‹ Les Doctrines Économiques de CournotChapitre 7 sur 8 · L'OPTIMISME ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

L'OPTIMISME ÉCONOMIQUE

de même qu’au point de vue de la morale et du droit, et qu'il y a des idées de liberté à l'usage des économistes, comme il y a des idées analogues à l’usage des théologiens, des philosophes, des jurisconsultes, des publicistes. Ce bien économique n’est, d’ailleurs, pas toujours un bien absolu : il peut être relatif.

Il y aura bien absolu, au point de vue d’une découverte ou d’une invention par exemple, lorsque cette invention ou cette découverte favoriseront tout le monde. Cournot cite à ce sujet les perfectionnements apportés à la machine à vapeur qui ramène la houille du fond d’un puits à la surface du sol. Il est bien évident que ces perfectionnements, en économisant une partie du combustible consommé par la machine, profiteront à la génération actuelle comme aux générations futures. Et en effet, « on ne contestera pas que ce qui

augmente la population sans causer à personne plus de

fatigues ou de privations ne soit un bien; que ce qui retranche des fatigues ou des privations sans nuire à Ia population ne soitaussi un bien; et qu’à plus forteraison, ce qui augmente à la fois la population et l’aisance de tout le monde ne soit un bien, dans le s ns économique du mot » {1).

Mais il peut y avoir difficulté lorsqu'une chose favorise

une personne et contrarie une autre. Voici,par exemple,

un propriétaire qui substitue la culture de la vigne à

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 423.

celle du froment, parce qu’il y trouve un avantage sé traduisant par une augmentation de son revenu en argent. Ce sera un bien, mais seulement un bien relatif. Supposons, en effet, que ce soit un pays qui agisse de celle façon et que ce pays ne soit pas capable de combler, par l'exportation du superflu de ses vins et l'importation de blés étrangers, le vide que le changement de culture aura causé dans sa récolte de froment. Il en résultera un changement dans son régime alimentaire ou dans le chiffre de sa population, et alors nous ne serons plus en présence d’un bien, c’est-à-dire d’un progrès économique. Ce progrès apparaîtra de nouveau, au contraire, lorsque le changement aura consisté « à mieux approprier chaque canton à chaque culture, de manière que le pays récolte à la fois plus de froment et plus de vin » (1). L

En résumé, pour Cournot, 1l y a progrès économique, application de l’idée d’optimisme économique lorsque l'acte fait par l’homme ne tourne pas seulement à son avantage personnel, mais contribue aussi à la satisfaction des intérêts généraux.

SECTION VII. — La liberté économique.

Est-il vrai que le plus grand bien de la société doive nécessairement se trouver dans la résultante des forces mises en Jeu par tous les intérêts particuliers ?

(1) Principes de la théorie des richesses, p.423.

Pour résoudre cette question, Cournot suppose qu'on se trouve en présence « d’une sociélé dont l'éducation est toute faite, d’une société composée d'hommes laborieux, sobres, industrieux, suffisamment instruits de ce que conseille à chacun d’eux son intérêt particulier » (1). Il constate que, même dans cette société arrivée à un certain degré de perfection, l’homme civilisé, poussé par son intérêt personnel, n’agit pas autrement que n'aurait fait l'homme sauvage. Il abat Les arbres d’une forêt pour les vendre le plus cher possible ; après quoi, il livrera le sol à la culture et cherchera à en tirer des récoltes abondantes, sans songer qu’un jour viendra où le sol appauvri deviendra une lande dénudée, où « les pluies transformeront en un roc aride cette montagne boisée qui entretenait dans toute une contrée des pluies fécondantes et la protégeait contre la dévastation des eaux torrentueuses ». Le marin, lui, harponnera la baleine dans les mers polaires, sans s'inquiéter s’il n’en aura pas bientôt détruit l'espèce. Dans toutes ces espèces et dans une multitude d’autres, l’intérèl particulier se trouve naturellement en conflit avec l'intérêt général. Ce conflit apparaîtra notamment dans le monopole et dans la concurrence. Quand l'aiguillon de la concurrence pousse à avilirles prix, et notamment le prix du travail, jusqu’à amener le malaise des producteurs et à vicier les organes de la production, il ne nuit

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 428.

pas seulement à ceux qui en souffrent immédiatement ; il devient nuisible au corps social tout entier, quelque avantage apparent qu’il donne pour le moment à d'autres classes de la société : de même que le corps vivant tout entier souffre de l’'embonpoint d'un organe qui dérobe à d'autres organes les sucs nourriciers (1). » Et commeut dès lors s'étonner qu’en présence de ces inconvénients si manifestes, il se produise des systèmes d'association, de discipline et de réglementation. « Comment s'étonner des grèves, des coalitions d'ouvriers, des pactes entre les chefs d'industrie, qui sont autant de protestations contre l’état d'indépendance et d'isolement, autant de tentatives pour enrégimenter et discipliner les différentes catégories de travailleurs (2).»

I y a donc sur le terrain de l’économie politique, de même que sur celui de la politique, de la philosophie et de la religion, un antagonisme perpétuel entre le principe d'autorité et le principe de liberté. Ces deux prineipes contraires seront en lutte perpétuelle et obtiendront tour à tour des avantages, mais il ne faudrait pas prendre ces avantages pour des victoires décisives. Par exemple, au xvin® siècle, le système économique des nations européennes portait partout l'empreinte du privilège, et c'était de cette idée qu’étaient sortis les maitrises, les Jurandes, le monopoles de corps et de

(1) Principes de la théories de richesses, p. 437. (2) lbid., p. 437,

compagnies. Lorsque, à la suile.de nombreuses réclamalions, ces institutions eurent été abolies, on ne tarda pas à s’apercevoir que l’âge d’or n'était pas la conséquence du nouvel état de choses, et « des gens se sont trouvés pour tourner en dérision les vainqueurs, pour assigner à la théorie d’autres formules, à la société d’autres règlements plus propres, suivant eux, à la mener au but. Il en est résulté ce que l’on a appelé de nos Jours le socialisme, drapeau d’une secte ou de sectes nouvelles, dont le monde s’est éffrayé à bon escient, quand il a sondé ses plaies et vu toutes les passions et toutes les convoitises qu'un tel drapeau pouvait rallier (1). »

Cournot estime que le socialisme doit aboutir, par la force même des choses, à créer entre la classe dirigeante et la classe ouvrière un redoutable antagonisme, qui ne peut que menacer le repos des sociétés. En effet, « d'une part, l’industrie, pour se perfectionner, tend de plus en plus, comme lout organisme naturel, à se systémaliser, à se centraliser, de manière à laisser à un pelit nombre l'invention, la coordination, la direction, et à dépouiller de l’initiative, de l’activité intellectuelle et morale les classes vouées aux travaux manuels : pendant que, d’autre part, les institutions destinées à maintenir la constitution hiérarchique du corps social vont de plus en plus en s’usant, en s'affaiblissant, au point de ne laisser

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 439.

subsister qu’un seul dogme, celui de la primitive et naturelle égalité entre les hommes » (1).

L'objet des utopies des socialistes est de concilier ce dogme avec les progrès continuels dans la systématisation et la centralisation des fonctions économiques du corps social. Mais, en agissant ainsi, les socialistes ne s’'aperçoivent pas qu'ils vont à l’encontre de l’éparpillement et de l'indépendance individuelle en dehors du cercle des fonctions économiques, et il paraît absurde qu'ils puissent songer à imposer leurs idées à leurs compatriotes ou, comme ils en ont l'ambition, au monde entier.

Et pourtant, Cournot ne peut pas s'empêcher de reconnaître qu’il y a dans les doctrines socialistes, malgré leur exagération, quelque chose de profondément réel qui n'a pas manqué de frapper le bon sens public, Il nous semble utile, pour mieux mettre en lumière les très intéressantes conceptions de Cournot sur ce sujet, de citer en entier le passage où il démontre la nécessité de réglementer l’activité sociale.

« Plus l’aclivité sociale se développe, plus elle a besoin d'être régularisée. Lorsqu'il s'agissait de détruire les corporations industrielles, on s’apitoyait sur le sort du pauvre ouvrier qui n'avait pas les moyens de payer sa maîtrise, et sur le tort que faisait au public la restriction de la concurrence. Mais voici que de gros capi-

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 441.

talistes centralisent dans de- vastes établissements la confection, l'emmagasinage, la vente des produits de l'industrie, de manière à faire craindre qu’un moment ne vienne où ils auraient tué toute concurrence. Alors il faudrait bien que des règlements intervinssent,comme il à bien fallu réglementer l'industrie des transports, lui imposer des conditions et des tarifs, depuis qu'elle est devenue, par la force des choses, le monopole des Compagnies de chemins de fer. Mais si l’on peut prévoir, en raison même des progrès de l’industrie el du commerce, des cas où le commerce et l’industrie auraient besoin d'être réglementés, disciplinés, soumis à un régime plus ou moins strict d'association et de solidarité, pourquoi la culture, l'exploitation du sol ne le seraientelles pas? Pourquoi le domaine superficiel ne deviendrait-il pas un objet de concession conditionnelle, comme l’est déjà la richesse minérale ? Pourquoi l'Etat ne saisirait-il pas le haut domaine de toute la propriété forestière et ne mettrait-il pas en syndicat les forêts des particuliers, si c’est le moyen d'empêcher un mode d'usage ou d'aménagement nécessairement imposé à l'intérêt privé par les lois du monde économique, et différent de celui que conseillerait l'intérêt général de la société? Pourquoi n’agirait-il pas de même à l'égard des vignobles, des prairies, des lerres arables, si c'est le moyen de les soumettre au régime de culture Le plus productif, en évitant à la fois les inconvénients des Zatifundia et ceux qu'entraîne le morcellement excessif des proprié-

tés, quand les grands et les petits propriétaires sont abandonnés à leurs tendances naturelles (1). »

On devine après cela ce que sera la conclusion de Cournot. Elle sera que, le jour où la science aura clairement défini le but et positivement démontré l’efficacité des moyens, où l'expérience aura nettement établi que tel mode d'intervention des pouvoirs publies a des conséquences utiles, ce jour-là il faudra « que les résistancess’usent, elque la jalousie même du droit personnel et héréditaire, si naturelle pourtant à l’homme, s’efface devant la perception claire de l'intérêt général » (1). N'est-ce pas là une déclaration franchement socialiste ? Il semble que oui, mais il faut remarquer qu'elle est subordonnée à une condition, et que la preuve de l’utilité de l'intervention des pouvoirs publics ne sera peutêtre pas facile à faire.

SECTION VIII. — De l’encouragement par l'Etat.

Nous venons de voir que Cournot n’est pas, en principe, absolument hostile aux doctrines socialistes ; c’est dire qu'il ne pourra pas repousser avec intransigeance toute mesure interventionniste de l'Etat sous forme de protection et d'encouragement.

Laissant de côté l’action générale de l'Etat qui con-

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 443.

sistera à assurer la sûreté des personnes et des propriétés, par lentretien d'une bonne police, d’une bonne Justice et d’une force publique suffisante, et à développer en même {temps les institutions ayant pour objet l'hygiène, la morale, l'instruction publique, Cournot constate que l'intervention spéciale de l'Etat peut se manifester de trois facons. Tantôt l'Etat exécutera des travaux destinés à accroître la production ou à faciliter le transport ou la circulation des produits ; tantôt il subventionnera ces mêmes travaux ; fantôt, enfin, il répartira l’impôt de manière à encourager certaines productions et à en décourager d’autres.

Tout d'abord, il y a des cas où l'Etat exécutera les travaux lui-même. Cela peut paraître surprenant, car, si ces travaux sont réellement avantageux. s'ils doivent procurer des bénéfices dans l'avenir, comment se faitil que des particuliers ne se soient pas associés, ou que des Compagnies ne se soient pas présentées, pour se charger de l’entreprise ? Mais il se peut que l’entreprise en question se traduise non par des avantages directs, qui assureront à l'entrepreneur des biens immédiats et certains, mais par des avantages indirects, dont l'effet ne se traduira que tardivement. Il est évident que, dans cette hypothèse, il y a bien des chances pour que l'Etat seul accepte d'exécuter les travaux nécessaires : « Si une nation peut semer pour recueillir au bout d’un demi-siècle, ni un particulier, une Compagnie ne le peuvent faire, quel que soit Le rapport de la récolte à la

96 CHAPITRE II. — SECTION VIli

semence. Les lois de l'intérêt composé y mettent obstacle. De là une raison qui suffirait pour que certaines dépenses économiquement profitables pussent être faites par l'Etat et ne pussent l'être par des particuliers ou des Compagnies (1). »

D’autres fois, les entrepreneurs qui se chargeront des travaux demanderont le concours de l'Etat pour limiter leur perte. Il en sera ainsi lorsque les avantages de l’entreprise paraissent grands, mais sont plus ou moins frappés d'incertitude. L'Etat jouera alors le rôle d’assureur, et sa participation se traduira le plus souvent en pratique par une subvention. D'ailleurs, très souvent, il mettra certaines dépenses à [a charge des départements et des communes, de façon à atteindre plus directement les propriétaires et les consommateurs intéressés. Dans toutes ces hypothèses, l'intervention de l'Etat est parfaitement légitime, et elle est souvent même indispensable.

Cette intervention se justifiera aussi pleinement lorsqu'il s'agira d'encourager les sciences ou les arts, ou certaines industries nécessaires à la défense nationale : « Par exemple, si la pêche en haute mer est le moyen de former une pépinière de matelots pour la marine militaire ; si, d'autre part, l’industrie de la pêche, livrée à elle-même, ne procure pas aux armateurs un bénéfice suffisant pour que cette industrie prenne les développe-

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 452.

ments qui assureraient le recrutement de la marine militaire, l'Etat fera bien d’exciter par des primes ou par des encouragements équivalents le développement de l’industrie de la pêche. Il en supportera les frais, comme il supporte les frais de la construction et de l'équipement de ses vaisseaux, et comme il paye la solde de ses officiers de marine, même en temps de paix (1). »

De même, l'Etat a non seulement le droit, mais encore le devoir, d'encourager certaines industries nouvelles. Il doit être assimilé à cet égard au père de famille qui n'hésile pas à payer les frais d'éducation ou d’apprentissage de son fils, à y consacrer une portion notable de son revenu et même, s'il le faut, de son capital. L'industrie qui vient à poindre a besoin de s’abriter et de s’acclimater ; l'ouvrier doit acquérir l'habileté de main et l'entrepreneur l'expérience nécessaire, sans compter qu'il faut du temps pour que les goûts, les besoins, les habitudes des consommateurs prennent une direction nouvelle. Si le gouvernement ne l’encourageait ou ne la protégeait pas, ne risquerait-elle pas d’étouffer dans son germe ? Quant à la durée et aux limites de cette protection, c’est une question de fait que les techniciens sont seuls aptes à trancher.

Ainsi done, sur la question de l'intervention de l'Etat en vue de la protection des industries, Cournot est très net. Chaque fois qu'une industrie ne peut prospérer

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 455.

9ë GHAPILTRE III SECTION viii

sans un encouragement de l'Etat, et chaque fois qu'il existe un intérêt national à son développement, le gouvernement doit lui venir en aide, et ce sont les industries qui se suffisent qui doivent payer pour la maintenir ou pour l'agrandir. C’est en vain que l’on objecterail que les capitaux doivent aller où ils trouvent le plus grand profit, suivre leur pente naturelle, et que, si le gouvernement s’opposait à celte marche naturelle, il ferait une distribution moins avantageuse à la production totale et à la richesse du pays. A cela Cournot observe qu'il ne s’agit pas plus de l'attraction exercée artificiellement sur le capital que de l'attraction exercée sur l’ouvrier ou sur le propriétaire. Lorsque, par exemple, le gouvernement encourage la fabrication du sucre de betterave, il favorise le propriétaire qui augmentera sa rente foncière en subslituant la culture des betteraves à celle des céréales, l’ouvrier qui verra son salaire s’accroître dans des proportions sensibles, etenfin le capitaliste lui-même qui trouve dans l'industrie sucrière un placement avantageux: « Mettre en jeu les uns plutôt que les autres, ce ne peut être que l'effet d’un préjugé d'école que nous avons déjà rencontré maintes fois sur notre roule. D'ailleurs, il n’est pas plus démontré pour le capital que pour les autres forces productrices, que la direction de l'intérêt général doive nécessairement coïneider avec celle de la résultante des intérêts particuliers. Dès lors, pourquoi l'encouragement gouvermental ne serait-il pas celte force addilion-

à FI DE L'ENCOURAGEMENT PAR L'ÉTAT 99

nelle qui ramène la résultante des intérêts particuliers à coïncider en direction avec l'intérêt général » (1).

Seulement, cette protection de l'Etat à l'égard de cer taines industries ne doit être admise que sous certaines réserves. Îl ne faut pas oublier, en effet, que ce que l'Etat donne aux uns, sous forme de primes ou d’encouragements, il le prend aux autres par les impôts de consommation. Une pareille infraction aux règles de la justice naturelle ne peut se justifier que par l'intérêt public le plus évident, et encore à la condition que l’on puisse faire la preuve que les « particuliers lésés en apparence retrouvent dans leur participation aux intérêts généraux de la société la compensation du dommage particulier qu'ils éprouvent» {2). Comme cette preuve serait très difficile à administrer et que, d'autre part, il serait à craindre que d’autres industries demandent à leur tour à être protégées, sous prétexte qu'elles souffrent de la protection accordée à d’autres, le mieux est de faire prévaloir la maxime du « /xissez faire », tout au moins dans une foule de cas.

En résumé, tout en reconnaissant la nécessité de l’intervention de l’Etat, Cournot la subordonne à la condition que l'intérêt public sera en jeu et que la nation tout entière profitera des encouragements donnés par le gouvernement à une industrie particulière.

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 458. (2) Principes de ta théorie des richesses, p. 461.

100 CHAPITRE Ill. — SECTION VIll

Comment maintenant se manifestera l'intervention de l'Etat lorsqu'il s'agira de la répartition des richesses ?

Il ne saurait être question pour l'Etat de porter atteinte à la propriété privée, car s’il Le faisait, et si la loi limitait la faculté d'acquérir par héritage ou par legs, le stimulant le plus énergique de l’activité des hommes à tous les degrés de l'échelle sociale se trouverait réduit à néant. Mais les gouvernements ne pourraient-ils pas agir d’une façon efficace, bien que lente, sur le mode de distribution des richesses par le jeu de l'impôt?

Cournot n’est pas partisan de l'impôt progressif, parce qu'il estime que, dans un pays comme la France, où la tendance au morcellement est déjà très grande, l'introduction d'un tel impôt ressemblerait beaucoup auxlois agraires romaines et ne pourrait que restreindre la faculté d'acquérir par héritage ou par legs. Le résultat le plus clair de l'application de ce système, qui constituerait une aggravation considérable du droit sur les successions, serait de transformer la propriété en une sorte d'emphytéose ou de concession temporaire qui retournerait à l'Etat au bout d’un petit nombre de générations.

D'ailleurs, si Cournot condamne l'impôt progressif, dans lequel il voit une atteinte grave portée à la distribulion naturelle des richesses et au libre jeu des forces individuelles, il semble bien reconnaître que l'Etat, préoccupé du désir d'entreprendre de grands travaux publics pour procurer de l'occupation aux classes ou-

vrières et de fournir des capitaux aux associations d’ouvriers pour les affranchir de la dépendance des patrons, sera bien, un jour, obligé d’y avoir recours. Ce qui est particulièrement frappant, c’est le sentiment très nel qu'a notre auteur de la nécessité où se trouvera l'Etat, en présence de ses charges croissantes, de porter de plus en plus atteinte aux principes qui ont gouverné jusqu'alors les sociétés. Et il y a vraiment quelque chose de prophétique dans ce passage de la Théorie des richesses, écrit il y a cinquante ans, et dont nous pouvons vérifier aujourd’hui l'exactitude : « En mullipliant les charges de l'Etat, il faut bien aussi lui prodiguer les ressources, les moyens d'exécution. Il faut que le droit privé s'incline de plus en plus devant la déclaration d'utilité publique ; il faut qu’une part de plus en plus grande de la fortune publique soit mise à la disposition de l'Etat, dans un but réputé d'utilité publique. Bien aveugle celui qui ne reconnaîtrait point là le socialisme (non systématique et doctrinal,mais partiel et pratique), dont les générations à venir sont probablement destinées à goûter les fruits bons ou mauvais, et qui, en se dégageant de certains accessoires propres à lecompromettre, n’en doit inspirer que plus de crainte aux intérêts qu'il menace (1). »

Cournot admet que ce mouvement peut très bien se produire sans amener de réformes radicales dans les

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 456.

institutions sociales et dans le mécanisme économique, et la résultante de cette phase ultérieure sera de réunir ce qu'avait désuni la phase antérieure, le rôle de propriétaire, ou de capitaliste, et celui de travailleur. Le fermage du propriétaire sera de plus en plus réduit sans qu’il en résulte de plus gros profits pour le fermier à raison de l’élévation des salaires que celui-ci sera obligé de payer aux ouvriers qu'il occupe. La conséquence logique qui découlera de cette situation de fait sera que, dans les pays de petite culture, la terre s’émiettera de plus en plus entre les mains des paysans qui deviendront à Ja fois propriétaires, fermiers et ouvriers, tandis que, dans les pays de grande culture, ce sera le propriétaire lui-même qui fera valoir ses terres en réunissant les attributions de propriétaire et de fermier. Quant au capitaliste proprement dit, commeil s’apercevra que la terre ne lui fournit plus un revenu suffisant, il fera fructifier son argent dans l'industrie, le commerce, ou se livrera à la spéculation. Et Cournot conclut ces remarques par cette réflexion empreinte d’une douce philosophie: « Aïnsi les extrêmes se touchent, et l’on revient quelquefois au point de départ,mais non dans les mêmes conditions, ni sans avoir perdu quelques illusions dans le voyage (1). »

(1) Principes de la théorie des richesses, p. 466.

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