Voyez Israël chez les nations (Calmann Lévy
INTRODUCTION
de proscription contre les juifs, l’antisémitisme suggérait, follement, des lois d’exception contre d’autres que les juifs. Ce qu’un peuple retient, le plus aisément, des lois d’exception, c’en est le principe, et ce principe se retourne vite contre qui l’invoque. Liberté d’enseignement ou liberté d’association, que revendiquent les catholiques français? Ils revendiquent le droit commun. Or, comment leurs justes revendications ne seraientelles pas affaiblies, lorsque, à côté d’eux et à l’ombre même de la Croix, de prétendus catholiques ne craignent pas de refuser à autrui le bénéfice du droit commun? Aux yeux des non catholiques, dissidents ou libres penseurs, aux yeux même de nombre d’indifférents, les retentissantes polémiques des antisémites ont discrédité les plus justes doléances des catholiques ; car on est toujours mal venu d’exiger pour soi des libertés qu’on semble dénier à autrui.
Mais quand les violences des antisémites expliqueraient la recrudescence de l’anticléricalisme, irons-nous dire qu’elles la justifient? Quand on les présenterait comme une réponse aux provocations des antisémites, les lois contre les associations ou contre les écoles catholiques en seraient-elles, à nos yeux, plus libérales? Qui ne sent que ce serait là le pire des sophismes? Est-ce donc par l’intolérance qu’on guérit l’intolérance? Et quand les libéraux reprochent aux antisémites de réclamer des lois d’exception contre la Synagogue et contre les circoncis, comment pourraient-ils pardonner
5 i LES DOCTRINES DE HAINE.
aux hommes qui veulent édicter des lois analogues contre l’Église et contre les élèves des jésuites? Est-ce que, pour s’en prendre à des chrétiens, voire à des religieux en froc blanc ou noir, l’intolérance serait moins coupable? ou la liberté et l’égalité des droits, que nous nous faisons un devoir de revendiquer pour les minorités religieuses, jugerons-nous équitable de les refuser au clergé de la majorité ? Qui ne voit que ce serait là, précisément, justifier les doléances et les accusations des antisémites ou des antiprotestants, leur fournir de dangereux griefs et des armes nouvelles contre les républicains et contre la République elle-même? Parce que les antisémites veulent interdire toute fonction publique aux disciples des rabbins, est-ce une raison d’en fermer l’accès aux élèves des congrégations ?
Pour combattre les lois d’exception, nous ne voulons pas, quant à nous, regarder ceux qu’elles frappent. Ce que nous dénions aux antisémites, aussi bien qu’aux socialistes, le droit de faire des catégories entre Français, de créer, parmi nous, au-dessous d’une classe privilégiée, une caste de parias, par quel mépris des principes, pourrions-nous le concéder aux haines anticléricales? Et ce que l’esprit de liberté ne saurait tolérer, de la part de ceux qui se réclament de l’intégrité de la race française, comment le permettrait-il aux jacobins qui se couvrent de l’unité morale de la nation? car, antisémites ou anticléricaux, c’est toujours au nom de l’unité nationale que les passions sectaires ou les factions politiques
INTRODUCTION
prétendent couper la France en camps ennemis, et enlever k leurs adversaires les droits de Français.
L’égalité de droits, pour tous les Français, sans distinction de confession ou d’origine, de classe ou de parti, telle est la seule règle qui puisse garantir la liberté et rendre la paix à la France. Cette vérité, il est dur d’être contraint de la rappeler à l’aube du xxe siècle. N’en déplaise aux sectaires de droite ou de gauche, ce n’est point par des mesures de proscription ou par des lois d’exception, contre telle ou telle catégorie de Français, qu’on assurera la paix du pays et l’unité de la nation. L’unité nationale, ce sont les violences des factions et l’intolérance des sectes qui la mettent en péril. L’unité nationale, à l’époque actuelle, on ne peut la chercher ni dans l’unité de race ou d’origine, ni dans l’uniformitô religieuse, ni dans le monopole de l’enseignement. Sous quelques formes qu’elles se manifestent, et de quelques sophismes qu’elles s’appuient, dépareilles prétentions, dans un pays comme la France contemporaine, ne sont qu’un archaïsme suranné ou un périlleux anachronisme. L’unité nationale, la France moderne ne peut la trouver que dans la liberté religieuse et dans l’égalité devant la loi, dans le respect des droits de tous et de chacun, dans une large tolérance mutuelle, qui inspire, à tous les Français, un égal amour pour la commune patrie. Au lieu d’un instrument de division et de haine, le patriotisme doit rester un lien de concorde et de fraternité, fait pour rapprocher tous les enfants de
la France, dans un même sentiment, le filial amour de fils de la même mère, qui se sentent tous également aimés d’elle et également à l’aise chez elle, qui, lui devant la même liberté et les mêmes droits, peuvent tous avoir, pour elle, la même tendresse et le même dévouement.
Opposer à l’antisémitisme ou à l’antiproteslantisme, à l’anticléricalisme, au socialisme qui prêchent la haine, voire aux excès d’un nationalisme qui nous divise, le patriotisme qui nous unit; lutter, partout, contre l’esprit de secte et l’esprit d’intolérance, contre la manie de l’exclusivisme et la fureur des proscriptions, tel me semble, à l’heure actuelle, le premier devoir des Français que n’aveuglent pas les préjugés ou la passion. Assurément, ce n’est pas le seul ; mais, c’est le plus urgent; devant lui, toutes les autres questions et toutes les querelles politiques semblent secondaires. Travailler à la pacification religieuse, en même temps qu’à la pacification sociale, aider au rapprochement des hommes, comme au rapprochement des classes, c’est encore, aujourd’hui, la meilleure, sinon l’unique manière desauver la liberté et d’assurer, par la solidarité nationale, l’unité et 1a. grandeur de la France.