‹ Les doctrines littéraires de l'encyclopédie: ou, Le romantisme des encyclopédistesChapitre 26 sur 43 · LES ENCYCLOPÉDISTES · texte numérisé non relu

LES ENCYCLOPÉDISTES

Mais TEncyclopédie n'est pas un ouvrage anonyme. Plusieurs ouvriers ont travaillé à l'œuvre qui porte ce nom. Jl reste maintenant à partager équitablement entre eux les éloges et les critiques, surtout les éloges que je viens d'adresser en bloc à l'association. Au commencement de cette étude, je les ai classés d'après le nombre d'articles que chacun d'eux a écrits; nous sommes à présent suffisamment renseignés pour pouvoir les classer non plus suivant la quantité, mais suivant la qualité de ces articles.

Celui qui (indirectement) a fourni le plus d'articles de valeur et qui soient de son cru est évidemment Sulzer. 11 a fixé le véritable sens de l'imitation des Anciens. 11 a donné du beau une des définitions les plus capables de rajeunir et d'enrichir la littérature. 11 a fait la guerre à la périphrase et à la mythologie au profit des images poétiques empruntées à la nature. II a réintégré la sensibilité dans la poésie. Il a nié la légitimité de la séparation absolue des genres. Il a pressenti la distinction entre l'épopée naturelle et l'épopée artificielle. Il a blâmé dans l'ode le retour monotone des mêmes strophes. Il a montré le danger de la substitution des conditions aux caractères dans la comédie sérieuse. Il a donc été, de tous les collaborateurs de l'Encyclopédie, le plus hardi et le plus plein d'intuitions. Il ne faudrait pas que la nationalité de Sulzer nous rendît cet aveu pénible. C'est précisément parce qu'il

n'était pas né Français que ses yeux se dessillèrent si vite sur les préjugés littéraires des Français et qu'il en fit si délibérément justice.

Après lui, je placerais Marmontel qui a écrit plus d'articles réformateurs qu'aucun de ses compatriotes. L'Encyclopédie lui doit des articles contre la superstition des Anciens, contre les règles, contre le merveilleux païen et le merveilleux allégorique dans l'épopée, pontre l'étroitesse des unités dramatiques ; d'autres encore en faveur de la tragédie bourgeoise, de la comédie sérieuse et de la versification. Hàtons-nous d'ajouter que ces articles ne sont pas originaux au même titre que ceux de Sulzer; Marmontel s'y fait l'écho de Tabbé Dubos, de Voltaire et de Diderot. Mais il en est d'autres dont il n'a trouvé l'inspiration qu'en lui-même; tels sont ceux sur le beau, sur le génie, sur le costume des acteurs et leur déclamation, sur l'abus des tableaux dans le drame, sur l'inutilité du merveilleux dans l'épopée, sur les moyens d'assouplir le vers français. Ceux-là sont une compensation aux fâcheux articles dirigés contre la comédie populaire et contre la tragédie nationale. En somme, Marmontel a fait preuve d'un goût entreprenant. Il a osé corriger beaucoup de vieilles définitions, et de théories consacrées. Au prix de quelques idées fausses, il a trouvé quelques idées neuves.

Viendrait ensuite d'Alembert à cause de ses articles touchant l'érudition et le rôle de la philosophie dans les matières de goût, surtout à cause de son Discours préliminaire, préfoce magistrale dont j'ai tiré presque tous les matériaux dont je me suis servi pour montrer comment l'Encyclopédie a jugé la littérature de son temps.

D'Alembert serait suivi de Voltaire, auteur de Tarticîe Histoire; Voltaire de Diderot qui a composé l'article Beau, et Diderot de l'abbé Mallet qui a envoyé l'article Action dramatique.

Je grouperais ensuite pêle-mêle tous les collaborateurs auxquels l'Encyclopédie n'est redevable que d'un article remarquable; Montesquieu (sur le Goût); de Cahusac (sur V Enthousiasme); de Saint-Lambert (sur le Génie); de Chastellux (aur le Beau idéal); Duclos (sur la Déclamation); Beauzée (sur la Prose).

Enfin le chevalier de Jaucourt fermerait la liste avec une mention spéciale. Si, par son travail, il méritait le premier rang, par son originalité, ou plutôt par son manque d'originalité, il mérite le dernier. Presque aucun des articles littéraires qu'il a signés n'est de lui : ils sont tous empruntés soit à Voltaire, soit à l'abbé Dubos, soit à l'abbé Mallet, soit à l'abbé Batteux; il ne s'est pas contenté de s'en inspirer, il les a transcrits le plus souvent mot à mot. Il lui est arrivé même de rassembler dans un seul article des extraits d'auteurs différents sans prendre garde à éviter de légères contradictions ou à ménager les transitions (1). Il a versé pêle-mêle les hardiesses et les préjugés, au hasard de ses lectures et suivant le guide du moment. Tantôt l'abbé Mallet lui a prêté ses vues d'une sagacité très philosophique, tantôt l'abbé Batteux ses superstitions classiques. De Jaucourt a donc été un compilateur d'un goût douteux et d'une méthode peu sûre. Le plus réel service qu'il ait rendu par ses emprunts à la partie littéraire de l'Encyclopédie, c'est d'abord de lui avoir annexé un collaborateur

(l) Voy. par ei., art. Tuagi^dir, l. XIV.

aussi distingué que l'abbé Dubos; et ensuite d'avoir prolongé la collaboration de Tabbé Mallet au delà des limites de sa vie et celle de Voltaire au delà des linoites de sa bonne volonté.

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