Première partie
Anticléricalisme et anticatholicisme. — I. Le péril clérical. — Qu’entend-on par clérical ? — Quel est le vrai sens de ce terme et quel en est l’usage courant? — Quelques types d’anticléricaux. — Anticléricalisme et intolérance. — Comment l’anticléricalisme finit par s’attaquer à toute religion et à l’idée même de Dieu. — II. Analogie des facteurs de l’anticléricalisme et de l’antisémitisme. — L’anticléricalisme et le grief religieux ou philosophique. — Nécessité de combattre l’obscurantisme. — Le fanatisme anticlérical. — La morale catholique et la morale religieuse. — III. Le grief national. — Les catholiques sujets d’un prince étranger. — Rome, l’esprit latin et le génie français. — L’anticléricalisme et le gallicanisme. — Pouvons-nous avoir une Église nationale ? — L’ultramontanisme et l’infaillibilité papale. — L’Église et ses congrégations sont des Internationales. — L’anticléricalisme et les intérêts français.
Messieurs,
Je dois vous parler, aujourd’hui, de l’anticléricalisme. Comment, m’objecteront quelques-uns d’entre vous, classer l’anticléricalisme parmi les doctrines de haine? il faudrait, au moins, dire l’anticatholi-
l’anticléricalisme.
cisme. Je reconnais que celte observation peut sembler fondée, j’avoue qu’elle m’a déjà été faite ; mais, comme je vous le montrerai tout à l’heure, anticléricalisme, dans le langage usuel, est devenu, le plus souvent, synonyme d’anticatholicisme.
L’anticléricalisme, m’a-l-on dit encore, au lieu d’une doctrine de haine, est une doctrine d’émancipation ; il veut nous affranchir du joug de Itome, de l’esclavage de la superstition, des ténèbres de l’obscurantisme. Telle est, je le reconnais volontiers, la prétention de l’anticléricalisme ; mais, si tel est, en effet, le but du plus grand nombre des anticléricaux, je suis bien obligé de constater que l’antisémitisme et l’anliprotestantisme prétendent, également, eux aussi, être des doctrines d’affranchissement. L’antisémite et l'antiprotestant ne nous répètent-ils pas, chaque jour, sans que nous soyons en droit de nier leur sincérité, qu’ils n’ont d’autre but que de délivrer la France du joug des juifs ou de la domination des protestants ?
Il n’y a donc rien là qui distingue l’anticléricalisme des deux autres « anti ». Toute la question est de savoir jusqu’à quel point l’esclavage dont veut nous affranchir l’anticléricalisme est réel, ou jusqu a quel point la servitude dont il veut nous préserver est menaçante et prochaine, — ou encore, si les armes qu’il nous offre pour nous défendre contre la tyrannie « cléricale » sont légitimes et efficaces, et si elles ne risquent pas de blesser la liberté même qu’il prétend nous rendre ou nous conserver.
Je dois commencer, ici, par une profession de foi ; je ic ferai, en toute sincérité. Si le « cléricalisme », si la théocratie, pour résumer d’un mot toutes les prétentions qu’on peut imputer aux cléricaux, me paraissait un danger sérieux, pour la France du xxe siècle, un péril que je pusse, en conscience, regarder comme imminent, je serais des premiers à combattre le cléricalisme et les fauteurs de la théocratie. Je suis, quant à moi, autant que l’anticlérical le plus décidé, résolu à maintenir l’indépendance de la société civile, à défendre, envers et contre tous, l’indépendance et la souveraineté de l’État, — je ne dirai pas la suprématie de l’État. Ici, je l’avoue, je me distinguerai de l’anticlérical, et la raison en est simple; le mot suprématie prête à l’équivoque; c’est un terme qui a tenu une grande place dans les luttes politico-religieuses du xvie et du xvne siècles. Aucun de vous n’ignore que, dans l’Angleterre d’Henri YIII, par exemple, ce qui révoltait les dissidents, tant protestants que catholiques, c’était la prétention de les contraindre à reconnaître la suprématie du roi dans l’Église.
Or, je demeure convaincu que, si l’État prétend établir sa suprématie dans les matières spirituelles, — que l’État soit représenté par un roi, par une assemblée, par
l’anticléricalisme.
un ministère, peu importe, — l’État empiète sur le domaine spirituel. Je pose, en principe, qu’il n’y a, nulle part, de véritable liberté, qu’il n'y a, nulle part, de sauvegarde pour l’intégrité de la conscience et pour l’autonomie de la personnalité humaine, si l’on ne maintient pas, strictement, la séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel. Une des choses que je reproche à l’anticlérical, tout comme au clérical, c’est que tous deux méconnaissent, également, quoique d’une façon opposée, cette distinction essentielle, et que, par là, tous deux menacent, presque également, quoique d’une manière différente, la liberté de conscience et l’autonomie de l’àme humaine.
Cela dit, en toute loyauté , cherchons ensemble ce qu’est, à proprement parler, le clérical. Qu’entend-on, aujourd’hui, par clérical? qu’entendait-on, par ce terme, à l’origine? Le sens du mot a dévié ; il s’est étendu et, par là même, il s’est plus ou moins faussé. Si nous le prenons, dans le sens primitif, nous trouvons que le mot clérical désigne les partisans de l’ingérence du clergé dans la politique , ou , d’une manière générale , les hommes qui veulent subordonner l’Etat à l’Église. Tels sont, à proprement parler, les cléricaux, les vrais, les seuls qui méritent ce nom. Ceux-là, tout libéral est obligé de les combattre, et j’oserai dire qu’à notre époque, dans la France contemporaine, ces cléricaux sont, non pas, assurément, les plus grands ennemis de l’Église, mais les hommes, certainement, qui font le
plus de mal à l’Église, parce que ce sont eux qui fournissent contre elle les armes les plus dangereuses pour elle.
J’ai ici, sous les yeux, la définition du mot clérical par un catholique, par un moine que j’ai eu l’honneur de connaître, qui était un véritable Français, un ardent patriote, et j’ajouterai, un vrai démocrate : le Père Didon1. Cette définition, voulez-vous me permettre de vous la donner? elle est intéressante par son origine, elle l’est aussi par les termes dans lesquels elle est conçue, d’autant qu’elle n’a pas été écrite pour le public. C’est un passage tiré d’une lettre déjà ancienne, lettre familière à une femme 2 :
« Vous me demandez, mon enfant, ce que c’est qu’un clérical ? Je n’aime pas ces mots de guerre qui ne signifient rien de précis et dont on peut, à son gré, étendre ou resserrer le sens mal défini... Ce mot signifie, aujourd’hui, le parti politique qui se sert de la religion pour combattre ce qu’on est convenu d’appeler les institutions modernes. A ce compte-là, nous, qui ne combattons point les institutions modernes, ni en tant que libérales, ni en tant que républicaines, ni en tant que
1. Démocrate et patriote, tout ensemble, peut-on dire, quoique, dans un discours sur 1’ « Esprit militaire », prononcé à l’école Albertle-Grand, en juillet 1898, le P. Didon se soit laissé entraîner, par un patriotisme irréfléchi, à des excès de paroles que l’on peut regretter, sans avoir, pour cela, le droit d’oublier l’œuvre et les tendances de toute sa vie.
2. Voyez le R. P. Didon, Lettres à Mademoiselle Th. V., Paris,
l’anticléricalisme.
démocratiques , mais qui , au contraire , cherchons à mettre l’harmonie entre la religion et un régime républicain, honnête, libéral, démocratique, nous ne saurions être des cléricaux. Mais, si l’on force le sens de cette expression élastique, et si l’on entend par clérical quiconque est catholique, quiconque croit au Christ, quiconque croit en Dieu, quiconque croit à l’autorité..., alors, non seulement tous les catholiques, non seulement tous les protestants, mais tous les déistes... mais M. Gambetta lui-même est un clérical, puisqu’il croit à l’autorité, envers et contre MM. Rochefort et Turquet. »
La définition, vous le voyez, est piquante. Dans une autre lettre, quelques années plus tard, je trouve, dans la même correspondance, toujours à propos du cléricalisme, quelques lignes que je crois, également, devoir vous lire. Remarquez que c’est un moine qui parle, un moine qui, tout en s’honorant d’être catholique, a la légitime prétention de n’être pas un clérical, et cela, encore une fois, il l’écrit dans une lettre privée, nullement destinée à la publicité.
« Je suis exaspéré, quand je vois des hommes politiques se servir de l’autel comme d’un marchepied, de la croix comme d’une épée, de la religion comme d’un instrument de succès électoral... »
« C’est une des misères de notre temps », continue le Père Didon, appelant, de ses vœux, l’heure où la religion sera enfin dégagée de la politique. « Qu’ils fassent
» donc, ces gens-là, de la politique pure, et qu’ils lais- » sent tranquille mon Dieu. Je comprends fort bien » qu'on soit monarchiste , impérialiste , républicain ; » mais je ne veux pas qu’on se serve du Christ pour le » mêler à nos discordes de partis. »
Voilà, ainsi, le cléricalisme flétri par un moine !
Quel est, aujourd’hui, dans le langage courant, le sens habituel du mot clérical? Est-ce le sens étymologique? Est-ce celui adopté par le Père Didon? Allez dans une petite ville, allez à la campagne, interrogez les habitants sur leurs voisins, et vous arriverez bien vite à vous convaincre que ce qu’on appelle clérical, c’est le catholique, le catholique pratiquant ; c’est, par exemple, l’homme qui va à la messe le dimanche. Il n’est même pas besoin d’observer tous les préceptes de l’Église pour être marqué au front de ce stigmate de clérical. Celui qui va à la messe est, déjà, un clérical ; car clérical devient synonyme de catholique; encore, faut-il noter que, à cet égard, il y a des degrés dans le cléricalisme, comme dans la dévotion. L’homme, par exemple, qui, le dimanche, va à la messe, avec sa femme, à la basse messe surtout, commet le péché de cléricalisme; mais c’est, en quelque sorte, aux yeux de l’anticlérical, un péché véniel. Quant à l’homme qui va à la messe tout seuil à l’homme surtout qui va à l’église, avec un livre! celui-là, pour l’anticlérical, est en état de péché mor-
l’anticléricalisme.
tel. Aller à la messe, avec un livre, voilà, aujourd’hui, dans une grande partie de la France, la marque d’un cléricalisme renforcé! Il n’en faut pas tant, en mainte région, pour être noté de cette épithète malsonnante; et, à certaines catégories de personnes, aux petits fonctionnaires, par exemple, il faut un véritable courage moral, on pourrait presque dire une sorte d’héroïsme, pour oser affronter, en pareille matière, les sarcasmes et les délations des anticléricaux du cru.
L’anticlérical, tout comme l’antisémite, a beau s’en défendre, il est poussé, par son principe, — malgré lui, je le veux bien, — à s’attaquer au culte de ses adversaires, à la religion elle-même. L’anticlérical devient un anticatholique ; car, s’il suffit, pour être considéré comme clérical, de pratiquer les commandements de l’Église, il est évident que, pour n’ètre pas flétri de cette marque d’infamie, il faut cesser, devant les hommes, d’appartenir à l’Église.
L’anticléricalisme aboutit, ainsi, comme l’antisémitisme, comme l’antiprotestantisme, à une véritable intolérance. La grande différence, entre eux, est que l’antiproleslant ou l’antisémite s’en prend aux minorités religieuses, tandis que l’anticlérical s’attaque au culte de la majorité, ce qui, assurément, ne peut ni diminuer ni justifier son intolérance.
Mais, l’anticléricalisme en veut-il, uniquement, au catholicisme, à l’Église romaine, à ses prêtres ou à ses moines? Non ; vous avez pu en juger, déjh, par le pas-
sage de la le lire du Père Didon que je vous lisais tout à l’heure, et c’est une des raisons qui m’ont décidé à préférer, pour ces conférences, le nom d’anticléricalisme au mot d’anticatholicisme. L’anticlérical militant dépasse, dans ses attaques, comme dans ses haines, la tête de la grande Église catholique; ses coups portent plus loin et plus haut: par-dessus les presbytères et les couvents, par-dessus le Vatican et la tiare pontificale, ils portent jusqu’au christianisme lui-même; que dis-je? par delà le christianisme, ils visent jusqu’à l’idée religieuse, jusqu’à la notion de Dieu. C’est ainsi que, sous le couvert de la neutralité religieuse, nous avons vu des hommes, — sans doute convaincus, des hommes, je le veux bien, d’un patriotisme sincère, — non contents de fermer au catéchisme et aux dogmes de l’Église les écoles publiques, s’efforcer d’évincer de l’esprit des enfants, et, par suite, d’arracher des âmes françaises, l’idée même de Dieu.
Je suis, je l’avoue, membre de la « Ligue contre l’athéisme », société qui, à aucun titre, n’a rien de clérical; — elle est composée d’hommes de toutes confessions; elle a été fondée par un philosophe, et qui pis est, par un juif, M. Adolphe Franck. Il n’importe; j’ai rencontré des personnes qui, lorsque je leur confessais que j’étais membre de cette ligue, me disaient : « Vous êtes donc clérical ? » Il n’en faut pas davantage, en effet : défendre l’idée de Dieu, croire que la notion de Dieu peut encore avoir un rôle dans nos sociétés contempo-
l’anticléricalisme.
raines, cela, aux yeux de nombre d’anticléricaux, suffit pour que l’on soit taxé de clérical.
Vous connaissez la façon dont Auguste Comte en agissait avec Dieu. Auguste Comte était, assurément, un grand esprit, un des hommes dont la France du xixe siècle a lieu de s’honorer; à l’inverse de beaucoup de petits esprits, il sentait qu’une société ne peut se passer de tout lien religieux, et comme il prétendait créer une religion nouvelle, celle de l’Humanité, le fondateur du positivisme imitait, à l’égard de Dieu, l’exemple que nous avait donné Platon, à l’égard du poète. Auguste Comte reconduisait Dieu aux portes de la cité nouvelle, et, en lui donnant congé, le philosophe le remerciait, solennellement, des « services provisoires » qu’il avait rendus aux sociétés humaines.
L’anticlérical fait de môme : il trouve, lui aussi, que l’heure est venue de bannir Dieu de la cité humaine ; mais, à la différence d’Auguste Comte, il ne lui fait point de politesses, il ne le remercie point de ses services passés; il l’expulse, d’une main brutale, il le jette à la porte, comme un ennemi et un criminel.
Voilà où en sont, aujourd’hui, dans notre France, un grand nombre des adeptes de l’anticléricalisme. Et l'ascendant qu’a, sur la République française, cette doctrine anticléricale, poussée jusqu’à ses dernières limites logiques, il nous est facile de le constater; tous les étrangers en sont frappés. Pourquoi, par exemple, alors que, dans tous les États civilisés, vous entendez les
chefs des gouvernements recourir, lors des solennités nationales, au nom de Dieu, en abuser parfois, je le veux bien, comme d’un cliché vénérable, pourquoi, chez nous, en France, depuis une vingtaine d’années, ce nom de Dieu n’a-t-il jamais été prononcé, dans aucun discours officiel? C’est que nos gouvernants étaient sous la terreur de l’anticléricalisme. Dieu, sous la troisième République, a été frappé d’ostracisme.
Pour moi, au risque de passer, à vos yeux, pour clérical, j’avoue que je ne suis pas, comme Auguste Comte, de ceux qui prétendent que le rôle de Dieu dans nos sociétés est terminé; je ne crois pas que ce grand nom, qui résume et symbolise les plus hautes aspirations de lame humaine, doive être à jamais biffé de la langue française.
J’ai essayé de montrer ce qu’était l’anticléricalisme contemporain. Voyons, maintenant, ce qu’est l’anticlérical.
L’anticlérical, généralement, se pique d’être un esprit libre, « un libre penseur ». Mais libre penseur est-il toujours synonyme d’esprit libre? la libre pensée, chez nos anticléricaux, demeure-t-elle toujours exempte de passion sectaire ou de fanatisme ? Appellerons-nous esprits libres ceux qui ont une telle impatience des croyances d’autrui qu’ils ne peuvent entendre le nom de Dieu, ou supporter la vue du froc d’un moine ? M. le maire du Kremlin-Bicêtre, par exemple, qui proscrit
dans sa commune le port de la soutane, irons-nous dire que c’est un esprit libre, ou un esprit libéral, qui fait honneur à la liberté de penser? Je ne sais si, dans la banlieue de Paris, on a, pour les arrêtés de ce maire prêtropliobe, la même admiration que les feuilles anticléricales; mais j’avoue que, pour ma part, il m’est difficile de voir, dans l’interdiction du costume ecclésiastique, une manifestation qui soit à la gloire de la libre pensée, ou qui montre, chez ceux qui osent y applaudir, le respect de la liberté d’autrui. — De même, les citoyens et les citoyennes qui se réunissent, le vendredi saint, pour célébrer les agapes de la Libre Pensée en mangeant, solennellement, en public, du saucisson, dirons-nous qu’ils rehaussent le nom de libres penseurs?
Elles ont beau nous paraître enfantines et grotesques, de semblables manifestations ont l’avantage de nous révéler ce que devient, en certaines sphères, cet orgueilleux anticléricalisme, tout fier de s’être émancipé de l’esprit de superstition. Qu’est, le plus souvent, l’anticlérical militant? C’est, à bien des égards, un clérical retourné. Les passions, les ambitions, l’esprit de secte, le fanatisme, dont il accuse le clérical, l’anticlérical en est lui-même possédé. Il veut, lui aussi, donner au Gouvernement une direction doctrinale, une direction religieuse ou antireligieuse. 11 n’admet pas que l’État se désintéresse des questions de doctrine ; il veut employer la force de l’État, directement ou indirectement, au profit de son scepticisme, de son athéisme, de son maté-
rialisme. Il cherche, à son tour, ouvertement ou sournoisement, à se servir de l’autorité et de la loi, contre les adversaires de ses principes.
Bien plus, tout comme le clérical, auquel il se plaît à reprocher de ne voir partout que les intérêts de l’Église et de les mettre au-dessus des intérêts de la France, l’anticlérical est, lui aussi, dominé par l’esprit de secte ; les intérêts du pays le préoccupent beaucoup moins que les droits de ce qu’il appelle la libre pensée. Montrez-lui, par exemple, que, dans une notable partie du monde, les intérêts de la France et ceux de l’Église catholique se trouvent liés ; prouvez-lui que cela seul nous contraindrait à maintenir une ambassade auprès du Vatican ; rappelez-lui que les principaux défenseurs ou propagateurs de l’influence et de la langue françaises en Chine, en Orient, dans le monde entier, sont nos missionnaires; rien de tout cela ne le touche ; — il vous ripostera, ce qui m’était répondu, à moi-même, ces jours-ci, par 'un député socialiste : « Que nous importe, à nous, libres penseurs, l’influence de la France au dehors, si la France est autre chose que la fille de la Révolution et la mère de la libre pensée » ?
Vous le voyez, n’ai-je pas le droit d’affirmer que, trop souvent, l’anticlérical n’est autre chose qu’un clérical à rebours ?
Il y a une autre variété d’anticlérical ; c’est ce que j’appellerai l’anticlérical par politique. Celui-là n’est pas fanatique, il n’est point sectaire ; s’il semble l'être*
l’anticléricalisme.
c’est qu’il croit avoir intérêt à le paraître ; car, l’anticléricalisme, tout comme le cléricalisme, a, lui aussi, ses hypocrites. S’il est des milieux, s’il est des salons où il est de bon ton de se montrer clérical, ou, comme on dit, « bien pensant », il y a des situations, il y a des assemblées dans lesquelles il est bien porté d’être ou de paraître anticlérical. Et alors nous rencontrons ce type, bien connu de chacun de vous, du législateur, souvent sorti lui-même des écoles congréganistes, qui s’empresse de légiférer, bruyamment, contre ces écoles de la superstition, alors même que, sans oser s’en vanter, il a soin de leur confier, discrètement, ses fils ou ses filles.
Une autre variété d’anticlérical, que je crois encore devoir vous signaler, c’est ce que j’appellerai l’anticlérical naïf, l’anticlérical benêt, celui qui voit partout la robe noire du jésuite, le demi-savant ou le quart de savant, fier de s’être émancipé du joug de Rome, qui s’enorgueillit d’être un esprit libre et affecte une pitié dédaigneuse pour les hommes dont la simplicité croit encore qu’il n’est pas impossible que le monde ait été façonnné par une intelligence suprême. Celte sorte d'esprits forts foisonne, dans nos campagnes, comme dans nos villes.
Je peux vous raconter, à cet égard, un trait, tout récent, qui peint bien cette catégorie d’anticléricaux. Un de mes amis de l’Yonne, — l’Yonne est, justement, le département de France où l’anticléricalisme est le plus répandu, — recevait, pendant la dernière Exposition
universelle, un instituteur de sa connaissance et lui faisait les honneurs de Paris. Il le mena, naturellement, voir Notre-Dame, et, après lui avoir fait admirer la hauteur et les proportions de l’édifice, les sculptures de la façade et du triple portail, il l’invita à pénétrer dans l’église. — « Oh ! pour cela, non, répondit l’instituteur de l’Yonne, je n’entre pas dans ces monuments de la superstition ! o Voilà, dans son outrecuidante ingénuité, le dernier terme de l’anticléricalisme populaire ; il étouffe, chez le peuple, l’intelligence du passé et le sens du génie de nos ancêtres; il aboutit à un lourd et aveugle fanatisme, qui, à certaines heures peut mettre en péril les plus nobles chefs-d’œuvre de notre Art national. L’anticlérical de bas étage recèle souvent un barbare iconoclaste, dont le zèle sauvage se plairait volontiers, à l’imitation des jacobins de la Révolution, à détruire ou à mutiler les plus glorieux monuments de la terre française b
L’anticléricalisme contemporain, ainsi que je vous le disais dans ma première conférence, est comme le
(1) « Le Christ à l’écurie,
» La Vierge à la voirie, »
répète, en chantant la Carmagnole, l’anticlérical socialiste, refrain ignoble, peu rassurant pour les amis des arts.
l’anticléricalisme.
pendant ou la contre-partie de l'antisémitisme. Les trois « anti » font valoir, les uns contre les autres, les memes griefs, si bien que, souvent, leurs accusations réciproques ne diffèrent guère que par les noms. Cela est tellement vrai que, pour les étudier, on peut leur appliquer, à tous les trois, les mêmes procédés d’analyse, la même classification. L’anticléricalisme, tout comme l’antisémitisme et tout comme l’antiprotestantisme, fait valoir, tour à tour, contre ses adversaires, un grief religieux, un grief national, un grief économique, un grief politique; car l’anticléricalisme se présente à nous, lui aussi, sous trois ou quatre aspects principaux, et sous les mêmes aspects que l’antisémitisme et l’antiprotestantisme.
C’est, d’abord, ce que j’appelle l’aspect religieux ou philosophique. L’anticlérical s’attaque au dogme, au culte, à la morale catholiques, souvent à l'idée de Dieu et à la morale religieuse elle-même, comme à des doctrines pernicieuses ou des pratiques corruptrices, que l’Etat a le droit et le devoir de combattre.
C’est, ensuite, ce que je nomme l’aspect national. L’anticlérical s’en prend à l’Église, à la papauté, au clergé, aux congrégations, comme à des institutions étrangères, à des corporations internationales qui offusquent son sentiment de patriotisme, qui menacent d’asservir la France, de déformer l’esprit français et de ruiner l’unité morale du pays.
En troisième lieu, nous rencontrons l’aspect écono-
inique, l’aspect social. L’anticlérical dénonce le clergé, les congrégations, comme étant un danger pour la société, pour la famille, pour la fortune publique. Il les accuse d’être trop riches et d’employer leurs richesses mal acquises à suborner la presse et à corrompre l’esprit public. Ici vient la fameuse question de la mainmorte ecclésiastique, le légendaire milliard des congrégations, qui a pris une si grande place dans les discussions du jour.
Un quatrième aspect de la question, c’est ce que j’appelle l’aspect politique. L’anticlérical nous montre l’Église comme formant un État dans l’État, — un État romain dans l’État français ; l’anticlérical nous représente l’Église, la doctrine catholique, parfois la religion elle-même , comme l’adversaire irréconciliable de la liberté, de la République, de la démocratie, « l’éternelle ennemie » de la société moderne et du progrès.
Nous allons examiner, brièvement, chacun de ces quatre aspects principaux de la question. Ai-je besoin de vous dire que j’y apporterai la même impartialité, le même souci de la vérité et de la paix religieuse, — • et aussi le même dédain des préjugés, la même horreur de tout fanatisme et de tout esprit de secte, que dans l’étude de l’antiprotestantisme et de l’antisémitisme?
Entre les griefs de l’anticléricalisme, prenons, d’abord, le grief religieux ou philosophique. Avant de juger la thèse de l’anticlérical, je n’hésite pas à reconnaître la
l’anticléricalisme.
sincérité des hommes qui tiennent le langage que je vais vous rappeler. Je ne doute pas que la plupart des anticléricaux ne soient convaincus ; mais, pas plus chez l’anticlérical que chez l’antisémite, la conviction ne suffit à justifier une doctrine.
L’anticlérical nous répète : le catholicisme est synonyme d’obscurantisme; la religion romaine est une école de superstition ; elle déforme l’àme de l’enfant, elle opprime l’âme du peuple. La mission de l’État est de protéger l’enfant, de protéger le peuple, contre cette perversion intéressée des agents du cléricalisme.
Qu’est-ce à dire, si ce n’est que l'anticlérical nous apparaît, déjà, comme un clérical à rebours? De quoi en effet leurs adversaires accusent-ils, chaque matin, les cléricaux, si ce n’est de vouloir s’emparer de l’instruction du peuple et de tout l’enseignement, afin de couler l’âme des générations nouvelles dans un moule de leur choix ? Mais l’anticlérical militant veut faire de même ; il prétend, lui aussi, jeter les générations nouvelles dans un moule; toute la différence est qu’il compte leur donner une autre empreinte ; la prétention n’en est pas, pour cela, plus libérale.
L’anticléricalisme étant ainsi une sorte de cléricalisme
retourné, au profit du rationalisme, l’anticlérical prétend
mettre, à son tour, la force et le budget de l’État au service d’une doctrine, enrôler les agents et les fonctionnaires de l’État pour la guerre à l’Église ou à la Religion. L’anticlérical dogmatise et excommunie, au
nom de la Raison infaillible, tout comme le clérical, au nom de l’Église infaillible : il pose, lui aussi, en principe, comme rultramontain, que l’erreur n’a pas de droits, que la vérité seule a des droits, que l’État doit proscrire l’une et protéger l’autre. Il tend, ainsi, à rendre l’État juge des doctrines, juge de la vérité et de l’erreur ; par suite, il incline, non moins que le clérical, à restreindre la liberté religieuse, la liberté d’enseignement, la liberté du père de famille et, avec elles, la liberté de conscience.
Quel est, en pareille matière, le dernier mot de l’anticléricalisme ? S’il est logique, et beaucoup parmi les anticléricaux le sont, le dernier mot de l’anticléricalisme, c’est de demander la suppression de l’Église catholique, pour ne pas dire la suppression de toute religion en France; c’est de fermer les églises, c’est de renverser les autels de nos cathédrales. Pour quelquesuns, ce sera de substituer, au culte du Christ, le culte de l’Être Suprême ; mais, aujourd’hui, l’Être Suprême de Robespierre est bien démodé ; — cela même vous a une saveur de cléricalisme. — Pour nombre d'anticléricaux, Dieu est une façon de monarque, dont il est temps que le règne prenne fin, et dont la République doit prononcer officiellement la déchéance. Pour beaucoup d’entre eux, le mieux serait d’imiter la Révolution, et de restaurer, à la place du cuite de Dieu, définitivement détrôné, le culte de la déesse Raison. Voilà quel serait le dernier terme de l’anticléricalisme; et c’est bien à
l’anticléricalisme.
cela, vous le savez, que poussent, de toutes leurs forces, les plus zélées des sociétés anticléricales. Elles ne le dissimulent pas ; elles travaillent, ouvertement, à la déchristianisation de la France, et, pour cette grande oeuvre, elles ne se font pas toujours scrupule, au mépris de la liberté religieuse, de réclamer le concours, direct ou indirect, de l’État et de la force publique.
Quand j’arrivais, tout à l’heure, dans cette maison, on m’a montré un entrefilet d’une feuille anticléricale qui, parlant du sujet que j’allais traiter, aujourd’hui, devant vous, me mettait au défi de découvrir, chez les anticléricaux, la môme intolérance et les mêmes crimes que chez les antisémites ou les antiprotestants. — Il y a, disait cette feuille, un reproche que M. Leroy-Beaulieu ne saurait adresser à l’anticléricalisme : si l’antisémitisme et l’antiprotestantisme ont eu leurs échafauds et leurs bûchers, leurs Saint-Barthélemy et leurs dragonnades, quand l’anticléricalisme a-t-il fait des martyrs, quand a-t-il jamais recouru au bourreau?
J’en suis fâché, en vérité, pour ce journal et pour l’anticléricalisme ; il n’est pas besoin de remonter bien haut dans l’histoire pourdécouvrir que nos anticléricaux ont, eux aussi, dans l’héritage de leurs ancêtres, du sang et des échafauds. Ont-ils donc oublié la Révolution? Ont-ils donc oublié la Terreur ? Qu’est-ce qu’a fait 1793 des prêtres non assermentés, dont tout le crime était d’être restés fidèles à l’Eglise? Ces prêtres attachés à leur foi et à leurs vœux, la Révolution ne les a-t-elle pas
mis hors la loi? N’ont- ils pas été, durant des ai poursuivis, proscrits, guillotinés, parfois, comme Nantes, noyés, avec des raffinements de barbarie pour rappeler un exemple moins éloigné de noi dont plusieurs d’entre vous ont pu être témoins, • ■-
que, ici même, à Paris, en 1871, l’anticléricalism a
pas eu une grande part dans les horreurs de la Comm i ne Est-ce que ce n’est pas lui qui dirigeait les fureurs ;!’uu peuple égaré contre la soutane des prêtres et le froc moines? Est-ce qu’il oserait se dire innocent du mas i e des dominicains d’Arcueil, ou des fusillades de la ■ Haxo et du mur de la Roquette? Si ce n’était un i de polémique qui me répugne, s’il n’était malséant nous jeter, les uns aux autres, à la tête, les crim* nos pères, nous trouverions que les forfaits de Tant ricalisme ne sont, malheureusement, ni les demie date, ni les moins affreux, ni peut-être ceux do retour est le moins à craindre.
Au grief religieux, philosophique, se joint le gr moral. Vous vous rappelez comment l’antisémite, en prétendant qu’il n’en veut pas à la religion je attaque, d’habitude, la morale juive, ce qu’il appelle >a morale talmudique; il va déterrer, dans de vieux li\ dont le texte original lui reste fermé, des maximes ou moins authentiques, qu'il rapporte comme découvertes précieuses, leur attribuant une importée capitale. L’anticlérical procède, avec la morale calho-
L’ANTICLÉRICALISME. 20b
lique , exactement de même que l’antisémite, avec la morale juive. Tous deux pratiquent, également, des fouilles dans les livres des casuistes ; car, vous n’ignorez pas que les traités du Talmud ne sont le plus souvent qu’un recueil de casuistes. La casuistique est, pour les adversaires d’une religion, une mine incomparable ; l’anticlérical, comme l’antisémite, y puise à pleines mains. Il appelle à son aide son latin de collège, il se plonge dans les traités de théologie, heureux, lorsqu’il ne cite pas des livres apocryphes, tels que les Monita Sécréta des Jésuites, ou quand il ne commet pas de gros contresens, comme lorsqu’il impute aux Jésuites l’obligation d’obéir à leurs supérieurs, jusqu’au péché, inclusivement. Des livres de casuistique, l’anticlérical extrait, avec soin, les passages qui lui paraissent les plus choquants, et ces passages, plus ou moins tronques, plus ou moins authentiques, il vient, triomphalement, les commenter devant nous. Vous savez quelles ressources ont offertes, à cet égard, la morale des Jésuites et les livres de certains de leurs casuistes. J’avoue que, pour ma part, je goûte peu la casuistique ; je ne crois point qu’elle ait, dans la morale religieuse, la prépondérance que lui attribuent l’antisémite ou l’anticlérical. Je n’ai pas le loisir, en tout cas, d’étudier, avec vous, la valeur de la morale des casuistes ; je laisse ce soin à M. Trouillot et au Palais-Bourbon ; nous ne serions peut-être pas, ici, assez théologiens pour nous permettre un pareil examen. Puis, quand on prétend juger la morale des
Jésuites, je confesse qu’il me semble excessif d'oublier Bourdaloue et Ravignan pour Escobar.
Il y a bien un livre qui a plus d’autorité que tous les discours du rapporteur de la loi sur les associations, un livre fameux, les Provinciales. Mais les Provinciales, est-ce un livre que l’on puisse toujours prendre à la lettre ? Les Provinciales sont, sinon un pamphlet, à tout le moins un livre de polémique, et qui dit polémique dit guerre. Pascal, quand il rédigeait ces « petites lettres », se piquait-il d’impartialité? A-t-il toujours montré, dans ses attaques et dans ses citations, les scrupules d’un critique désintéressé? Assurément non, et l’historien de Port-Royal, Sainte-Beuve, en a fait la remarque : s'il n’a pas falsifié les textes, Pascal les a souvent écourtés, tronqués ; il les a enlevés de leur contexte, il les a tirés à lui. Nous n’avons pas le droit, par conséquent, de juger Escobar et la morale des Jésuites, uniquement, d’après les Provinciales, c’est-à-dire, d’après les réquisitoires de leurs adversaires. Presque autant vaudrait juger le Talmud et la morale juive d'après la Libre Parole. Il est toujours bon, en pareil cas, de remonter aux sources ; et qu’il s’agisse des Jésuites, du Talmud ou du Coran, il est téméraire de condamner une doctrine, sur des lambeaux de textes isolés.
Mais, je vais plus loin ; j’admets que certaines des doctrines prêtées aux Jésuites, — que le probabilisme, par exemple, pour l’appeler par son nom, — appar-
l’ANTICLÉRIC ALISME.
tiennent, vraiment, aux Jésuites; bien plus, j’admets, parce que cela semble un fait, que ces doctrines dites relâchées sont enseignées dans la plupart des écoles catholiques ; quelle est la conséquence ? C’est qu’en s’en prenant à ce qu’on appelle la morale des Jésuites, on s’en prend à la morale de l’Église catholique elle même. Par suite, ici encore, l’anticlérical ne se contente pas de s’attaquer aux excès du cléricalisme, il s’attaque à la religion, au catholicisme lui-même, dans ce qu’une religion a de plus intime, sa morale.
Que l’anticlérical mette le public en garde contre la morale des Jésuites, contre la morale même de l’Église, c’est son droit; mais, quand il dénonce cette morale, du haut de la tribune, appelant, sur elle et sur ses représentants attitrés, les sévérités du pouvoir, comme s’il voulait fermer, d’autorité, les écoles catholiques et bâillonner leurs maîtres, que fait-il de la liberté de conscience ?
On adresse, souvent, à la morale catholique, à la morale religieuse, en général, des reproches qui me touchent davantage ; on ne la traite pas toujours de morale relâchée ; on l’accuse même parfois d’être trop exigeante, trop rude aux sens et au corps, trop rigoureuse aux faiblesses de la chair, trop austère, en un mot. On reproche à la morale catholique et à la morale chrétienne, chose grave â une époque comme la nôtre, d’être en opposition avec la nature et avec les instincts
naturels, d’être une morale mystique, ou encore une morale ascétique, quelques-uns disent une morale monastique. Nous voilà bien loin de la morale relâchée de tout à l’heure. Accusation plus grave encore et d’autant plus redoutable qu’elle est plus spécieuse, on va répétant, autour de nous, que la morale religieuse est une morale égoïste, une morale antisociale, qui donne pour but, à la vie de l’homme, son salut personnel.
En effet, le catholicisme, les Églises chrétiennes en général, pour ne pas dire toutes les religions, avec l’Islam et le bouddhisme, donnent comme but, à l’activité et à la piété du croyant, son salut personnel. Il se peut que, par là-même, cette morale religieuse se trouve, à vos yeux, entachée d’une sorte d’égoïsme ; mais, faut-il le rappeler ? l’esprit humain n’est pas d’une logique telle que, dans ses actes, le chrétien en soit toujours à considérer la récompense qu’il espère obtenir. Cette morale religieuse qui s’inspire de la charité, non moins que de l’espérance, sommes-nous, vraiment, en droit de la déclarer inférieure ? Sommes-nous certains qu’elle soit moins efficace que la morale sans sanction de tels de nos philosophes?
S’il y a des chrétiens, et peut-être encore plus des chrétiennes, qui ont, avec le ciel, une sorte de comptecourant, façon de dévotion que, pour ma part, je goûte peu, ces dévots ou ces dévotes vaudraient-ils davantage, s’ils n’étaient soutenus par leurs espérances religieuses?
Il est aisé de nous engager à faire le bien pour le bien,
l’anticléricalisme. 209
— et, n’est-ce pas ce que font la plupart des âmes chrétiennes, par amour de Dieu? mais, n’en déplaise à la conscience raffinée de l’anticlérical, nombreuses sont encore, sur la terre, les âmes qui ont besoin d’être encouragées à la vertu par la perspective de récompenses futures. Si nous voulons, selon la parole évangélique, juger de l’arbre par ses fruits, pouvons-nous dire que la morale chrétienne, que la morale religieuse est immorale? Pouvons-nous soutenir que les âmes pieuses sont, moralement, inférieures aux autres? Il se trouve, sans doute, parmi vous, plus d’une personne qui, ayant reçu une éducation religieuse, et ayant eu pleine foi dans sa religion, a été prise, plus tard, de l’esprit de doute. Je fais appel à leur conscience, et je leur demande, si, le jour où le scepticisme est entré dans leur âme, le jour où elles ont cessé d’espérer en la vie éternelle, leur moralité intérieure en est devenue plus forte ou plus délicate.
Je poserai la même question, sous une autre forme : sommes-nous certains que, dans les écoles ou dans les familles, où l’on a renoncé à transmettre â l’enfant la notion d’un Dieu invisible, partout présent, qui sait tout et qui voit tout, on ait élevé le niveau de la moralité de l’enfant ? En d’autres termes, l’éducation religieuse corrompt-elle la jeunesse? et si, parmi les jeunes gens, la criminalité a terriblement grandi, la faute en est-elle à l’enseignement du catéchisme?
Nous avons une autre manière de vérifier si la morale
là.
religieuse est, vraiment, une morale inférieure ou une morale sans efficacité, c’est de la juger à ses œuvres de charité ou à ses œuvres sociales.
Or, s’il y a, et je suis le premier à leur rendre hommage, de grandes œuvres indépendantes de tout esprit confessionnel et de toute aspiration vers l’au-delà, il faut bien reconnaître que la majeure partie des œuvres dont peuvent s’honorer notre pays et notre siècle sont des créations de l’esprit religieux. Que vous preniez les catholiques, que vous preniez les protestants ou les juifs ; que vous examiniez la France ou l’étranger, vous trouverez que, partout, les plus belles œuvres, les plus admirables comme les plus nombreuses, procèdent de l'esprit religieux, de l’esprit de charité, — non pas, comme voudrait nous le persuader l’anticlérical, de la terreur de l’enfer, mais de l’amour de Dieu, qui est le grand inspirateur de la religion et de la morale religieuse.
J’ai eu, durant la dernière Exposition Universelle, l’occasion de faire moi-même, à ce sujet, d’instructives réflexions. J’étais membre du Jury de l’Économie sociale, président de la classe 108 de l’Exposition, dont le titre officiel était celui-ci : « Institutions pour le développement intellectuel et moral des ouvriers. » Or, quelles Sociétés surtout ont exposé dans cette classe 108, quelles œuvres ont été le plus récompensées? et Dieu sait que le Jury nommé par M. Millerand n’était guère entaché de cléricalisme. Les œuvres les plus nombreuses, les
l’anticléricalisme .
œuvres qui ont obtenu les premières récompenses, grands prix ou médailles d’or, étaient, pour une bonne part, des œuvres religieuses, et surtout des œuvres catholiques, par ce seul fait que les catholiques sont plus nombreux en France que les dissidents1. C’est ainsi que le plus grand nombre des prix attribués aux « Institutions pour le développement intellectuel et moral du peuple » ont été décernés, bon gré mal gré, par un Jury laïque, à des œuvres chrétiennes, à ces Sociétés, à ces Congrégations accusées de fomenter l’obscurantisme dans le peuple. Et ces associations inspirées de la charité évangélique, c’est à elles que l’esprit de secte et d'intolérance prétend refuser la liberté et le droit môme de vivre, comme à des institutions immorales et antisociales.
Et, ici, je ferai appel aux souvenirs de ceux d’entre vous qui ont visité, au premier étage de la Galerie des Machines, l’exposition de la bienfaisance. Ceux-là, aussi, ont certainement été frappés de la fécondité et de l’étonnante variété des œuvres religieuses, de cette admirable floraison d’œuvres de toute sorte, qui n’ont oublié aucune des misères ou des infirmités de l’homme. Je sais, quant à moi, qu’en me promenant, dans cette sorte de musée de la Charité, je me disais, involontairement : On parle souvent de la religion de la souffrance humaine, la
1. Je me permettrai de renvoyer, à cet égard, aux rapports de l’Exposition Universelle de 190U, et spécialement à celui de M. E.-O. Lami, rapporteur de la classe 108.
véritable religion de la souffrance humaine, c’est le Christianisme.
Comme Français, je ne puis m’interdire, à cet égard, une dernière réflexion. Celte charité chrétienne à laquelle les plus illustres libres penseurs se sont plu à rendre hommage, elle ne s’est jamais épanouie avec plus de vigueur qu’en notre siècle et en notre pays, si bien qu’on pourrait dire qu’elle a conféré, à notre France vaincue, une dernière primauté, et non la moindre, la primauté de la charité.
Cette gloire nationale, la plus pure de toutes, faudrat il nous en laisser dépouiller par les rancunes ou par les préjugés de l’anticléricalisme?
Cette réflexion m’amène à ce que j’appelle le grief national ; il tient une grande place dans l’anticléricalisme, comme dans l’antisémitisme, et, dans l’un et l’autre, il s’offre à nous, sous un double aspect . L’Église catholique, nous assure l’anticlérical, est une Internanationale ; — l’Église romaine, son clergé, ses congrégations représentent un esprit étranger ; — à ce double titre, l’Église est une menace pour notre génie national et pour notre nationalité.
Peut-on dire* des catholiques, qu’ils sont des étrangers
l’anticléricalisme.
en France ? Non, assurément ; ils sont le gros de la nation ; ils l’ont toujours été. Ce qu’on n’oserait dire des catholiques, peut-on l’affirmer du catholicisme et le traiter d’étranger en France? Remontons le cours de notre histoire; l’Église catholique est antérieure à la formation de la France ; l’Église peut se vanter d’avoir, pour une bonne part, contribué à former la France et la nationalité française. Comment dire du catholicisme, chez nous, ce que répétaient de lui, par exemple, les organes de M. de Bismarck, en Allemagne, lors du Kulturkampf, comment prétendre que la mission historique de la France est de lutter contre Rome et d’affranchir l’Europe, le monde, de la domination romaine ? Cet argument, nos anticléricaux doivent le laisser à ceux d’Allemagne. Nous ne sommes pas, en France, des Germains, héritiers d’Arminius ; nous aimons à nous considérer comme des Latins, fils aînés de Rome. Le clérical, l’antisémite, l’antiprotestant tirent môme parti de ces origines ou de ces affinités latines pour traiter d’infidèles au génie français, ou de traîtres à la mission de la France, les Français en révolte contre Rome. Je goûte peu, quant à moi, vous le savez, ces spéculations sur les races et sur la vocation ethnique des peuples. Je crains d’y rencontrer une doctrine d’asservissement ; mais, comment nier la part de l’esprit latin, sinon du sang latin, dans la formation de notre peuple et de notre nationalité? Je ne dirai pas que nous sommes de race latine, et que, sous peine de nous
renier nous-mêmes, nous devons rester des Latins; — il n’y a pas de race latine ; mais il y a des peuples de civilisation latine ; et de ces peuples, nous en sommes par l’éducation, comme par la langue. Que si l’esprit latin nous inspire certaines défiances, ■ — et, à plus d’un égard, je serais de ceux qui ne voudraient accepter la succession de Rome que sous bénéfice d’inventaire, — l’esprit latin est-il représenté, chez nous, uniquement, par l’Église romaine? Nos légistes, par exemple, ces légistes qui, sous l’ancien régime, comme à l’époque de la Révolution et de l’Empire, ont tenu une si grande place dans notre histoire, n’ont-ils jamais été imbus de l’esprit latin et de l’absolutisme des doctrines césariennes ? Le Jacobinisme qui semble le mauvais génie de la France moderne, le Jacobinisme, avec ses théories de salut public, avec son dogme de l’omnipotence de l’État, ne s’inspire-t-il pas, lui aussi, des exemples et des traditions de l’antiquité latine ?
Oui, je serais, je l’avoue, d’accord avec l’anticléricalisme, quand il nous invite à nous tenir en garde contre l’esprit latin et contre les traditions romaines ; mais où je diffère avec lui, c’est que, dans mes défiances contre l’esprit latin, je ne crois pas qu’il faille seulement nous mettre en garde contre Rome et contre le Vatican. Il y a, pour nous, un péril plus menaçant, aujourd’hui ; c’est celui de l’omnipotence de l’État, de l’absorption de l’individu par l’État ; c’est, en un mot, ce qu’on appelle « l’étatisme » ; — et ce péril,
une des choses que je reproche à nos anticléricaux, c’est que la plupart d’entre eux le méconnaissent, à tel point que beaucoup ne pardonnent pas, à l’Église et à la conscience chrétienne, de faire obstacle à la toute-puissance de l’État.
Antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme, les trois « anti » se font pareillement gloire d’être les défenseurs du génie français et les champions de la tradition française. L’anticléricalisme a, lui aussi, cette prétention ; il se donne, lui aussi, comme le représentant de la tradition nationale. Si l’Église romaine, dit-il, a pu contribuer, par ses évêques et par son clergé, à former la nation française, il n’en est pas moins vrai que la France et l’Église de France elle-même ont toujours su résister à la domination de Rome. C’est là, en effet, une thèse qui peut se soutenir, historiquement. Nos anticléricaux en viennent, ainsi, à se donner comme les continuateurs de la tradition gallicane, en face des défenseurs de l'ultramontanisme. A les entendre, ils défendent, à leur tour et à leur manière, ce qu’on appelait, autrefois, les libertés gallicanes. M. Trouillot se trouve être l’héritier de Bossuet.
Je ne sais si, lorsqu’il se donne comme le continuateur du gallicanisme, l’anticléricalisme connaît bien le gallicanisme. Certes, le gallicanisme luttait contre Rome, — sans aller cependant jusqu’à rompre avec Rome ; mais était-il, pour cela, anticlérical?
Le gallicanisme, loin d’être toujours anticlérical, était une forme de cléricalisme, au sens propre, au sens politique du mot. Le gallicanisme supposait une religion d’État, en possession de tous les privilèges d’une Église d’État. Le gallicanisme n’a pu se constituer et n’a pu durer qu’autant qu’il lui a été permis de s’appuyer sur le pouvoir séculier.
La thèse gallicane, celle de Bossuet, celle des derniers gallicans qui, vous le savez, sont morts avec la Restauration, c’était l’union intime du trône et de l’autel, accotés l’un à l’autre, pour résister aux hérétiques du dedans, en même temps qu’aux prétentions de Rome. Le gallicanisme était adossé au trône de Louis XIV. Cela est tellement vrai, que le gallicanisme a été une des grandes victimes de la Révolution ; il a été tué par la Révolution française et par celui qu’on a appelé l’exécuteur testamentaire de la Révolution, par Napoléon. Le jour où le clergé français n’a plus pu s’appuyer, comme il l’avait fait pendant des siècles, sur le bras séculier et sur l’autorité du roi, le clergé s’est retourné vers Rome ; il est devenu ultramontain. C’est ainsi, comme on l’a signalé, bien des fois, avant moi, qu’une des conséquences les moins prévues de la Révolution a été la victoire de F ultramontanisme, dans le clergé de France et dans l’Église.
L’ultramontanisme, au sens théologique du mot, a triomphé dans l’Église ; la date de son triomphe, vous la connaissez, c’est le Concile de 1870, où l’infaillibilité
l’anticléricalisme.
pontificale, qui, jusque-là, n’était pas reconnue de tous les catholiques, a été définie, c’est-à-dire a été proclamée comme dogme de foi. Il en résulte cette conséquence que, si l’anticlérical prétend ramener le clergé français et l’Eglise française aux anciennes maximes gallicanes, il s’attaque au catholicisme, tel qu’il existe aujourd’hui, puisque le dogme de l’infaillibilité du Pape fait, aujourd’hui, partie du credo catholique. S’il est permis de regretter la victoire de fultramontanisme dans l’Église, il est donc impossible, à qui veut respecter la liberté de conscience, de prétendre ramener le clergé de France aux maximes gallicanes ; il est impossible — en dépit des Articles organiques — d’en imposer l’enseignement dans les séminaires, puisque ce serait prétendre y faire enseigner le schisme et l’hérésie. Quant à ceux qui se flatteraient encore de fonder une Eglise nationale, ils commettent un grossier anachronisme. Comment réussiraient -ils là où la Révolution a échoué, avec sa Constitution civile du clergé? Une Eglise nationale, quelques hommes de haute valeur ont tenté, sous nos yeux, d’en créer une, en Allemagne, en Suisse, en France même, avec les Vieux Catholiques ; vous savez quel a été leur pitoyable échec. Les politiques en doivent prendre leur parti : aujourd’hui, plus que jamais, il n’y a plus de catholicisme, il n’y a plus d’Église catholique, en dehors de Rome et du Pape.
On nous dit: non seulement Fultramontanisme a triomphé dans l’Église, mais le Pape, investi de l’infailli-
bilité doctrinale, est un souverain étranger. Le fait est que le Pape est, d’habitude, un étranger; cela même est la conséquence de la doctrine catholique ; une Église internationale ne peut avoir pour chef un pontife national. Si vous ne voulez pas dénier la liberté aux catholiques, comment pourrez-vous les empêcher de se conformer à la loi essentielle de leur Eglise? Oui, le Pape est un étranger ; — un souverain? ce serait beaucoup dire, aujourd’hui ; s’il jouit des prérogatives de la souveraineté, le Pape n’est plus un souverain, au sens habituel du mot ; il ne représente pas, en tout cas, les intérêts d’une souveraineté étrangère qui puissent être en opposition avec les intérêts français.
Lorsque le Concile de 1870 discutait l’infaillibilité pontificale, les hommes d’État se préoccupaient des conséquences politiques que pouvait avoir cette définition de l’infaillibilité, dont ils oubliaient souvent qu’elle était limitée au dogme et à la morale. Ils craignaient que la papauté, nimbée aux yeux des fidèles de cette auréole éblouissante, n’en prît prétexte pour s’immiscer dans les affaires intérieures des différents États. Il pouvait, en effet, y avoir là un péril ; et M. de Bismarck et M. Gladstone, pour ne citer que les plus illustres, avaient eu soin de le signaler aux gouvernements et aux peuples.
Or, qu’avons-nous vu, depuis 1870? qu’avons-nous vu, surtout, sous le pontificat du Pape Léon XIII? La papauté, sortant de sa sphère doctrinale, s’est-elle
l’anticléricalisme.
empressée d’intervenir dans les affaires intérieures des diverses nations? Nullement, ce sont, tout au rebours, les gouvernements, ce sont souvent les hommes d’É'at, hérétiques ou catholiques , qui s’étaient montrés, d’avance, les plus défiants de l’ingérence pontificale, à commencer par ces grands ministres dont j’évoquais les noms tout à l’heure, les Bismarck et les Gladstone, qui, pour les intérêts de leur politique, ont sollicité le Pape d’intervenir dans les affaires intérieures de leur pays, Bismarck, en faveur de son Septennat militaire, Gladstone, contre la Ligue agraire d'Irlande.
Si, après l’étranger, l’on prend la France, peut-on dire que la papauté s’est, en ces dernières années, immiscée, indûment, dans nos affaires intérieures? Le Pape Léon XIII, il est vrai, s’est permis de donner des conseils au clergé et aux catholiques ; mais quels étaient ces conseils, dans quel sens s’exerçaient-ils, au profit de qui? C’étaient, vous le savez, des conseils de modération, de prudence, de soumission aux lois et à la constitution du pays. Loin de chercher à faire intervenir l’Église dans la politique, le Pape s’est efforcé de dégager l’Église de la politique, afin d’affranchir le clergé de la servitude des partis.
Et là même, où, sur les sollicitations des gouvernements, ou de sa propre initiative, le Saint-Siège a tenté de donner une direction politique aux fidèles, les catholiques se sont-ils inclinés, humblement, devant les avis de Borne? Peut-on dire que, dans la politique et dans
la sphère temporelle, ils aient souvent admis le Roma locuta est? Non, loin de là, vous savez que la voix du Pape n’a pas toujours trouvé tous les catholiques dociles, et cela n’est pas un fait particulier à la France. Dès que Rome semble toucher au domaine temporel, s’agît-il de questions politico-religieuses, les catholiques de tout pays, soit français, soit allemands, soit espagnols, soit irlandais, soit italiens, se montrent jaloux de leur indépendance. — Ce sont des affaires politiques, donc ce sont nos affaires, disent-ils ; nous les connaissons, nous n’avons pas besoin, pour nous conduire, des instructions du Pape. Celte susceptibilité nationale des catholiques s’ajoute au naturel désir de la papauté de ne pas froisser les gouvernements et les partis, pour écarter le Saint-Siège de toute intrusion dans la politique intérieure des États. Aussi peut-on répondre à l’anticlérical que cette immixtion d’un « souverain étranger » qui, à d’autres époques, a pu être un péril, ne peut, vraiment, être signalée comme un danger de l’heure présente.
Reste le grand reproche du nationalisme anticlérical : l’Église catholique est une « Internationale », et cela seul doit lui valoir la défiance des patriotes et l’hostilité de l'État. Le fait est incontestable, l’Église est une Internationale; — comme je vous l’ai déjà rappelé, dans ces conférences, toutes les grandes religions sont plus
l’anticléricalisme.
ou moins internationales ; c’est leur fonction et c’est leur honneur de chevaucher par-dessus les étroites frontières des peuples. Le christianisme, le catholicisme en particulier, comme le proclame ce nom même de catholique, est une doctrine cosmopolite, internationale, il serait peut-être plus juste de dire supranationale, qui s’adressant à tous les hommes, sans distinction de races, se place au-dessus des diverses nationalités.
Si l’Église catholique est une institution supranationale, cela n’empêche que, dans chaque État, elle peut constituer une hiérarchie nationale. Ainsi en est-il, en particulier, de la France. On ne peut dire qu’en France, l’Église dont l’État choisit les évêques soit une institution cosmopolite, sur laquelle l’État n’ait aucune prise et aucune action. Grâce au Concordat, grâce au mode de nomination des évêques et des curés, tandis que l’État est indépendant de l’Église, l’Église est loin d’être indépendante de l’État. Cela pourrait rassurer les anticléricaux ; et, s’ils étaient logiques, ou si leurs frayeurs de l’ingérence romaine étaient sincères, ils seraient les derniers à réclamer la séparation de l’Église et de l’État.
De même encore, de ce que le christianisme, de ce que le catholicisme, en particulier, est une sorte d’internationale, en peut-on conclure qu’il fait obstacle à la constitution ou au maintien des nationalités modernes? En a-t-il été du christianisme comme de l'islamisme qui, absorbant l’homme tout entier, tend à étouffer l’idée de
nationalité et à substituer, partout, les liens religieux aux liens nationaux? Peut-on soutenir qu’il en est de même du catholicisme? Prenons les pays catholiques, et la France, et l’Espagne, et l’Italie ou, parmi ceux qui ont perdu leur indépendance, la Pologne et l’Irlande: peut-on dire que le catholicisme y ait fait obstacle à la formation, à la durée, à la vitalité de la nationalité? Non, assurément. Dans certains pays même, comme la Pologne, comme l’Irlande, comme l’Espagne, comme la Belgique, on est contraint de reconnaître que la foi catholique a été un des principaux facteurs de la nationalité.
A une certaine époque, il est vrai, au moyen âge, l’Église catholique avait réussi à rapprocher tous les peuples, tous les États, encore en voie de formation, dans ce qu’on appelait la Chrétienté, ou la République chrétienne, sorte de confraternité internationale, dont la foi commune était le grand lien, et qui, théoriquement, avait deux chefs, presque aussi mal obéis l’un que l’autre : un chef temporel, l’Empereur, un chef spirituel, le Pape, « les deux moitiés de Dieu », comme disait Victor Hugo. Cette république chrétienne, que l’Église put à peine ébaucher, c’était un noble, un grand idéal que, comme beaucoup d’autres, nous avons « laïcisé », et que nous sommes encore loin d’avoir réalisé ; mais, sous sa forme catholique de république chrétienne, comme sous sa forme moderne de fédération européenne, c’est un idéal qui n'a jamais exigé la des-
l’anticléricalisme.
truction des diverses nations, et dont le patriotisme n’a pas le droit de s’alarmer l.
Aujourd’hui, comme au moyen âge, l’Église, le catholicisme, le christianisme sont au premier rang des forces qui travaillent à rapprocher les peuples, sans prétendre supprimer les nationalités ou confondre les nations, ni détruire l’individualité des peuples modernes. En est-il de même de toutes les Internationales contemporaines? Car, si l’Église est une Internationale, si, à ce titre, il est tout naturel que l’État ait l’œil ouvert sur son clergé et sur ses congrégations, est-ce, aujourd’hui, la seule Internationale que l’État doive surveiller? N’y en a-t-il pas d’autres, chez nous, en France, sur lesquelles l’État a moins d’action que sur le clergé catholique? Est-ce que, en dehors de l’Église et de ses congrégations, il n’y a pas des Sociétés laïques qui ont, elles aussi, des membres ou des affiliés au dehors, et qui prétendent exercer une action politique sur le Parlement ou sur les élections ? Est-ce que, en face de l’Internationale noire, dénoncée par l’anticlérical, ne se dresse pas ce qu’on a nommé l’Internationale rouge? Est-ce que, en dehors même d’une Société dont je vous entends murmurer le nom, en dehors de la Franc-Maçonnerie, les syndicats ouvriers, — ces syndicats dont, pour ma part, j’ai salué la naissance avec joie, bien que non sans
1. Voyez, à cet égard, les États-Unis d’Europe, compte rendu du Congrès des Sciences Politiques de 1900. (Société française d’imprimerie et de librairie, 1901).
inquiétude, n’ont pas cherché à se confédérer entre eux, n’ont pas noué des liens avec les Sociétés étrangères du même genre, n’ont pas réuni des Congrès socialistes internationaux? N’existe-t-il même pas, aujourd’hui, de Comité socialiste international permanent? Comment l’anticlérical, qu’épouvante l’internationalisme de l’Église et des congrégations, ne tremble-t-il pas, également, devant l’internationalisme socialiste? Serait-ce qu’il le croit sans péril pour l’État, pour la nation, pour la société? Serait-ce qu’à ses yeux le prolétariat européen est sans force et sans armes, que l’Église et ses moines sont seuls armés et seuls à redouter? Dès lors, que nous voyons, autour de nous, les tendances internationales, voire internationalistes, encouragées ou tolérées, parmi les groupes sociaux ou politiques les plus nombreux et les plus remuants, pourquoi les condamner, uniquement, dans l’Église ? 11 y a 15 une injustice, ou un aveuglement, en tout cas, une contradiction qu’on ne peut expliquer que par les préjugés ou par les antipathies de l’anticléricalisme.
11 y a plus : si l’Église est une Internationale, peut-on dire que cet internationalisme ecclésiastique soit toujours en opposition avec les intérêts français ? Ne se trouve-t-il pas, au contraire, sur le globe, de vastes régions où la propagande catholique tourne au profit de l’influence française? où ces congrégations que l’on condamne, en France, comme étrangères ou comme internationales, emploient leurs efforts au profit de la France et
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de la langue française ? Vous avez tous entendu parler de ce qu’on appelle le protectorat catholique ; c’est, en Orient et en Extrême-Orient, un legs de notre passé et de notre ancienne puissance; c’est une des dernières primautés qui nous restent de notre longue et glorieuse histoire. Ce protectorat catholique, justement envié de nos rivaux, nos missionnaires et nos religieux en sont les agents naturels et nécessaires ; la France doit-elle s’en dépouiller elle-même, en en frappant, de ses mains, les instruments traditionnels, parce que le froc des moines ou la cornette des sœurs offusquent les sentiments des anticléricaux?
Allez à l’étranger, traversez la Méditerranée, débarquez en Asie- Mineure, en Syrie, en Égypte, poussez jusque dans l’intérieur de l’Afrique ou de l’Asie, par delà les déserts, jusqu’au fond de la Chine, quels sont les principaux représentants et propagateurs de l’influence française? Ce sont nos missionnaires, ce sont nos religieux. Qui a répandu la langue française sur tout le bassin oriental de la Méditerranée, qui la soutient, encore aujourd’hui, dans la grande bataille des langues dont retentit tout le Levant ? Ce sont nos missionnaires et nos religieux de toute robe. Ils ne sont pas, assurément, les seuls champions de notre langue dans le monde ; je dois rendre hommage, ici, à certains établissements juifs ou protestants, surtout aux écoles de l’Alliance israélite universelle, qui enseignent, en Orient, le français; — mais les principaux, sans con-
teste, les plus nombreux et les plus zélés des hommes qui luttent, pour notre influence et pour notre langue, en Orient, en Extrême-Orient, en Asie, en Afrique, jusqu'au Canada et en Amérique, dans le monde entier, ce sont, il me faut le répéter, des missionnaires et des religieux catholiques.
Or, voulons-nous maintenir cette influence française? voulons-nous conserver ce protectorat séculaire? ou bien sommes-nous résignés à y renoncer ? Les peuples qui prétendent jouer un rôle dans le monde doivent savoir ce qu’ils veulent et, une fois décidés, ils doivent s’en tenir résolument à une politique. Si nous voulons abdiquer cet antique protectorat, comme nous y invitent les feuilles anticléricales, nous sommes sûrs que les débris en seront avidement recueillis par d’autres ; nous voyons, déjà, nos rivaux d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie qui se posent en héritiers du patrimoine que nous aurons abandonné. Après avoir perdu l’Égypte, par l’imprévoyance radicale, il y a quelque vingt ans, nous perdrons la Syrie et tout le Levant, pour complaire aux préjugés ou aux rancunes de l’anticléricalisme.
Je sais que, parmi les anticléricaux, il en est encore d’assez patriotes pour ne pas faire fi de cette portion de notre héritage national. L’anticléricalisme, vont-ils répétant, après Gambetta, n’est pas un article d’exportation. C’est là, sans doute, le mot d’un politique ; mais que peut exporter un pays, si ce n’est ce qu’il produit? Quand la France ne produira plus que de l’anticlérica-
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lisme, que voulez-vous qu’elle exporte au dehors? Pour semer des missionnaires, il faut au moins en conserver la graine ; — et quand on ne fermerait pas, chez nous, tous leurs séminaires ou tous leurs noviciats, quelle autorité voulez-vous qu’aient, pour enseigner, à l’étranger, dans les pays musulmans ou dans les pays chinois, des maîtres que vous aurez privés, en France, du droit d’enseigner? Comment voulez-vous que puissent vivre et prospérer, au dehors, des établissements dont on aurait tari les ressources, à l’intérieur, et dont le personnel ne pourrait plus se recruter, chez nous ? Ou encore, si la France veut conserver le protectorat catholique, quelle serait l'autorité morale du Gouvernement de la Répupublique pour protéger, au dehors, les religieux qu’il poursuivrait au dedans? Ce serait, remarquez-le, — et on ne nous le laisserait pas oublier, une politique analogue à celle du Gouvernement anglais, qui faisait la chasse, chez lui, aux marchands d’opium, alors qu’il faisait la guerre à la Chine pour lui imposer l’usage de l’opium.
Ainsi, quand nous examinons quels sont les intérêts nationaux de la France, quels sont ses moyens d’influence en Orient et dans le monde, nous sommes obligés d’avouer que, loin de fortifier l’ascendant de notre pays au dehors, l’anticléricalisme lui porterait un coup, peut-être mortel. La politique préconisée par les sectaires de l’anticléricalisme ne serait rien moins qu’une politique de suicide national. Or, à cette heure de com-
pétition universelle entre les peuples et entre les races, je crois que, pour les esprits libres, il est un souci qui doit dominer toutes nos dissidences politiques ou religieuses, c’est le souci de la grandeur française.1
1. L’événement a déjà montré que nos appréhensions n’étaient pas vaines, quand nous annoncions que, sous peine de trahir les intérêts essentiels de la France, l’anticléricalisme nous mettrait, devant le monde, en flagrante contradiction avec nous-mêmes. On a vu, en octobre 1901, lors de l’occupation par notre flotte de l’ile de Mytilène, la République française exiger de la Turquie la liberté des écoles et des établissements congréganistes que le gouvernement français poursuit ou tracasse en France. Notre drapeau protège au dehors les Jésuites dispersés par nos lois. Et la Chine offre au monde le même spectacle qui n'est pas fuit pour relever aux yeux des peuples, la considération de la France et le prestige de notre politique.