Les Morts qui parlent j roman, du vicomte E. M. de Vogüéi
INTRODUCTION
lisme, ne sont guère, eux aussi, que des morts mal enterrés, des spectres échappés des cimetières de l’histoire, qui se dressent devant nous et rôdent parmi nous, avec leurs passions mal éteintes et leurs haines surannées. Et si l'Affaire nous a profondément secoués, c’est qu’elle a réveillé, au fond des Français, tant de morts assoupis qui, ranimés par elle, se sont mis à batailler ensemble, avec les fureurs et les rancunes anciennes, comme au temps de la Terreur, ou comme au temps de la Ligue.
Tel qui se figurait s’être fait une opinion sur le procès
de Rennes n’était guère que l’écho inconscient des préjugés ataviques. Et ce qui est vrai de l’Affaire ne l’est pas d’elle seulement ; que de fois, dans nos disputes confuses, il nous faut nous scruter et nous tâter nousmêmes pour nous assurer que nous sommes bien vivants, et qu’en nous injuriant et en nous combattant les uns les autres, nous sommes autre chose que les porte-voix des morts et les champions héréditaires des vieilles luttes ancestrales!
Mais, pour être de ces survivances du passé dont notre politique contemporaine est encore encombrée, l’antisémitisme n’en est pas moins alimenté par des passions bien vivantes et des haines vivaces, des passions qui sont de tous les temps et de notre âge démocratique peut-être plus que de tout autre. Pour être juste envers lui, c’est une étrange et trouble mixture que l’antisémitisme contemporain. On y trouve de tout, des sentiments élevés et des inspirations nobles, avec des
instincts vils et des passions brutales, des générosités dévoyées, à côté des appétits déchaînés. C’est à ce mélange hétérogène de bien et de mal, d'idéalisme égaré et de matérialisme pratique, de naïves protestations contre le culte de Mammon et de convoitises inavouées vers la richesse, de révoltes indignées contre la prêpotence de l’argent et de rancunes intéressées ou de jalousies envieuses, que l’antisémitisme doit sa popularité et sa difïusion ; car, par là, il a une double prise sur les âmes simples, les prenant à la fois par en haut et par en bas, comme par les deux extrémités de la nature humaine, si bien que, nobles ou vulgaires, nos contemporains ont peine à s’en défendre. Comme si l’on avait le droit de faire du juif le seul auteur et le seul bénéficiaire de tous nos maux, il y entre, en même temps, du dégoût des vilenies du jour, des révoltes de la conscience contre les fortunes trop rapides, contre la corruption des politiciens, contre l’étalage d’un faste provocant, et aussi des ressentiments de concurrents évincés ou d'hommes d’affaires malheureux contre des rivaux plus heureux ou plus habiles ; des jalousies de propriétaires fonciers et de châtelains dont les revenus tarissent, contre le banquier et l’homme de Bourse, dont les mobiles capitaux semblent toujours grossir ; des rancunes aristocratiques contre les fortunes et les influences nouvelles, et des rancunes provinciales et rurales contre les parvenus des grandes villes et les nouveaux venus de l’étranger ; sans compter la jalouse
INTRODUCTION
malveillance du petit boutiquier et du petit bourgeois en face des grands magasins, de la haute bourgeoisie et des gros capitalistes ; si bien qu’on peut dire que l’antisémitisme est le faisceau de toutes les rancunes et de toutes les jalousies, exaspérées encore par la terreur des influences occultes et des puissances ténébreuses, haute banque et syndicats cosmopolites, vagues spectres dont l’ignorante naïveté des foules croit sentir partout la main invisible. Faisceau des jalousies et faisceau, également, des préjugés, — préjugés ataviques, préjugés religieux, préjugés de race, préjugés économiques, préjugés de classes, préjugés mondains aussi ; car, de tous les ingrédients qui entrent dans la composition de celle drogue malsaine, le snobisme est, chez nous, un des plus fréquents, et l’on sait quelle est, dans notre république, la puissance du snobisme. Elle s’est manifestée jusque dans l’AfTaire, dictant l’opinion des hommes et encore plus celle des femmes, selon les milieux et les cercles. Or, l’antisémitisme est bien porté dans nombre de salons ; c’est leur façon, à eux aussi, de protester contre les insolences d’un luxe qu’ils ne peuvent tous égaler, contre l’arrogante intrusion des parvenus, contre la prépondérance des hommes d’argent, voire contre les iniquités du « capitalisme » et contre le « parasitisme social ».
Car les déclamations de l’antisémitisme contre la finance et le capital l’amènent à un vague anticapitalisme, parlant à une sorte de socialisme ingénu, incons-
cienl et inconséquent, le socialisme-, oserai-je dire, de ceux qui ne voient pas où leurs idées les mènent. A cet égard, l’antisémitisme se rencontre avec le socialisme; ce sont comme deux frères ennemis qui ont grandi, côte à côle, dans deux milieux différents. Au point de vue économique, en effet, l’antisémitisme n'est guère que le socialisme des salons, le socialisme du clubman et du hobereau, le socialisme mondain de tous ceux dont les rentes sont inférieures aux appétits ou aux ambitions, le socialisme bourgeois de tous les vaincus de la vie et de tous les méconteuls de la fortune. Socialisme, celui-là, sans vain déguisement scientifique, comme sans trompeuse parure d’idéal et sans auréole de fraternité ; socialisme, qui a, sur l’autre, l’avantage de ne s’attaquer qu’à un groupe défini, taxé d’étranger, de sorte qu’en hurlant, avec les antisémites, contre les crimes des accapareurs ou les abus du capitalisme, le bourgeois de Paris ou le gentilhomme de province ne risquent pas de tirer sur eux-mêmes, et d’être les premières victimes des colères soulevées par leurs déclamations.
C’est là, il faut le dire, une des causes de la vogue de l’antisémitisme. A tous les mécontents, à tous ceux qui prétendent rejeter sur autrui la responsabilité de leurs déceptions ou de leurs souffrances, l’antisémitisme fournit un bouc émissaire, autrement commode et autrement rassurant, pour notre égoïsme, que le « bourgeois » auquel s’attaquent les socialistes. Le bourgeois,
INTRODUCTI ON .
c’est un être vague, mal défini ; on ne sait trop où il commence ; le bourgeois, c’est vous ou moi ; s’en prendre à lui peut être dangereux pour vous. Le juif, au contraire, c’est précis, c’est limité ; cela désigne un groupe fermé, une manière de caste, tout comme, pendant la Révolution, le noble ou le prêtre. En s’attaquant au juif, en le dénonçant aux soupçons et aux fureurs de la foule, le bourgeois ne compromet pas sa sécurité; il détourne sur autrui les ressentiments des masses, tout en satisfaisant ses propres rancunes ou jalousies. L’antisémitisme est, ainsi, une façon de canaliser les haines sociales. L'erreur est de croire que, dans noire France, les passions soulevées contre la richesse et contre le capital puissent se borner à battre les guichets des banques israélites ou les murs des hôtels juifs, et que, pour se mettre à l’abri des tracasseries du fisc ou des violences de l’émeute, le jour où le peuple voudrait procéder à la « révision des fortunes », il suffirait, comme dans la Sainte Russie, d’arborer sur sa porte une croix ou une Vierge.
Les meneurs de l’antisémitisme ne l’ignorent point ; ils ont beau s’efforcer de ranimer les vieux fanatismes, ils sentent que la France contemporaine y reste, malgré tout, rebelle. Aussi, pour se délivrer de cette tare de l’intolérance, odieuse à la générosité française, prétendent-ils ne pas s’attaquer, chez le juif, à la religion, mais à la race. Ils n’ont cessé de le répéter, durant toute l’Affaire, à l’heure même où ils attisaient les pas-
sions religieuses, sans voir que, chez les juifs, la race est inséparable de la religion, et que s’en prendre à la race, à de lointaines et douteuses origines, est d’une haine antichrétienne et d’une intolérance plus profonde ; car, de religion, on peut changer, de race, non. Mais soit, c’est au sang de Jacob, non à la loi de Moïse que nous devons fermer l’état-major, la magistrature, l’administration, l’université, toutes les professions réputées nobles; mais ce sang des patriarches, cette race sémitique, à quel signe, à quel stigmate la reconnaîtrons nous ? Sera-ce, comme le nègre, à la couleur de sa peau ? ou bien serait-ce à la courbe de son nez ? Ses ennemis ont beau dire, le seul signe du juif est sa religion; c’est elle qui le conserve et le distingue ; faire la
guerre au juif, c’est faire campagne contre la Synagogue .
partant, c’est se révolter contre la liberté et l’égalité religieuses. Les lois d’exception, réclamées contre le juif, auraient, forcément, un caractère religieux, et, pour que le juif n’y pût échapper, à l’aide d’un baptême menteur, nos antisémites, comme leurs précurseurs d’Espagne, seraient contraints d’établir, parmi nous, à défaut d’aulo-da-fé, ce que la France de l’ancien Régime n’a jamais toléré, une Inquisition.
Ils l’ont bien compris, les Français qui n’apparliennent pas au culte de la majorité, les descendants de ces huguenots, autrefois persécutés et chassés, eux aussi, au nom de l’unité religieuse, autant dire de l’unité nationale, car alors, comme aujourd’hui, l’une tendait
INTRODUCTION
à se confondre avec l’autre. Sans avoir, plus que les catholiques, de personnelles sympathies pour les juifs, les protestants français, en tant que minorité religieuse, se sont sentis menacés par l’intolérance antisémite. Et comment traiter leurs appréhensions de vaines, alors que, de l’antisémitisme, nous avons vu sortir l’antiprotestantisme, légitime rejeton du premier, fait de passions analogues, des mêmes préjugés, des mêmes rancunes, des mêmes jalousies ? Il se peut, — car nous voulons être juste envers tous, fût-ce envers ceux qui, vis-à-vis de leurs adversaires, font si peu de cas de la justice, — il se peut que l’antiprotestantisme, ainsi que l’antisémitisme lui-même, ait été parfois provoqué par les imprudences de quelques protestants, par leur participation aux luttes anticléricales, ou encore, par l’ascendant des protestants ou des juifs sur un gouvernement visiblement défiant des catholiques. Il ne nous en coûte pas de le reconnaître, l’antiprotestantisme et l’antisémitisme n’ont été, pour nombre de catholiques, que la revanche de la politique anticatholique et des campagnes anticléricales. Car, il y a longtemps que nous l’avons constaté, l’antisémitisme et l’anticléricalisme sont, à bien des égards, le produit et comme le pendant l’un de l’autre. Sans l’anticléricalisme, nous n’aurions peut-être pas eu d'antisémitisme, et encore moins d’antiprotestanlisme.
11 n’en est pas moins vrai que nous avons eu l’humiliation d’entendre glorifier, publiquement, la révocation
de l’édit de Nantes, tout comme l’expulsion des juifs au moyen âge. Ces apologies des grands actes d’intolérance du passé, naguère timides et comme honteuses, l’Affaire les a rendues plus hardies et plus retentissantes. Par suite, elle a eu pour effet de ranimer, avec l’intolérance des uns, les appréhensions des autres ; elle a rapproché, dans des craintes communes, les minorités religieuses, et comme à la guerre, on passe volontiers de la défensive à l’offensive, et que l’intolérance appelle l’intolérance, l’Affaire a, par contre-coup, réveillé les défiances anticléricales et les haines jacobines, si bien que, de droite ou de gauche, tous les fanatismes en ont été surexcités à la fois.
C’est ainsi qu’à l’aide d’un procès où la religion n’avait rien à démêler, l’antisémitisme est parvenu à couper la France en deux, par un fossé confessionnel. D’un côté, les catholiques encore croyants, ceux que leurs adversaires nomment les cléricaux, avec leurs alliés politiques ou mondains ; — de l’autre, les juifs, les protestants, les libres penseurs, ceux que les antisémites appellent les « judaïsants » ; — et entre les deux, suspects aux deux camps, les chrétiens qui se font scrupule d’exiler personne de la charité chrétienne, ou les Français qui osent regarder les juifs comme des hommes ayant les mêmes droits que les autres hommes, — témérité impardonnable, aux yeux de sectaires habitués à découvrir partout des achats de conscience, comme s’ils refusaient de croire au miracle de convictions désiqtéressées.
INTRODUCTION
Voilà comment, par le lent travail de l’antisémitisme, à l’aide de l’Affaire, la France, qui avait tant besoin de paix religieuse et de concorde intérieure, se voit rejetée, plus que jamais, sous prétexte d’unité nationale, dans les stériles conflits de races et de confessions. Abyssus, abyssum ; l’antisémitisme a ravivé, avec l’anticléricalisme, les instincts de violence et la fureur des proscriptions, si bien que, à nombre de Français, il semble que, pour rétablir la paix en France, il n’y ait qu’à désigner les victimes à proscrire et les libertés à sacrifier.
Nous ne ferons pas au nationalisme l'injure de le confondre avec l’antisémitisme. Ils ont beau, trop souvent, se donner la main, leur inspiration, en son principe au moins, est différente. Le nationalisme, pour la foule de ses adhérents, est né de l’exaltation et des angoisses du patriotisme. C’est, dirai-je, du patriotisme exaspéré, parfois du patriotisme aigri. Or, alors même qu’il aurait quelque chose de morbide (et comment s’en étonner dans un pays malade), le patriotisme, pour nous, qui maintenons, au-dessus de tout, l’idée de patrie, demeure respectable, jusqu’en ses excès ou ses égarements. Mais, de ce qu’il procède du sentiment le plus noble, d’un sentiment que nous nous honorons de partager, il ne
suit pas que le nationalisme, dans la forme qu’il tend à prendre comme parti, soit toujours rassurant pour notre patriotisme. De ce qu’il fait appel à l’amour de la patrie, il ne suit pas que le nationalisme ne s’inspire point, lui aussi, de l’esprit de haine.
Nationalisme, c’est là, certes, pour un parti, un beau nom, un nom pareil à un étendard aux brillantes couleurs qui flotte au-dessus des têtes. Nationalisme, cela sonne fièrement à l’oreille ; mais, à tout prendre, cela est aussi vague que sonore, et je crains que ce vague même ne soit pas étranger à la fortune du nom et de la chose. Des monarchistes aux « socialistes patriotes », quelle bigarrure présente l'armée rangée sous cette confuse bannière ! Nationalisme, c’est un mot nouveau, chez nous, Français, plus ancien peut-être et moins obscur en littérature qu’en politique. Nationalisme, cela s’entend, aisément, dans un pays opprimé par un maître du dehors, comme il s’en trouve encore, à notre honte, plus d’un en Europe, — en Irlande, par exemple, où les nationalistes réclament, avec le Home Rule, un parlement à Dublin. Mais, dans notre France, le mot peut-il avoir le même sens ? La France est-elle une Irlande ou une Pologne, dépouillée de son gouvernement et de son drapeau? Est-elle un pays conquis, et réclame-t-elle, en vain, comme l’Irlande, un parlement national? Si elle est opprimée (les partis sont souvent oppressifs), est-ce bien par des maîtres du dehors, qui la gouvernent pour le compte de l’étranger? A cette question, nombre de
INTRODUCTION
nationalistes n’hésitent pas il répondre par l’affirmative. On a beau leur montrer le Luxembourg et le Palais Bourbon où siègent des législateurs, élus de la nation, ils maintiennent que la France est tenue en esclavage, sinon par une garnison étrangère, au moins par des agents ou des complices de l’élranger, par des cosmopolites et des « sans-patrie », entre lesquels figurent, naturellement, les juifs.
Le nationalisme se rencontre, ici, avec l’antisémitisme. A l’entendre, la France ne s’appartient pas à elle-même; tous les pouvoirs, chez elle, ont beau procéder, directement ou indirectement, de l’élection populaire, la France est asservie à des tyrans, ce qui ne serait peutêtre pas la première fois dans son histoire ; mais, ce qu’elle n’a jamais toléré, ces tyrans sont les suppôts de l’étranger. La France est, depuis des années, sous le gouvernement d’un syndicat de sans-patrie qui, pour être inscrits sur nos registres de l’état civil, n’en sont pas davantage des Français; et ce joug honteux, les Français, les vrais, ont le droit et le devoir de le briser.
Voilà, dans toute son outrance, la thèse qui s’étale, chaque matin, dans une partie de la presse française. Elle est nouvelle, chez nous ; elle n’y remonte guère qu’à un petit nombre d’années ; elle n’a pris toute sa force et toute sa vogue que durant l’Affaire, et grâce à l’Affaire. On en sent la portée : elle ne tend à rien moins qu’à créer des catégories entre Français, accordant
aux uns, pour le refuser aux autres, ce beau no Français, notre patrimoine commun, imitant par ià les antisémites, et, comme les antisémites, s’appliquant sous prétexte d’unité nationale, à couper la patrie- 1 deux, excommuniant, arbitrairement, de la nationalité française une partie des Français.
Une politique nationale, comme nous en promettent les nationalistes, serait, semble-t-il, celle qui travaillerait à rétablir l’harmonie et l’union des Français, à ra cher, dans un même sentiment de tolérance < 1 do patriotisme, tous les enfants d’un même pays, sans distinction d’origine, de religion, de parti.
Cette politique de réconciliation nationale, est-ce ’ celle que préconisent les organes les plus bruyan nationalisme?
Aux paroles de paix, trop d’entre eux préférer cris de haine et les menaces de guerre. La paix t nale qu’ils nous laissent espérer, ils semblent l’attendre que de l’écrasement de ceux qu’ils app< ! les mauvais Français. Alors que la France aurait, <iu. que jamais, besoin d’une politique d’apaisement Henri IV, la plupart des nationalistes s’obstinent à l’anathème à leurs adversaires, les mettant en interdit, comme des ennemis de la patrie. Pour trop d’entre eu le patriotisme paraît consister à dénier aux autres A qualité de Français. Ce titre de Français qui nous appartient à tous, quelles que soient nos opinions politiques ou religieuses, ils s’en attribuent le privilège et comme
INTRODUCTION
if! monopole. A en croire les plus exaltés, les Français, les vrais seraient en minorité en France. On a entendu, la Haute Cour, sans presque s’en étonner, un témoin nationaliste dire d’un accusé : « C’est un Français, ce qui devient très rare. ;>
Est-ce avec un pareil esprit d’exclusivisme que d’ingénus patriotes s’imaginent fortifier le sentiment national? Us ne craignent pas de distinguer, sur la terre française, deux catégories d’habitants qu’ils opposent h s uns aux autres : les vrais Français, les Français de I -ance — et les autres, les faux, les pseudo-Français, s Français étrangers ou les étrangers de l’intérieur, (position coupable dont le dernier mot serait la guerre vile. Quand j’entends certains discours, je pense, malé moi, à ces naïves peintures du jugement dernier >ù des archanges à l’épée flamboyante partagent les mines en deux troupes, les bons et les mauvais, les i ebis et les boucs, les bienheureux et les damnes. Si us avons vu quelque chose d’analogue, à d’autres oques, durant la Révolution notamment, la France, •rs, était en guerre, et, dans les rangs de l’étranger, vaient des émigrés qui portaient les armes contre eüe. Où voit-on, aujourd’hui, rien de pareil ? Couper la ince en deux, au nom du sentiment national qui en Tait être le lien, dénier à nos adversaires politiques itre de Français, pour exciter contre eux les soupçons h" foules et la haine des simples, ce n’est pas seulement en enimer les plaies faites à la France par l’esprit de
parti, c’est pécher contre la patrie, en faussant la notion du patriotisme.
Comme l’antisémitisme, dont il s’inspire trop souvent, le nationalisme est ainsi devenu, lui aussi, pour trop de ses adeptes, une doctrine de haine. Autrefois — ses détracteurs le lui ont assez reproché — le patriotisme le plus exalté ou le plus grossier, celui qu’on a flétri du sobriquet de chauvinisme, croyait se fortifier en fomentant les préjugés et la haine contre l’étranger ; aujourd’hui, ce n’est plus seulement contre l’étranger que le nationalisme, qui se donne à nous comme le représentant attitré du patriotisme, excite la défiance et l’aversion des masses, c’est contre des concitoyens, contre des Français, contre ceux qu’il De craint pas d’appeler les ennemis de l’intérieur. 11 ne s’aperçoit point que, sous prétexte d’en défendre l’intégrité, il risque de déchirer, de scs mains, la tunique sans couture de l’unité française.
La France avait, entre toutes les grandes puissances, un privilège, celui de ne compter, chez elle, que des enfants, heureux de lui appartenir. Elle n’avait ni Pologne, Di Irlande ; c’était son honneur, et c’était sa force. Nous nous vantions, à bon droit, d’être tous Français en France. Ce privilège, l’aurions-nous perdu, ou voudrionsnous nous en dépouiller nous-mêmes? Les partis ont la manie de s’épurer ; c’est une opération qui leur réussit rarement. Cela est autrement dangereux pour un peuple. S’épurer, c’est souvent s’affaiblir ; que serait-ce, pour un pays, comme la France, à population stagnante?
INTRODUCTION
Une nation n’est pas une Église ; elle n’a pas le droit d’excommunier ses membres ou de chasser de son sein les hérétiques, au nom de je ne sais quel dogme ou quelle orthodoxie. C’est pourtant là qu’en arrivent nombre de nationalistes. Us parlent, ils jugent, ils réprouvent, ils anathématisent, dans leurs réunions, comme des Pères de l’Église dans un concile. Us ont pour maxime : o. Hors des nôtres, pas de Français. » Us tendent à créer, parmi nous, des catégories de suspects qu’ils désignent au peuple comme les auteurs de tous ses maux, et cela, sous la forme qui excite le plus les colères populaires, comme les instruments, avoués ou secrets, de l’étranger. Et parmi ces traîtres à la solde de l’ennemi, ou parmi leurs complices, beaucoup n’hésitent pas à ranger les hommes au pouvoir, à commencer par le chef de l’Etat, et ils incitent le pays, chaque matin, à se délivrer de ce joug humiliant. Par quels moyens? — par tous les moyens, la plupart des nationalistes en venant à faire appel à la force, à un coup d'État, à l’insurrection de la rue, ou à la rébellion militaire. Contre l’étranger, en effet, et contre les traîtres à son service, tout est légitime. Comment avoir des scrupules de légalité, quand il s’agit de restituer à la France l’indépendance et l’honneur ?
La première chose, l’œuvre urgente, nous dit-on, est de délivrer le pays du syndicat de cosmopolites et de sans-patrie qui l’oppriment; cela fait, on saura s’arranger entre Français. Tel semble bien le mot d’ordre,
sinon le programme, du gros des nationalistes, en cela d’accord avec les antisémites.
L’Affaire le leur a fourni, car le nationalisme doit beaucoup à l’Affaire ; s’il n’en n’est pas né, il s’en est nourri et il en a vécu. Les cosmopolites, les sans-patrie, je ne dirai pas, avec les sceptiques, que c’est là une race imaginaire, qui n’existe que dans les élucubrations de cerveaux malades. Non, hélas! s’ils ne sont, en France, qu’une infime et’turbulente minorité, les sanspatrie ne sont pas un mythe inventé, pour les besoins de la cause, par le nationalisme. S’ils font ses affaires, c’est, comme il arrive souvent, sans le vouloir ou sans le comprendre, par ignorance ou par fanatisme. Les sanspatrie, on m’excusera de le rappeler, nous nous sommes, personnellement, heurtés à eux, plus d’une fois, durant les dernières années, dans les réunions publiques que nous avions organisées, mes amis et moi, pour la jeunesse des écoles. Là, en plein quartier latin, sans doute parce que nous avions mis le mot de patrie en tète de notre devise *, nous avons souvent été obstinément interrompus par des cris de : A bas la patrie ! auxquels ne sauraient s’accoutumer des oreilles françaises1 2.
1. Patrie, Devoir, Liberté, devise du « Comité de Défense et de Progrès social ».
2. Voyez les Conférences du « Comité de Défense et de Progrès social » dont le compte rendu sténographique a été publié par la Réforme sociale et reproduit par des brochures de propagande.
INTRODUCTION
Ces blasphèmes contre la patrie, mêlés aux cris de : Vive l’Anarchie ! d’où provenaient-ils ? Était-ce de la bouche de députés ou de sénateurs, d’hommes au pouvoir ou de magistrats? Non, ils provenaient de petits jeunes gens, souvent imberbes, qui, en outrageant ainsi ce qu’il y a de plus sacré pour les cœurs français, s’imaginaient, dans leur cynisme ingénu, faire preuve d’esprits libres et d’esprits forts. Si les nationalistes ne s’en prenaient qu’à ces insultcurs de la patrie, anarchistes ou collectivistes, nous serions avec eux, et la France entière marcherait derrière eux. Mais s’il est, dans les bas-fonds de nos grandes villes, des égarés qui font profession de renier la patrie, est-il d’un patriote d’en enfler, mensongèrement, le nombre ? de proclamer, devant l’Europe, que la France est entre leurs mains? De tous les cris poussés dans la rue ou dans les salles publiques, à une époque où les partis vociféraient, si volontiers, des outrages de toute sorte, contre toutes choses et contre toutes gens, insultant sans scrupules toutes les institutions et toutes les fonctions, comme si, pour nous, le respect et le savoir-vivre étaient des superstitions surannées, le cri de : A bas la patrie ! le cri même de : A bas l’armée! sont encore des plus rares, de ceux qui, par bonheur, rencontrent le moins d’écho. De quel droit, les attribuer, gratuitement, à des hommes qui souvent ne les réprouvent pas moins que nous? ou, ce qui revient au même, de quel droit, traiter de cosmopolites et de sans-patrie ceux qui se permettent d’avoir d’autres idées
que nous sur le rôle de l’État et sur la eonstitutio pouvoirs publies? ou encore, ceux qui ont une op ■ différente de la nôtre sur un procès militaire, ou s procès politique?
Le sentiment de la patrie, grâce à Dieu, est encore vivant, dans tous les rangs, dans toutes les cia L’Affaire, elle-même, nous en a montré les susceptil >i ! i -lé et la vigueur. Le sentiment national reste si vivace o ii n’y a qu’à lui faire appel pour faire vibrer le pajs, nationalisme l’a compris, et de là vient sa force. Pour rallier, derrière lui, une grande partie de l’opinion, il n a eu qu’à montrer le patriotisme mis en danger par le cosmopolitisme. Cela, certes, la plupart des national i.sles l’ont fait de bonne foi; mais il ne faudrait pas m’en surexcitant le patriotisme, contre les soi-disant co polites, ils eussent l’air de s’en faire un instrumc puissance et, tranchons le mot, une réclame élect<
Le patriotisme n’est le monopole d’aucun pai dès lors qu’il s’érige en parti, le nationalisme n’a droit de confondre tous ses adversaires sous le nom de cosmopolites.
Le reproche de cosmopolitisme, d'international ■ est de ceux dont les patriotes doivent user, avec 1< ; lede scrupules ; il est mal défini; il prête à l’équi -, inet, comme l’accusation de former un État dans il peut souvent se retourner contre les impruden s’cn servent. C’est un des griefs de l’anticlérica comme c’est un des griefs de l’antisémitisme. C’t i
INTRODUCTION
'! ceux que les factions et les sectes se renvoient le ; volontiers. Il a été lancé, tour à tour, contre les ]ni ,is les plus divers, contre presque tous les groupes f iigieux ou politiques, contre les juifs, contre les promts, contre les catholiques et les congrégations, tre les francs-maçons et contre les socialistes, si i que tous les hommes dont la foi religieuse ou les 'Dérances sociales dépassent les étroites limites de la •ie, tous ceux qui ont des coreligionnaires au dehors ch seraient plus ou moins atteints. A ce compte, la majorité des Français seraient des cosmopolites.
Il ne faut pas cependant que, sous prétexte de patrioti -me, on prétende nous cloîtrer, nous murer à l’intérieur nos frontières mutilées, nous interdisant toute coini nion de croyances, d’idées ou de sentiments avec leliors. Ce serait rétrécir l’horizon intellectuel et moral de la France, et rogner les ailes de notre génie ! onal, qui, de tout temps, a plané, au loin, sur le nde. Pour être Français, nous ne sommes pas connls de nous excommunier nous-mêmes de l’humanilé ; serait, au contraire, une manière d’être infidèles à téal de la France. Toute religion a ses superstitions la déparent; et il en est de la religion de la patrie une de l’autre ; elle prend, chez certains de ses ots, une étroitesse d’esprit, une sorte de bigoterie "i s faite pour en dégoûter que pour la faire aimer, st une des raisons pour lesquelles nous entendons fois blasphémer la patrie, comme d’autres blasphè-
ment le nom de Dieu. S’ils veulent relever le culte do la patrie, il importe que les nationalistes se mettent en garde contre de tels excès ; — ou bien serait-il vrai que, pour le vulgaire, il ne puisse y avoir de religion sans superstition ou sans fanatisme?
Lorsque, au lieu de planer au-dessus des luttes politiques, la religion s’abaisse à s’y mêler, elle risque fort de s’y amoindrir. Peut-être les apôtres du nationalisme oublient-ils trop ce péril, quand ils prétendent se constituer en parti. Les inquiétudes de notre patriotisme nous interdisent de le taire. 11 ne semble pas que, par scs méthodes de polémique, ou par ses accointances avec l’antisémitisme et l’antiprotestantisme, le nationalisme ait augmenté la cohésion, la sécurité ou la considération de la France.
Il n’est pas loin le temps où nous aimions à entendre dire que tout étranger a deux patries, la sienne et la France. Le nationalisme nous le permettra-t-il encore? L’Affaire lui a fourni l’occasion de représenter la France comme l’objet de la haine des peuples. C’est à nousmêmes, c’est à cette noble et généreuse France, à en croire les feuilles nationalistes, qu'il faudrait appliquer 1 ’odium generis humani de l’historien romain. A l’heure où nous convoquions le monde cà notre Exposition universelle, était-ce bien servir la dignité ou les intérêts de la France ? Dans l’ardeur de leur passion, trop de nationalistes n’ont pas rougi de se faire, des échecs de notre politique, une arme de parti, si bien qu’ils ont
INTRODUCTION
mérité qu’on les traitât d’exploiteurs des humiliations nationales. Le langage de ceux qui se donnent comme leurs chefs n’est pas fait pour nous rassurer ; nous le voudrions plus prudent ; mais, dans les affaires du dehors, tout comme dans la politique intérieure, ils taxent la prudence de pusillanimité ; certains nous auraient poussés volontiers aux aventures sur terre et sur mer à la fois. Au lieu d’enseigner au peuple le tact, le sangfroid, la possession de soi-même, qui seuls permettent aux nations une politique suivie et féconde, ils encouragent, trop souvent, chez lui, ce qui, tant de fois, nous a été funeste, les illusions décevantes et les manifestations vaines. On retrouve, trop fréquemment, chez eux, les boulevardiers qui mettaient naguère leur patriotisme à barrer l’entrée de l’Opéra au cygne de Lohengrin. S’ils ont préconisé l’alliance russe, ils en méconnaissaient, hier encore, le caractère pacifique, comme au temps où M. Déroulède, parcourant la Russie, se flattait de l’entraîner, à notre suite, dans une guerre de revanche. Aveugles à des périls peut-être prochains, ils ne semblent pas voir que la France ne peut s’exposer, simultanément, à la double inimitié de l’Allemagne et de l’Angleterre, et que, si elle veut tenir tête à l’une dans le monde, il lui faut se concilier l’autre en Europe. Voilà, semblet-il, assez de raisons pour qu'un ami de la liberté et de la paix se défie des plébiscitaires nationalistes. Si excellentes que soient leurs intentions, la France, entre leurs mains, ne serait pas plus en sûreté, au dehors qu’au
dedans. Leur politique nous semble, à la fois, trop exclusive et trop confuse dans ses visées, trop sectaire et trop révolutionnaire dans ses procédés, trop bigarrée dans son personnel et trop équivoque dans ses alliances, trop brouillonne enfin, trop provocante et téméraire visà-vis de l’étranger, pour être l’instrument du relèvement national. A notre grand regret, il nous faut y voir un danger plutôt qu’une espérance.
Il a beau prétendre fortifier la France en en refaisant l'unité, le nationalisme est plutôt, pour nous, une menace et une faiblesse. La raison en est simple ; c’est que, par ses violences et par ses anathèmes, par scs appels aux préjugés et à la haine, le nationalisme a menti à son nom et à son programme, à tel point que j’oserai dire que, si le patriotisme nous unit, le nationalisme nous divise.
Comme le nationalisme, et plus encore que le nationalisme, le socialisme s’est fait, chez nous, un agent de haine, en même temps qu’un instrument de division. Loin de rougir de faire appel aux convoitises et aux appétits des foules, loin d’oser se dégager du grossier matérialisme économique, il persiste à exploiter les rancunes et les jalousies des masses, et avec la politique
INTRODUCTION
de la lutte des classes, il a élevé la haine à la hauteur d’un principe.
On pourrait dire du socialisme qu’il a deux faces, selon qu’il regarde l’ouvrier ou le patron, le prolétaire ou le bourgeois. A l’un, il se donne comme le représentant de l’amour et de la fraternité ; à l’autre, il apparaît comme la personnification de l’envie et des haines sociales. Ou, ce qui revient au même, on pourrait dire, du socialisme contemporain, qu’il est né de la rencontre de deux sentiments opposés : si son père est l’amour, la haine est sa mère. Il tient, inégalement, de ces deux parents, dont l’influence rivale lutte sans cesse en lui ; si, dans son enfance, il paraissait plutôt s’inspirer de son père, il tend, en grandissant, à prendre surtout conseil de sa mère. Toujours est-il qu’en sa propagande, il montre plus de foi dans la force de la haine que dans celle de l’amour et de la fraternité.
Le socialisme, en outre, tend, lui aussi, à prendre l’aspect et l’esprit d’une secte — et d’une secte qui dresse des autels à la Haine et à la Terreur. Aussi, sans lui faire l’injure de le ravaler au niveau de l’antisémitisme, sommes-nous obligés de lui faire une place, à côté des doctrines de haine.
S’il n’est pas né de l’Affaire, s'il la dépasse, singulièrement, par ses prétentions et par ses aspirations, le socialisme, lui aussi, s’en est nourri et en a vécu, durant des mois. Il l’a exploitée, tout comme l’antisémitisme et tout comme le nationalisme, bien qu’en sens inverse.
Tandis que ce dernier se donnait pour le seul re n tant de l’idée de patrie, le socialisme affectait de -e bve le seul défenseur de l’idée de justice, comme si o s deu v grandes choses, la Patrie et la Justice, pouvaient être séparées, dans un pays tel que la France, ou comme si 1 patriotisme ne se refusait pas à tolérer un pareil divorce.
Pas plus que l’idée de patrie, l’idée de justice n’est ! monopole d’aucun parti. En vain, les socialistes s'cfï rcent-ils de l’accaparer, aux yeux de la jeunesse c aux yeux des masses. Ce n’est pas que nous metti doute leur bonne foi ou leur amour de la justice. ;:ci ialistes ou nationalistes, nous ne voulons suspecter la -u cérité de personne, fut-ce de nos adversaires croyons que c’est mal servir la France que de tn criminels ou de vendus ceux qui ne pensent pas i nous. Ce que nous reprochons aux socialistes, c pas d’avoir sans cesse sur les lèvres le mot de/ bien que ce mot, nous ne l’entendions pas toujoui même façon qu’eux ; c’est de s’être faits les expl de cette idée de justice, et de s’en être attribué le pôle, comme les nationalistes ont fait de l’idée de c’est d’avoir prétendu, eux aussi, convertir l’Affa nous divisait en instrument de parti, jusqu’à se p ter à nous, comme les seuls défenseurs de la Répi et du Droit. Prétention inadmissible, pour les Fi qui ont encore souci de la liberté et de la prospéi 1 la France. Car, alors même que les socialistes se six ■ montrés, ce que les faits ne nous permettent pas <
Introduction.
concéder, les seuls champions du Droit et de la Justice, cela ne prouverait pas la vérité du socialisme, ni le bien fondé de ses thèses sur l’État, sur la famille, sur l’héritage, sur la propriété. Ces grandes questions sociales n’ont rien à démêler avec le procès de Rennes. Elles ne sauraient se trancher par des sympathies ou par des antipathies. Les socialistes ont beau se draper, devant le pays, dans le manteau de la justice, leurs doctrines n’en sont ni plus certaines ni moins dangereuses.
C’est là une vérité qu’il importe de rappeler, car beaucoup, autour de nous, semblent en train de la méconnaître. 11 s’établit, au profit du socialisme, une confusion entre ses vagues aspirations vers la justice et ses théories économiques et politiques. C’est là, en grande partie, ce qui fait sa force. D’où provient, en effet, soyons juste envers lui, son ascendant sur les masses et sur tant de nobles esprits? Est-ce, uniquement, de l’appel aux appétits, à la faim, à l’envie, à la haine ? Non, assurément ; sa force grandissante vient de ce que, au lieu de s’adresser toujours aux instincts vils et violents, il invoque, en même temps, avec une éloquence retentissante, les idées généreuses, les hautes aspirations, trop souvent oubliées ou raillées de notre âge matérialiste, ces idées, d’origine chrétienne, qui sont l’honneur de notre civilisation, et qui, en dépit de toutes les réclames sacrilèges, gardent toujours une prise sur les âmes jeunes, comme sur l’âme populaire, les idées de justice, de fraternité, de solidarité entre les hommes et entre les
nations. Le socialisme a su se faire là de belles et nobles patronnes, et l'on comprend qu’elles valent des prosélytes à ceux qui se présentent en leur nom. C’est, en un mot, qu’à l’inverse des politiques terre à terre, uniquement préoccupés des intérêts, le socialisme apporte aux peuples un idéal, si bien qu’on a pu le donner comme un signe de la renaissance de l’idéalisme, quoique, par d’autres côtés, on y puisse retrouver le produit du matérialisme philosophique du siècle et du grossier positivisme des foules.
C’est, en tout cas, grâce à cette invocation à l’idéal, modulée en de mélodieuses variations par d’habiles virtuoses, comme un appel d’en haut à la porte d’un nouvel Éden, que le socialisme, tel qu’un Orphée populaire à la lyre enchanteresse, suscite tant de jeunes enthousiasmes et entraîne, derrière lui, tant de braves cœurs, en dehors même des masses qui attendent, de lui, le pouvoir et le bien-être. Je lui pardonnerais beaucoup, quant à moi, sans, pour cela, croire davantage à ses dogmes, si ses adeptes étaient toujours fidèles à ce haut idéal ; s’ils restaient, jusque dans leurs chimères, les chevaliers de la Justice et les missionnaires de la Fraternité ; s’ils combattaient, avant tout, pour guérir l’âme ou le corps du peuple de ses maladies morales ou de ses tares physiques, pour libérer sa conscience de la servitude des vices dégradants; si, pareils aux premiers chrétiens, avec lesquels ils ne dédaignent pas de se laisser comparer, ils apportaient, vraiment, à notre monde
INTRODUCTION
plus vieux et peut-être aussi malade que le monde romain, un évangile de paix et d’amour.
Mais est-ce bien ce que font, en vérité, dans leurs épîtres à leurs frères, ou dans la solennité de leurs conciles nationaux ou internationaux, les apôtres de cette nouvelle religion qui prétend, à son tour, transformer la face du monde? Comme d’autres évangélistes, dont l’humanité avait béni la venue, ne sont-ils pas, eux aussi, infidèles à leur idéal et, sous le couvert de l’amour fraternel, n’est-ce pas l’envie, la rancune et la haine qu’ils vont, d’habitude, prêchant aux foules rassemblées autour d’eux? La guerre de classes ne demeure- t-el le pas le dernier mot de leur catéchisme? Les pères de leur Église ne Font-ils pas proclamée dans leurs derniers synodes? Pour sentir ce que fait, de la doctrine de fraternité, le dogme de la guerre de classes, il n’y a qu’à laisser les socialistes entonner en chœur leurs chants de fête. Nous les avons entendues, ces hymnes de l’Église nouvelle, la Carmagnole, le Ça ira, avec les Bourgeois on les pendra ! Voilà les psaumes et les cantiques de la liturgie socialiste ; voilà comment s’exprime, à la fin de leurs agapes fraternelles, l’idéalisme humanitaire des nouveaux prophètes. Après cela, comment se scandaliser, s’il est encore de bonnes âmes qui, à ces refrains révolutionnaires, préfèrent « la vieille chanson » et l’antique acte de charité de la foi ancienne?
Le socialisme a la légitime ambition de devenir un grand parti, et à mesurer le nombre de ses adhérents,
le zèle de ses prosélytes et l’intelligence de ses chefs, il y est déjà parvenu ; que ne se dégage-t-il des grossièretés de la rue et des gamineries d’estaminet? Le socialisme prétend se montrer un parti de gouvernement, et l’on ne peut plus le défier d’y réussir, puisque plusieurs de ses chefs sont entrés au ministère, et que le groupe socialiste s’est montré, à la Chambre, le plus ferme appufdu Cabinet Waldeck-Rousseau. Dès lors, pourquoi n’abandonne-t-il pas, au Palais-Bourbon, les vociférations indécentes et les méthodes tapageuses des oppositions sans force numérique ou sans autorité morale, qui n’attendent rien que du vacarme et du scandale? Pourquoi n’a-t-il pas le courage de rompre avec les violences et avec les violents, et n’ose-t-il point répudier la sauvage propagande et les barbares attentats des sectaires de l’anarchie ? Le socialisme, enfin, compte, aujourd’hui, dans ses rangs un grand nombre « d’intellectuels » issus de la bourgeoisie ; il accueille, à bras ouverts, tous les jeunes gens qui viennent à lui, des bancs de l’Université ou des hautes écoles ; par quelle contradiction s’opiniâtre-t-il à faire de la lutte de classes la pierre angulaire de son programme et de sa politique ? Serait-ce que, dans tous les partis, la direction doit rester aux violents, et que, de tous les appels aux sentiments humains, l’appel à la haine est encore le mieux compris ?
La guerre de classes reste le mot d’ordre des socialistes. La transformation sociale qu’ils nous promet-
INTRODUCTION
(ent, ils persistent à la chercher, non dans la conciliation des droits et dans l’union des cœurs, mais dans l’antagonisme du patron et de l’ouvrier et dans le choc des intérêts. La Jérusalem de leurs songes, leur future cité fraternelle, ils en confient l’érection à la haine. S’ils protestent contre le militarisme, s’ils nous invitent à la paix et à l’amour entre les peuples, c’est pour enrégimenter, les uns contre les autres, les citoyens d’un même pays. Aux rivalités nationales, aux conflits de peuple à peuple, à tout le moins intermittents, ils menacent de substituer une guerre intestine, de tous les jours, entre Français. Ces fervents apôtres de l’humaine solidarité en viennent, comme les antisémites, à prêcher la division et la guerre. A la dévotion envers la patrie, à la solidarité nationale, nombre d'entre eux prétendent substituer un nouvel esprit de classe ou de caste, ce qu’ils appellent la solidarité ouvrière ou la solidarité prolétarienne internationale. Or, qui peut dire que ce serait là un progrès? L’esprit de caste ou de classe, qu’il soit représenté par le noble, par le bourgeois, par l’ouvrier, est étroit et égoïste ; il tend à faire prédominer les intérêts d’une fraction de la société sur les intérêts généraux du pays ; il est fatalement borné, exclusif, tyrannique ; il aboutit, partout, à la haine et aux conflits. Tandis que le patriotisme est un principe d’union, la haine de classes est un principe de division. Tandis que l’amour de la patrie est un lien entre tous les habitants d’un même sol, la jalousie de classe est
une cause d’égoïsme et de désunion. Par elle, la France et l’humanité seraient coupées en couches hostiles, en tranches ennemies et irréconciliables.
Comme les antisémites, les socialistes font, eux aussi, des catégories entre Français, s’efforçant de constituer ceux qu’ils appellent les travailleurs en caste fermée, excluant de leur France socialiste des milliers de Français, non plus sous prétexte de religion ou de race, mais, ce qui ne vaut pas mieux, sous prétexte de classe ou de profession ; rangeant les hommes en deux camps, selon la coupe de leurs habits ou la forme de leur chapeau ; réclamant, pour les travailleurs manuels, le monopole du pouvoir ; écartant, sauf d’inconséquentes exceptions, comme amis ou suppôts du bourgeois détesté, tous ceux qui n’ont pas la main calleuse, sans paraître s’apercevoir que, avec les bourgeois, ils excommunient la plupart des Français qui ont fait la gloire et la force de la France.
Certes, le plus grand nombre de nos socialistes sont de bonne foi (en dehors, au moins, de ceux qui se proclament internationalistes), lorsqu’ils repoussent, comme une injure imméritée, le nom de sans-patrie ; mais s’ils demeurent des patriotes, ou s’ils se persuadent qu’ils le sont, la plupart d’entre eux méconnaissent les conditions d’existence des nations modernes. Emportés par la logique de leur principe, ou aveuglés par les mirages de leurs chimères, ils ne voient pas que l’Europe reste, hélas ! un camp où les forts seuls ont le droit de vivre.
INTRODUCTION
Comme ils forment un parti de classe ou de caste, ils sont enclins à subordonner l’intérêt national aux intérêts de classe. Le socialisme se vante d’avoir pris, dans le cœur du peuple, la place de la religion, mais cette religion sociale qui, elle aussi, a ses fanatiques, il ne craint pas d’en mettre les dogmes ou les superstitions au-dessus de l’idée de pairie. Par là, qu’il en ait conscience ou non, il tend à amoindrir ou à déformer le sentiment national, justifiant, à son insu, les reproches des nationalistes et des antisémites. Il ne se fait pas scrupule, en ses congrès annuels, d’élever drapeau contre drapeau, comme si, au noble étendard de la France, il préférait la rouge bannière du prolétariat international. Il ne craint pas de froisser les légitimes susceptibilités du sentiment patriotique, et, chaque fois que le Tsar est venu faire visite à la République, les socialistes n’ont pas rougi de déverser leurs outrages sur les hôtes de la France, au risque de lui rendre toute alliance et toute politique étrangère impossibles. Ils n’ont pas cessé de montrer leur peu de souci de la puissance française, ne semblant même point comprendre que, pour être libre, une démocratie moderne a besoin d’être forte. Bien plus, dans sa hâte de s’emparer du pouvoir, au profit de ce qu’il appelle le quatrième État, le socialisme s’altaque, simultanément, à toutes les institutions qui ont fait la force de la France, comme s’il ne pouvait régner que sur des ruines.
L’armée, la force nationale organisée, l’armée demeurée, malgré tout, le rempart de notre indépendance,
4 i LES DOCTRINES DE HAINE.
semble devenue l’ennemie de nos socialistes, comme si l’ère de la paix universelle s’était, déjà, levée sur le monde. On l’a bien vu, durant l’Affaire. Si, après des hésitations dont ils n’ont pu effacer toutes les traces, le gros des socialistes s’est jeté du côté opposé à l’Étatmajor, cela n’a point toujours été par pur amour de la vérité et de la justice. C’est qu’ils ont vu là un moyen de déconsidérer l’armée et de discréditer l’esprit militaire, imputant, audacieusement, à tous les chefs, la faute de quelques-uns, appliquant, eux aussi, à l’armée, non pour la justifier, mais pour la condamner, l’inique théorie du bloc. Socialisme semble, ainsi, devenu synonyme d’antimilitarisme ; et si manifeste a été la passion contre l’armée des feuilles collectivistes qu’elle a singulièrement affaibli la portée de leurs plus éloquents plaidoyers en faveur de la justice. Par les excès mêmes de sa polémique, par ses grossières injures à tout ce qui porte l’épaulette, par son odieuse propagande autour des casernes, le socialisme a poussé aux excès, en sens inverse, des nationalistes et des antisémites. Il a été, malgré lui, un des principaux fauteurs du nationalisme, car il a révolté l’instinct national qui sent, confusément, que, dans l’Europe de la Triple Alliance, la France ne saurait se passer d’une armée, et qu’il n’est pas d’armée sans discipline et sans esprit militaire.
Cette vérité, le socialisme s’obstine à la méconnaître, et quand son principe l’y contraindrait, nous ne saurions le lui pardonner. Certes, bien des choses nous
INTRODUCTIO N
séparent de lui ; nous ne pouvons accepter ni ses utopies, ni ses sophismes, ni ses déclamations, ni ses violences; il ne nous est pas permis de tolérer les équivoques de sa propagande, et nous devons démasquer le double visage sous lequel il se présente tour à tour aux ouvriers et aux paysans. Nous ne saurions, surtout, lui passer d’envenimer les souffrances du peuple et d’aigrir l’âme populaire en y versant, chaque jour, les rancunes et la haine. Mais, quand il ne nous aurait pas montré son dédain des libertés individuelles et son peu de souci des droits de la conscience et de la famille; quand il ne mettrait en péril ni la propriété privée, ni la richesse publique, et qu’il ne nous menacerait pas d’un appauvrissement universel dont les petits et les humbles seraient les premières victimes; quand nous n’aurions, contre lui, ni griefs économiques, ni griefs moraux, nous aurions toujours à défendre, contre le socialisme, avec la paix sociale et la cohésion de la patrie, les organes essentiels delà puissance française; et cela seul nous forçerait à le regarder comme un danger pour la grandeur et pour l’indépendance même de la France.
Il est un autre parti, ou si l’on aime mieux, une autre doctrine, qui s’allie souvent au socialisme et qui, aux esprits libres, inspire plus de répugnance encore, parti
tout -négatif, fait de préjugés invétérés, d’autoritarisme jacobin et de haines sectaires, le tout recouvert d’un menteur vernis de libéralisme et paré d’une pédantesque défroque scientifique. On sent que nous voulons parler de l’anticléricalisme.
S’il n’avait d’autre but que de défendre, contre des prétentions surannées, la souveraineté de l’État et l’indépendance de la société civile, nous ne serions pas des derniers à combattre, avec lui, les adversaires attardés de la liberté politique ou de la liberté de penser. Mais, à cela, ne se bornent pas, aujourd’hui, chez la plupart de ses adeptes, les efforts de l’anticléricalisme. Pour la plupart d’entre eux, « clérical » est devenu synonyme de catholique ; tout homme fidèle à la vieille Église est un adversaire secret ou déclaré, qui doit être tenu en suspicion, et qui mérite d’être écarté de toute fonction publique. Au lieu d’un instrument d’émancipation, l’anticléricalisme s’est ainsi montré un agent de discorde et d’oppression. Bien plus, l’anticléricalisme, chez nombre de ses fervents, emporté, à son tour, par un zèle fanatique, en vient à s’attaquer, par delà le clergé et par delà l’Église, à tout vestige de l’idée chrétienne, à toute trace du sentiment religieux, à la notion même de Dieu, comme à de périlleuses et d’immorales superstitions, que l’État doit s’efforcer de déraciner. L’anticléricalisme finit ainsi par devenir une sorte de cléricalisme retourné, animé, lui aussi, d’un esprit de secte, intolérant des croyances d’autrui et jaloux, à son tour, d’employer
INTRODUOTIO N.
contre elles l'autorité publique et l’ascendant du pouvoir. Cet anticléricalisme sectaire, infidèle aux idées de tolérance dont il prétend se couvrir, les libéraux, demeurés respectueux de la liberté et de la conscience d’autrui, sont contraints de le repousser, parce qu’au lieu d’un défenseur de la liberté de penser, force leur est de voir, en lui, un adversaire de la liberté religieuse et un agent de haine et de discorde.
S’il ne forme pas, à proprement parler, un parti, l’anticléricalisme est l’âme ou le principe du radicalisme. Il est le lien habituel de la concentration républicaine, lien fait d’antipathies et d’inimitiés communes, plutôt que de communes convictions. Opportunistes, radicaux, socialistes communient dans la haine de la soutane et dans l’effroi de la cornette des sœurs.
Cet anticléricalisme, prétentieux et vulgaire à la fois, arme favorite des politiciens dans l’embarras, de naïfs adeptes nous le donnent comme l’émancipateur prochain de l’intelligence française et le fondateur de la liberté future, comme le seul ou le meilleur garant de l’unité nationale. Ces promesses, les faits et les actes nous ont montré ce qu’elles valent. A le voir à la besogne, l’anticléricalisme militant ne procède guère autrement que l’antisémitisme, si bien qu’on peut dire que, à bien des égards, ils ne sont que la contre-partie et comme le pendant l’un de l’autre. Tous deux ont volontiers recours aux mêmes méthodes de propagande ou de polémique, ne craignant pas de faire appel aux préjugés et
aux passions des foules, ne reculant pas devant les insinuations calomnieuses et les légendes mensongères; grossissant, démesurément, la force ou la fortune d’adversaires, réels ou imaginaires; ne réclamant rien moins, contre eux, que la confiscation et la proscription. Avec les mêmes terreurs enfantines ou simulées, ils cherchent, l’un et l’autre, aux événements des causes occultes, signalant partout la main de spectres mystérieux, l’un découvrant partout le col blanc du jésuite, comme l’autre aperçoit partout l’or du juif. Ainsi que l’antisémite, l’anticlérical prétend libérer le sol français de la domination étrangère et rétablir, parmi nous, l’unité morale de la nation; et tout comme l’antisémite, il commence par établir des catégories entre Français, il ne se fait pas scrupule de couper en deux la France, déchirant, de ses mains, cette unité nationale qu’il prétend resserrer. De même, l’anticléricalisme nous promet d’établir, à jamais, le règne de la liberté et, pour en préparer les fondements, il a hâte de supprimer la liberté d’enseignement et la liberté d’association. 11 nous annonce la paix religieuse par la neutralité de l’État, et, sous prétexte d’établir la paix, il nous précipite dans les querelles confessionnelles.
Pourquoi ces contradictions entre les doctrines et les actes? C’est que, pour les plus ardents de ses adeptes, l’anticléricalisme n’est qu’un instrument de règne, à moins qu’il ne soit une façon de secte. L’anticlérical, en effet, n’est souvent qu’un clérical à rebours, dont le zèle
INTRODUCTION
iconoclaste prétend renverser, de leurs autels branlants, Dieu et le Christ, pour y placer la Raison et l’Humanité. En ses révoltes contre la vieille foi, il apporte une intolérance tranchante et un prosélytisme arrogant, dogmatisant avec hauteur, comme si, du portique des temples de la Science, il parlait vraiment au nom de la Raison infaillible.
Cet anticléricalisme sectaire, comment s’étonner qu’il apporte, partout, en politique, l’esprit de secte, se ren dant trop souvent coupable de ce qu’il reproche amèrement aux cléricaux? Il ne craint pas de mettre les intérêts de la libre pensée, ce qu’il appelle les intérêts de la Raison et de la Science laïques, au-dessus des intérêts nationaux. Il ne lui répugne point de se faire, à cet égard, le complice de nos adversaires ou de nos rivaux, pour peu qu’il ait chance de faire pièce à une soutane ou à un tricorne. Ne l’entendons-nous pas, chaque année, réclamer, avec une ignorante infatuation, le retrait de notre ambassade auprès du Vatican, l’abandon de notre protectorat religieux, la dispersion des Congrégations et des Missions, la fermeture de leurs écoles et de leurs noviciats? Peu lui importe qu’en Orient, en Asie, en Afrique, dans le monde entier, les missionnaires et les religieux de toute robe soient les principaux et souvent les seuls propagateurs de la langue et de l’influence françaises! Sa haine de l’Église est plus forte que son amour de la France. En face des intérêts de la laïcisation, qu’importe, à l’anticlérical, le rôle de la France
so
dans le monde? Son unique souci est le triomphe du dogme nouveau et la ruine de l’Église.
Cet anticléricalisme haineux, honte des esprits vraiment libres, était en baisse, il y a quelques années; à l’honneur de la France et de la République, il paraissait vieilli, démodé, suranné. La large politique de Léon XIII semblait lui avoir enlevé ses forces, sinon sa virulence. Comment s’est-il tout à coup ranimé, plus menaçant que jamais? Comment l’intelligente initiative du grand pape n’a-t-elle pas produit des effets plus abondants et plus durables? C’est, il faut bien le dire, que l’anticléricalisme s’est retrempé, lui aussi, dans l’Affaire. 11 a pris prétexte des violences de quelques feuilles soi-disant religieuses et des emportements d’un antisémitisme soidisant catholique, pour identifier le clergé avec les ignominies de l’antisémitisme et pour exiger, contre les congrégations et contre l’Église, des mesures de défense nationale, analogues à celles réclamées, par les antisémites, contre les juifs et contre la Synagogue. C’est en vain que, dans toute la procédure de l’Affaire, il a été malaisé de surprendre l’ingérence du clergé; on a accusé les Pères d’avoir tout conduit dans l’ombre. Cela est de tradition, pour l’anticlérical. Des esprits soupçonneux, tout pleins des vieilles légendes sur « la Congrégation », ont découvert, dans les incidents de l’Affaire, le doigt invisible des jésuites. Car, il faut bien le répéter, à notre confusion, l’anticlérical raisonne tout comme l’antisémite; il voit, lui aussi, partout, des influences occultes et des
INTRODUCTION
moteurs secrets. La différence est que l’un attribue tout au génie corrupteur d’Israël, tandis que l’autre rejette tout sur l’esprit d’intrigue et de domination de Loyola. A les en croire, le juif et le jésuite seraient les deux grands acteurs, ou mieux les secrets protagonistes du grand drame de l’histoire, dont ils font mouvoir tous les ressorts. Ils sont, en tout cas, les deux boucs émissaires de nos contemporains ; c’est, sur leurs têtes que, avec des malédictions presque identiques, le vulgaire fait retomber toutes les hontes et tous les malheurs de la France. C’est que l’antijuif et l’antijésuite sont deux visionnaires, également atteints d’une monomanie soupçonneuse, analogue à la folie des persécutions, qui leur fait voir partout un ennemi secret et omnipotent, contre lequel leur délire furieux somme, impérieusement, la France de se mettre en garde. Et, naturellement, c’est par des mesures de proscription et par des lois d’exception que l’un et l’autre de ces hallucinés prétendent protéger le pays.
Antijuif et antijésuite, ces deux maniaques s’exaltent, réciproquement, par leurs divagations et par leurs mutuelles extravagances. C’est ainsi que l’antisémitisme a une grande part dans la recrudescence de l’anticléricalisme. On se demande, avec tristesse, comment la politique conciliatrice de Léon XIII et les avances du pape à la République n’ont pas mieux assuré la paix religieuse. La faute n’en est pas, uniquement, aux préjugés ou à l'intolérance de nos modernes jacobins, ou au méfiant
scepticisme de nos gouvernants; la faute en est, non moins, aux inquiétudes et aux colères provoquées par la fanatique croisade des antisémites. L’épiscopat et le haut clergé ont eu beau s’en tenir prudemment à l’écart, on a exploité leur silence pour les en rendre solidaires. La prétention, presque avouée, des antisémites ou des antiprotestants, de faire, au seuil du xxe siècle, de l’unité religieuse, le signe et la condition de l’unité nationale, s’est retournée contre les catholiques. L’unité nationale, l’unité morale de la nation, que de téméraires amis rêvaient de refaire au profit de l’Église, ses adversaires ont prétendu la faire, contre elle, au profit de la libre pensée et des sociétés anticléricales. C'est qu’on ne remue pas impunément, dans un pays troublé comme le nôtre, les vieux fanatismes et les haines confessionnelles. L’intolérance invite à l’intolérance et, comme nous l’avons montré, dès longtemps 1, l’antisémitisme et l’anticléricalisme tendent à se susciter et à se renforcer, réciproquement. Ils sont, à cet égard, le produit aussi bien que le pendant l’un de l’autre. Si nous avons vu reprendre, avec une animosité nouvelle, la campagne ancienne contre les congrégations, contre la liberté d’association et la liberté d’enseignement, les déclamations de l’antisémitisme n’y ont guère moins de part que les haines sectaires et les passions des jacobins. En réclamant, chaque jour, des lois d’exception ou des mesures