‹ Les doctrines littéraires de l'encyclopédie: ou, Le romantisme des encyclopédistesChapitre 15 sur 43 · LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE

La tragédie au xvn* siècle. — Le xviii* siècle l'adopte. — Voltaire tente de la renouveler et Diderot de la d<îdoubier. — L'Encyclopédie appuie ces deux réformes. — Si Marmontel rejette la tragédie nationale, en revanche il propose qu'on étende le domaine des affections tragiques. — De Jaucourt demande qu'on ait plus de souci de la vérité historique. — Marmontel accepte la tragédie bourgeoise, mais écrite en vers.

La tragédie au xvii° siècle était un divertissement noble. Pour donner à l'action plus de majesté, les poètes n'y mêlaient d'autres personnages que des rois et des reines, des princes et des empereurs. Avec Racine, l'amour devint le fond inévitable de toutes les tragédies. Racine préférait cette passion à toutes les autres par goût d'abord, et puis pour se distinguer de Corneille. Les spectateurs tenaient à n'éprouver que des émotions discrètes et douces. Les poètes n'auraient jamais osé exciter l'horreur par la vue de la douleur physique et du sang versé. Ils ne se piquaient pas non plus à l'excès- d'observer la vérité historique dans la peinture des caractères. Avant de présenter leurs héros à Versailles ou à Paris, ils les naturalisaient Français. Enfin, ils ne les faisaient jamais parler qu'en vers, parce que le vers ennoblit naturellement tout ce qu'il sert à exprimer.

Le XVIII' siècle façonna ses tragédies sur celles du XVII'. Racine devint le seul maître et les poètes travaillèrent dans sa manière. Les critiques jugeaient les nouvelles tragédies les yeux fixés sur les siennes. L'abbé Dubos n'admettait que des rois dans la tragédie, sous prétexte qu'étant « sujets par leur éleva-

tion aux catastrophes » ils donnaient à la pièce plus de grandeur et d'intérêt (1). L'abbé Batteux affirmait de même que « s'il est vrai qu'on ne peut donner le brodequin aux rois, il n'en est pas moins vrai qu'on ne peut ajuster le cothurne aux marchands » (2). Voltaire, lui aussi, malgré des contradictions, était au fond de cet avis. « Il peut arriver, sans doute, disait-il, des aventures très funestes à de simples citoyens, mais elles sont bien moins attachantes que celles des souverains dont le sort entraîne celui des nations » (3). Il prétendait ailleurs que c'était une sottise de croire « qu'un meurtre commis dans la rue Tiquetonne ou dans la rue Barbette, que des intrigues politiques de quelques bourgeois de Paris, qu'un prévôt des marchands nommé Marcel, que les sîeurs Aubert et Fauconneau puissent jamais remplacer les héros de l'antiquité ». L'abbé Mallet recommandait qu'on donnât à l'amour le premier rôle dans les tragédies et il traitait de sauvages les poètes qui ensanglantaient la scène (4).

Il est vrai que, contre certains autres préjugés dramatiques, des protestations s'élevèrent vers le milieu du siècle; Voltaire, converti par les Anglais, n'aurait certes pas voulu reproduire leurs scènes parfois « horribles et dégoûtantes », mais il croyait que les Français étaient aussi scrupuleux que les Anglais étaient téméraires et qu'ils n'arrivaient pas au tragique « dans la crainte d'en passer les bornes » . Pour sa part, il

(1) Ouv. cil , t. !•', page 58.

(2)0uv. cit., t. lU.

(3) Commentaire sur PeriharUe,

(4) Ouv. cit., 3« partie.

iidmettait fort bien qu'on ensanglantât la scène (1). Il lai semblait encore déraisonnable de proscrire l'amour <ie la tragédie, mais en vouloir dans toutes lui paraissait « un goût efféminé » . Il s'est vanté, à maintes reprises, comme d'une audacieuse innovation, d'avoir fait représenter des tragédies sans amour (2). Il reprochait, en outre, à la tragédie française d'altérer la véritable physionomie des héros de l'antiquité (3). Il lui souhaitait, d'ailleurs, de n'avoir plus à puiser ses sujets à l'étranger et de pouvoir enfin représenter des sujets nationaux et des héros français (4). Comme Voltaire, Diderot était choqué du peu de ressemblance des héros de Corneille et de Racine avec les véritables Grecs ou Romains (5). Comme lui, il appelait de ses vœux une tragédie qui « au lieu de ces petites émotions passagères, de ces froids applaudissements, de ces larmes rares dont le poète se contente , renverserait les esprits , porterait dans les âmes le trouble

et répouvante » (6). Réformateur plus hardi que Voltaire, il proposait, il croyait inventer un nouveau genre de tragédie, bourgeoise ou domestique (7). Elle

(1) Discours sur la tragédie, à mylord Bolingbiocke (173t). Voy. aussi : Préface de Zulime (1740). — Lettre dédicace de Mérope à Maffer (1744). — EpUre dédicace d'Oreste à la duchfsse du Maine (1750). — Préface de Rome sauvée (i753)... etc..

(2) Discours sur la tragédie à mylord Bolingbrocke (1731). — Voy. aussi : La Prude (1747). — Avertissement de l'auteur. — Appel à toutes les nations de l'Europe, édit. 1764, etc.

(3) Préface de la mort de César (1736).

(4 É pitre dédicace de Tancréde à Pomnadour (1760).

(5) Paradoxe sur le comédien (1773).

(6) Premier entretien sur le Fils naturel (1737).

(7) M. Petit de JuIIeville {La Comédie et les Mœurs en France au moyen-âge) découvre la tragédie bourgeoise dans certaines moralités du xvi« siècle, chap. ni.

avait à ses yeux le mérite d'être plus voisine' de nous ^ de présenter le tableau des malheurs qui nous environ — nent. « Quoi! fait-il dire à Dorval, vous ne concevez^ pas TefiTet que produirait sur vous une scène réelle, des habits vrais, des discours proportionnés aux actions, des actions simples, des dangers dont il est impossible que vous n'ayez tremblé pour vos parents, vos amis, pour vous-même ? Un renversement de fortune, la crainte de l'ignominie, les suites de la misère, une passion qui conduit l'homme à sa ruine, de sa ruine au désespoir, du désespoir à une mort violente, ne sont pas des événements rares, et vous croyez qu'ils ne vous affecteraient pas autant que la mort fabuleuse du tyran ou le sacrifice d'un enfant aux autels des dieux d'Athènes ou de Rome? » (1).

Ce qui ressort le plus clairement de ces citations de Voltaire et de Diderot, c'est qu'il fallait que la vieille tragédie classique fût bien malade pour qu'on offrît tant de moyens de la sauver. Corneille et Racine l'avaient épuisée. Les uns, comme Voltaire, proposaient des expédients pour en renouveler la sève. Les autres, comme Diderot, voulaient greffer sur un tronc appauvri une pousse nouvelle. Voltaire et Diderot avaient trop l'oreille des Encyclopédistes pour que leurs projets de réformes ne figurassent point dans l'Encyclopédie. Il est facile d'en découvrir çà et là les traces.

Commençons par exprimer le regret de n'avoir pas trouvé dans l'Encyclopédie de réclamations énergiques en faveur de la tragédie nationale. L'admission de sujets historiques français eût été pourtant un excellent moyen

(1) Troisième entretien sur le Fils naturel.

pour donner un regain de vie et d'intérêt à un genre condamné jusqu'alors aux héros anciens à perpétuité. Je sais bien que Sulzer a écrit : « A n'en juger que par le choix peu réfléchi des sujets sur lesquels on exerce les beaux-arts, il semble qu'à tous égards on ait perdu la juste idée de leur utilité et de leur importance; pour une seule fois qu'on introduit sur nos théâtres un héros qui ait des droits à notre reconnaissance, on y voit paraître cent fois Diane ou Apollon ou Agamemnon ou Œdipe, ou tant d'autres personnages vrais ou fabuleux qui vous sont parfaitement indifférents » (1). Mais ces quelques lignes sont insuffisantes et encore l'auteur estil un Allemand. Après Adélaïde du Guesclin, Zaïre et Tancrède, après le François /" du Président Hénault, après les pièces de de Belloy, nous étions en droit d'espérer que les Encyclopédistes auraient compris quelle riche veine l'histoire de France était pour la tragédie. Si personne n'en avait encore tiré parti avec génie, c'était la faute des auteurs; la matière n'en existait pas moins. Or, non seulenjient l'Encyclopédie ne contient aucune revendication en faveur de la tragédie nationale, mais Marmontel a déclaré que notre histoire n'offrant que brigandages et assassinats était <c un champ stérile » pour la tragédie et il a renvoyé les poètes aux sujets anciens (2). Si Marmontel avait voulu dire par là qu'il était impossible à un poète français de choisir un sujet de l'histoire nationale sous peine, ou bien de commettre une erreur énorme en représentant nos rois comme des Louis XIV magnifiques et policés, ou bien d'être mis à

(1) Art. Beaux-àhts, Suppl. 1. 1.

(2) Art PoÉsii, Suppl. t. IV. ^

la Bastille, s'ils les montraient avec leurs couleurs véritables, comme Fréret y avait été mis pour avoir osé dire que les premiers Francs avaient été heureux de recevoir des Romains le titre de patrices, on entrerait assez facilement dans son opinion. Mais comme c'est le fond même de notre histoire que Marmontel regardait comme un champ stérile pour la tragédie, le préjugé est inexcusable. C'est le seul heureusement qu'on ait à lui reprocher.

Il y avait encore un moyen de renouveler la tragédie, c'était d'étendre le domaine des affections tragiques. Jusqu'à Voltaire, l'amour avait presque seul occupé la scène. Le premier, ou à peu près, il avait composé des tragédies sans amour. Il fallait le suivre et l'encourager dans cette voie. C'est ce qu'a fait l'Encyclopédie. Ni Marmontel (1), ni de Jaucourt (2), ne voulaient proscrire l'amour de la tragédie. C'eût été la mutiler, car il est impossible d'exagérer l'influence de cette passion sur le cours des choses humaines, et c'est la seule qui, par la soudaineté de ses coups et la rapidité de sa marche, convienne peut-être parfaitement au système de la tragédie classique. Mais il s'élevait contre l'abus qu'on avait fait de cette passion depuis Racine : « Du moins, Racine, dit de Jaucourt, connaissait sa faute. Mais la plupart de ceux qui sont venus après cet aimable poète, trouvant qu'il était plus facile de l'imiter par ses endroits faibles que par les autres, ont été plus loin qua lui dans la mauvaise route.... En renchérissant les uns sur les autres, ils ont fait une ruelle de la scène tragi—

(i) Art. Moeurs, t. III et Tragédie, Suppl. t. IV.

(2) Art. Tragédie, Tragique, t. XIV. Pris à Dubos t. I, page i23.

que; qu'on nous passe le terme! » Aussi de Jaucourt engageait-il les poètes à exploiter d'autres mines et, dans le cas où ils voudraient représenter l'amour, il leur recommandait d'en faire le fond de leurs pièces et de ne pas le transformer en pure galanterie. Marmontel, de son côté, félicitait Voltaire d'avoir peint, outre cette passion, celles, plus viriles, que les anciens aimaient tant, et d'y avoir encore ajouté le sentiment de l'humanité.

L'abus de l'amour dans les tragédies ne les rendait pas seulement fades et monotones. Les auteurs, en donnant cette faiblesse aux héros de l'antiquité, altéraient inévitablement et perpétuellement la vérité historique. Des Français amoureux, passe encore; les mœurs et la vie de société, en rapprochant les sexes, avaient fait de l'amour leur occupation favorite. Mais cette passion était loin de tenir chez les Anciens la même place que chez nous. Les Grecs et les Latins, soit à cause du rang inférieur où ils réduisaient leurs femmes, soit pour d'autres raisons, tenaient l'amour pour une faiblesse. C'était donc manquer radicalement à la fidélité historique que de les représenter comme des courtisans de Versailles, aux ordres de leurs dames et faisant dépendre de leurs caprices les plus graves événements. Voltaire avait été choqué d'un contre-sens si criant; de Jaucourt le fut comme Voltaire. « La postérité, dit-il, pourra blâmer l'abus que nos poètes tragiques ont fait de leur esprit, et les censurer un jour d'avoir donné aux Anciens le caractère de Tircis et de Philène; d'avoir fait faire toutes choses pour l'amour à des personnages illustres et qui vivaient dans des temps où l'idée qu'on avait du caractère d'un grand homme n'admettait pas le mélange de pareilles

faiblesses. Elle reprendra nos poètes d'avoir fait d'une intrigue amoureuse la cause de tous les événements qui arrivèrent à Rome, quand il s'y forma une conjuration pour le rappel des Tarquins, comme d'avoir représenté les jeunes gens de ce temps-là si polis et même si timides devant leurs maîtresses, eux dont les mœurs sont connues suffisamment par le récit que fait Tite-Live des aventures de Lucrèce » (1).

N'exagérons rien ; je ne veux pas insinuer que de Jaucourt, ou tout autre Encyclopédiste, ait poussé très loin le souci de la vérité historique. Leurs réserves faites sur l'amour, ils estimaient que les Grecs et les Latins de Racine avaient une ressemblance suffisante avec leurs originaux, comme ils jugeaient que l'Orosmane de Voltaire était un véritable fils du Prophète. Ils ne demandaient aux héros tragiques que de ne pas choquer les notions générales d'histoire, assez répandues pour que chaque spectateur pût immédiatement vérifier de souvenir. Aujourd'hui, nous sommes plus difficiles; on nous a habitués à une exactitude plus rigoureuse dans les mœurs, le costume et les détails matériels. Je serais bien tenté de reprocher à l'Encyclopédie de n'avoir pas pris les devants, mais le reprocha serait injuste, puisque la connaissance assez superficielle qu'on avait de l'histoire n'avait pas fait naître le besoin d'une vérité plus scrupuleuse.

Voilà donc dans quelles limites l'Encyclopédie entendait que la vieille tragédie française fût renouvelée; voici maintenant son avis sur la tragédie bourgeoise.

Marmontel n'a pas cru que les seuls malheurs capa-

(1) Art. Tragédie, t. XIV.

bles d'attendrir et d'effrayer fussent ceux des rois et des princes. Il reconnaissait que les tragédies royales ont plus de pompe et plus de majesté que les tragédies bourgeoises. Il avait même une autre raison, très curieuse, de les croire utiles et nécessaires. Les rois ayant peine à concevoir que les malheurs de la vie commune soient un exemple effrayant pour eux, et ne se reconnaissant que dans leurs pareils, il était persuadé qu'il fciUait une tragédie qui leur fût* propre», parce que « c'est presque la seule leçon qu'ils daignent recevoir » (1). A cela près, il partageait l'enthousiasme de Diderot pour la tragédie bourgeoise. A l'entendre, c'est faire injure au cœur humain et méconnaître la nature que de croire qu'elle ait besoin de titres pour être émue. « Les noms sacrés d'ami, de père, d'époux, de fils, de mère, de frère, de sœur, d'homme enfin, avec des moeurs intéressantes, voilà les qualités pathétiques » (2). Et, partant de ce principe, il jugeait Béverley (3) plus pathétique même qn' Athalie. « Qu'importe quel est le rang,le nom, la naissance du malheureux que sa complaisance pour d'indignes amis et la séduction de l'exemple ont envoyé dans les pièges du jeu, et qui gémit dans les prisons, dévoré de remords et de honte ? Si vous demandez quel il est, je vous réponds : il fut homme de bien et pour son supplice il est époux et père; sa femme, qu'il aime et dont il est aimé, languit réduite à l'extrême indigence, et ne peut que donner

(1) Art. Tragédie, Suppt. t. IV.

(2) Art. Trao^dib, Suppl. t. IV.

(3) BéverUy ou le joueur, tragédie imitée de l'anglais, par Sauriii et jouée à Paris en 176S.

des larmes à ses enfants qui demandent du pain » (1). Il ne connaissait pas de sujet plus digne de la tragédie.

Marmontel avait besoin d'un certain courage pour plaider hautement en faveur d'un nouveau genre de tragédie contre lequel la majorité des critiques s'était déchaînée. Mais ce courage était-il bien placé? La cause était-elle bonne? Marmontel a-t-il mis la publicité de l'Encyclopédie au service d'une heureuse innovation ?

Il ne s'agit pas de savoir laquelle des deux tragédies, aristocratique ou bourgeoise, est préférable, laquelle s'établira sur les ruines de l'autre. Toutes les deux sont viables et ont droit de cité dans le domaine de l'art. La tragédie aristocratique répond à un besoin des spectateurs. Il est évident qu'on ne quitte pas toujours son foyer pour le retrouver tel quel au théâtre. On va au théâtre pour s'y voir sans doute, mais on y va souvent pour y voir plutôt quelque chose de supérieur à soi.

A s'y reconnaître dans le train ordinaire de la vie, on éprouverait de la fadeur. C'est à ce besoin d'une vérité plus haute, plus poétique que celle de la rue que répond merveilleusement la tragédie de Racine, Mais, d'autre part, il est non moins évident que les véritables douleurs, les véritables catastrophes, celles que nous rencontrons' dans notre vie à tous sont capables de nous inspirer des émotions tragiques. La preuve, ce sont les profondes impressions que nous fait ressentir Shakespeare quand il met en scène les malheurs des plus petites gens, fût-ce d'un misérable juif de Venise. Mais pourquoi chercher si loin des rai-

(1) Art. Traoédib, Suppl. t. IV.

sons pour légitimer la tragédie bourgeoise? Elle avait si bien sa raison d'être qu'elle vit encore aujourd'hui sous le nom de drame. Des deux côtés, en effet, mêmes sources d'émotions, même instruction morale. Le drame de ce siècle est la tragédie domestique du siècle dernier, laquelle à son tour, que les contemporains le voulussent ou non, était le prolongement de la tragédie royale, sa transposition dans un milieu social plus commun, en un mot la transformation nécessaire qu'elle devait subir pour s'adapter aux mœurs et aux idées nouvelles. La tragédie royale se dédoublait parce que sa clientèle était dédoublée ; d'un côté la cour et les lettrés; de l'autre, le gros public. Seulement il s'est trouvé que le gros public s'est tellement accru au détriment de l'autre, que la tragédie royale a été à peu près délaissée, tandis que la tragédie bourgeoise ou drame a confisqué pour elle tous les spectateurs. L'innovation était donc féconde et TEncyclopédie a fait de la bonne besogne en la popularisant.

A la tragédie bourgeoise, Diderot et ses disciples assignaient le dialogue en prose (1). Ils pensaient qu'il était convenable d'exprimer des douleurs communes dans le langage de tous et que les personnages paraîtraient bien plus rapprochés des spectateurs s'ils ne s'élevaient pas au-dessus de la simplicité d'une conversation réelle. D'autres, Voltaire, par exemple, n'admettaient pas une tragédie quelle qu'elle fut, sans vers.

(1) Ce qui n'était pas davantage une nouveauté. En 1539, François Habert dans son Sophocle, en 1576 Louis le Jars dans sa Lucelle, faisaient des tragédies en prose non par caprice mais par système, pour la môme raison que Diderot et Sedaine, à, savoir qu'il faut parler eu prose au théâtre parce qu'on parle en prose dans la vie réelle.

1/Encyclopédie s'est rangée de son avis. Marmontel convient qu'on ne saurait disputer à la prose le charme de la vérité et du naturel; que dans aucun pays du monde, dans aucun temps, les hommes n'ont parlé comme on les fait parler sur la scène ; que les vers sont un langage factice et maniéré. « Mais, réplique-t-il, avec raison, est-ce la vérité toute nue qu'on cherche au théâtre? On veut qu'elle y soit embellie, et c'est cet embellissement qui en fait le charme et l'attrait. On sent qu'on va être trompé et on est disposé à l'être, pourvu que ce soit avec agrément et le plus d'agrément possible » (1).

Excellente justification du vers dans la tragédie héroïque. Les héros de cette tragédie ne parlent pas comme dans la vie réelle, parce qu'ils ne vivent pas dans la vie réelle. Pour les choses à part, le poète a pris une langue à part ; pou r des événements hors d u com mu n , une langue surhumaine, pour des sentiments extraordinaires, une langue non pas affaiblie par l'usage de tous les jours, mais pleine et forte, éclatante de lumière et d'harmonie. Les spectateurs Técoutent avec plaisir, sans songer qu'elle n'est pas naturelle. Ils ne sont pas venus pour voir de l'ordinaire, ils sont venus à une fête, et il faut que la fête soit pour leurs oreilles autant que pour leur imagination.

Mais pour la tragédie bourgeoise, c'est tout différent. Marmontel a eu tort de ne pas distinguer. Je sais bien qu'il admettait, qu'il demandait qu'elle fût écrite en vers croisés et mêlés, mais c'étaient toujours des vers. Or, les vers sont à la tragédie bourgeoise une parure

(1) Art. Tragédie, Suppl. t. IV.

xcessive; la prose est son expression nécessaire. Elle oit laisser Œdipe, Iphigénie, Mithridate, Cornélie, ompée déclamer en beaux vers leurs idéales infortunes, 'est en prose que les « sieurs Aubert et Fauconneau )^ doivent exprimer leurs douleurs domestiques et leurs «catastrophes bourgeoises. Prêter le vers à des petites ^ens, l'appliquer à des intérêts d'une si mince impor- 'Cance dans l'histoire de l'humanité, c'est mettre entre le ^ujet et le style, entre la forme et le fond, entre l'inten- ^on et l'effet une discordance toujours désagréable, cuvent choquante et parfois ridicule. Pour ne pas 'avoir compris, Marmontel faussait le genre de tragédie <qu'il adoptait.

Si l'on envisage, en finissant, l'ensemble des obser- ^nrations présentées p\r l'Encyclopédie ou, si l'on veut, ;^ar Marmontel presque exclusivement, sur le genre ragique, on sera étonné de la timidité et de l'indécision u'elles dénotent dans l'esprit de leur auteur. Marmonel propose ou appuie plusieurs réformes qui ne sont ue des demi-réformes, faute d'être poussées jusqu'au ^out. D'une part, il consent que l'amour ne soit plus ^'unique passion de la tragédie héroïque, mais il refuse <qu'on prenne d'autres sujets que ceux de l'antiquité. ^e l'autre, il admet la tragédie bourgeoise, mais il ^^eut qu'elle soit écrite en vers. C'était tuer l'une et ^'autre tragédies en voulant les faire vivre. 11 eût fallu baisser la tragédie héroïque se renouveler, s'il était ;^ossible, au moyen de sujets récoltés partout et princi- ;K>&l6i^6nt dans l'histoire nationale. Il eût fallu permettre la tragédie bourgeoise de se constituer à son aise vec un langage propre et sans qu'elle fût obligée de appeler les traits de sa sœur aînée. Cette incertitude

de vues n'était pas particulière à Marmontel ; elle était commune à la majorité des littérateurs de ce temps. L'Encyclopédie reflète exactement l'opinion du xviii* siècle sur la tragédie, avec ses hardiesses timides, son goût pour les demi-mesures, son audace dans ses théories, ses hésitations à l'application. Quoi qu'on en ait dit, on était hanté par l'image de la tragédie cornélienne et racinienne; on ne se débarrassait pas de ce préjugé que c'était la seule forme dramatique possible. On cherchait les moyens de la rajeunir plutôt qu'on ne se proposait franchement de lui donner une rivale. De là une série d'ébauches et de replâtrages qui n'ont abouti à rien de neuf ni de durable, sans doute, mais qui ont préparé certainement les voies aux véritables rénovateurs.

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