‹ Les Doctrines de Haine; l'antisémitism, l'antiprotestantisme, l'anticlericalismChapitre 8 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l’antisémitisme

Les principaux aspects de l’antisémitisme. — I. Le grief religieux.

— Le juif a deux morales. — L’antisémitisme et la charité chrétienne. — Les juifs et la sécularisation des sociétés contemporaines. — Les juifs et la franc-maçonnerie. — II. L’esprit juif.

— Qu’entend-on par là, et quels eu sont les types? — L’esprit juif est-il étranger au judaïsme? — Comment ce qu’on appelle ainsi n’a souvent rien de proprement juif. — III. Le grief national et politique. — Le juif est un étranger. — Sémites et Aryens. — Le particularisme juif et l’esprit de tribu. — La solidarité et le cosmopolitisme juifs. — IV. Le grief social et économique. — Le juif est un parasite. — Haute Banque et monopole financier. — Le prolétariat juif. — Les juifs et la concurrence. — Comment l’antisémitisme aboutit à une contrefaçon du socialisme. — V. Conclusion. — Quelles solutions nous offre l’antisémitisme? — Il n’y a qu’une solution, la liberté et l’égalitc.

— Qu’y aurait-il de changé, s’il n’y avait pas de juifs en France?

— De la prétendue judaïsation des sociétés contemporaines.

Messieurs,

L’antisémitisme est le type de ce que j’appelle une doctrine de haine ; à ce titre, il est naturel que nous commencions par lui. C’est un sujet très vaste, très

complexe el qu’il est malaisé de traiter en une heure. J’en ai, déjà, pour ma part, discouru et écrit plusieurs fois 1 ; je serai, probablement, obligé de me répéter, sur plus d’un point. Je compte, aujourd’hui, me cantonner en France, et même, en ne parlant que de la France, je serai condamné à être bref, peut-être superficiel ; je me contenterai d’une course à vol d’oiseau, pour ainsi dire, en m’arrêtant, seulement, aux sommets de la question.

L’antisémitisme se présente à nous sous trois ou quatre aspects principaux: il se donne, d’abord, comme le vengeur du christianisme et de la religion ; il se donne, également, comme le champion de la patrie et de l’unité nationale ; il se donne, enfin, comme le défenseur de la fortune publique et de la morale sociale. Nous allons, successivement, examiner chacun de ces aspects de la question, afin de juger en quoi sont fondées ces prétentions de l’antisémitisme.

Prenons d’abord l’aspect religieux, ou le grief religieux de l’antisémitisme. Les antisémites n’aiment pas qu’on répète que leur campagne a comme point de départ un sentiment religieux, pour ne pas dire un préjugé religieux.

1. Voyez Israël chez les Nations (Calmann Lévy) et l'Antisémitisme, conférence faite à l’Institut catholique (même librairie).

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Il serait injuste, assurément, de prétendre, comme le font quelques personnes, que l’antisémitisme est, uniquement, une réminiscence des anciens préjugés du moyen âge. Mais, d’un autre côté, il est incontestable que, malgré tout, les antipathies religieuses y tiennent une place, et parfois môme une large place.

Chaque « anti », je l’ai déjà constaté, a bientôt fait de s’attaquer à la religion qu’il a en face de lui. C’est ainsi que les antisémites s’en prennent au judaïsme, à son culte, à ses traditions, à ses livres, à sa morale.

Prenons la morale : il y a un reproche qu’on fait, tous les jours, aux juifs, à leurs rabbins, à leur enseignement, au Talmud, parfois même à la Bible. On dit : le juif a deux morales ; il a une morale pour ses congénères, et il a une morale pour les autres, une morale pour les goïrn. Vous remarquerez, en passant, que les antisémites ont un goût singulier pour les termes hébraïques; cela donne à leurs doléances une sorte de couleur locale qui fait illusion; cela fait croire qu’ils sont versés dans la lecture des livres bibliques, et au besoin talmudiques ; mais cette érudition antisémite est toute de surface; elle est toute verbale ; elle n’est, le plus souvent, qu’un trompe-l’œil.

Le juif donc a deux morales : une pour les siens, une pour les autres. La Bible enseigne bien qu’il faut aimer son prochain ; c’est un précepte antérieur au christianisme, et, comme sur beaucoup d’autres, c’est un point sur lequel l’Évangile continue l’Ancien Testament.

Mais que faut-il entendre par prochain? Au dire des antisémites, c’est bien simple : le prochain, pour le juif, c’est le juif ; pour lui, aimer son prochain, c’est aimer le juif. — Et l’on vous cite des textes plus ou moins probants. C’est encore une des choses à signaler dans toutes ces campagnes d’« anti », l’abus des textes, de textes plus ou moins authentiques, plus ou moins tronqués. Je n’ai pas le temps de m’appesantir ici sur la valeur d’un pareil grief. Il me suffira de constater que la morale juive et les livres qui font autorité dans le judaïsme, à commencer par la Bible, enseignent, catégoriquement, l’amour du prochain, entendu d’une manière large. La Bible parle meme de l’amour de l’étranger qui habile au milieu des Juifs. La notion fondamentale du judaïsme en morale, c’est l’idée de justice et, par elle-même, cette idée de justice s’étend à toutes les relations sociales.

Sans nous arrêter plus longtemps à cette question, nous la retournerons contre les antisémites ; nous leur demanderons, à eux qui accusent lejudaïsme d’avoir deux morales, si les antisémites n’ont qu’une seule et même morale, vis-à-vis des juifs et vis-à-vis des chrétiens.

Quelle est la vertu qui est, en quelque sorte, l’essence du christianisme? C’est la charité; — la charité chrétienne, les deux mots, pour nous, sont si intimement unis qu’il nous est presque impossible de les séparer. Or, celte charité chrétienne, l’antisémite se croit-il obligé de l’étendre jusqu’aux juifs? Lisez ses journaux,

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ses opuscules, ses libelles, vous verrez comment l’antisémite entend la fraternité vis-à-vis des juifs. Aussi, je me permets, en qualité de chrétien, — car je m’honore du titre de chrétien, — de constater que l’antisémitisme, en tant que doctrine, n’a aucun droit à se réclamer du christianisme et de l’Évangile, attendu que ce serait leur faire injure que de concevoir le christianisme ou l’Évangile sans la charité. « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, nous dit l’Apôtre, si je n’ai la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. » Un airain qui sonne la chasse et la curée, de creuses et aigres cymbales qui provoquent à la haine et à la violence, n’est-ce pas là, faute de charité, ce que sont les voix les plus bruyantes de nos antisémites?

Le grief religieux, je le reconnais volontiers, prend souvent, dans l’antisémitisme contemporain, une forme plus sérieuse. Les juifs, dit-on, sont les ennemis nés du christianisme et de la civilisation chrétienne. Comme tels, ils sont, partout, au premier rang des adversaires de l’Église et des institutions animées de l’esprit chrétien. Ils sont les promoteurs ou les bailleurs de fonds, les pourvoyeurs intellectuels ou matériels des sectes et des partis, qui, sous couleur de sécularisation de l’Etat et de neutralité confessionnelle, travaillent à ruiner, avec la foi et les traditions chrétiennes, l’esprit religieux. Les juifs, en un mot, sont les grands agents, pour ne pas

dire les grands entrepreneurs de la a déchristianisation » des peuples contemporains.

Le juif, ajoute d’habitude l’antisémite, est le maître et l’inspirateur de la société envahissante qui, au moins dans les pays latins, incarne la haine de la religion et du christianisme, de la franc-maçonnerie, pour l’appeler par son nom. Juifs et francs-maçons, pour nombre de nos antisémites, c’est tout un. L’assimilation est devenue banale et, comme pour l’affirmer aux yeux de tous, nous avons vu, récemment, se dresser, à Paris, en face du «Grand-Orient », le « Grand-Occident », hautaine citadelle de l’antisémitisme.

C’est là un grief sérieux, auquel ne restent insensibles ni le chrétien qui a le légitime désir de conserver la foi chrétienne, ni le politique qui croit qu’un peuple ne saurait se passer, impunément, de toute espérance religieuse. Entre tous les griefs agités, aujourd’hui, par l’antisémitisme, c’est un de ceux que les juifs auraient le plus d’intérêt à écarter, comme un de ceux qui leur valent le plus d’aversion ou le plus de défiance, jusque parmi les gens les moins hostiles. Les juifs qui ne le comprennent point, ceux qui, pour repousser les agressions des antisémites, se font les propagateurs de l’anticléricalisme, font fausse route ; ils fournissent des aliments et des arguments à l’antisémitisme ; car, ainsi qu’il me faudra plus d’une fois le rappeler, l’anticléricalisme et l’antisémitisme ont, pour premier effet, de se provoquer et de se renforcer l’un l’autre.

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Mais ce grief est-il aussi fondé que le croient nombre de nos contemporains ? Les juifs sont-ils, vraiment, partout, les promoteurs de la sécularisation ou de la déchristianisation des peuples modernes ? n’est-ce point là une œuvre qui remonte au xvme siècle et à la Révolution, c’est-à-dire à une époque où les juifs n’avaient aucune influence chez nous, où les plus fougueux antisémites n’oseraient parler de prépondérance juive? Est-ce que le xvme siècle, est-ce que la Révolution ont jamais été imbus de l’esprit juif ? Et puisqu’on se plaît à identifier l’action d’Israël et celle de la franc-maçonnerie, cette assimilation entre l’Alliance Israélite Universelle et le Grand-Orient, entre l’esprit juif et l’esprit maçonnique, est-elle justifiée ? C’est là une question sur laquelle je n’insisterai pas ici, parce que je l’ai traitée ailleurs, dans une conférence faite à l’Institut catholique de Paris h Quelque opinion qu’on ait de la maçonnerie, de son but, de son ascendant, de sa politique; qu’on la considère comme une des puissances du jour, ou qu’on regarde comme grandement surfaite l’influence que certains lui attribuent, une chose reste hors de doute, c’est qu’en dépit de son légendaire cérémonial et des noms ou des titres hébreux, dont ses adeptes aiment à s’affubler, la maçonnerie n’a rien de juif, ni dans ses origines, ni dans son organisation, ni dans son inspiration. Venue d’Angleterre, au commencement du

1. Voyez l' Antisémitisme, conférence faite à l’Institut catholique (Calmann Lévy), pp. 9-24. — Cf, Israël chez les Nations, chap. m.

xviii0 siècle, et d'abord cantonnée dans les couches aristocratiques, la maçonnerie continentale, malgré ses fastueuses maximes de fraternité universelle, est restée longtemps fermée aux juifs. Aujourd’hui encore, en Allemagne, en Roumanie surtout, nombre de loges repoussent les Israélites, si bien que les juifs roumains qui veulent ceindre le tablier du maçon demeurent contraints de fonder, entre eux, des loges exclusivement juives.

L’obstination des antisémites à identifier les francsmaçons et les juifs, dans ce qu’ils appellent la Judéomaçonnerie, montre seulement leur mauvaise foi ou leur ignorance. Si l’histoire et les faits interdisent de considérer la maçonnerie comme une institution juive, fondée ou dirigée par les juifs, dans un intérêt juif, l’antisémitisme se rabat sur la parenté de l’esprit juif et de l’esprit maçonnique. A l’entendre, les loges, sur le continent au moins, en pays latins surtout, ne seraient plus que de dociles instruments aux mains d’Israël. Lorsque, rompant avec les traditions maçonniques, le Grand-Orient rejetait l’autorité du Grand Architecte de l’Univers, les loges françaises auraient obéi aux suggestions de l’esprit juif, comme si la Synagogue avait abjuré son antique monothéisme, et comme si le juif, en révolte contre le Dieu de ses pères, n’aspirait plus qu’à détrôner Jéhovah.

L’esprit juif est, en effet, l’objet des craintes et de la répulsion, non seulement des antisémites, mais d’un

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grand nombre de nos contemporains. Et ce que je dis de l’esprit juif, on pourrait le répéter, mutatis mutandis, de « l’esprit protestant» et de «l’esprit clérical». Religieuses ou politiques, les polémiques engagées autour des trois « anti » font une grande place à ce quelles nomment « l’Esprit juif », — « l’Esprit protestant », — « l’Esprit clérical ». Cela seul nous contraindrait de nous y arrêter.

Y a-t-il un esprit juif? S’il en est un, en quoi consistet-il ? Quels en sont les traits, et quelle en est la marque? — Chose singulière, lorsque nous voulons analyser ce qu’on entend, le plus souvent, par esprit juif, nous trouvons que, sur nombre de points, l’esprit juif incriminé par les antisémites est la négation des doctrines et des traditions du judaïsme.

Qu’est, en effet, « l’esprit juif », aux yeux d’un grand nombre de nos compatriotes? C’est, nous y reviendrons tout à l’heure, un esprit étranger, hostile au génie de notre race. C’est, en même temps et du même fait, un esprit de révolte et un esprit de négation ; — certains, nous le verrons bientôt, ont la même opinion de l’esprit protestant. Par suite, l’esprit juif, — et, pour des raisons analogues, l’esprit protestant, — ne saurait être, pour notre France et pour l’Europe chrétienne, qu’un

dissolvant ; lui laisser le champ libre, lui permettre de « judaïser » nos lois et nos institutions, ce n’est pas seulement compromettre la puissance nationale, c’est ruiner les bases de la société française.

Quand l’esprit juif serait, vraiment, un esprit de révolte et de négation, quand le juif se rencontrerait, partout, au premier rang des destructeurs et des niveleurs, ou qu’il pousserait, sournoisement, dans l’ombre, les ennemis de l’ordre politique et de l’ordre social, cela s’expliquerait par l’éducation historique que les peuples chrétiens ont, eux-mêmes, donnée à Israël, par les souffrances que cet ordre politique ou social lui a longtemps infligées et par les ressentiments qu’il lui a laissés. Comment le juif n’aurait-il pas de défiance ou de rancune pour des institutions ou pour des autorités, qui l’ont maintenu, si longtemps et si obstinément, hors du droit commun, pour ne pas dire hors de l’humanité? Qu’on songe à ces douze ou quinze siècles de persécution et d’abaissement, et l’on comprendra que les massacres et les bûchers du passé ont pu laisser, sur le juif, sur son intelligence, sur son âme, sur ses idées, une marque, et, si l’on veut, des stigmates, que les courtes années d’émancipation n’ont pas encore eu le temps d’effacer. La trace de tant de siècles de souffrances et d’humiliations ne peut disparaître, d’un coup, sur la promulgation d’un décret, ou sur le vote d’une loi d’affranchissement.

Comment s’étonner « du ferment de révolte qui bouil-

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lonne », encore, en tant de cœurs israélites, alors qu’on se rappelle combien longue et dure a été, pour Israël, la période d’abaissement et d’oppression ; combien récente et parfois incomplète, combien précaire et disputée est encore, pour nombre de juifs, leur tardive émancipation? Après tout, ce sont, pour la plupart, des affranchis ou des fils d’affranchis ; ils se ressentent souvent de l’esclavage de leurs pères, et, pour être plus sûrs de ne pas perdre leur liberté, ils se tiennent en garde contre les partis ou contre les puissances qui les ont, si longtemps, tenus dans les fers, et qui, parfois encore, font mine de vouloir les y ramener. Comment nous scandaliser de ce que la Révolution et l’esprit de la Révolution conservent une prise sur la plupart des juifs d’Occident, parfois même sur les « grands juifs » dont la fortune et les intérêts sont ouvertement menacés par les revendications révolutionnaires? de ce que, dans nos luttes politiques ou nos compétitions sociales, beaucoup de juifs semblent incliner vers les partis ou vers les doctrines dont la témérité est justement faite pour nous effrayer? Est-ce là, vraiment, un trait de race? et peuton y voir la marque de l’esprit juif ou du génie sémitique? Si la tradition des vieux prophètes n’y est pas étrangère, si la « fdle de Sion » a légué aux tribus dispersées, avec les espérances messianiques, un vague idéal de justice sociale, les tendances révolutionnaires ou socialistes de nombre de juifs contemporains dérivent d’une source moins ancienne ; elles proviennent, avant

tout, d’un fait bien simple, c’est que leur affranchissement, les juifs le doivent à la Révolution, et que les hommes qui menacent de les replacer sous le jougsuranné des lois d’exception sont, d’habitude, les adversaires déclarés de la Révolution et de ce que, à tort ou à raison, on a nommé l’esprit moderne.

Si c’est en cela que consiste l’esprit juif, on n’y saurait donc reconnaître un caractère ethnique, un trait de race. Tout au rebours, dans les contrées d’Orient où ils vivent isolés, enfermés dans leurs vieilles juiveries, sous l’autorité de leur loi et de leurs rabbins, j’en ai fait plus d'une fois la remarque, les juifs sont plutôt demeurés conservateurs, défiants des nouveautés, respectueux de la tradition, parfois même esclaves de la routine. Les accuser ou les glorifier d’être les instigateurs de la Révolution, les pionniers des idées nouvelles, c’est ne pas les connaître. Sephardim ou Askenazim, il en était de même, autrefois, des juifs d’Occident, des contemporains de Spinoza ou de Moïse Mendelssohn. Loin d’avoir donné le branle au monde nouveau, l’esprit juif en a subi l’impulsion. En fait de révolution, le juif des temps modernes a été moins initiateur qu’imitateur. Comme je l’écrivais naguère L le juif du xvme siècle était si bien lié et garrotté par le Talmud et les observances rituelles que, si nous n’avions tranché ses liens, ou si nous ne lui avions prêté des ciseaux et des limes

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