CHAPITRE PREMIER
LES TROIS « ANTI
Antisémitisme, Anliprotestantisme, Anticléricalisme.
Ressemblance et parenté de l’antisémitisme, de l’antiprotestantisme et de l’anticléricalisme. — I. Comment on retrouve, chez tous les trois, des passions et des raisonnements analogues. — Comment ils se présentent, tous les trois, sous les mêmes aspects et avec des griefs semblables. — 11. Le grief religieux: l’intolérance. — Le grief national : la dénationalisation ; la tendance à enchaîner l’idée religieuse à l’idée de race. — Le grief politique: l’accusation de former un État dans l’État ; le cosmopolitisme religieux. — Le grief économique ou social : « Ils sont trop riches; ils monopolisent la fortune et les emplois ». — III. Comment les griefs des trois « anti » se discréditent les uns les autres. — Pourquoi ce sont, également, des doctrines immorales et antisociales. — Comment, d’après eux, le principe de nos maux ne serait pas en nous. — Comment les trois « anti » s’engendrent et se fortifient mutuellement.
Messieurs,
Une des choses les plus attristantes de ce triste temps, 'est la diffusion parmi nous de ce que, faute d’autres firmes, j’appelle les doctrines de haine : antisémitisme,
antiprotestantisme, anticléricalisme. Ces haineuses doctrines, nourries de tout le fiel de l’esprit de secte, les patriotes et les amis de la liberté doivent les réprouver également. Rétrogrades ou révolutionnaires, les fanatiques qui vont les prêchant aux masses ne méconnaissent pas seulement les droits de la liberté ; ils sont en train de corrompre l’âme française, et, si nous les laissions ! faire, ils dénatureraient, aux yeux des nations, le génie de la France, fait de large tolérance et d’humaine sympathie.
A l’aube du siècle nouveau, qui célèbre, en tant de langues, la fraternité et la solidarité, y a-t-il, vraiment, dans notre pays de France, des doctrines de haine? Se peut-il que les antipathies et les inimitiés entre enfants d’un même pays aient pris un tel ascendant qu'elles aient érigé la haine en principe ?
C’est là, hélas ! un des plus inquiétants phénomènes de notre époque, moralement troublée. La haine a été glorifiée, la haine a eu ses apôtres et ses panégyristes, en plusieurs partis et jusqu’en des camps opposés.
Haines religieuses, haines de races, haines nationales, haines sociales ont été saluées, autour de nous, comme l’instrument nécessaire de notre émancipation, ou de notre régénération. Nous avons entendu, de divers j côtés, au nom même de forces qui semblaient faites pour rapprocher les hommes, au nom de la foi religieuse, au nom de la patrie, au nom de la société future, faire appel à la « Haine créatrice », à la « Haine féconde»
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Paradoxale et immorale alliance de mots ! qui est la négation des lois de la nature; car, dans l’ordre moral et dans l’ordre social, comme dans l’ordre naturel, l’amour seul est fécond, l’amour seul est créateur.
Cet esprit de haine et de violence, presque identique sous ses formes diverses, est venu aigrir et envenimer toutes nos luttes religieuses, sociales ou politiques. Avec lui, s’est réveillé l’esprit d’intolérance et ont reparu, chez nous, comme des revenants d’un passé évanoui, tous les vieux fanatismes que la France moderne croyait morts à jamais.
Ainsi en est-il de l’antisémitisme dans lequel revivent les préjugés ataviques, et qui, plus d’un siècle après la Révolution, prétend nous ramener à l’intolérance ou à l’exclusivisme médiéval ; comme si, à défaut de haines religieuses, la France et l’Europe devaient devenir la proie des haines de races.
Ainsi en est-il de l’antiprotestantisme qui, en pleine République et en pleine démocratie, ne rougit pas de célébrer la politique de la révocation de ledit de Nantes; comme si, pas plus que la France de l’ancien régime, la France moderne ne pouvait tolérer les dissidences confessionnelles.
Ainsi en est-il de l’anticléricalisme que, de son vrai nom, l’on pourrait appeler l’anticatholicisme ou l’antichristianisme, qui prétend nous ramener aux maximes et aux procédés des plus sombres jours de la Révolution ; comme si la liberté de penser excluait la liberté de croire et de prier, ou comme si, après s’être affranchi de la tutelle de l’Eglise, l’État devait assujettir la religion et asservir les consciences.
Entre l’antisémitisme et l’antiprotestantismc, d’un côté, et l’anticléricalisme, de l’autre, les ressemblances restent frappantes, à travers tous les contrastes. Us se ressemblent comme des frères, nés et nourris de haines et de passions analogues ; ce sont des frères ennemis qui, dans leur inimitié même, gardent un air de famille. Us ont, tous les trois, le même tempérament, les mêmes colères et les mêmes violences ; ils ne diffèrent guère, au fond, que par l’objet de leur antipathie et de leurs emportements ; parce que, avec les mêmes instincts d’intolérance et les mêmes habitudes d’exclusivisme, ils ont été à des écoles opposées et ont appris, de maîtres ennemis, des doctrines contraires.
L’objet de leurs défiances et de leur aversion est autre ; mais leurs haines sont faites de préjugés analogues et les entraînent à d’égales violences.
Le parallélisme entre ces trois « anti » est tel, que, lorsqu’on prend la peine de les analyser, on est surpris de découvrir, chez tous les trois, les mêmes éléments, les mêmes facteurs ou les mêmes griefs, qu’il
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est aisé de classer, sous les mêmes chefs ou les mêmes rubriques.
De quoi, en effet, sont composés l’antisémitisme, l’antif otestantisme, l’anticléricalisme ou anticatholicisme ? Quels en sont les ingrédients, les éléments ou facteurs pr incipaux ? Us sont, d’habitude, au nombre de trois ou qi aire, que nous retrouverons, également, chez chacun es « anti », si bien que, pour les étudier, il nous sera facile de leur appliquer, à tous les trois, la même méthode.
Essayons de les classer. Ce sont :
1° Les antipathies religieuses ou irréligieuses, les ssions sectaires, l’intolérance des croyances d’autrui, la prétention d’user de l’autorité de la loi et de la puissance publique, contre ceux qui ne pensent point comme nous ;
2“ Les antipathies de races ou les préjugés nationaux;
1 ü nationalisme jaloux, qui accuse les divers groupes îfessionnels de dénaturer l’esprit français, de comproittre l’unité nationale ou l’unité morale du pays ;
1° Les rivalités et les rancunes économiques ; la con- ;rence vitale et la lutte pour la richesse ; le désir vincer des concurrents gênants ; l’accusation réci- >que de tenir trop de place dans le pays et d’accaparer e trop grande part de la fortune nationale ; i° Les antipathies et les rancunes politiques ; la pasn du pouvoir et l’ambition d’en écarter des adversaires testés; l’accusation réciproque de tendre au monopole
des emplois publics et de préparer l’asservissement du pays et de l’État.
Tout ce qui peut diviser les hommes et les aigrir les uns contre les autres : diversité de croyances, antipathies de races, rancunes des luttes anciennes, préjugés nationaux, jalousies sociales, compétitions politiques, se trouve ainsi réuni, dans les trois « anti », pour fomenter l’esprit de suspicion et de haine.
Mais, si les passions sectaires, les préventions nationales, les rivalités économiques et les luttes politiques, si l’intolérance, les préjugés et la haine en forment le fond, ils ne s’y montrent pas toujours à nu. Tout au contraire, chez la plupart de leurs adeptes, l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme se couvrent, également, de mobiles désintéressés et de passions nobles. Par là s’expliquent leur vogue auprès de tant d’esprits simples et leur ascendant sur tant d âmes droites.
Le plus grand nombre des adhérents de ces trois « anti » ne sont que les dupes innocentes des préventions de leur monde ou de leur milieu.
Antisémites, antiprotestants, anticléricaux, se flattent, pareillement, de servir la cause de la vérité, delà justice et de la patrie. La plupart le font, avec une sincérité passionnée, que notre devoir est de reconnaître; mais, si elle est leur excuse, cctle bonne foi ne les rend que plus redoutables.
Que nous écoutions leurs partisans ou leurs adversaires, la ressemblance et la parenté des trois « anti »
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éclatent, du reste, aux oreilles les moins prévenues. Les homélies de leurs apôtres, les invectives de leurs tribuns, nous font entendre des doléances analogues, et avec les mêmes colères et la même indignation, presque les mêmes griefs et les mêmes promesses.
Antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme, chacun des trois « anti » se présente à nous, avec une égale assurance, comme le défenseur de la vérité religieuse ou philosophique, — comme le gardien de la tradition française et de l’unité nationale ; — comme le vengeur de la fortune publique et de la morale sociale ; — comme le champion des droits de l’État et des libertés publiques. En d’autres termes, nous retrouvons, chez chacun d’eux, jusque dans leurs prétentions etdans leurs revendications, les différents aspects que je vous signalais tout à l’heure : l’aspect religieux, — l’aspect national, — l’aspect économique ou social, - l’aspect politique.
L’affinité entre ces trois « anti », de loin si différents, ne se borne pas à l’analogie de leurs griefs ou de leurs prétentions ; elle s’étend à leurs façons de raisonner, à leurs méthodes de discussion, à leurs procédés de polémique, parce que, chez tous les trois, se rencontrent des haines et des passions de même sorte. Comment s’étonner qu’on y reconnaisse le même fiel, avec le même venin, les mêmes déclamations et les mêmes préventions, le même exclusivisme, avec les mêmes sophismes? Ce sont des mixtures composées d’ingrédients similaires, faites
pareillement d’un bizarre mélange de vérités et d’erreurs, de sentiments vils et de générosités dévoyées, le tout aigri et ranci par dés haines sectaires et des préjugés surannés.
Avant de les prendre chacun à part, pour les étudier successivement, il convient donc de rechercher ce qu’ont de commun l’antisémitisme, l’antiprotestantisme et l’anticléricalisme. Un examen parallèle de ces trois « anti » est peut-être la meilleure manière de les comprendre et de les juger ; et comme ils sont en lutte et qu’ils ignorent leur parenté, comme ils se détestent et se méprisent réciproquement, rien ne peut mieux les discréditer ou les désabuser que de leur montrer, comme en un miroir, combien ils se ressemblent. La seule révélation de cette ressemblance suffirait à les condamner et à nous les rendre également odieux, en nous faisant voir qu’ils sont presque également laids et également haïssables.
Antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme, la première chose que nous découvrons, au fond de ces trois « anti », c’est, naturellement, sous les antipathies confessionnelles et les passions sectaires, une égale intolérance des croyances d’autrui. Si chacun d’eux n’a pas pour point de départ l’intolérance, chacun d’eux aboutit, fatalement, à l’intolérance. Ce reproche d’intolé-
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rance, ils le repoussent, tous les trois, avec une égale colère, et je l’admets volontiers, avec une égale sincérité. Ils s’en défendent passionnément, avec des distinctions presque identiques et des raisonnements analogues, allant au besoin, tous les trois, jusqu’à se donner comme les véritables défenseurs de la liberté de conscience contre l’intolérance d’autrui.
Écoutez l’antisémite : il n’en veut pas, chez le juif, à la religion, il n’en veut qu’à la race, à l’esprit « sémitique », à la prépondérance économique et politique d’Israël. Pour un peu, il affirmerait son respect envers la Synagogue et envers les rabbins.
Écoutez l’antiprotestant : il ne fait pas la guerre à la Réforme et à ses pasteurs ; il combat, seulement, l’esprit envahissant des protestants, leurs tendances à l’hégémonie politique ou à la prépondérance sociale, leurs efforts pour dominer la France ou pour assujettir l’État.
Écoutez l’anticlérical, celui qui pérore le plus souvent dans les cafés : il ne veut détruire ni la religion, ni l’Église ; il veut, seulement, résister aux empiètements du clergé et des congrégations ; il n’a d’autre but que d’affranchir l’État et la société laïque de la domination cléricale. Pour un peu, il vous prouvera qu’en s’attaquant aux couvents, aux écoles, aux oeuvres catholiques, il sert, en réalité, la cause de l’Église catholique.
Et ce raisonnement presque identique des trois « anti », la foule moutonnière de leurs adhérents le répète, chaque jour, avec une égale conviction. L’intolérance,
à en croire les uns ou les autres, elle est dans l’autre camp ; ils ne font, chacun, que se défendre contre le fanatisme de leurs adversaires. Ils le disent, et ils se le persuadent, d’autant plus aisément que, l’intolérance leur étant commune, il leur est plus facile de s’autoriser de celle d’autrui pour couvrir la leur.
Les faits nous montrent qu’en dépit de leurs désirs et de leurs protestations, les trois « anli » sont, presque également, poussés vers l’intolérance. Antisémite, antiprotestant, anticlérical ont beau s’en défendre, chacun d’eux en vient, malgré lui, à s’attaquer à la religion, au culte, à la morale de ses adversaires. Ils n’épargnent ni leurs dogmes, ni leurs livres ; ils ne se font pas scrupule de se servir d’armes déloyales, citant à l’envi des écrits sans autorité, des textes tronqués, parfois des pamphlets mensongers. L’un incrimine le Talmud ou la Cabale, dont il n’a jamais lu une page; il ne rougit pas de rééditer, sur les cérémonies du judaïsme, d’ineptes et perfides légendes, telles que le meurtre rituel ; — l’autre, fier d’une érudition d’emprunt, prétend fouiller les casuistes anciens ou modernes, découpe, chez eux, à son choix, des passages scabreux; ou bien encore il recourt, triomphalement, aux Monita Sécréta des Jésuites, un libelle calomnieux, rédigé par les ennemis de la Compagnie de Jésus. L’un et l’autre invoquent l’histoire, se réclamant des actes d’intolérance du passé. Dans les deux camps, les procédés sont identiques, et pareilles sont la bonne foi et l’ignorance.