CHAPITRE III
l'ënctclopédie et la poésie épique
L*épopé6 au xv]i« giècle. — La xviii* aut an général la mèma eoncaption da répopéa qua la liècla précédant. — Qualquct écrlvaint firant pourtant dlssi» danca. — L*Encyelopédla t*allia avae aux at ta montra plut hardla ancora. — Da Jaucourt, Marnnontal at Sulter na vaulant plut tuhra avauglémant Homèra. — Sulsar prastant la distinction faita par nos contamporalnt antre répopéa naturalla at l'épopéa littéraira. — Da Jaucourt, Marmontal at Suixar axigant qua Tépopéa plonga da profondat racinas dans 1% nation. » Marmontal adroat lat épopées tant roit ni princes. — Tout t*aoeordant pour répudier la martaillaux païen. — L'Bneyelopédia adm^t la marveilteux chrétien. — Mermontel et Sulter critiquent le merveilleux allégorique. — lit toutienoent que répopée peut te pauer de merveilleux.
On sait quel idéal le xvii* siècle avait conçu de répopée, d'après le P. Lie Bossu et Boileau. Ils la considéraient comme une œuvre d'une constitution spéciale, très complexe, divisée en un nombre déterminé de compartiments, tant pour les personnages, tant pour les combats, tant pour les songes, naufrages, délibérations, etc... L*épopée devait avoir pour but la démonstration d'une vérité morale et n'être en quelque sorte qu'une fable d'Ésope développée. Il fallait que le poète épique usât de « machines » et par machines on entendait les divinités mythologiques comme celles qui interviennent à chaque instant dans les poèmes d'Homère pour diriger l'action. Enfin il était nécessaire que
l'épopée se limitât dans un temps donné et proportionnât sa durée à la violence des passions du principal personnage. Telles étaient les règles essentielles contenues dans le code officiel de Tépopée. Le P. Le Bossu ne s'imaginait pas les avoir inventées; il croyait les avoir découvertes dans Aristoteet qu'Homère le premier s'y était jadis tout naturellement asservi.
Le XVIII' siècle partagea en général sur l'essence même de l'épopée les idées du siècle précédent. Nous connaissons déjà l'opinion de l'abbé Terrasson (1) : à ses yeux l'épopée était plutôt un ouvrage de morale qu'un ouvrage d'art. Suivant le professeur Fourmont, l'épopée était le poème consacré par la jurisprudence d'Aristote (2). Le P. Lami exigeait que sa durée ne dépassât pas un an (3). L'abbé Mallet (4), Gaillard (5) et Hardion (6) n'entendaient pas une épopée autrement que comme une moralité. Hardion, qui composait son traité pour Mesdames de France, dont il était le précepteur, spécifiait que, l'épopée n'admettant comme principaux personnages que des rois et des princes, il fallait la remplir de « leçons de vertu et d'instruction pour gouverner les empires ». Il recommandait l'usage de la mythologie, défendait au poète d'excéder un an et lui proposait enfin comme modèle... la Ilenriadeî Pas même, puisqu'il lui reprochait d'avoir péché « contre les règles que le bon sens a dictées pour la construction
(1) Ouv. cit. ; voy. plus haut, page 97.
(2) Eiamen pacifique de la querelle de 51. Dacler et de M. de La Motte, 1716. 13) OuT. cit., Nouvelles réflexions, chap. VI.
(4) Ouv. cit., 3* partie.
(5) OuY. cit., 1. 1, livre II.
(6) Nouvelle hisloire jwélique suivie de deux Traités de la Poésie et de VÈloq'uence, traité de la poésie, chap. XI II.
et pour l'ordonnance du poème épique » • Mais le Lutrin deBoileau! « Ce poème, dit-il, rassemble toutes les perfections du poème épique et il ne diffère de ceux d'Homère et de Virgile que par Timportance du sujet » • L'abbé Joannet s'accordait avec lui pour prôner l'usage de la mythologie à l'exclusion du merveilleux chrétien. Il blâmait ceux qui en condamnaient l'emploi et les traitait de rigoristes outrés (1).
Cependant une opposition assez violente s'était fermée dans ce même siècle contre la théorie du P. Le Bossu. L'abbé Dubos demandait que le poète épique puisât ses sujets dans notre histoire nationale et qu'il abandonnât les divinités du paganisme pour le merveilleux chrétien (2). Voltaire, surtout dans son Essai sur la poésie épique (1728), donna un rude assaut aux doctrines consacrées, f Que l'action soit simple ou complexe, disait-il, qu'elle s'achève dans un mois ou dans une année ou qu'elle dure plus longtemps ; que la scène soit fixée dans un seul endroit comme dans Vlliade, que le héros voyage de mers en mers comme dans Y Odyssée ; qu'il soit heureux ou infortuné ; furieux comme Achille ou pieux comme £née ; qu'il y ait un principal personnage ou plusieurs ; que l'action se passe sur la terre ou sur la mer, sur le rivage d'Afrique comme dans la Luziada, dans l'Amérique comme dans l'Araucana ; dans le ciel, dans l'enfer, hors des limites de notre monde comme dans le Paradis de Milton, il n'importe, le poème sera. toujours un poème épique». Ainsi voilà les règles sur la durée de l'épopée, sur sa
(t) Oat. cit., 1. 1.
(S) Béflexiont, i^ partie, lectiont 23 et SS.
constitution, sa moralité et le caractère du principal héros renversées d'un seul coup. Voltaire n'a pas usé de plus de ménagements avec les divinités d'Homère. Partant de ce principe que nous n'avons plus la même religion que les Anciens, ni la même philosophie, la face de l'univers depuis l'avènement dû Christianisme ayant été changée, il soutenait avec raison qu'il serait aussi absurde de vouloir faire entrer leur merveilleux dans un poème moderne que de réduire nos généraux à user de leur tactique. Et il proposait à la place les allégories. J'examinerai tout à l'heure ce qu'il faut penser de ces allégories ; constatons ici qu'elles étaient du moins une nouveauté. L'abbé Mallet (1) et Gaillard (S), les recommandèrent après Voltaire et d'après lui. Mais l'abbé Batteux (3) et un autre érudit distingué, Lefebvre de Saint-MarcL(4), firent dissidence. Non seulement ils proscrivirent la mythologie païenne, mais ils osèrent reprocher à Voltaire ces allégories dont il était si fier/ et ils invitèrent les poètes épiques à puiser le merveilleux dans la religion chrétienne. Tant il est vrai que même au xviii* siècle tout le monde ne reconnaissait pas l'infaillibilité des recettes suivant lesquelles le P. Le Bossu ordonnait de composer les épopées. Mais il ne faut pas s'y tromper ; toutes ces protestations étaient isolées et elles n'éveillèrent guère d'écho. Voltaire seul, par son crédit, aurait pu ruiner à jamais les doctrines de l'âge précédent ; mais, ces règles arbitraires dont il se moqua avec tant de bon sens, il fut le premier & s'y
(1) OuT. cit., 3* partie, (î) OuT. cit., 1. 1, livre II.
(3) Cdws de BelUi'UUrM (1750), 2« toI.
(4) Lefebtre de Saint-Mard, Édition de Boileau, 1747, 2« yoI.
conforiuer docilement dans la pratique. Il calqua sa Henriade sur V Enéide, et il eut, lui aussi, « une tempête, un récit, une Gabrielle quittée comme Didon, une descente aux Enfers, un Elysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie et même un Tu Marcellus eris en Thonneur du dauphin » (1). C'est même parce que la Henriade répondait si exactement au type convenu que le gros des lecteurs la jugea si belle et se persuada de très bonne foi que la France avait enfin son épopée nationale.
L'Encyclopédie n'a pas plus accepté les régies du P. Le Bossu et de Boileau que ne l'avait fait Voltaire; elle est entrée dans la voie d'affranchissement ouverte par lui et l'a même dépassé dans cette voie.
De Jaucourt (2), Marmontel (3) et Sulzer (4) ont commencé chacun leur article sur l'Épopée en faisant table rase des règles édictées avant eux. De Jaucourt s'est contenté d'approuver, en les rapportanti les paroles de Voltaire. Concluons, dit-il avec son maître, que, pour apprécier les poèmes épiques, nous ne demanderons point & Aristote t ce qu'il doit penser d'un auteur anglais ou portugais, ni à M. Perrault comment il doit juger de l'Iliade ». Nous ne nous laisserons point « tyranniser par Scaliger, ni par le P. Le Bossu » , mais nous tirerons nos règles de € la nature » .
Marmontel accordait à Homère tout le génie, toutes les beautés qu'on voulait. Mais il igoutait : < Il n'est pas plus raisonnable de donner pour modèle en poésie
(i) VUlamain : Tableau de la LUUralun du XV!il* iiieU, %• leçon. (1) Ari. Poftm ÉPiQUi, l. Zll.
(3) Art. ÉPorÉi, t Y.
(4) Art. Éropis, Suppl. t. II.
le plus ancien poème connu qu'il le serait de donner pour modèle en horlogerie la première machine à rouage et à ressort, quelque mérite qu'on doive attribuer aux inventeurs de l'une et de l'autre » . Comparaison fausse, car si les machines sont allées en se perfectionnant, les premiers poèmes en date ont pu atteindre du premier coup à la perfection. Mais l'inten. tion de Marmontel doit seule être considérée ici, et cette intention était bonne. Il ne voulait pas qu'on imposât aux poètes épiques l'obligation de copier Homère. Aussi n'est-ce pas dans ses ouvrages qu'il ira chercher les règles de l'épopée, mais « dans la nature même de l'épopée » . Il voulait qu'on s'appliquât à discerner ce que les règles prescrites jusqu'alors avaient « (Vessentiel ou d'arbitraire ».
Mêmes tendances chez Sulzer. A ses yeux, les poèmes d'Homère ne contenaient déjà plus l'essence de l'épopée dans sa pureté primitive. Au simple nécessaire et à ce quç le, sentiment seul dictait s'était joint, d'après lui, « ce qu'une méditation réfléchie et un goût perfectionné a pu inventer pour embellir l'ouvrage ». Aussi prétendait-il qu'un théoricien de l'épopée devrait, comme dans la théorie de l'architecture, remonter d'abord jusqu'à « ce qui a dû précéder tout art » ; rechercher <^ ce qui n'est que. naturel et indispensable » , et passer ensuite à « ce que l'art a ajouté pour perfectionner les premiers essais ». Or, ce qu'il reprochait précisément aux critiques venus depuis Aristote, c'était de n'avoir pas suivi cette méthode : « Ils ont rarement remonté jusqu'aux premiers principes ».. C'est ainsi qu'il expliquait que cette partie de la poésie fût comme tant d'autres « sur* chargée de règles et de préceptes dont un bon nombre
— us —
est, ou purement arbitraire, ou même faux » • Quant à lui, il se proposait, pour découvrir ce qui constitue Tessentiel de l'épopée, « de suivre les traces de la nature » . '
Voilà avec quelles dispositions de Jaucourt, Marmontel et Sulzer ont abordé la théorie de Tépopée. Nous allons juger des résultats.
La distinction faite communément entre Tépopée naturelle et Tépopée artificielle ou littéraire ne date que de notre siècle (1). A côté et au-dessus du poème composé par un lettré isolé, ne révélant que la chaleur d'un sentiment personnel et s'adressant à une élite d'intelligences cultivées, nous avons placé le poème national, sorti spontanément du sein même d'un peuple, parlant aux plus humbles comme aux plus élevés, traduisant les impressions et les aspirations communes, œuvre collective et marquée au coin du génie d'une race. Non seulement nous avons séparé ces deux genres d'épopée, mais nous nous sommes rendu compte de la formation de l'épopée primitive. Nous avons compris qu'elle était le résultat d'une longue incubation, qu'elle flottait longtemps à l'état de morceaux épiques composés au gré des aèdes qui les chantaient, avant qu'un poète se rencontrât pour lui donner un corps et une ame, pour s'emparer de toute cette matière diffuse et en faire un tout harmonieux. Mais soyons j ustes ; ce que nous avons vu nettement les premiers, d'autres ont pu le pressentir avant nous et il me semble que les auteurs de l'Encyclopédie sont de ceux-là. En effet, Sulzer ne croyait pas
(t) M. Eggar croit qu'alla a lié falta pour la pramièra fott oa 1830 par Villamaiû, Coun de LitUrature au moyen-âge,
que l'Iliade ou V Odyssée, encore moins la Ilenriade, nous représentassent l'épopée, telle qu'elle avait été a son origine. Pour lui, l'épopée primitive a consisté en un certain nombre de « récits pathétiques d'exploits nationaux », qu'on faisait dans les fêtes ou dans les réunions publiques. Ces récits furent d'abord l'œuvre de ceux-là mêmes « qui avaient pris part à l'action » , et qui sentaient un besoin naturel d'en entretenir leurs compatriotes, agrandissant et embellissant, bien entendu, la réalité. Puis, les témoins vivants venant à manquer, « c'était à ceux doués d'une imagination vive et que le sentiment échauffait » à retracer à l'auditoire l'histoire de leurs ancêtres. Ce fut le rôle des aèdes qui, pour mieux agir sur l'imagination du public, s'accompagnèrent du chant et de la lyre. Les Homère ne sont venus qu'après eux. Ce n'est qu'après les récits épiques des aèdes ou des bardes qu'ont paru* les belles compositions que nous admirons pour leur art, l'ordonnance de l'ensemble, la proportion des parties et la perfection du style. Voilà quelles étaient les conjectures de Sulzer sur l'origine et la formation de l'épopée. N'est-il pas vrai qu'elles se rapprochent beaucoup des théories contemporaines (1), et n'avais-je pas raison de dire que l'Encyclopédie a au moins pressenti ce que le XIX' siècle a complètement pénétré ?
De Jaucourt et Marmontel n'ont pas été sur ce point aussi perspicaces que Sulzer, mais sur d'autres, ils ont rompu comme lui avec les règles classiques de l'épopée. Ainsi aucun des trois n'admettait qu'on limi-
(1) Voy. par ex. M. et A. Croiset, ïïitloire de la LUUralure grecque, t. I, chip. III.
tât le choix des sujets épiques ^ ni qu'on imposât à répopée Tunité do lieu et de temps.
Une condition essentielle de l'épopée est que le sujet en soit national, intéressant pour tout un peuple, intelligible à toute une race. Il ne peut donc pas être l'expression d'un caprice de l'auteur, le résultat de ses préférences. Le poète doit en quelque sorte le prendre des mains mêmes de ses compatriotes. Un sujet épique ne se choisit pas, il s'impose. Aussi est-il impersonnel. Ce n'est pas un homme qui s'y reflète, mais une nation tout entière avec les traits principaux de son caractère; c'est le tableau d'une civilisation, c'est un monde fixé. L'Encyclopédie l'a bien compris. De Jaucourt a défini le poème épique un « récit poétique de quelque grande action qui intéresse les peuples entiers ou même tout le genre humain » . I^ définition de Marmontel est presque trop large : « L'action de l'épopée doit avoir une grandeur et une importance universelles, c'est4-dire, indépendantes de tout intérêt, de tout système, de tout préjugé national, et fondée sur les sentiments et les lumières invariables de la nature » • Sans doute des épopées de ce genre peuvent exister; ainsi les poèmes ébauchés de A. Chénier et de V. Hugo. Mais ce n'est pas une raison pour en exclure d'autres, que l'on rencontre plus fréquemment et dont l'intérêt est borné à un seul peuple. Sulzer a été plus tolérant sans être moins exact : c Des entreprises, des événements, d'où dépend le sort d'une nation tout entière : voilà les sujets les plus propres k l'épopée ». Ce sont en efiet des sujets de ce genre : antagonisme de deux peuples, de deux religions, de deux partis combattant pro aris et focis qui ont fourni la plupart des épopées connues.
Quoi qu'il en soit, l'important est de noter que les Encyclopédistes ont été unanimes à reconnaître que le sujet de l'épopée n'est pas une fantaisie de l'auteur, mais qu'il doit plonger de profondes racines dans la nation. Pour rendre une épopée intéressante, Marmontel conseillait, comme tous les critiques de son temps, d*y placer des personnages importants. « Il est certain que la querelle d'Agamemnon avec Achille n'aurait rien de grand si elle se passait entre deux soldats. Pourquoi? parce que les suites n'en seraient pas les mêmes » . Mais Marmontel se séparait avec raison de ses contemporains en ce qu'il n'entendait pas de la même manière qu'eux Viiïiportance des personnages. Les autres demandaient des rois ou des grands; lui admettait les plébéiens, pourvu qu'ils fussent illustres, qu'ils exécutassent de grandes choses, soit pour le bonheur, soit pour le malheur de l'humanité, les Marins, les Cromwell, les Cortés par exemple. Encore une servitude dont l'Encyclopédie délivrait l'inspiration du poète épique.
Mais où l'Encyclopédie s'est montrée le plus hardie, c'est à propos du merveilleux. Les poètes épiques se croyaient obligés de faire intervenir dans l'épopée les divinités païennes. Aucun Encyclopédiste n'a été assez arriéré pour soutenir cette tradition. De Jaucourt lui-même, qui, on s'en souvient, considérait la mythologie comme une mine féconde de métaphores et d'ornements poétiques, s'est joint à ses collègues pour défendre qu'on lui empruntât des êtres réels et vivants, destinés à jouer un rôle actif tout le long d'une épopée. Tousse rendaient parfaitement compte avec Voltaire que personne ne croyant plus aux dieux de l'Olympe, ces créations de
rimogination antique risquaient de faire paraître une épopée moderne invraisemblable, sinon ridicule. Autres temps, autres mœurs, autre foi. De quel œil pouvaiton voir Mars pointer un canon ou Neptune gourmander un contre-amiral? Aujourd'hui, il est vrai, des poètes se sont appliqués à nous présenter dans des compositions épiques, mais d'une étendue restreinte, un tableau fidèle des mœurs et de la civilisation antiques. Mais ces poètes ne sont point partis des mêmes idées que Boileau, et c'est le souci de la couleur locale et de l'exactitude pittoresque qui les a seulement préoccupés.
Si Boileau avait donné le conseil d'introduire des divinités païennes dans l'épopée, c'est en grande partie parce qu'il ne voulait pas qu'on usât du merveilleux chrétien. Il qualifiait de coupable le mélange des vérités religieuses avec des fictions profanes. C'était peut-être se montrer bien rigoureux. Il manquait à Boileau, pour changer d'opinion, d'avoir lu une belle épopée chrétienne. Il n'avait guère eu devant les yeux que la Jérusalem délivrée du Tasse. Comment s'étonner que ses sentiments chrétiens se soient révoltés devant ce mélange irrespectueux du vrai Dieu et de ses Saints avec les personnages de la Fable? Mais s'il avait pu lire la Divine Comédie ou le Paradis perdu, dont l'inspiration est si profondément chrétienne, il eût sans doute pensé autrement. Chateaubriand a prouvé par des démonstrations et par des exemples que le merveilleux chrétien est au moins aussi riche en beautés de toutes sortes que le merveilleux païen. Et si un poète de génie s'était rencontré pour chanter saint Louis et les Croisés, ou Jeanne d'Arc, il l'aurait prouvé tout aussi péremptoirement que Chateaubriand. Cela a été de tout
temps une conviction si bien enracinée chez nous qu'il n'a pas manqué de poètes pour tenter des épopées chrétiennes. Dès le xvi* siècle, du Bartas avait composé des poèmes bibliques où les dieux du paganisme ne jouent que le rôle de métaphores, et Vauquelin de la Fresnaye recommandait d'abandonner les fables anti* ques pour des sujets et des héros chrétiens. Vers le milieu du xvii* siècle, les innombrables poètes épiques qui pullulèrent, tels que les Saint-Sorlin, lesCoras, les Carel de Sainte-Garde, n'avaient choisi que des sujets modernes où le merveilleux du Christianisme se substituait à la mythologie. Mais depuis Boileau, la tradition avait été rompue.
Félicitons l'Encyclopédie de l'avoir renouée. Elle a plaidé, en effet, pour l'épopée chrétienne en s'approprîantles remarques dont un contemporain, Lefebvre de Saint-Mard, avait enrichi une édition des œuvres de Boileau. Partant de ce principe que chaque poète doit tirer le merveilleux de la créance commune et des opinions nationales, Lefebvre de Saint-Mard concluait qu'un Français doit le prendre « dans le fond même de notre religion ». D'ailleurs il soutenait que « les merveilles que Dieu a faites dans tous les temps conviennent très bien à la poésie la plus élevée », et il citait comme preuves les cantiques de l'Écriture sainte et les Psaumes. Lefebvre de Saint-Mard a fait honneur à son goût en formulant contre la règle de Boileau cette protestation et l'Encyclopédie au sien en l'insérant.
Les théoriciens de l'épopée au xviii* siècle, Voltaire en tête, qui .ne voulaient plus du merveilleux païen, mais qui n'acceptaient pas davantage le merveilleux chrétien, étaient généralement d'accord pour conseiller
au poète de recourir aux allégories. Voltaire avait donné l'exemple en même temps que le précepte, et dans sa Henriade, la Discorde, la Renommée, le Fanatisme, n'étaient pas les inventions qui l'enorgueillissaient le moins. Son autorité était telle qu'il fallait s'attendre à rencontrer, parmi les Encyclopédistes, quelque disciple assez obéissant pour recommander d'après le maître l'emploi des êtres allégoriques. De Jaucourt s'est en effet contenté de transcrire les passages de Y Essai sw la Poésie Epique relatifs aux personnifications, sans y ajouter de commentaires. Mais il est le seul de son avis. Ni Marmontel, ni de Saint-Mard, ni Sulzer n'ont été assez aveugles pour ne pas apercevoir tout ce qu'il y avait d'artificiel dans les allégories du genre de celles de la Hefiriade. « L'allégorie, a dit Marmontel, anime le physique et refroidit le moral». De Saint-Mard niait qu'il y eût du merveilleux dans les passions humaines personnifiées. Sulzer affirmait qu'un poète qui s'efforce de donner à son poème un air de merveilleux en recourant à des êtres allégoriques c bien loin d'y ajouter de la grandeur, le rend infailliblement froid » • Les Encyclopédistes ont eu le mérite de comprendre qu'au point (le vue poétique la mythologie et l'allégorie se valent, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas plus poétiques l'une que l'autre; que, de part et d'autre, c'est froid symbolisme, pure convention. La poésie vit d'imagination; or l'allégorie, qui est la transformation d'un être rationnel en objet sensible, n'est que l'imagination au service de la raison. L'allégorie marquait l'invasion de la philoso* phie dans la poésie, en réduisant celle-ci à ne plus exprimer que des idées, au lieu de sentiments et d'actions. Dans un siècle philosophe et imitateur de
Voltaire, TEncyclopédie a eu du mérite à la proscrire de l'épopée.
Mafs ce n'a pas été sa plus grande hardiesse. Alors qu'il ne venait à l'idée de personne que l'épopée put exister sans merveilleux, elle a osé soutenir par la plume de Marmontel et de Sulzer qu'elle pouvait s'en passer. « L'épopée, a écrit Marmontel, n'exige pour personnages que des hommes, et les mêmes hommes que la tragédie ». Et Sulzer plus explicite encore a dit: « N'exigeons du poète que l'essentiel de la poésie épique et laissons le reste à son génie et à son choix. Ne prétendons pas même qu'il introduise des intelligences supérieures pour mettre du merveilleux et du surnaturel dans son poème. La grandeur peut très bien se trouver dans des actions humaines et exciter notre admiration. 11 suffît que le génie du poète soit vraiment grand. Ce n'est pas ce que les divinités font dans l'Iliade qui en constitue le merveilleux; on pourrait le retrancher entièrement, et le poème conserverait encore sa grandeur ». Les critiques les plus larges de nos jours n'ont pas parlé autrement. Sans nul doute l'extraordinaire et l'héroïque peuvent suppléer au merveilleux. yVu lieu de voir la divinité se mêlant aux affaires humainoSf Que le poète nous montre la lutte de l'homme avec la nature ou avec lui-même, soit, comme l'auteur de la Chanson de Roland, TefFort tenté par un de nos sem- |)|f^t)|e8 pour s'élever au-dessus de lui-même jusqu'à l'idéal du courage; soit comme A. Chénier l'avait f^nnuyéf l'histoire de notre race dans ses progrès inces- Hiint» vers le bonheur et vers la science; soit comme V. Ifngo ^^ ^ laissé ça et là d'admirables tableaux, la l^liforide de l'humanité « peinte successivement et simul-
tanément sous tous ses aspects », dans une série de poèmes qui « se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine » , et Tœuvre de ce poète, si la forme répond à la dignité du sujet, méritera le nom d'épopée. C'est ainsi que notre goût devenu très hospitalier en a jugé. Mais quelle surprise de rencontrer déjà cette théorie au XVIII» siècle et quel mérite pour ceux qui ont pris l'initiative de l'émettre !
Je m'en tiendrai à ces notions générales dans l'exposé des théories de l'Encyclopédie sur Tépopée. Le menu détail des observations sur la composition et le style n'offre rien d'intéressant. Ce que j'ai rapporté ne suffit* il pas pour prouver que l'Encyclopédie ne s'est point faite, comme tant d'autres traités du temps, l'interprète des règles consacrées par le P. Le Bossu et par Boileau ? Pour un Encyclopédiste comme de Jaucourt qui leur a fait quelques concessions, les autres en ont démontré l'arbitraire et l'inanité. Si, après eux, il s'est encore trouvé des poètes épiques capables de choisir à la légère leurs sujets, de les enfermer dans des restrictions de tout genre et de les ornementer de vaines allégories, ce ne fut pas leur faute. La raison en est que les préjugés littéraires, comme les autres, ont la vie dure et qu'il faut plus d'un coup de bêche pour les déraciner.