‹ Les Doctrines de Haine; l'antisémitism, l'antiprotestantisme, l'anticlericalismChapitre 17 sur 26 · Deuxième partie · texte numérisé non relu

Deuxième partie

I. Le grief économique. — Le clergé est trop riche. — Le spectre de la mainmorte. — Le milliard des congrégations. — Anticléricalisme et confiscation. — II. Les vœux monastiques. — Les congrégations et la liberté religieuse. — 111. Le grief publique et social. — L’esprit clérical. — Le « Syllabus ». — L’Église est incompatible avec le progrès. — Avec la démocratie. — Avec la liberté. — Le vrai libéralisme. — De l’évolution des idées dans l’Église. — Est-il vrai que le catholicisme est rivé à l’absolutisme? — Comment et en quel sens il peut être libéral. — De quel côté est le principal danger pour la liberté.

Messieurs,

Il me faut vous parler encore de l’anticléricalisme ; c’est un sujet, malheureusement, trop actuel; j’y apporterai, vous le savez, le même esprit d’impartialité, le même souci de la liberté et de la paix religieuse que dans l’étude de l’antisémitisme et de l’antiprotestantisme. Ma dernière conférence vous en a donné la preuve; quelques-uns de mes auditeurs ont paru s’en étonner; il

m’est revenu qu’après avoir été accusé par certains de « judaïser », de « protestantiser », j’étais accusé par d’autres de « cléricaliser ». J’avoue que je n’en suis pas surpris; c’est un peu la faute dont ces conférences se succèdent, de semaine en semaine ; il ne faut pas les juger isolément, mais les prendre dans leur ensemble, car elles sont, en vérité, toutes inspirées des mêmes sentiments. Ces reproches opposés s’annulent, du reste, les uns les autres; ils prouvent, seulement, la largeur et la sincérité de mon esprit de tolérance et ma répugnance pour tout esprit de secte et pour tout fanatisme.

Je vous ai montré que l’anticléricalisme, tout comme l'antisémitisme et l’antiprotestantisme, se présentait, à nous, sous quatre aspects principaux : l’aspect religieux ou philosophique, l’aspect national, l’aspect économique, l’aspect politique. Entre ces divers griefs des anticléricaux, nous devons d’abord examiner, aujourd’hui, le grief économique. Le clergé, dit-on, est trop riche. À première vue, un tel reproche paraît un anachronisme. Il fut un temps, où le clergé, en France, était en possession de grandes richesses; il est des États, comme l’Autriche, comme là Hongrie, où il l’est encore. Mais, peuton dire que notre clergé français, pris en bloc, jouit

l’anticléricalisme.

d’une opulence inquiétante pour le pays ou pour la fortune publique? Loin d’être riche, il est peut-être le plus pauvre de l’Europe, le plus pauvre du monde. De quoi vit-il? Il vit du budget des cultes; il vit du casuel. Le casuel, sauf en quelques paroisses des grandes villes, ne lui fournit que de faibles et incertaines ressources. Notre budget des cultes est peut-être le plus maigre budget de ce genre qui se rencontre en Europe. De tous les pays où le clergé est salarié par l’État, la France semble bien celui qui montre le plus de parcimonie envers les ministres du culte. Elle est loin d’avoir tenu, à cet égard, les promesses faites par la Révolution aux membres du clergé, lorsque la Constituante s’est emparée des biens de l’Église1. Ce budget des cultes, manifestement inférieur aux engagements de la Révolution, ce modeste budget qu’il est permis de regarder comme une dette nationale que la France ne saurait répudier sans faire banqueroute à la Révolution2, il est mesquinement épluché et rogné, presque chaque année; c’est le seul sur lequel nos législateurs jugent à propos de faire des économies.

Ce n’est donc pas du clergé séculier qu’on puisse dire

1. La Constituante avait fixé à 1 200 francs, non compris le logement et un jardin, le traitement des curés de village, et l’on sait que, avec 1 200 francs, on était alors plus riche qu’avec le double aujourd’hui.

2. Voyez, dans notre volume intitulé la Révolution et le Libéralisme (Paris, Hachette), l’étude ayant pour titre la Révolution et la Séparation de l’Église et de l'État.

qu’il est trop riche et que sa fortune est un péril pour le pays ; est-ce des ordres religieux, des congrégations ? Les congrégations, clame à tous les échos l’anticlérical, ont une fortune qui croît sans cesse, qui envahit peu à peu la France, et qui, un siècle après la Révolution, la menace de tous les maux de la mainmorte de l’ancien régime. La mainmorte est un de ces fantômes, un de ces spectres que nous a légués le passé et qu’on agite volontiers, aujourd'hui, comme un épouvantail, aux yeux de nos contemporains.

Cette mainmorte, objet des doléances des anciens légistes et du juste effroi des premiers économistes, estelle donc, vraiment, en train de ressaisir, pour le dévorer, notre malheureux pays? Sont-ce des économistes, des statisticiens, des hommes de science, qui, à son aspect, poussent les cris d’alarme répétés par les anticléricaux ?

Nullement, et cela pour une bonne raison, c’est qu’entre la mainmorte contemporaine, si l’on peut se servir de pareil terme aujourd’hui, et la mainmorte de l’ancien régime, tout, en réalité, diffère. Sous l’ancien régime, on pouvait, assurément, s’inquiéter de la mainmorte; elle couvrait une grande partie du territoire : le cinquième, sinon le quart de la France. Sous l’ancien régime, les biens de mainmorte étaient affranchis des impôts; l’Église ne payait à l’État que les « dons gratuits » que voulaient bien voter les assemblées du clergé. En est-il de même aujourd’hui?

l’anticléricalisme.

L’anticlérical aurait peine à nous le persuader. S’il s’est reformé, chez nous, une mainmorte ecclésiastique, elle est soumise à toutes les charges des autres biens; comme la mainmorte laïque, elle paie une taxe spéciale qu’on appelle la taxe de mainmorte. En outre, on a inventé, spécialement, pour les congrégations, un droit, souvent excessif, parfois ruineux, qui s’appelle le droit d’accroissement. Je suis donc autorisé à dire qu'il n’y a pas, à l’heure actuelle, de biens plus imposés, en France, que ceux des congrégations religieuses.

Quelle est cette mainmorte ecclésiastique dont les progrès terrifiants épouvantent l’anticlérical? Sur combien de millions d’hectares s’étend-elle? Elle couvre environ 21 000 hectares; ce n’est qu’en y joignant les locaux et les terrains occupés, à un titre quelconque, par les communautés et associations religieuses de toutes les confessions, que les évaluations officielles enflent ce chiffre jusqu’à 48 000 hectares1. Nous verrons, tout à l’heure, combien ces estimations sont sujettes à caution. Acceptons néanmoins ce chiffre de 48 000. Qu’est-ce que cela représente sur l’ensemble du territoire français? Une proportion absolument insignifiante; la France européenne a une superficie de près de 53 millions d’hectares : qu’est-ce, sur une pareille étendue, que 40 ou 50 000 hectares? Ce n’est plus, comme sous l’ancien

1. Voyez le Tableau des Immeubles possédés et occupés par les congrégations, communautés et associations religieuses au le r janvier 1900. 2 volumes publiés par le Ministère des Finances.

régime, le cinquième ou le quart du territoire national ; ce n’en est pas la millième partie.

Et des feuilles anticléricales ont osé imprimer que, « grâce à la faiblesse des pouvoirs publics, l’Église avait pu reconstruire sa fortune et l’accroître, dans des proportions telles, qu’elle dépasse, de beaucoup, celle qu’elle possédait avant la Révolution 1 ! »

Il y a bien une mainmorte autrement considérable que la mainmorte ecclésiastique, une mainmorte qui couvre des centaines de milliers d’hectares : c’est la mainmorte laïque, représentée par les biens des communes, par les biens des hospices et d’autres institutions analogues. Cette mainmorte laïque, on a, sur elle, des chiffres précis et certains; on évalue la totalité de ses biens à près de 6 milliards de francs. En face de cette mainmorte laïque, à combien peut monter la mainmorte ecclésiastique? A un milliard, nous affirment les dernières évaluations officielles; nous verrons, tout à l’heure, par quels artifices on est arrivé à ce chiffre d’un milliard, qu’on fait miroiter aux yeux du public.

Ce prétendu milliard des congrégations, qu’on désigne d’avance, aux adversaires de la propriété, comme une proie sur laquelle ils n’ont qu’à étendre la main, est-il prudent d’en faire autant de bruit? Les anticléricaux, qui en ont tant joué, ont-ils réfléchi aux consé-

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