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LA VERSIFICATION

La poésie, dont la nature est si particulière, doit-elle avoir, au point de vue du langage, des privilèges particuliers? Dès la plus haute antiquité, elle a eu celui de rharmonie et du vers; elle s'est découvert des rappori;s étroits et de secrètes convenances avec cette belle forme qui emprunte à la musique la plupart de ses éléments. Mais dans les temps modernes, on s'est demandé quelquefois si le vers ne devait pas céder la place à la prose.

Au xviii^ siècle, et notamment depuis que Fénelon et La Motte, faute de savoir tourner les vers, s'étaient avisés de déclarer inutile l'art de les faire, toute une famille d'esprits trop amis de l'exactitude et de la précision ne cessait de médire de la versification Arançaise. Marivaux avait contre elle une vieille rancune. L'abbé Dubos prétendait que la versification française, qui surpassait en difficulté la versification latine, ne l'égalait ni pour la cadence, ni pour l'harmonie, et que la rime énervait presque toujours le sens du discours, quand elle ne l'estropiait point (1). Montesquieu faisait dire au Rica de ses Ijetlres persanes que c le métier des poètes consistait à mettre des entraves au bon sens » (2). Buffbn, pour louer des vers, les déclarait beaux comme de la belle prose.

Le vers français avait contre lui d'illustres adversaires; mais ses défenseurs les valaient bien. C'était

(1) A^/l. erit., !'• partie, tact. 35 el 96.

(S) Uttre CXXXVIl.

CondîUac (1), c'était Vauvenargues (2), qui s'efforçaient de démontrer qu'entre l'essence de la poésie et son mécanisme extérieur il y a une corrélation intime et que, si on méconnaît celui-ci, on altère l'autre. C'était surtout Voltaire, qui, ayant à cœur de maintenir son prestige à un art dans lequel il aimait à s'exercer, se fit le champion infatigable de la versification française. Non qu'il se dissimulât plus qu'un autre que la rime ajoutait beaucoup à l'ennui causé par certains poèmes; mais il en rejetait la faute sur le poète qui n'avait pas eu l'adresse de dérober aux lecteurs la peine qu'il avait ressentie lui-même en rimant. « C'est un mécanicien, disait-il, qui laisse voir ses poulies et ses cordes; il en fait entendre le bruit choquant; il dégoûte, il révolte. De vingt poètes, il y en a très rarement un seul qui sache subjuguer la rime, elle subjugue tous les autres » (3). 11 n'en était pas moins persuadé que la rime est nécessaire au vers français, sinon à celui des autres nations (4), et que notre tragédie était perdue si on la laissait écrire en prose (5). Entre le vers et la prose, il n'admettait pas qu'on balançât. « Les mêmes choses bien dites en vers ou bien dites en prose sont aussi différentes qu'un vêtement d'or et de soie l'est d'une robe simple et unie » (6).

On le voit, la dispute n'était pas près de s'éteindre et les collaborateurs de l'Encyclopédie devaient nécessai-

(1) Art d'écrire.

(2) Fragmenti, XIT, Œuvres, t. I.

(3) Gaietie liUéraire, article du 2 mai 1764.

(4) Préface à*(Edipe, 1730.

(5) ÂTertiiiseinenU de Jules César, 1764.

(6) Connaitsance det beautés et des défauts de la poésie et de l'éloquence dans la langue française, 1749.

rement prendre position. De Jaucourt, d'Alembert, Marmontel et un anonyme se sont chargés de défendre les vers contre les disciples de Fénelon et de La Motte. De Jaucourt s'est borné à. constater dédaigneusement réchec des disciples de La Motte (1). Le collaborateur anonyme a exposé en quelques mots que « la prose et la poésie ont eu de tous temps des caractères distingués » si bien que « la traduction en prose d'un poème n'est à ce poème que ce qu'une estampe est à un tableau ; elle en rend bien le dessin, mais elle n'en exprime pas le coloris » (2). Il a appuyé son sentiment sur le consentement unfversel des nations et sur cette observation

que l'harmonie de la prose et celle de la poésie difi*èrent si fort qu'elles se nuisent mutuellement : « L'oreille est choquée de la mesure du vers quand elle le rencontre dans la prose, et tout vers prosaïque déplaît dans la poésie » .

D'Alembert a essayé (3) de soumettre à l'analyse philosophique le plaisir que nous procure le vers et il a découvert qu'il était composé de deux plaisirs combinéSi l'un naturel, tenant à une harmonie intime à laquelle tous les peuples sont sensibles, l'autre artificiel et « d'opinion » qui n'est pas le même pour tous les peuples, parce que chacun a une versification particu* lière. Ce second plaisir est illusoire et purement arbitraire; mais le premier est essentiel au vers, quel qu'il soit, et a un efiet identique sur toutes les oreilles. Ainsi, les uns préfèrent les vers mesurés, les autres les vers

(1) Art. Vins prançaii, t. XVIf.

(I) Art. pRosi, U XllI.

(8) Art. GouT, t vu.

rythmés, maisr tous sentent, confusément ou non, Tharmonie de ces deux sortes de vers. Cette harmonie est si réelle, Toreille est si inexorable à son sujet, que « la raison même, a ajouté d'Alembert, est quelquefois contrainte de lui faire de légers sacrifices » , admettant par ces mots que, pour attraper la rime et le rythme, le poète a le droit d'exprimer, en outre de ce qui doit être dit, des idées, des sentiments accessoires, et qu'on pourrait, & la rigueur, remplacer par d'autres. L'essentiel est que ce supplément, que d'autres appelleraient chevilles, paraisse un complément naturel (1). Ne pas être sensible à l'harmonie naturelle des vers, c'est, selon d'Alembert, manquer d'un sens, c'est ressembler à l'aveugle qui nierait la couleur. Et ce reproche tombait droit dans sa pensée sur La Motte. C'est lui qu'il visait, quand il parlait de ce « philosophe dénué d'organe, mauvais juge en matière de poésie », qui prétend qu'il « faut se contenter de parler à l'esprit et à l'âme » , qui croit « n'avoir rien ôté à un ouvrage de poésie en conservant tous les termes et en les transposant pour détruire la mesure », et qui attribue « à un préjugé dont il est esclave lui-même sans le vouloir l'espèce de langueur que l'ouvrage lui paraît avoir contractée dans ce nouvel état » . D'Alembert n'admettait donc pas qu'en matière de poésie la prose se substituât au vers.

Marmontel a exprimé dans l'Encyclopédie même deux opinions contradictoires. En 1755 (2), sous l'impression de ce fatras do vers lâches, négligés, délayés dans de

(f) De Banville [Pelil traité de poésie française) a prétendu démontrer qu*on ne saurait faire de vers français sans cheville. Et de fait on en trouve quelquesunes jusque dans Racine et dans Hugo.

(2) Art. Éropti, t. V.

vagu6s périphrases, empêtrés de chevilles ridicules et ronflant avec une pompe monotone, qui se publiaient tous les jours et dont la liste interminable remplit la correspondance de Grimm, Marmontel affadi, dégoûté, en était venu à se demander si ces vices n'appartenaient qu'aux poètes et s'ils n'étaient pas plutôt inhérents à la versification elle-même. Aussi fit-il le procès à la rime qu'il traita aussi durement que l'avait fait autrefois Fénelon. 11 déclara que la prose était mille fois plus variée, plus libre, plus harmonieuse que le vers et qu'il était temps d'abandonner l'un pour l'autre.

Quelques années plus tard, la réflexion était venue et Marmontel avait changé complètement d'avis (1). Il mit à défendre la rime la même passion qu'il avait mise autrefois à l'attaquer et, cette fois, sa conversion fut définitive. Il profita de la publication du Supplément pour en avertir les lecteurs de l'Encyclopédie. Il confessa que le sentiment du rythme nous est naturel et qu'il est plus délicat dans le vers que dans la prose. De plus, il s'appliqua à démêler les diverses sortes de plaisirs que la rime nous fournit. Il en trouvait quatre. La rime soulage d'abùrd la mémoire en lui aidant & retrouver la trace des idées : « Par ce rapport de consonnances, un mot en rappelle un autre, et tel vers nous aurait échappé qui, par cette extrémité que l'on tient encore, sera retiré de l'oubli >. Le second plaisir est c relatif à l'organei c'est le sentiment de la consonnance » ; il est et peut être « factice » , mais à coup sûr « réel » ; c'est donc un plaisir de plus, et « il ne saurait trop y en avoir dans la nature et dans les arts » . La rime plaît surtout à l'esprit

(I) Art. Rim «t art. Vins, Suppl. t. IV.

par la surprise qu'elle cause. Lorsque la difficulté de rimer, heureusement vaincue, n'a fait que donner plus de saillie et de vivacité, plus de grâce ou d'énergie à l'expression et à la pensée, soit par la singularité ingénieuse du mot de la rime, soit par un tour adroit et pourtant naturel, soit par une image nouvelle et juste, il naît un plaisir toujours renouvelé, d'autant plus vif qu'il est plus inattendu, et que la rime est plus clairsemée, comme c'est le cas dans la langue française. « Ce plaisir est réellement pour le spectateur semblable à celui de la chasse; et en suivant la comparaison on verra que dans l'une et l'autre la sagacité dans la recherche, l'inquiétude dans l'attente, la surprise dans la rencontre, l'adresse, et la célérité à tirer juste et comme à la course, sont une suite continuelle et rapide d'agréables émotions ». La rime est enfin pour l'esprit, l'imagination et le sentiment, un aiguillon qui les presse à chaque instant et les anime. Marmontel a rappelé ici en l'approuvant la strophe de La Faye où la gêne du vers est comparée A ces canaux qui rendent les eaux jaillissantes : « C'est une attention curieuse, a-t-il ajouté, à donner & la lecture des bons poètes que de voir combien d'images nouvelles, de tours originaux, d'expressions de génie, de pensées qu'ils n'auraient pas eues sans la contrainte de la rime, leur ont été données par elle et combien d'heureuses rencontres ils ont faites en la cherchant » . Tels sont les plaisirs que Marmontel attribuait à l'usage de la rime, et il défiait le vers mesuré et la prose oratoire de les procurer comme elle.

Mais si l'Encyciopédie a défendu le vers contre les disciples de La Motte, si elle a soutenu que, l'oreille étant une partie de l'homme, il y avait au moins de la

maladresse à la négliger, elle ne s'est pas aveuglée sur les vices de la versification française, telle que les contemporains la maniaient, elle a même proposé divers moyens d'y remédier et de perfectionner cet instrument qu'elle ne voulait pas détruire.

Ce qui énervait la versification française au xviii* siècle c'était principalement la multitude d'entraves dont on avait gêné son mécanisme. On Tavait chargée de régies étroites qui portaient sur l'arrangement des vers et des rimes, sur l'hyatus, la césure et l'enjambement. C'était comme autant de chaînes à relâcher. L'Encyclopédie y a travaillé pour son compte par la plume de Marmontel (1) et du chevalier de Jaucourt.

Laissons de côté le projet caressé par Marmontel de donner & notre langue des vers mesurés. Il est trop manifestement chimérique (2). On est d'ailleurs fondé & croire que l'auteur lui-même en était revenu, car, si dans l'Encyclopédie (3) il a parlé d'une véritable prosodie française, il n'était plus question dans l'édition des Eléments que d'une « apparence de cadence métrique qui en impose agréablement à l'oreille». Passons aux réformes sérieuses.

Marmontel, frappé par la pesanteur et la monotonie de nos alexandrins épiques et tragiques, aurait voulu qu'on pût écrire la tragédie et l'épopée çn vers croisés et en vers mêlés (4). Par ces deux innovations, il espé-

(1) Pour étra Juttei, diiont qu« Im réfomiM proposent par llarmonul ravaieni déjà été par Tabbé Mallat : Prineipei pour ia Ueiur^ dtt poéiet, \f partie.

{1} Voy. là-detfufl dat pages décUifes de L. Quicherat dans ton TraiU dt vertifiicalion firançaite,

(3) Art Vgas, Suppl. t. IV.

(4) Art. ErorU, I. V. — Art. Vgas. Suppl. t. IV.

rait que la versification de ces deux poèmes gagnerait en variété. De plus, chacune des deux lui paraissait offrir un avantage particulier. Il pensait que la marche des rimes croisées « libre, rapide et flère » donnerait « du mouvement au récit, de fa véhémence à Faction, du volume et de la rondeur à la périodepoétique». Quant au mélange des vers d'inégale longueur, il croyait qu'il contribuerait à l'harmonie, si on avait soin, à l'exemple de La Fontaine, d'adapter étroitement leur mesure au mouvement de la pensée. On appliquerait, par exemple, le vers de douze syllabes « aux morceaux tranquilles et majestueux ;» ; le vers de dix, comme le plus simple, « aux morceaux pathétiques » ; le vers de huit « aux harangues véhémentes» ; les vers de sept, de six et de cinq « aux peintures les plus vives et les plus fortes » . A l'appui de sa proposition, il rappelait que hx prophétie de Joad dans Âthalie, <( le morceau le plus majestueux de la poésie française:» , est écrit en rimes croisées et en vers de douze et de huit syllabes entrelacés. Marmontel reprochait, d'autre part, à la règle qui défend l'hiatus d'être « trop générale et trop sévère » (1). Après avoir constaté que la rencontre de certaines voyelles n'est pas choquante dans le corps d'un mot, tels que dans ceux de Danaë, de Laïs, de Leucothoé, il en déduisait que cette même rencontre ne serait pas plus odieuse dans la liaison des mots, « car il est égal pour l'oreille que les voyelles se succèdent dans un seul mot ou d'un mot à un autre». Plus

hardi encore, il osait soutenir que l'hiatus est quelquefois doux à l'oreille. « Les accents de la voix peuvent

(1) Art. HuTOs, Suppl. t. III. * . .

être tour à tour détachés ou coulés comme ceux de la flûte, et Tarticulation est à Torgane ce que le coup de langue esta l'instrument; or, la modulation du style, comme celle du chant, exige tantôt des sons coulés et tantôt des sons détachés, selon le caractère du sentiment ou de l'image que l'on veut peindre ». D'où il concluait que non-seulement l'hiatus est quelquefois permis, mais qu'il est souvent agréable; c'est au sentiment à le choisir, à l'oreille & marquer sa place.

De même Marmontel n'était pas partisan des vers coupés trop fortement au milieu (1). Il jugeait .que la « plus légère suspension du sens » à l'hémistiche était suflisante ; « pourvu qu'il n'y ait pas de continuité absolue, c'en est assez ». Il recommandait même déménager de temps en temps dans la coupe du vers « des repos plus marqués que le repos de l'hémistiche » , prétendant que c'était un effet de l'art.

C'est de Jaucourt qui a traité de l'enjambement (2). Persuadé, comme on Tétait de son temps, qu'on est obligé de s'arrêter sensiblement à la fin du vers pour faire sentir la rime et qu'il faut que la pause du sens et celle de la rime concourent ensemble, il a déclaré qu'en thèse générale l'enjambement était un défaut dans la poésie française. Mais il admettait fort bien qu'à la règle qui le défend, il y eût des exceptions. « 11 y a aussi des exceptions à cette règle qui ne partent que du génie » ; et il citait celle-ci de Boileau :

N*y manquez pas du moias ; j*ai quatorze bouteilles D*un vin vieux... Boucingo n'en a point de pareilles;

(1) Art. Vint, Soppl. t. IV.

(S) Art Vint, t. XVII.

cette autre Justifiée par la passion de Cléopâtre, quand cette reine dit dans Rodogune :

Où 8eule et sans appui contre mes attentais Je verrais... mais, Seigneur, vous ne m*ôcoutez pas.

De Jaucourt acceptait renjambement toutes les fois que la poésie (il ne disait pas lé poète) devait s'en trouver bien.

Voilà quelles libertés TEncyclopédie demandait pour la versification française. Plus d'un jugera peut-être qu'elles ne sont ni nombreuses» ni étendues. Nous avons été tellement gâtés dans notre siècle qu'il y a en effet quelque apparence de raison à les regarder comme insuffisantes. Mais qu'on se repprte par la pensée en plein xviu* siècle et on deviendra à la fois plus indulgent et plus juste. Qu'on feuillette seulement quelques poétiques du temps, telles que celles de Qaillard (1), de Hardion (2) ou de l'abbé Joannet (3), et on verra combien les contemporains étaient encore étroitement soumis aux prescriptions rigoureuses d'autrefois. Pas d'hiatus, pas d'enjambement; coupez le vers au milieu etc., telles sont les règles émises invariablement par tous ces auteurs. Pçut-être qu'alors on sera reconnaissant à l'Encyclopédie de ses audaces, quelque timides qu'elles paraissent.

Ajoutons à ces mérites de l'Encyclopédie, celui d'avoir cru et professé que la poésie était moins un exercice de la raison qu'une œuvre d'imagination, qu'une peinture.

(1) Poétique, 1. 1, liv. I, chap. IH.

(2) Nouvelle Histoire Poétique, chap. VlII.

(3) Êtéments, t. I.

Si parmi ses collaborateurs, il s'en est trouvé un qui, faussant dans la pratique cette théorie si féconde, a recommandé, entre autres moyens de peindre, la périphrase et la mythologie païenne, un autre, plus autorisé, et avec des raisons plus philosophiques, a mis le remède à côté du mal; et, proscrivant ces moyens usés, a indiqué la nature comme étant désormais Tunique source des images et des comparaisons poétiques.

Enfin, TEncyclopédie a rappelé à ses contemporains, qui l'oubliaient, que la poésie réduite à la peinture n'était qu'un cadavre fardé et que pour lui donner la vie il fallait que le poète décrivît moins et sentît davantage.

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