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On sait comment chacun des trois « anti » traite la morale du culte adverse. L’antisémite s’en prend à la morale judaïque, à la morale «talmudique» ; l’antiprotestant, au «puritanisme », au « pharisaïsme» calvinistes ; l’anticlérical à la morale catholique, taxée par lui de «jésuitique». A entendre ces « anti », on dirait que les grandes religions, sorties du même tronc biblique, ne sont, toutes trois, que des écoles d’immoralité ou d’hypocrisie, faites pour pervertir les générations et démoraliser les peuples.
A celte intolérance, religieuse ou antireligieuse, s’ajoute ce que, faute d’autre mot, on est obligé d’appeler une intolérance nationale, issue d’un nationalisme étroit et jaloux. Chacun des trois « anti » cherche à soulever, contre ses adversaires, les défiances patriotiques et les préjugés nationaux, au nom de l’unité nationale ou de l’unité morale de la patrie. Chacun des trois « anti » conteste, à ses adversaires, le titre ou les droits de Français, si bien qu’à entendre certains de ces soidisant patriotes, les Français finiraient par être en minorité en France.
Interrogez l’antisémite : « Le juif, vous dira-t-il, n’est pas Français. Comment le serait il? C’est un Sémite, et les Français sont des Aryens ; il n’a rien de commun avec nous ; c’est, partout, un étranger ; sa patrie est Jérusalem — ou mieux, comme il s’est fait chasser de la Palestine, c’est un cosmopolite, un sans-patrie.
Interrogez l’antiprotestant : « Les protestants, vou s dira-t-il, ont été expulsés ou supprimés par Louis XIV ; d’où viennent ceux que nous voyons aujourd’hui ? Ils ne peuvent tous sortir de leurs repaires des Cévennes; ils nous sont venus de Suisse, de Hollande, d’Allemagne; ce sont des étrangers, imbus d’un esprit étranger ; leur patrie est Genève ; leur cœur est à Londres ou à Berlin. »
Interrogez l’anticlérical. S’il n’ose affirmer que les catholiques sont étrangers de race ou d’origine, car les catholiques sont trop nombreux, et ils peuvent se vanter d'avoir fait la France, l’anticlérical vous apprendra que les cléricaux, c’est-à-dire, pour lui, les catholiques pratiquants, sont moins des citoyens français que les sujets d’un «souverain étranger». Ce sont des «ultramontains » ; leur cœur est au Vatican ; leur patrie est Rome.
Et, de même, chacun des trois « anti » accuse ses adversaires de fausser, de dénaturer l’esprit français, en altérant le génie de la France et en lui imposant un idéal étranger. A en croire l’antisémite, le juif, ce fils de Sem, cet Oriental, est en train de «judaïser» la France et la société française. A en croire l’antiprotestant, le calviniste et le luthérien nous menacent d’un péril pire que la mutilation de 1871 ; ils menacent de germaniser l’âme française. A en croire l’anticlérical, l’Église, le clergé, les congrégations, représentant l’esprit de Rome, s’efforcent d’éteindre, en nous, toute velléité d’indépendance pour nous romaniser, malgré nous.
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pour nous latiniser à jamais. Et ainsi, selon les trois « anti », le génie français, le génie celte ou gaulois, de quelque côté qu’il se tourne, se trouve menacé de dénationalisation. Le sémite le judaïse; le protestant le germanise ; le catholique le romanise.
S’ils ne partent pas toujours d’un nationalisme outré, l’antisémite, l’antiprotestant, l’anticlérical aboutissent, tous trois, bon gré mal gré, à un nationalisme jaloux. Est-il nécessaire de faire ressortir la similitude de leurs arguments et l’analogie de ce grief national, qu’on retrouve, ainsi, sous des formes à peine différentes, chez les trois « anti » ? Tous trois tendent à enchaîner la religion à la race, par suite, à matérialiser l’idée religieuse et à la dénaturer. Tous trois s’efforcent de rendre la confession, objet de leurs antipathies, suspecte au naïf patriotisme des foules, en rappelant ses origines étrangères et en la représentant comme un instrument de dénationalisation. Ils oublient qu’avec de pareils raisonnements, il ne nous resterait, pour demeurer Français, qu’à rejeter, en bloc, tous les éléments de notre civilisation, tout l’héritage religieux, littéraire ou politique d’Israël, de la Grèce et de Rome, pour revenir au druidisme et au «gui l’an neuf». Et encore, les Druides et les Celtes eux-mêmes n’étaient sans doute pas des autochtones en Gaule ; pour complaire à ces théoriciens de l’exclusivisme national, il nous faudrait remonter à la barbarie et au fétichisme de l’homme des cavernes.
A ce grief national vient se joindre, pour les trois « anti », un grief politique. S’il faut en croire l’antisémite, l’antiprotestant, l’anticlérical, les juifs, les protestants, les catholiques constituent un péril pour l’État, aussi bien que pour l’esprit français ; car les uns et les autres forment « un corps », et qui pis est, un corps ennemi, un «État dans l’État », qui obéit à un mot d’ordre de l’étranger.
Ici encore, écoutez-les, vous serez frappés de l’identité des griefs et de la similitude des accusations.
Que dit l'antisémite? Les juifs, l’« Alliance Israélite Universelle », la Haute Banque Israélite forment une sorte d’internationale, aux loges publiques ou secrètes, qui, à la faveur des principes de la Révolution et de la toute-puissance de l’or, poursuit la domination universelle. Ils constituent un État dans l’État, un État sémite dans l’État français, un État occulte, dont la politique et les intérêts sont en opposition avec les intérêts de la nation française, un État ennemi, qui menace la France et les peuples modernes de la pire des servitudes. Voulons-nous assurer l’indépendance de l’État et le salut de notre nationalité, il est urgent de protéger l’Etat et la nation contre le péril juif.
Que dit l’antiprotestant ? Les protestants, aujourd’hui, comme sous l’ancien régime, forment un parti politique, affilié à l’étranger, qui obéit aux inspirations de l’Alliance Évangélique et place ses intérêts de secte au-dessus des intérêts français. Eux, aussi, constituent
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une Internationale, dont les menées se découvrent dans toute la politique. Eux, aussi, sont redevenus un État dans l’État; ils ont, déjà, la main sur le gouvernement, et leur vieux dessein d’asservir la France, que la vigilance de nos rois ne leur a pas permis d’exécuter sous l’ancien régime, ils le poursuivent, audacieusement, sous le couvert des principes de la Révolution et des lois de la République. Veut -on sauver l’indépendance de l’État, il faut mettre la France en garde contre le péril protestant.
Que dit l'anticlérical? L’Église catholique, les jésuites, les congrégations forment une immense Internationale, qui a pour but la conquête de la France et des peuples contemporains. Son rêve obstiné de domination, qu’ont fait échouer, autrefois, les résistances de l’ancienne monarchie et des anciens parlements et que la Révolution se flattait d’avoir à jamais brisé, l’Église romaine n’y a point renoncé. La suprématie qu’elle n’a pu établir ou maintenir sous l’ancien régime, elle prétend la conquérir par des voies indirectes, sous le couvert des libertés modernes, à la faveur de l’aveuglement des libéraux et de la faiblesse des républicains. Plus que jamais, le clergé et les congrégations forment un État dans l’État, un État romain dans l’État français, un État théocratique dans l’État démocratique, un État ecclésiastique, inspiré du moyen âge, dont les idées, les visées, les ambitions sont inconciliables avec les institutions, avec les intérêts, avec l’existence même de l’État
laïque. Sommes-nous résolus à défendre la Répu à sauver la démocratie et la souveraineté de ) ; < ■ il faut, avant tout, armer l’Etat contre le péril cl»
C’est ainsi que, sous le coup de terreurs analog> eles trois « anti » dénoncent, chaque jour, bruyar en des formules presque identiques, les périls qu courir à l’État français et à la France moderne le politisme juif, le cosmopolitisme protestant, le » politisme catholique. Ils ne s’aperçoivent pas ci » h», prendre à la lettre, leur double accusation de cor une Internationale et de former un État dans 'Ck'i 1 retombe, forcément, sur toutes les grandes religio is; toutes ont leur constitution propre, et toutes, le oins grandes au moins et les plus élevées, prêt ruent s’adresser à tous les hommes et à tous les peuph t sont, par là-même, cosmopolites ou internationales. Cette sorte de cosmopolitisme religieux, dénonc par les trois « anti », est une des choses qui font la fo c t l’honneur de la religion, une des choses aussi qm et fait d’elle un incomparable instrument de rapp bernent entre les peuples, et un merveilleux ag» haute civilisation. Antisémites, antiprotestants cléricaux oublient, également, que prétendre inte une religion de chevaucher par-dessus les frontiè États, c’est nier le principe même de la religion, < avec lui, le fondement de la liberté religieuse, voient point que, sous prétexte de maintenir l’in» dance nationale ou d’assurer la suprématie de l’É
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lis ramènent, à l’asservissement de la conscience, en pi çant la religion dans la dépendance de l’État. Leur défiance de toute société particulière, de toute associafion religieuse autonome, leur répulsion pour tout ce qu 1s appellent un « État dans l’État », leur prétention i ablir partout l’omnipotence avec la suprématie de i- tat, les pousse vers un étatisme tyrannique, en même Mips que vers un nationalisme soupçonneux. Sans ■puis voient toujours où leurs idées les mènent, la logique de leur principe entraîne les trois « anti » à ’d<jntifier la nation et l’État avec une doctrine, à restaurer l’unité de croyances, à réclamer une religion ou une irréligion d’État.
Sous prétexte de défendre l’unité nationale ou de >blir l’unité morale du pays, ils prétendent couler tous les Français dans le même moule spirituel ; ils ■ jtissent à l’absorption de l’individu et de la société l’État ; ils ont, pour dernier terme, la négation des b',( clés individuelles, la suppression de la liberté de la !. r. ille, de la liberté d’enseignement, de la liberté d .'Sociation, aussi bien que delà liberté de conscience.
e parallélisme entre l’antiprotestantisme, l’antisémiîe et l’anticléricalisme se retrouve, bien qu’à un m mdre degré, jusque dans leurs griefs sociaux ou îomiques. Écoutez-les : chacun d’eux accuse ses » ersaires de tenir trop de place dans le pays ou dans 1 État, de tendre au monopole de la fortune, des emplois,
du pouvoir. Les juifs, les protestants, dit l’un, sont trop riches ; ils accaparent la fortune nationale. — Les congrégations, répond l’autre, se sont prodigieusement enrichies; la mainmorte devient un péril public. On se jette, mutuellement, les milliards à la tête. Et quelle est, se demande- L-on, l’origine de ces colossales fortunes? Pour les financiers juifs, pour les banquiers protestants, c’est, répète l’antisémite, l’usure, la spéculation, l’agiotage, autant dire le vol. Il faut en revenir à la coutume ancienne, il faut leur faire rendre gorge scion les pratiques du bon vieux temps. — Et les congrégations, s’écrie à son tour l’anticlérical, d’où proviennent leurs millions? que dis-je? d’où provient ce milliard, dont un gouvernement prévoyant vient de faire faire le relevé ? Ces scandaleuses richesses de gens qui ont fait vœu de pauvreté, elles procèdent de la captation des vieillards et des esprits faibles, elles ont pour source l’exploitation de la crédulité populaire, quand ce n’est pas l’exploitation de la charité. 11 est temps de rendre à la nation ce qui a été frauduleusement dérobé à la nation.
Ces millions et ces milliards, quel usage en font les juifs, les protestants, les cléricaux? Les trois « anti » nous feront la même réponse. Ces milliards sont employés à corrompre le pays, à corrompre la presse, à corrompre le parlement. Le juif et le protestant soudoient la presse anticatholique, les feuilles radicales ou socialistes ; les congrégations subventionnent
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la presse réactionnaire, les feuilles antisémites ou nationalistes. Il faut arracher le pays à cette dépravation ; il faut l’affranchir de la démoralisante domination de ces corrupteurs, dût-on, pour cela, recourir aux violences de la confiscation ; — et ni l’antisémite, ni l’anticlérical ne reculent devant la confiscation. Tout est permis contre le juif, ou contre le jésuite.
Une des causes principales de la diffusion de ces trois « anti », c’est la lutte pour les emplois publics. Chacun sait quelle est, chez nous, l’importance du fonctionnarisme. La France, hélas ! est en train de devenir un peuple de fonctionnaires. L’accès aux fonctions publiques est un des droits auxquels tiennent le plus nos contemporains ; de tous ceux que garantissent aux Français les Droits de l’Homme et du Citoyen, c’est peut cire celui qui leur est le plus cher. Or, l’antisémite, l’antiprotestant, l’anticlérical accusent chacun leurs adversaires de vouloir monopoliser tous les emplois. Interrogez l’anticlérical, il vous dira que, dans l’armée, pour avoir quelque chance d’avancement, il faut avoir été élève des jésuites. Interrogez l’antisémite ou l’antiprotestant, ils vous diront que, pour être admis dans les administrations publiques ou pour avoir chance d’y faire son chemin, il faut être juif, il faut être protestant, ou au moins francmaçon. Libre, à chacun de nous, de juger ce que valent ces accusations réciproques. Le malheur de la France et de la République est que l’exclusivisme des partis a semblé leur donner un fondement. Un fait est certain,
c’est que les catholiques se croient, depuis quinze ou vingt ans, exclus systématiquement de toutes les fonctions et surtout de tous les hauts emplois. Rien n’a plus contribué à en jeter un grand nombre dans l’antisémitisme et dans l’antiprotestantisme; rien ne fait plus obstacle à la pacification religieuse.
Que nous examinions leurs griefs religieux, leurs griefs nationaux, leurs griefs économiques, leurs griefs politiques, l’on voit combien se ressemblent et, en quelque sorte, comment se réfléchissent et se reproduisent, mutuellement, les doléances et les accusations de l’antisémite, de l’anliprotestant, de l’anticlérical. Les trois « anli » sont comme une image renversée l’un de l’autre. Cette ressemblance même, cette sorte de parenté dans leurs griefs et dans leurs vœux nous met, d’avance, en garde contre leurs violences et contre leurs outrances. Il nous suffit de leur prêter également l’oreille, pour nous sentir moins inquiets du triple péril qu’ils nous signalent. Au lieu de nous épouvanter, les cris simultanés de l’anticlérical, de l’antiprotestant , de l’antisémite sont plutôt faits pour nous rassurer. Notre pays de France ne peut courir, à la fois, des dangers aussi divers.
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Si elles ne s’annulent pas entièrement, leurs accusations et leurs doléances réciproques se discréditent les unes les autres. Le vrai péril, pour la France et pour l’esprit public, n'est peut-être, en réalité, ni le péril juif, ni le péril protestant, ni le péril clérical; c’est l’apparition et la vogue, autour de nous, de l’antisémitisme, del’antiprotestantisme, de l’anticléricalisme. Voilà le phénomène dont doit, avant tout, s’alarmer notre patriotisme, parce que, ils ont beau s’en défendre, antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme, sont tous trois, presque également, des doctrines de haine. S’ils ne proviennent pas uniquement de la haine, ils aboutissent fatalement à la haine, ils prêchent la haine et la division, en même temps qu’ils fomentent l’esprit de secte et de fanatisme.
C’en serait assez pour que, sans même examiner la valeur de leurs griefs, on fût en droit de les condamner, également, comme des doctrines immorales et antisociales.
Ce sont des doctrines immorales et antisociales, à un autre titre encore, parce que l’antisémite, l’antiprotestant, l’anticlérical, nous enseignent, tous les trois, que le principe de nos maux et de nos vices n’est pas en nous-mêmes, doctrine décevante et pernicieuse, s’il en fût. A les en croire, le principe des maux de notre société serait tout extérieur ; il serait dans le virus juif, le virus protestant, le virus clérical, que nous n’aurions qu’à éliminer ; il serait dans un corps étranger que
nous n’aurions qu’à extirper, pour recouvrer une parfaite santé morale. Une simple opération chirurgicale y suffirait. Or, pareille doctrine est un sophisme qui s'oppose à toute réforme morale sérieuse. La France et la société contemporaine ont, assurément, besoin de réforme morale, sinon de réforme sociale, mais celte réforme, pour être profonde et efficace, doit porter sur nous-mêmes, sur nos idées, sur nos mœurs et nos habitudes, sur notre vie privée et notre vie publique. Autrement, toutes les réformes politiques et toutes les révisions constitutionnelles, toutes les réformes légales comme toutes les révolutions demeureront stériles.
Au lieu de reconnaître cette vérité, les trois « anti » nous montrent, chacun, un bouc émissaire sur lequel ils se plaisent à entasser tous nos péchés et à faire retomber la responsabilité de tous nos maux. C’est là un emprunt aux traditions sémitiques dont il est malaisé de les louer. Il y a, aujourd’hui, en France, pour les foules et, hélas ! parfois aussi, pour l’élite, deux boucs émissaires que, dans les camps opposés, on rend responsables de toutes les difficultés que traverse le pays. Ces deux boucs émissaires, est-il besoin de les nommer? C’est le juif, et c’est le jésuite. A en croire l’antisémite et l’anticlérical, qui grandissent et magnifient également l’objet de leurs haines, ce seraient là les deux grandes puissances de notre temps. Rien, dans la vie publique, ne se ferait sans leur impulsion, ou sans leur autorisation. Ils tiendraient les fils invisibles de toutes les intrigues; on
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sentirait leur main ténébreuse dans toutes les agitations contemporaines. Les politiques en vue, les journalistes en renom, les ministres, les chefs de partis ne seraient que des instruments dociles ou des marionnettes inertes, entre les mains de ces deux maîtres occultes, qui se disputent l’empire et la suprématie. Le juif et le jésuite, double objet de superstitieuses terreurs, sont ainsi deux épouvantails, comme deux spectres, pour ne pas dire deux croquemitaines, que nos passions sectaires et notre ignorante crédulité nous font entrevoir partout dans l’ombre.
L’antisémite et l’anticlérical se font, ainsi, de la politique et de l’histoire contemporaine, une conception analogue, également étroite et également fausse. Dupes de la terreur judaïque ou victimes de la terreur jésuitique, ils ne comprennent pas les faits auxquels ils assistent; ils n’en saisissent ni les proportions ni la portée; ils en dénaturent le sens et la valeur. Les événements qui se passent sous leurs yeux prévenus, l’antisémite et l’anticlérical en donnent aux masses une explication enfantine. A une époque où les rivalités des peuples et la mise en valeur de vastes continents, où les inventions scientifiques et les compétitions de classes sont en train de changer la face du monde, entre toutes les forces qui se disputent l’empire du globe, entre tous les acteurs qui s’agitent sur la scène élargie de l'histoire, ils n’en distinguent guère que deux, que grandit, démesurément, leur effroi et auxquels leur myopie et leur
manie attribuent toutes les impulsions et tous les mouvements de la politique, toutes les révolutions et tous les maux des sociétés modernes.
Tout en se combattant mutuellement, ils se trouvent, par là, d’accord pour pervertir l’esprit public, pour le détourner des grands problèmes urgents, des réformes nécessaires et efficaces, au profit de querelles surannées et de luttes mesquines et stériles. Les yeux pareillement fixés sur le passé, ils font également appel aux préjugés et à l’ignorance, aux rancunes et au fanatisme, à tout ce qui divise et désunit.
Ne fùt-ce que pour cette raison, je serais en droit d’affirmer que ce sont là des doctrines antipatriotiques et antinationales, aussi bien que des doctrines immorales et antisociales. Car elles ne se bornent pas à dénaturer le sens des faits et à fausser l’esprit public ; sous prétexte de nous délivrer et de nous sauver, elles nous prêchent également la discorde et la violence. Antisémites, antiprotestants, anticléricaux sont d’accord pour ne voir de salut que dans l’anéantissement de leurs adversaires.
Chacun de ces trois « anti » répète à sa manière :
La maison est à moi, c’est à vous d’en sortir.
A les entendre, la maison, c’est-à-dire la France, est trop petite pour loger à la fois tous ses enfants. Chacun des « anti » prétend expulser ses adversaires ; chacun
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demande contre eux des lois de proscription et de confiscation, et, comme l’intolérance appelle l’intolérance et que la haine provoque la haine, l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme s’engendrent et s’alimentent mutuellement. Ils sont en quelque sorte le produit l’un de l’autre. Ils se répondent comme un écho. Chacun d’eux excuse ses haines et ses violences par les violences et les haines d’autrui. Demandez à l’antisémite ou à l’antiprotestant par quoi se justifient leurs passions sectaires ; ils vous diront que c’est par les prédications haineuses et les appels à l’intolérance de l’anticléricalisme. Demandez à l’anticlérical d’où lui viennent ses indignations et ses colères contre les catholiques et contre le clergé ; il vous répondra, le plus souvent, qu’elles proviennent des emportements et des fureurs de l’antisémitisme. On pourrait soutenir que le principal facteur de l’anticléricalisme est, à l’heure actuelle, l’antisémitisme, comme le premier facteur de l’antisémitisme est, aujourd’hui, l’anticléricalisme. On l’a bien vu en ces dernières années. La recrudescence de l’anticléricalisme — j’espère le démontrer — est sortie des violences de la campagne antisémite, à la suite de l’affaire Dreyfus.
Aussi, j’oserai dire que la meilleure manière de combattre l’antisémitisme ou l’antiprotestantisme, c’est de repousser l’anticléricalisme. Et de même, la façon la plus sûre de lutter contre l’anticléricalisme, c’est de réprouver l’antisémitisme et l’antiprotestantisme. Qui
prétend livrer bataille à l’un de ces trois « anti » doit déclarer la guerre à tous les trois, également.
Voulons-nous rendre la paix à la France et nous affranchir de ces doctrines de haine, sachons nous élever au-dessus des préjugés et des passions sectaires, en revendiquant, hardiment et loyalement, la même liberté et les mêmes droits, pour tous les Français, sans distinction d’origine, de classe, de religion.