L ENCYCLOPEDIE ET LES GENRES POETIQUES
Les genres au ivii* siècle. — Le xvin* siècle les adopte. — La comédie sérieuse est cependant un premier effort pour rompre la dualité traditionnelle du genre dramatique. » L'Encyclopédie dans son exposé de la théorie des genres, a suivi pas à pas l'ordre consacré, mais elle a reconnu le drame ; — d'Alembert a émis des doutes sur l'immutabilité des genres ; — Sulser a nié ouvertement leur valeur et leur légitimité. — L'Encyclopédie proposera tant de modifications a chacun des genres qu'elle altérera leur nature et préparera inconsciemment leur ruine.
Le xvir siècle avait reçu de l'antiquité, par Tentreniise (le la Renaissance, une liste déterminée de genres poétiques hors desquels il n'imaginait pas que le poète pût exercer son génie. Leur nombre était assez restreint; c'étaient l'épopée, l'ode, la tragédie, la comédie, l'idylle, Tépître, la satire, etc.. Leur domaine respectif était exactement défini. Us se côtoyaient sans se pénétrer, comme les classes de la société se coudoyaient sans se mêler. Ils s'imposaient si bien que personne ne songeait à en changer ou le nombre ou la forme et que les théoriciens n'avaient même pas l'idée d'interdire qu'on y songeât. Il s'agissait uniquement pour le poète de savoir vers quel genre le portaient ses aptitudes, pour quel genre il était prédestiné, car il était fait pour eux et non eux pour lui.
Cette docilité si parfaite à accepter Tliéritage transmis par les anciens est un signe non équivoque du respect outré qu'on avait pour eux. Le P. Le Bossu, Tabbé d'Aubignac, Rapin, Boileau et les autres auraient dû se rendre compte du caractère spontané de la litté* rature grecque, de la part que le caprice et l'inspiration individuelle avaient eue dans la naissance des ou vrages primitifs; et partant, au lieu de s'enfermer aveuglément dans les cadres inventés par les Qrecs, ils se seraient dit que ce que l'inspiration avait fait, l'inspiration pouvait le défaire. Loin de là, ils considérèrent les genres poétiques comme existant de toute éternité, immuables dans leur nombre et dans leur nature, préexistant même aux chefs-d'œuvre sur lesquels on les avait en réalité calqués, et ils crurent qu'en enseignant aux poètes présents et futurs les lois et les conditions de ces genres, ils leur fournissaient un moyen infaillible de composer, dans n'importe quel pays et à n'importe quelle époque, des chefs-d'œuvre épiques, lyriques ou dramatiques.
Je ne veux pas médire des genres; je crois qu'ils ne sont ni arbitraires, ni artificiels, mais simplement de convention, comme l'art tout entier. Je crois que ces conventions sont nécessitées pour une bonne raison : c'est que l'esprit humain ayant besoin de limiter ses sensations pour qu'elles soient claires et fortes, d'isoler, d'abstraire les objets pour en avoir une pleine perception, il s'ensuit que l'artiste est dans l'impossibilité de tout peindre à la fois, et dans l'obligation de faire un choix en séparant ce qui est uni, en produisant dans l'isolement ce que la complexité dissimule. En revanche, cette division des genres ne doit avoir rien d'ab-
solu. La nature n'a mis entre eux aucune barrière infranchissable; ils ne sont point indépendants, sans contact, sans communication mutuelle. Entre deux œuvres idéales, où s'incarnent les genres dans leur simplicité essentielle, entre le Misanthrope et Athalie, il y a place pour une infinité d'œuvres mixtes et pour ainsi dire croisées, qui participent de l'une et de l'autre. C'est à l'auteur à fixer la mesure de façon à ne pas détruire l'unité d'impression par des effets contraires.
C'est ainsi, du moins, que nous jugeons aujourd'hui. L'épopée, l'ode, la satire, la tragédie, la comédie, etc..., toutes ces vieilles divisions ont disparu. Nous ne regardons que les œuvres : celle qui plaît est bonne et nous ne nous inquiétons pas de savoir à quel genre elle appartient. Mais nous n'en sommes pas arrivés là du premier coup. Il ne faut pas être ingrats envers ceux qui nous ont préparé cette heureuse indépendance.
Le XVIII* siècle n'a pas hésité à adopter les genres que le siècle de Louis XIV avait tant illustrés. Ouvrez tous les traités du temps, rhétoriques, poétiques, etc..., vous y verrez inévitablement énumérés en un ordre immuable les grands genres d'abord, épopée, ode, poésie dramatique; puis les petits : satire, épître, fable, etc... L'auteur expose méthodiquement la nature de chacun, ses conditions, ses lois et le style qui lui convient. Il dit d'une autre manière ce qu'une multitude de rhéteurs avaient dit avant lui, ce qu'une multitude répétera exactement après.
Il y a bien un coin, une fissure par où l'esprit de liberté s'est glissé pour répandre le désordre dans l'enceinte réservée des genres; je veux parler de la poésie dramatique. Un nouveau venu a paru, le drame, qui a
réclamé droit de cité entre la tragédie et la comédie. Mais il faut voir quel accueil scandalisé, quel tumulte effroyable! Deux camps ont aussitôt surgi parmi les littérateurs. L'un, très restreint, était composé de deux groupes : celui des partisans déclarés du drame et celui des partisans honteux, qui voulaient bien l'admettre, mais à condition de lui (fécouvrir des ancêtres dans l'antiquité. L'autre contenait la masse énorme des opposants, jetant Tintrus à la porte, parce qu'il n'avait pas de généalogie, et que ni d'Aubignac, ni Boileau n'avaient soupçonné son existence. Tant était puissant au xviii* siècle le préjugé, que tous les genres avaient été connus des anciens et qu'il était ridicule et sacrilège de vouloir en introduire un nouveau.
L'Encyclopédie sera-t-elle plus hardie que ses contemporains? Oui, dans une certaine mesure. Elle n'a pas confondu les genres, sans doute, et il était trop tôt pour qu'on pût espérer qu'elle le fît. Elle a octroyé à
l'épopée, à l'ode, à la tragédie, etc la place réservée
à laquelle elles étaient habituées, enseignant quelles étaient leurs conditions et leurs lois traditionnelles. Quelques-uns même de ses collaborateurs ont fait en faveur des genres, de leur immutabilité et de leur séparation, une profession de foi. C'est ainsi que de Jaucourt a écrit : « Il n'est point de genre de poésie qui n'ait son caractère particulier, et cette diversité, que les anciens observent si religieusement, est fondée sur la nature même des sujets imités par les poètes. Plus leurs imitations sont vraies, mieux ils ont rendu les caractères qu'ils avaient à exprimer* Chaque genre d'ouvrage a ses lois, et ses lois lui sont tellement propres qu'elles ne peuvent être appliquées à un autre
genre. Ainsi l'églogue ne quitte pas ses chalumeaux pour entonner la trompette et l'élégie n'emprunte point les sublimes accords de la lyre » (1).
Mais les collègues du chevalier de Jaucourt ne pensaient pas tous comme lui. Nous verrons plus loin une tentative curieuse faite par Marmontel pour fondre dans l'élégie plusieurs genres lyriques. C'est même en réponse à cette tentative que de Jaucourt a écrit les lignes que je viens de citer. D'autre part, le drame qui rompait la dualité traditionnelle du genre dramatique a été admis par Marmontel, d'Alembert et Sulzer, quoiqu'il fût inconnu des anciens et uniquement parce qu'il était une nouvelle source de plaisir. Rappelonsnous aussi qu'aux yeux de d'Alembert, le plus grand danger que la superstition de l'antiquité pût faire courir à l'art, c'était de le tenir emprisonné dans un nombre limité de genres que l'artiste n'ose ni augmenter, ni changer. A force d'admirer tout, « on établira, a-t-il dit, de faux principes de goût ou, ce qui n'est pas moins dangereux, en érigera en principe ce qui est en soi purement arbitraire; on rétrécira les bornes de l'art et on prescrira des limites à nos plaisirs parce qu'on n'en voudra que d'une seule espèce et dans un seul genre» (2).
Tout cela est bien timide encore, mais nous conduit à la révolte ouverte de Sulzer qui n'a pas fait moins dans le Supplément que de mettre en question l'origine, la valeur et la légitimité des genres (3).
(i) Art. ÉLftoiB, t. V.
(2) Art. GouT, t. VII.
(3) Passion, dans le Suppl. Art. Braux-Arts, t. I ; CouéDiR, t. II ; Po^ni, t. IV.
Il a nié, par exemple, qu'on puisse tirer le moindre profit de la division d'Aristote. Après l'avoir exposée brièvement, il a loué la logique de l'auteur : « Mais, conclut-il, il est aisé de s'apercevoir, par ces échantillons, qu'on a bien peu d'utilité à espérer de seiyblables subtilités ». Lui-même a exposé une théorie de la divi* sion des genres basée sur les difiërents degrés de verve poétique que le poète déploie dans chacun d'eux, et finalement il aboutit à la même conclusion que pour celle d'Aristote : « Mais après tout, le temps qu'on emploierait à bien marquer les termes de toutes ces divisions, ne serait peut-être pas compensé par les avantages qu'elles procureraient ».
D'où vient donc qu'il est impossible de séparer en catégories distinctes les genres poétiques? Sulzer en a expliqué la vraie raison : c'est que ces genres ne sont point séparés dans la nature aussi nettement qu'on veut bien le dire. « Il entre tant d'arbitraire et d'accidentel ' dans la forme extérieure que les beaux-arts donnent à leurs productions, qu'avec les notions les plus précises sur la nature et l'emploi des arts, on ne saurait rien fixer à l'égard de la forme de ces ouvrages » • Aussi était-il persuadé que personne n'est capable d'assigner les différentes formes que l'ode peut prendre sans se dénaturer, et pour la comédie, il avouait ne pas s'alarmer des « inquiétudes de quelques critiques qui semblaient craindre que l'introduction du genre sérieux ne confondit les limites qu'on a mises entre la comédie et la tragédie et ne produisît un ambigu monstrueux ». 11 soutenait que le critique n'a pas plus le droit de placer des limites entre le tragique et le comique qu'il n'a le pouvoir d'en placer « entre le haut et le bas, le grand
et le petit, la chanson et l'ode » ; car le tragique et le comique « ne diffèrent point en essence, ce n'est que le degré qui les distingue » .
En conséquence, Sulzer s'est refusé & reconnaître la légitimi^ d'aucune des divisions consacrées, parce que « la nature ne connaît pas ses limites », et que lui en assigner, c'est tomber dans l'arbitraire et « donner des entraves au génie de l'artiste » . Les formes extérieures des ouvrages des anciens « sont adaptées à leurs mœurs et à leur siècle ». Emprunter ces formes, ce n'est pas imiter réellement les anciens, c'est « s'arrêtera l'écorce » et gêner sa propre inspiration. Il faut s'inspirer de leur esprit, prendre la moelle de leurs ouvrages, et leur laisser l'enveloppe. « Homère et Ossian sont, quant à l'essentiel, des chantres d'un même genre, mais ils diffèrent totalement entre eux quant aux accessoires et principalement dans la forme. Lequel des deux sera notre guide à ce dernier égard? Ni l'un ni l'autre La forme est accidentelle; on l'abandonne à notre choix; il suffit qu'elle ne répugne pas au sujet et que ce sujet soit grand » .
Dans ces quelques lignes, Sulzer s'est montré un véritable précurseur du romantisme dont un des caractères essentiels a été d'abattre ou de reculer les barrières qui séparaient les genres et de revendiquer l'indépendance de l'inspiration, et du langage. 11 y a déclaré, en effet, les formes littéraires de l'antiquité périmées, et provoqué les modernes à en chercher d'autres qui leur fussent propres, au lieu de viser uniquement à faire un emploi plus habile de celles d'autrui. L'admission dans l'Encyclopédie d'une semblable doctrine était un fait grave et significatif. Qu'importait, après cela que, par
un reste d'habitude et par commodité, elle suivit pas k pas dans l'exposé des genres poétiques Tordre et les divisions consacrés de son temps? En ouvrant ses colonnes aux articles dé Suizer, elle a introduit au milieu de tous ces cadres et compartiments artificiels le brûlot qui devait lin jour (qu'elle s'en doutât ou non) les faire éclater.
D'ailleurs, ces genres eux-mêmes dont elle a paru suivre si religieusement les divisions consacréeSi l'Encyclopédie les a-t-elle exposés tels qu'ils étaient enseignés dans les Rhétoriques et les Poétiques du temps, sans aucune modification, au moins de détail? Dans ce cas, je devrais clore ici mon étude; car le moyen de rendre intéressant le relevé de leçons telles qu'il en traîne partout, depuis trois siècles, dans une multitude de manuels? Mais non, l'Encyclopédie ne s'est pas bornée à publier une Rhétorique de plus. Sentant les genres épuisés, elle a tenté, en quelque sorte, de leur refaire une nouvelle vigueur, retranchant ici, ajoutant là, resserrant d'un côté, relâchant de l'autre. Mais il s'est trouvé qu'en fin de compte, elle a activé la décomposition de ces genres auxquels elle voulait rendre la vie et l'éclat. Quoi d'étonnant? Tout se tient dans un système, littéraire ou autre. Changer une pièce, c'est ébranler tout l'édifice et préparer l'écroulement. L'Encyclopédie, en altérant la nature essentielle des genres, en modifiant leurs lois organiques, n'a réussi qu'à faire un aveu solennel de leur décrépitude, qu'à justifier chez les uns la lassitude* qu'ils provoquaient et qu'à encourager chez les autres l'ambition de les abolir. Si l'on n'était certain qu'au fond elle n'avait contre eux aucune mauvaise intention, on croirait, à lavoir faire,
suivre des yeux la manœuvre d'un habile ennemi qui sape avec un respect apparent ce qu'un souffle suffira plus tard à renverser. C'est à ce travail de désorgani* sation, poursuivi inconsciemment par l'Encyclopédie, qu'il sera curieux d'assister. Nous arrivons ainsi à un des points les plus importants de cette étude.