LE COMMENCEMENT D*UNE LITTÉRATURE NOUVELLE
D'Alembert a écrit dans sa préface que la caractéristique de son siècle fut la philosophie (1). C'est par elle qu'il a commencé l'esquisse du mouvement intellectuel durant la première moitié du xv!!!*" siècle: «La philosophie, qui forme le goût dominant de notre siècle, semble, par les progrès qu'elle a faits parmi nous, vouloir réparer le temps qu'elle a perdu et se venger de l'espèce de mépris que lui avaient marqué nos pères » . La philosophie est en effet le trait distinctif du xviir siècle et voilà pourquoi on l'appelle souvent le siècle des philosophes. Ce n'est pas que la philosophie pure, c'est-à-dire l'étude des questions métaphysiques, ait produit en ce temps-là beaucoup d'œuvres ; on s'occupait surtout des questions morales et sociales. Mais on donnait généralement le nom de philosophe à tout
(1) Constaté même par Voltaire, EpUre à M^ du CkàltUt; Dédicace d' Attire (1736). PrécU du régne de Louis XV, chap. 43 (1768).
homme qui réfléchissait, qui raisonnait librement, à tel qu'on eût appelé au siècle précédent un hbertin. Voilà pourquoi les philosophes furent si nombreux.
La philosophie du xviii* siècle s'éloigna de celle du siècle précédent. Mais on n'abandonna pas volontiers le cartésianisme, fondé par un génie si puissant, et consacré par l'admiration du grand siècle : « Il ne faut qu'ouvrir nos livres pour voir avec surprise qu'il n'y a pas encore vingt ans qu'on a commencé en France à renoncer au cartésianisme». D'Alembert en a donné une raison tirée, dit-il, du caractère de la nation française : c'est que nous voulons jouir longtemps d'une découverte qui nous a coûté beaucoup d'efforts. Pour lui, il était choqué qu'il y eût encore en France des gens capables de soutenir une doctrine philosophique dont les découvertes de Newton et les observations de Locke avaient démontré la fausseté : « Respectons toujours Descartes, mais abandonnons sans peine des opinions qu'il eût combattues lui-même un siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause avec celle de ses sectateurs. Le génie qu'il a montré en cherchant dans la nuit la plus sombre une route nouvelle, quoique trompeuse, n'était qu'à lui; ceux qui l'ont osé suivre les premiers dans les ténèbres ont au moins marqué du courage; mais il n'y a plus de gloire à marcher sur ses traces depuis que la lumière est venue. Parmi le peu de savants qui défendent encore sa doctrine, il eût désavoué lui-même ceux qui n'y tiennent que par un attachement servile à ce qu'ils ont appris dans leur enfance, ou par je ne sais quel préjugé national, la honte de la philosophie. Avec de tels motifs, on peut être le dernier de ses partisans ; mais on n'aurait pas eu le
mérite d être son premier disciple, ou plutôt on eût été son adversaire, lorsqu'il n'y avait que de Tinjustice à l'être. Pour avoir le droit d'admirer les erreurs d'un grand homme, il faut savoir les reconnaître, quand le temps les a mises au grand jour » . Tout le xviii* siècle est dans ces quelques lignes, avec sa hardiesse souvent téméraire de jugement, son mépris de la tradition, sa confiance orgueilleuse dans le progrès. Mais elles contiennent quelque chose qui appartient moins au siècle, trop souvent léger et railleur, qu'à d'Alembert : un ton grave dans la critique et le respect des grands hommes qui, après tout, ont été en leur temps des novateurs.
Malgré ses racines profondes, le cartésianisme fut rapidement ébranlé. D'Alembert a constaté, avec joie, qu'au moment où il écrivait, cette philosophie était tellement proscrite qu'on n'osait plus en parler. Les premiers qui travaillèrent à la propagation de la philosophie anglaise furent de jeunes savants; Maupertuis daïls son Discours sur la figure des astres, se déclara le premier ouvertement Newtonien. D'Alembert a loué son courage et son « talent d'écrire », qui fut assez estimé pour le faire entrer à l'Académie française. Mais il est allé trop loin en vantant son esprit philosophique dont son Essai de philosophie morale et son discours de réception ne donnent pas une haute idée.
Condillac n'a pas reçu de d'Alembert un éloge aussi long qu'il l'aurait obtenu sans doute quatre ans plus tard, après son fameux Traité des sensations (1754), Tun des livres qui eurent le plus de crédit au xviii" siècle, et qui contribuèrent le plus à vulgariser la philosophie sensualiste de Locke. Cependant d'Alembert l'a appelé « l'un de nos meilleurs philosophes », et Ta félicité
d'avoir, par son Traité des Systèmes {l'749), détourné Tesprit humain des hypothèses, plus propres à flatter l'imagination qu'à éclairer la raison, pour le ramener au goût de l'observation .
Montesquieu n'a guère eu qu'une mention : « Un écrivain judicieux, aussi bon citoyen que grand philosophe, nous a donné sur les principes des lois un ouvrage décrié par quelques Français et estimé de toute l'Europe ». L'éloge est grand, quoique bref; encore d'Alembert y reviendra-t-il dans Tarticle nécrologique qu'il a écrit sur Montesquieu au commencement du cinquième volume (1755).
Enfin le dernier écrivain auquel d'Alembert ait accordé le titre de philosophe est J.-J. Rousseau, quoiqu'il n'en fût encore qu'à son Discours sur Vin/licence corruptrice des sciences et des arts (1751). Mais, outre que sa collaboration à l'Encyclopédie le désignait naturellement aux flatteries de d'Alembert, son discours avait eu un tel retentissement qu'il était presque impossible de n'en pas parler en tête d'un ouvrage destiné à la glorification des arts et des sciences. Aussi d'Alembert a-t-il esquissé en quelques lignes avec les plus grands ménagements une réfutation de ce pamphlet, aussi spirituelle que concise. Selon lui, Rousseau a confondu la culture de l'esprit avec l'abus qu'on en peut faire et il a attribué aux sciences et aux arts des maux dont ils ne sont pas responsables. D'Alembert croyait qu'à supposer que les lettres ne rendissent pas la vertu plus commune, on ne pouvait pas leur en vouloir de ne pas produire un effet que la morale même ne produit pas; qu'il fallait les traiter comme les lois qu'on ne proscrit pas « parce que leur nom sert d'abri
à quelques crimes dont les auteurs seraient punis dans une république de sauvages »; et qu'enfin, même au cas impossible où elles engendreraient des vices, il ne conviendrait pas de les détruire, parce que « les vices nous resteraient, et nous aurions l'ignorance en plus » .
Tels sont les philosophes que d'Alembert a cités parmi ses contemporains. On s'étonnera peut-être de ne pas rencontrer dans cette liste quelques hommes célèbres dont l'influence fut considérable, même avant 1751, par exemple Voltaire, Diderot et La Mettrie. Voltaire avait largement contribué à la vulgarisation des doctrines de Newton et de Locke dans ses lettres philosophiques (1731) et dans ses Éléments de la Philosophie de Neiclon (1738); en outre, ses Epilres, ses Odes, ses Discours sur l'homme avaient souvent traité de questions philosophiques. De même les Pensées philosophiques (1746) et la Lettre sur les Aveugles (1749) de Diderot avaient mis le feu dans le camp des croyants comme dans celui des athées. Quant à La Mettrie, son Histoire naturelle de l'âme (1746), l'Homme machine (1748) et Y Art de jouir (1731), avaient activé les progrès funestes du matérialisme naissant. Il est impossible de supposer que d'Alembert n'ait pas été frappé par ces ouvrages; c'est plutôt à dessein qu'il a omis de citer leurs auteurs. Comment donc expliquer son silence? En ce qui touche Voltaire, il est probable que d'Alembert en faisait plus de cas, du moins à cette date, comme poète et historien, que comme philosophe. Quant à Diderot, comme il était non seulement son collaborateur, mais son co-directeur de l'Encyclopédie, d'Alembert s'est fait sans doute un scrupule de lui
donner parmi les gloires du xviii* siècle la place qu'il méritait, de peur que leur association ne fût taxée de société d'admiration mutuelle. Leur amitié était d'ailleurs assez solide pour que Diderot ne se fâchât point d'une omission facile à justifier. C'est pour une raison tout à fait opposée, il est permis de le supposer, que d'Alembert s'est tu sur La Mettrie. Il avait de ce philosophe l'opinion sévère qu'en avaient les encyclopédistes en général et que nous voyons percer dans ce jugement de Diderot : « Auteur sans jugement..., dont les sophismes grossiers, mais dangereux par la gaieté dont il les assaisonne, décèlent un écrivain qui n'a pas les premières idées des fondements de la morale » . C'eût été une recommandation compromettante pour la philosophie que de citer ce philosophe et d'ailleurs son nom ne pouvait pas paraître dans une préface où d'Alembert, sincèrement ou non, affirmait hautement sa croyance en Dieu et dans la spiritualité de l'âme.
A la littérature philosophique se rattache étroitement la littérature scientifique, née au xviii" siècle de l'application de la langue littéraire à l'exposition des sciences. D'Alembert a salué en ces termes son avènement : « Nos livres de science semblent avoir acquis jusqu'à l'espèce d'avantage qui semblait devoir être particulier aux ouvrages de belles- lettres ». A quoi faut-il rapporter l'apparition de ce genre mixte? La réponse est facile. Comme l'existence de l'âme était mise en doute par la philosophie dominante, on avait cessé de l'observer avec la même curiosité qu'on le faisait au XVII* siècle, mais en revanche, on ouvrait ses yeux au monde extérieur réhabiUté et aux merveilles de la
nature (1). De là, les ouvrages de Fontenelle et de Buflfon.
D'AIembert a parlé avec la plus grande admiration de Fontenelle, malgré son cartésianisme. Cet homme, dit-il, « supérieur dans Tart de mettre en leur jour les idées les plus abstraites, a su, par beaucoup de méthode, de précision et de clarté, les abaisser à la portée des esprits qu'on aurait cru le moins faits pour les saisir. Il a même osé prêter à la philosophie les ornements qui semblaient lui être les plus étrangers et qu'elle paraissait devoir s'interdire le plus sévèrement » (2). De Jaucourt a fait de Fontenelle le même éloge; il Ta appelé « le premier des hommes dans l'art nouveau de répan dre de la lumière et des grâces sur les sciences abstraites » (3). Ce jugement a été exactement celui de la postérité (4), mais avec cette restriction, que d'Alembert et de Jaucourt faisaient peut-être mentalement, que si Fontenelle était clair et agréable, c'est qu'il se gardait d'approfondir (5). Buffon, lui aussi, a obticnu de d'Alembert un éloge non moins juste que pompeux : « Rival de Platon et de Lucrèce, il a répandu dans son ouvrage cette noblesse et cette élévation de style qui sont si propres aux matières philosophiques, et qui, dans les écrits du sage, doivent être la peinture de son âme » . Les ouvrages de Fontenelle et de Buflfon devaient être bientôt suivis dans la seconde moitié du siècle de
(1) Diderot (De l'interprétation de la nature) (1754) constate « le penchant que les esprits paraissent avoir à la morale, aux belles-lettres, à l'histoire de la nature et à la physique expérimentale ».
(2) D'Alembert a répété encore cet élo^e à l'art. : Éloge académique.
(3) Art. Rouen, t. XIV.
(4) Voy. Plourens : Fontenelle ou de la Philosophie moderne relativement aux sciences physiques (1847).
(3) Voy. J. Bertrand : V Académie des sciences (1869).
ceux de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre et des poèmes descriptifs de Saint-Laraber^, de Roucher, de Delille et de tant d'autres.
Il n'y a pas grand chose à recueillir dans l'Encyclopédie sur les progrès de l'histoire au xviii^ siècle. D'Alembert s'estcontenté de dire : « D'excellents auteurs ont écrit l'histoire; des esprits justes et éclairés l'ont approfondie ». Dans cette phrase courte, mais pleine de sens, d'Alembert semble avoir compris deux catégories d'historiens, et ces deux catégories existaient en effet : les historiens qui expHquaient une longue série d'événements, peignaient une vaste collection d'individus dans une histoire complexe, animée, ayant du drame le mouvement et l'unité; et ceux qui fouillaient le passé, cherchaient des dates et des faits, éclaircissaient des points obscurs, enfin ramassaient les matériaux que les premiers devaient mettre en œuvre : les historiens proprement dits et lesérudits. Parmi les premiers, rangeons Voltaire et Montesquieu. Parmi les seconds, il faut placer Fréret, Louis de Beaufort, le président Hénault, le Père Daniel, l'abbé Dubos, Dom Calmet et les Bénédictins, etc. Au point de vue de la valeur historique, les ouvrages de ces savants sont d'un mérite inégal; mais tous sont les témoins éloquents de cet élan inconnu jusqu'alors qui poussa les érudits à l'étude del'histoire en général et surtout de celles de nos origines.
C'est au xviii" siècle, nous l'avons montré plus haut, que le roman affirma sa vitalité et s'annonça tel que nous l'avons aujourd'hui (1). De Jaucourt a constaté en ces
Ml Voy. répon<e de M. Vitel au discours de M. Sandeau à rAcadémie française (26 mai 1859). — Discours de réception de M. Feuillet (26 mars 1863) et réponse de M. Vitet.
termes la vogue dont ce genre d'ouvrage jouissait en ce temps-là : « On aime les romans sans s'en douter, à cause des passions qu'ils peignent et des émotions qu'ils excitent. On peut, par conséquent, tourner avec fruit cette émotion et ces passions. On réussiraitd'autant mieux que les romans sontdes ouvragesplus recherchés, plusdébités et plus avidement goûtés que tout ouvrage de morale et autres qui demandent une sérieuse application d'esprit. En un mot tout le monde est capable de lire les romans, presque tout le monde les lit, et l'on ne trouve qu'une poignée d'hommes qui s'occupent entièrement des scien* ces abstraites, de Platon, d'Aristote ou d'Euclide» (1). D'autre part, d'Alembert avait une haute idée de la valeur de plusieurs de ces romans : « Nous avons plusieurs romans qui nous empêchent de regretter ceux du dernier siècle » (2). C'est bien ainsi que la postérité en a jugé et, je le répète, elle a prisé ce» romans en proportion de leur vérité. Elle a écarté cette multitude de libelles licencieux dont une société corrompue fit alors ses délices, pour distinguer le Gil Blas de Leiiage^ galerie de caractères et de portraits naturels, avec «on principal héros, type lui-même de Thomme par n^m mélange de vertus et de faiblesses, né [lour le bien, mais facilement entraîné vers le mal ; le Paymn por^ tenu et la Marianne de Marivaux, dans l/^|uels \s% psychologie subtile d^ Taut^ur, dangereuse? fie;uW;tr'e sur le théâtre, est devenue un mérita et wxïh mnrf'A d'intérêt; Manon Ij^^cihI, de Prévost, i\%ï\ tz/ucbe, malgré on tour romane j^je- ]fw YsurAui niwÀ^t 4« 1^
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passion et la vérité saisissante des scènes mélancoliques. La Nouvelle Héloïse, le seul roman contemporain que l'Encyclopédie, cédant à l'engouement universel, ait mentionné, est celui qu'on lit le moins aujourd'hui.
Le xviii^ siècle doit encore une bonne partie de sa gloire littéraire à la comédie, tant celle-ci fut alors vivante et variée. Des prophètes de mauvais augure s'écriaient que la haute comédie était épuisée, que Molière avait moissonné tous les grands vices de l'humanité. Voltaire disait, par exemple : « Il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine tout au plus de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. L'abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères, mais il faudrait que la nature en fît.» L'Encyclopédie ne partageait pas ces doctrines décourageantes (1) et présageait de l'avenir de la comédie avec plus de sagacité. Ni de Jaucourt, ni Marmontel ne la croyaient finie ; ils pensaient qu'en dehors des caractères peints par Molière, il y en avait beaucoup d'autres parmi lesquels la comédie pouvait cueillir. « On prétend, écrivait Marmontel, que les grands traits ont été rendus et qu'il ne reste plus que des nuances imperceptibles: c'est avoir bien peu étudié les mœurs du siècle que de n'y voir aucun nouveau caractère à peindre. L'hypocrisie de la vertu est-elle moins facile à démasquer que l'hypocrisie de la dévotion? Le misanthrope
(i) Pour juger combien elle avait raison, lire fja Comi'dic en France au XVilh siècle, de M. Lénient (2 voI.)i où l'auteur a réuni comme en un musée, les nombreux poètes comiques du temps qui poussèrent des pointes en tous sen«. Il n'en est pas moins vrai qu'exception faite pour Marivaux et Beaumarchais, et aussi un peu pour Sedaine, ce musée ressemble assez à une nécropole.
par air est-il moins ridicule que le misanthrope par principe? Le fat modeste, le petit seigneur, le faux magnifique, le défiant, Tami de cour et tant d'autres viennent s'offrir en foule à qui aura le talent et le courage de les traiter. La politesse gaze les vices; mais c'est une espèce de draperie légère, à travers laquelle les grands maîtres savent bien dessiner le nu.... On s'amuse à recopier le petit-maître sur lequel tous les traits du ridicule sont épuisés et dont la peinture n'est plus qu'une école pour les jeunes gens qui ont quelque disposition; cependant on laisse en paix Tintrigaiite, le bas orgueilleux, le prôneur de lui-même et une infinité d'autres dont le monde est rempli »(1). De même de Jaucourt : « Quiconque est vraiment né pour être poète comique, a un fond inépuisable de ridicules à mettre sur la scène dans tous les caractères de gens qui composent la société » (2). Marmontel et de Jaucourt auraient pu aller plus loin encore et ajouter que les auteurs comiques du xviii* siècle avaient à leur disposition non seulement beaucoup de caractères inconnus à Molière, mais* ces caractères mêmes que Molière avait peints. N'avaient-ils pas, en effet, le droit de les recommencer? Les types généraux ne sont jamais épuisés, parce qu'ils changent d'aspect tous les cinquante ans. Euclion, Harpagon et le Père Grandet sont trois portraits différents du même avare. Mais les trois portraitistes avaient du génie.
II ne suffisait pas à la comédie de se renouveler avec
(l) Art. CoaiKDiB, t. V.
(2). Art RiitfcuLR, t. XIV. — Leur théorie a été reprise par Cailhava, ouv. cit., t. H, chap. X et XXIV.
Marivaux; elle poussa un nouveau rejeton, la comédie sérieuse, le drame de l'avenir. D'Alembert l'a inscrite parmi les acquisitions de son siècle : « La comédie a acquis un nouveau genre, qu'on aurait tort de rejeter, puisqu'il en résulte un plaisir de plus, et qui n'a pas été aussi inconnu des anciens qu'on voudrait nous le persuader ». De tous les drames de Destouches, de La Chaussée, de Diderot, de Mercier, etc..., aucun n*a surnagé. Sedain?, sans émettre aucune théorie et sans imiter personne, en observant simplement la nature, se fait encore écouter avec plaisir dans le Philosophe sans le savoir.
Voilà donc tout un groupe de genres littéraires dont TEncyclopédie a constaté le succès et pronostiqué la brillante carrière : la littérature philosophique, la littérature scientifique, Thistoire, le roman et la comédie. J'ai dit un groupe, parce qu'ils doivent comme un air de famille, à cette force secrète qui leur a donné aux uns la naissance, aux autres un essor extraordinaire,
je veux parler de lesprit philosophique du siècle, d'où ils procédaient par leur goût de plus en plus accentué pour l'observation curieuse de la réalité.
Il y a une autre série de genres dans lesquels l'Encyclopédie a réclamé la palme pour son siècle. Ce sont : l'épître, la satire, le vaudeville, la chanson, l'épigramme, etc. Il convient de les séparer des précédents, d'abord parce qu'ils n'eurent pas à subir de la même manière l'influence de l'esprit philosophique et scientifique du siècle, ensuite parce que ce sont des genres secondaires, ayant ceci de commun qu'on n'a besoin pour les traiter que d'esprit, de grâce, de légèreté, de vivacité, de sentiment, qualités éminemment françaises
et qu'il n'est certes pas question de rabaisser, mais qui n'impliquent ni don poétique, ni portée supérieure d'intelligence : In tenui lahor.
Marmontel et de Jaucourt ont fait des Épitres et des Satures de Voltaire un éloge que la postérité a ratifié.
C'est dans la poésie légère que triomphait le xviii^ siècle, genre charmant, mais qui cache trop souvent une corruption profonde sous une élégance facile : « Le caractère et le génie du Français lui sont favorables; aussi a-t-elle daigné nous sourire » (1), dit Marmontel pour expliquer les succès de ses contemporains dans ce genre, et il vante particulièrement les poésies familières de Chaulieu, de La Fare, surtout celles de Voltaire dont il admirait l'aisance et la noble gaieté. Mais que de lois ces auteurs ont fait gronder la morale !
De Jaucourt a noté aussi les succès du vaudeville au XVIII' siècle : «Je crois, dit-il, quenotre nation l'emporte sur les autres dans le goût et dans le nombre des vaudevilles ; la pente des Français au plaisir, à la satire et souvent même à une gaieté hors de saison leur a fait quelquefois terminer par un vaudeville les affaires les plus sérieuses qui commençaient à les lasser, et cette niaiserie les a quelquefois consolés de leurs malheurs réels » (2). L'ironie est piquante dans ce jugement qui ne fait guère honneur à notre caractère ; on le croirait écrit d'hier.
A ces productions légères, si vous ajoutez les ouvrages plus graves dont je parlais tout à l'heure, vous aurez
(f) Art. ODB,SuppI. t. IV.
(2) Art. Vaudpa'illb, t. XVIÎ.
tous les genres littéraires dans lesquels l'Encyclopédie a prétendu (et avec raison) que ses contemporains s'étaient montrés supérieurs. Et si, à côté de ces genres pleins de sève et d'avenir, vous placez l'esquisse que l'Encyclopédie a tracée de ceux qui, épuisés, ne donnaient plus quQ des œuvres sans vigueur, vous aurez un tableau complet du mouvement littéraire qui va de la mort de Louis XIV à la veille de la Révolution.
Ce tableau frappe d'abord par sa vérité; on y relèvera sans doute des omissions regrettables, des admirations exagérées ou même injustifiées, mais il reste vrai dans ses grandes lignes. Les genres littéraires qui ont accompli des progrès sont bien ceux que l'Encyclopédie a indiqués. Elle a de même aperçu très nettement ceux dans lesqjiels la décadence était incontestable. Semblable perspicacité n'est pas fréquente chez des contemporains.
Une réflexion, très importante pour mon sujet, vient ensuite; c'est que l'Encyclopédie qui, comme je l'ai montré, n'a pas laissé un seul des genres littéraires du grand siècle sans proposer de le modiûer, quelquefois même de le transformer complètement, l'Encyclopédie a de même estimé que les ouvrages de ses contemporains, appartenant à ces genres, étaient de beaucoup inférieurs à leurs modèles du grand siècle et les a taxés d'ouvrages de décadence. Moule et objet d'art fondu dans ce moule, tout lui a donc paru également défectueux. De telle sorte qu'elle a laissé se dégager de ses articles cette impression finale que le xviii' siècle, intéressant toutes les fois qu'il se séparait du xvii% était médiocre toutes les fois qu'il le recommençait.
CONCLUSION
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CONCLUSION
I. L'Encyclopédie, — Le xviii* siècle a été pour notre littérature une période de transition. — L'Encyclopédie reflète exactement l'état de l'opinion publique au xvm* siècle en matière de littérature, avec ses diversités et ses demi audaces. — Mais elle penche nettement du côté des idées nouvelles.— Elle a été, quoique inconsciemment, un agent très important dans la transformation qui eut lieu de la littérature à la fin du xvni* siècle, un avant-coureur du romantisme.— La première Encyclopédie et la seconde ont été également novatrices, mais celle-ci avec plus d'ensemble et d'unité. — Faiblesses de l'Encyclopédie, ses né'gligence!>, ses omissions. — H lui a manqué surtout de prévoir où ses velléités de romantisme la conduiraient. — D'un dogmatisme éclairé, elle a borné ses ambitions novatrices à un remaniement partiel et à un enrichissement de l'idéal classique.
H. Les encyclopédittes, — Par ordre d'originalité et de hardiesse dans les vues, on pourrait les ranger ainsi : Sulzer, Marmontel, d'Âlembert, Voltaire, Diderot, l'abbé Mallet; — puis, en groupe, tous les auteurs d'un seul article littéraire : Montesquieu, de Cahusac, de Saint-Lambert, de Chastellux, Duclos, Beauzée; enfin, le compilateur de Jaucourt.
l'encyclopédik
Après avoir si souvent conclu à la fin de chaque chapitre, est-il besoin de le faire encore? Résumons du moins dans une conclusion générale celles, partielles, qui se suivent dans cet ouvrage.
Le xviii" siècle a été en littérature une période de transition. Il s'est épuisé à vouloir être le prolongement du siècle précédent. Il est vrai que son culte pour le XVII* siècle n'a pas été tellement incontesté et si inu-
versel que des voix dissidentes ne se soient élevées çà et là, réclamant qu'on modifiât, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, l'idéal classique. Mais ces voix ont été peu nombreuses et assez éparpillées. Pour des centaines de Frérons on trouve deux ou trois esprits hardis tels que l'abbé Dubos et Diderot. J'ai toujours eu soin de faire honneur à ces derniers de leurs idées nouvelles avant de féliciter l'Encyclopédie de les avoir soutenues et propagées.
L'Encyclopédie reflète l'état de l'opinion publique au xviif siècle en matière de littérature, avec toutes ses diversités et ses demi-audaces. Elle est comme un champ clos où toutes les doctrines classiques et anti-classiques se sont donné rendez-vous. De là beaucoup de disparates et de contradictions. Seulement, tandis que dans la réalité la majorité des auteurs et des lecteurs contemporains restait attachée au siècle de Louis XIV, et que les goûts nouveaux n'étaient représentés que par une petite minorité, dans TEncyclopédie, c'est la majorité des collaborateurs qui rompt avec les traditions classiques; une petite minorité seulement les défend. Encore fait-elle un choix.
L'Encyclopédie contient un plaidoyer timide en faveur de la séparation absolue des genres, de la périphrase et de la mythologie; un réquisitoire énergique contre la comédie populaire. Pour la poésie pastorale et la poésie didactique, elle s'en est tenue à peu près aux théories du xvii* siècle. Elle n'a pas eu pleinement conscience des ressources que notre littérature de citadins .allait trouver dans ce sentiment de la nature que J.-J. Rousseau venait de découvrir. Elle a nié la tragédie nationale. Voilà le bilan de ses préjugés.
Voici celui de ses doctrines nouvelles. Elle admire les Anciens sans superstition et veut qu'on les imite librement. Elle élargit la conception du beau idéal classique et propose deux théories du beau, destinées à ouvrir à l'art un champ illimité. Elle restitue à l'imagination et à la sensibiUté la part; qui leur revient dans le travail créateur du génie. Elle émancipe le goût et délivre le génie de la tyrannie des règles. Elle répand la connaissance des littératures étrangères; vulgarise les travaux des savants sur l'archéologie et les mythes grecs; profite des mémoires sur notre littérature étrangère ; défend l'érudition contre les dédains des gens du monde. Elle comprend que l'art peut et doit jouer un rôle dans l'éducation des peuples et elle détermine ce rôle.
En poésie, l'Encyclopédie contribue au rapprochement de la poésie et de la peinture, combat l'emploi de la phériphrase et de la mythologie et signale les sources nouvelles où le poète puisera désormais les images poétiques. Elle reconnaît que la sensibilité et l'imagination sont des éléments essentiels de l'œuvre poétique. Elle se fait le champion de la versification française contre ses détracteurs, dénonce les entraves qui la gênaient et indique quelques moyens heureux de l'assoupUr. Elle constate la valeur et la légitimité de la séparation des genres poétiques, les suit dans leur ordre traditionnel pour en faire l'exposé, mais en fin de compte active leur décomposition à force de les retoucher. Elle demande à l'épopée de se délivrer de l'imitation d'Homère, d'être nationale, populaire même, de répudier le merveilleux païen et le merveilleux allégorique, d'admettre le merveilleux chrétien et au besoin de se passer de merveilleux. Elle
critique rinsigniflance des sujets ordinaires des odes, leur défaut d'émotion et de sincérité. Interprète mieux éclairée de Pindare que ses contemporains, elle donne l'explication rationnelle de la nature de l'enthousiasme, des écarts et du désordre lyriques. Elle revendique pour le poète le droit de varier à son gré les strophes d'une ode. Plus de pièces de théâtre emprisonnées dans un nombre limité d'actes, de scènes et de vers. Justifiant la règle des unités, elle l'élargit. Elle proteste contre l'abus des confidents et réclame une action plus mouvementée. Elle provoque une réforme radicale dans la mise en scène, dans les costumes des acteurs et dans leur déclamation. Elle veut qu'on étende le domaine des affections tragiques, qu'on ait plus de souci de la vérité historique dans la tragédie et qu'on donne droit de cité à la tragédie bourgeoise. Elle accueille volontiers la comédie sérieuse avec des sujets pris dans la vie ordinaire et un dialogue en prose. Même en ce qui concerne la poésie pastorale et la poésie didactique, genres dans lesquels elle s'est montrée classique à l'excès, elle réagit en partie, puisque dans la première, elle exige un sujet toujours champêtre et des bergers toujours simples et naïfs, et que, dans la seconde, elle souhaite qu'on intéresse davantage la sensibilité et l'imagination. En prose, l'Encyclopédie raffermit les bases mêmes de notre langue en recommandant aux écrivains la propriété des termes, la convenance de la forme et du fond, une correction éclairée. Elle adopte le style coupé. Elle combat les vices du langage contemporain, la fausse noblesse, la fluidité molle, la finesse et le bel esprit, le néologisme inutile. Elle établit que l'éloquence est avant tout un don naturel, qu'elle a le droit
d'exciter les passions honnêtes. Elle la distingue de la rhétorique, dont elle ne méconnaît pourtant pas les services. Elle pose en principe que, sans la liberté, l'éloquence politique et judiciaire ne peut pas iBeurir. Elle soutient la réforme apportée par Voltaire et par Buffon dans les discours de réception à l'Académie française et trace un programme excellent pour les éloges académiques. Elle condamne dans l'histoire l'usage des discours imaginaires ou remaniés et Tabus des portraits. Elle aide k la transformation du roman romanesque en roman d'observation.
Enfin, s'érigeant en juge de la littérature contemporaine, l'Encyclopédie constate que le xviii" siècle est en décadence dans tous les genres où il a recommencé le xvii% et qu'il est intéressant toutes les fois qu'il s'en est séparé.
Tout compte fait, la somme des idées nouvelles et des projets de réforme jetés dans la circulation par l'Encyclopédie est beaucoup plus considérable que celle des préjugés d'école dont elle s'est constituée la gardienne. De sorte que l'Encyclopédie n'offre pas seulement l'intérêt d'un monument historique, portant l'empreinte d'un temps et d'une société, elle a le mérite d'avoir été un agent très important dans la transformation qui eut lieu de la littérature au xviii" siècle. Elle groupa en faisceau toutes ces voix dissidentes qui s'élevaient isolément avant sa publication, elle leur donna de la consistance et un formidable écho. Elle servit de véhicule aux doctrines qu*elles émettaient, éveillant partout à la cour et à la ville, dans les salons et les cercles littéraires, des doutes sur la perfection immuable et sur l'éternité de l'école classique, hâtant
la dissolution des anciens genres littéraires, préparant les voies aux génies qui viendront plus tard fonder une école nouvelle.
Qu'on ne doute pas qu'il faille envelopper dans le même éloge la première édition de l'Encyclopédie et le Supplément. Le Supplément ne fut pas plus réformateur que ne l'avait été le dictionnaire de Diderot et de d'Alembert; il ne contenait pas plus de germes d'idées nouvelles, plus d'aperçus lumineux, plus d'ébauches confuses de l'avenir. A l'Encyclopédie proprement dite reviennent les théories sur le génie et le goût, sur la poésie et la peinture, sur la versification, sur l'épopée, sur la poésie lyrique, sur la poésie dramatique en général, sur la prose, sur l'éloquence, l'histoire et le roman, enfin le tableau de la littérature contemporaine; au Supplément, tout le reste. La part est à peu près égale. Pourtant on peut constater moins d'hésitations' et de contradictions dans le Supplément. Il fut
plus uniformément et plus constamment réformateur, si bien qu'il n'a aucune part dans le bilan des préjugés que j'ai dressé tout à l'heure. On devait s'y attendre, puisqu'il a paru dix ans après le dernier volume de l'Encyclopédie et qu'il a été composé uniquement pour remanier les parties faibles de son aînée.
Est-ce à dire que l'Encyclopédie et le Supplément réunis n'ont laissé aucun regret à exprimer, aucune lacune à combler? Non assurément. J'ai signalé beaucoup d'articles d'une faiblesse déplorable, beaucoup d'autres qu'on chercherait en vain. Mais il a manqué surtout à l'Encyclopédie de savoir au juste, ou du moins de pressentir où ses velléités réformatrices la conduiraient.
Sans doute, elle a proclamé la décadence de son temps en matière de littérature, de sentiment et d'imagination, mais elle n'a pas paru comprendre que cette décadence devait aboutir à un renouvellement total, à une transformation complète. Nulle part dans ses articles, exception faite pour un ou deux de Sulzer, on ne sent qu'elle ait eu conscience qu'elle assistait à une période de transition entre une école qui disparaissait et une autre qui se levait, nulle part, qu'elle ait espéré que du travail de décomposition qu'elle apercevait partout et qu'elle activait pour sa part se dégageraient les germes d'une rénovation prochaine. Elle a cru que l'idéal littéraire du siècle de Louis XIV devait être celui de tous les siècles à venir, pourvu qu'on y fît certaines retouches; par exemple qu'on refondît les genres et qu'on apportât ça et là quelques réformes de détail. Elle voyait aussi de bon œil qu'on lui annexât des genres tout à fait nouveaux. Mais ses ambitions novatrices n'allaient pas au delà d'un remaniement partiel et d'un enrichissement de l'idéal classique. En un mot, elle était, elle aussi, dogmatique, dogmatique éclairée sans doute, mais toujours dogmatique. Elle nese doutait pas que les écoles littéraires n'ont qu'un temps, et que les littératures ne se développent qu'en se transformant.
11 serait pourtant injuste d'insister sur un reproche vraiment trop facile à faire pour nous, hommes du XIX* siècle. Bien des années se sont écoulées après la publication de l'Encyclopédie avant qu'on ait commencé à comprendre que la littérature d'une nation se renouvelle par la succession des écoles. Voyages, connaissances et comparaison des chefs-d'œuvre des divers
pays, attention donnée aux poésies populaires, étude des arts, mouvement général des idées, philosophie, il a fallu tout cela pour nous initier à cette conception du progrès des littératures. L'Encyclopédie n'est donc pas si coupable qu'on pourrait l'imaginer de ne s'être pas élevée jusqu'à elle. Dans tous les cas, par ses demi-audaces, par ses velléités romantiques, quoiqu'elle n'ait pas eu conscience du prochain avènement du romantisme, elle a contribué à la dissolution de l'ancien régime littéraire et à la préparation du nouveau. Sans doute elle a fait surtout œuvre de destruction ; mais détruire en pareil cas n'est pas peu de chose, puisque, pour qu'une école surgisse, il est nécessaire que la précédente soit tombée en ruines. Remarquez aussi que TEncyclopédie a été un ouvrier de la première heure. Que de critiques venus après elle ont encore entretenu et prolongé l'imitation exclusive du grand siècle! Pour apprécier les hardiesses de l'Encyclopédie, rien ne vaut la lecture de La Harpe, l'écho le plus fidèle et le plus juste représentant de la critique au xviii* siècle. L'Encyclopédie marquait le premier effort fait en commun pour sortir de l'ornière; le Lycée est un effort pour y rentrer. A lire l'Encyclopédie après le Lycée, on la prendrait pour l'œuvre d'émeutiers intempérants. C'est pour toutes ces raisons que Thistorien, qui cherche les premiers symptômes de la révolution littéraire de notre siècle, ne peut pas plus négliger l'Encyclopédie qu'il ne négligerait Diderot, par exemple, ou Sébastien Mercier, ou tout autre précurseur.