, le jour où Port-Royal a été rasé, qui a profité de l’expulsion des protestants, qui a bénéficié de la destruction de Port-Royal? Est-ce l’Église? est-ce la morale chrétienne? Demandez-le à la Régence, demandez-le au xvme siècle, demandez-le à la Révolution, qui a ôté l’aboutissement final et fatal de tout le xvme siècle*
l’antiprotestantisme.
Comment, me dira-t-on, pouvez-vous considérer le calvinisme comme représentant une des faces de l’esprit français ? Au même titre que le jansénisme. Je ne suppose pas que, même parmi les antiprotestants les plus farouches, personne veuille, aujourd’hui, nous enlever Pascal. Et quelle conception faut-il donc nous faire de l’esprit français? Qu’est-ce, pour nous, que l’esprit français? Sera-ce, uniquement, l’esprit léger, frivole, brillant, pétillant qu’on symbolise dans le vin de Champagne? Pour prendre un de ses plus illustres représentants, l’esprit français ne peut- il se personnifier que dans Voltaire? C’est là un jugement que portent, sur nous, beaucoup de nos voisins, de nos rivaux, mais un jugement contre lequel notre patriotisme nous fait un devoir de protester, sous peine de rétrécir l’esprit français et de diminuer la France. L’esprit français est plus large, plus complexe, plus sérieux, plus profond.
Qu’est donc l’esprit français? Est-ce ce que nous appelons l’esprit gaulois ? est-ce l’esprit de la P>utte? est-ce la Muse montmartroise? Certes, si c’est dans les cafés de Montmartre que nous devons aller chercher les types de l’esprit national, nous serons obligés de reconnaître que l’esprit de la Réforme n’a rien de français ; et avec certaines feuilles des boulevards, nous nous élèverons contre les doctrines moroses de Calvin, nous réclamerons la liberté du rire et la liberté de la gaudriole, nous déclarerons que la morale protestante est une morale hypocrite, qui peut être bonne pour le Germain ou pour
l'Anglais, naturellement gourmés, mais qui n’a rien à faire dans le joyeux pays de France.
Mais, si tel est vraiment notre esprit national, il nous faut répudier les plus grands hommes de l’Église de France. Est-ce que Bossuet, par exemple, est-ce que Bourdaloue lui-même, tout jésuite qu’il fût, étaient des représentants de l’esprit gaulois ? Et, si nous cherchons quels sont, en ce moment, les périls de l’esprit français, pouvons-nous dire, en conscience, que le véritable danger pour la France, pour l’art français, pour la littérature française, est le puritanisme protestant ? Il s’est, à notre honte, trouvé des Français pour le soutenir ; mais j’avoue, humblement, quant à moi, que s’il y a, aujourd’hui, un péril pour notre littérature, pour notre théâtre, pour l’esprit français lui-même, je crois que le péril est d’un tout autre côté, et pour tout dire, du côté opposé ; je crois que le danger le plus menaçant pour l’esprit français et pour l’art français est l’indécence du théâtre, la licence de la presse et la vénale pornographie. Et c’est un grand honneur qu’on a fait aux protestants, un honneur en partie mérité, que de les signaler comme les patrons ou les promoteurs des efforts pour endiguer le débordement de la corruption privée et de l’immoralité publique.
Si donc on analyse les origines de la Réforme en France et l’esprit même du protestantisme français, il est malaisé de prétendre qu’il s’inspire d’une idée étrangère et d’un idéal étranger. Mais, dira-t-on, si la Réforme
l’antiprotestantisme. 173
calviniste est française par ses origines, elle est devenue étrangère, depuis deux siècles, par les rapports intimes qu’elle a été obligée de nouer avec l’étranger. Le huguenot a dû émigrer, et dans son exil, et dans ses fréquentations anglaises ou allemandes, il s’est défrancisé, et, quand il nous est revenu, il nous a rapporté des idées, des habitudes, des manières de voir, des façons de penser du dehors.
Il se peut, en effet, que, chez certains protestants, nous retrouvions, dans les manières, dans le langage, — surtout s’ils sont allés étudier en Suisse ou en Allemagne, — quelque apparence étrangère ou quelque façon de s’exprimer ancienne, qui sente ce qu’on a appelé « le patois de Canaan ». Mais faut-il en tirer scandale? et n’est-ce pas le fait de toute grande école, de toute doctrine originale, de toute minorité religieuse surtout, d’avoir ses manières de penser ou de parler, quelquefois même son jargon?
De ce que les réformés français se trouvent, grâce à leur religion, en rapports plus fréquents avec nos voisins de Suisse, d’Allemagne, de Hollande, d’Angleterre, irons-nous conclure que les protestants français sont devenus des cosmopolites? C'est, vous le savez, un des reproches qu’on a le front de leur adresser ; mais vous vous rappelez que cette accusation de cosmopolitisme, les trois « anti » la lancent, également, au juif et au protestant, au clérical et au catholique. Ce qui est vrai, c’est que le protestant, comme aussi le juif, a
joué souvent, au grand bénéfice de notre pays, le rôle d’intermédiaire entre la France et l’étranger, entre l’Allemagne et la France, entre l’Angleterre et la France; mais, de là au cosmopolitisme, il y a un abîme.
Dirons-nous, comme les adeptes les plus outrés de l’antiprotestantisme, que les protestants sont incapables de patriotisme français, que leurs affections ne vont pas à la France, que leur patrie est Genève, que leur cœur est à Berlin ou à Londres, que ce sont des agents de l’Étranger, agents de l’Anglais, agents de l’Allemand? oserons-nous répéter, sur la foi des pamphlétaires, qu’il n’y a jamais eu de protestants patriotes ? que, depuis la Réforme jusqu’au xxe siècle, le protestant a toujours servi les intérêts de l’Étranger, toujours cherché à faire intervenir chez nous l’Étranger?
Je sais qu’il est de mode, en ce moment, — on le faisait, hier encore, à la Chambre, — de rappeler la triste époque de nos guerres de religion, alors que les huguenots, d’un côté, que les ligueurs, de l’autre, faisaient pareillement appel aux armes de l’étranger ; mais est-il bon, entre Français, de nous jeter, les uns aux autres, à la face, les fautes de nos aïeux, et les griefs surannés d’un passé lointain, qui ne devrait, à tous, nous laisser que des remords ? Est-ce que la Réforme n’a pas donné à la France, non seulement nombre d’hommes distingués en tous genres, plus que son contingent proportionnel de grands écrivains ou de grands savants, mais nombre de grands patriotes ? est-ce que Sully,
l’aintipuotestantisme. 175
est-ce que Tureune ou Duquesne, est-ce que Guizot, pour prendre un homme plus moderne, n’ont pas été aussi bons Français que les meilleurs Français de leur temps? Est-ce que, lorsque nous avons eu la douleur de nous voir arracher la terre d’Alsace, il ne s’est pas trouvé, parmi les protestants, comme parmi les juifs, aussi Lien que parmi les catholiques, un grand nombre d’Alsaciens- Lorrains qui, pour garder la qualité de Français, ont quitté la terre natale et sacrifié tous leurs intérêts matériels? Si un patriotisme, peut-être imprévoyant, en fait un titre aux catholiques, de quel droit n’en pas montrer une reconnaissance égale aux juifs et aux protestants ?
Il s’est rencontré des sectaires assez impudents pour oser contester, en plein Parlement, le patriotisme des Réformés ou des Luthériens, durant la guerre de 1870- 1871. Les noms des protestants morts pour la défense de la patrie commune suffiraient à repousser cette inique calomnie. Est-il nécessaire de la réfuter ici? Qui de nous ignore qu’en 1870, en 1871, les protestants ont fait leur devoir, tout comme les catholiques? Gambetta n’a-t-il pas eu, pour principal collaborateur, à la Défense nationale, un protestant ? N’est-ce pas au protestantisme qu’appartenaient Jauréguiberry et bien d’autres des chefs de celte lutte désespérée? N’est-ce pas aux protestants que nous avons dû Denfert-Rochereau, dont la tenace énergie nous a conservé, avec la place de Rclfort, un dernier coin de la terre d’Alsace ?
De pareils procédés de polémiques déshonorent les
partis. Rien n’est plus indigne d’un Français que de contester ainsi le patriotisme de nos concitoyens d’autre religion ; je suis persuadé, quant à moi, que, si jamais nous devions voir, de nouveau, le sol français envahi par l’étranger, il n’y aurait plus, parmi nous, devant l'ennemi, ni juifs, ni protestants, ni catholiques, il n’y aurait plus que des Français, défendant le sol national.
Il est un autre grief dont on se sert souvent, aujourd'hui, contre les protestants, de même que contre les juifs: c’est un grief à la fois économique, social, politique. On prétend se révolter contre ce qu’on appelle leur prépondérance sociale, ou leur tyrannie politique. Les protestants, les juifs, entend-on répéter, tiennent trop de place en France ; il n’y en a que pour eux. 11 est vrai, ce serait faire tort aux protestants que de ne pas reconnaître qu’ils ont conquis, chez nous, une place assurément supérieure à leur force numérique. Il en est d’eux, sous ce rapport, comme des juifs ; ou mieux, ne fùt-ce qu’en raison de leur plus grand nombre, la place que les protestants occupent, en France, est beaucoup plus large que celle qu’y tiennent les juifs.
Comment cela s’explique-t-il ? D’où vient cet appa-
l’antiprotestantisme. 177
rcnt privilège des minorités religieuses? 11 s’explique de différentes manières. Une première observation, c’est que les protestants, plus encore que les juifs, appartiennent, en général, à la classe bourgeoise, à la bourgeoisie des villes, et naturellement la bourgeoisie urbaine joue, dans le pays, un rôle beaucoup plus considérable qu’aucune autre classe. 11 y a bien, aujourd’hui, «le quatrième État», comme il s’intitule, qui s’est levé récemment, qui est en marche, qui prétend supplanter l’ancien tiers État, à ses yeux vieilli et épuisé ; mais, en dépit de ces prétentions qui la menacent pour l’avenir, c’est encore la bourgeoisie qui, à l’heure actuelle, dans toutes les carrières, occupe le premier raDg. Les protestants et les juifs étant, proportionnellement, plus nombreux dans cette bourgeoisie, il est naturel qu’ils occupent, proportionnellement, plus de place dans le commerce, dans l’industrie, dans les professions libérales, dans les emplois publics.
Les protestants, en France, ont été, dès le début de la Réforme, une élite; ou, si vous aimez mieux, c’est parmi la bourgeoisie française, et aussi, jadis, parmi la noblesse française, que la Réforme avait fait le plus grand nombre d’adeptes. C’est, vous le savez, une des raisons pour lesquelles la Révocation de l’Édit de Nantes a porté un si grand coup à la France. Une chose qu’on oublie parfois, les rivalités commerciales, les jalousies de métier, n’ont pas été entièrement étrangères à cette Révocation de l’Édit de Nantes. Sous Louis XIV, il y avait déjà,
parmi les négociants ou les gens de boutiques, des précurseurs de nos antisémites ou de nos antipro Lestants qui jugeaient, eux aussi, que la meilleure manière de se débarrasser de concurrents gênants, c’était de les faire expulser ou persécuter par le Pouvoir.
Une autre observation m’est suggérée par l’étude des différents pays et des différentes religions : c’est que, presque partout, en Europe et en dehors de l’Europe, les minorités religieuses jouent un rôle considérable dans le monde des affaires, dans le commerce, dans la finance. Ce n’est pas, seulement, comme on le dit parfois, le propre des juifs, ou encore des Arméniens, des Coptes, des Parsis; il en est ainsi, fréquemment, de toutes les minorités religieuses. Cela s’explique par ce fait qu’en tant que minorités, elles ont souvent été en butte à la défaveur du Gouvernement, que les carrières publiques, celles qui attirent le plus l’ambition, leur étant fermées, ces minorités religieuses se portent davantage vers les professions qui leur restent ouvertes, c'est-à-dire vers le commmerce ou vers la finance. Il en a été, ainsi, à une certaine époque, des dissidents anglais ; il en est, encore, de même, des Raskolniks, des « vieux croyants », autrement dit, des dissidents russes 1.
Aujourd’hui, je le sais, les protestants et les juifs ne sont plus, en France, frappés de la défaveur gouverne-
1. Voyez F Empire des Tsars et les Russes, tome III, livre nr, chap. iv.