‹ Les doctrines littéraires de l'Encycloped́ie, ou, Le romantisme desChapitre 19 sur 43 · L ENCYCLOPEDIE ET LA POESIE PASTORALE · texte numérisé non relu

L ENCYCLOPEDIE ET LA POESIE PASTORALE

Le xvn* tiède a échoué dans la poésie pastorale. — Le zviii* siècle a suIyI ses errements; théorie de Tabbé Joannet. — L'Encyclopédie a été de son siècle; cependant elle a réagi en partie. — De Jaucourt exclut, il est Yrai, de la poésie pastorale lei passions violentes, mais il exige que le sujet de la poésie pastorale soit un sujet champêtre. — Il demande que les bergers soient représentés délicats ; — mais avec naturel et simplicité. — > L'Encyclopédie est muette sur les descriptions de la nature, considérée comme cadre 'des pastorales.

On peut dire qu'à part quelques vers de Racan et de Segrais, le xvii* siècle a échoué dans la Poésie pastorale. Ce ne sont pas les allégories de M'"* Deshoulières, encore moins les idylles de la Motte-Houdard et de Fontenelle, que nous citerions aujourd'hui comme des modèles du genre. Les théoriciens qui ont voulu fixer les lois de la pastorale, comme Boileau ou Fontenelle, ne se sont pas moins abusés que les auteurs. Un exernple : nous sommes d'accord pour reprocher à Ronsard d'avoir revêtu la pastorale d'une élégance qui jure avec son caractère et à Virgile d'avoir rendu l'églogue digne des consuls. Boileau, au contraire, accusait le premier de grossièreté dans les sentiments et dans le langage et félicitait le second de sa noblesse. De son côté, Fontenelle enseignait que la poésie pastorale peut

se passer d^un sujet champêtre, qu'elle ne doit être qu'un cadre commode dans lequel le poète place & son gré des Chloris et des Tircis aux sentiments raffinés et à l'esprit subtil. Plus exclusif encore que Boileau qui vantait du moins Théocrite, il jugeait les bergers du poète syracusain « trop bergers et sentant trop la campagne ». C*est qu'à tous ces beaux esprits il manquait deux qualités également nécessaires aux poètes bucoliques et aux théoriciens du genre, l'amour sincère et la connaissance des choses rustiques. Hommes de salon avant tout, ils n'avaient vu de la campagne que ce qu'on en voit, en voyage, par la portière d'une chaise de poste, ils ne la comprenaient que comme le théâtre coquet d'une aventure galante, ils ne la peignaient qu'avec leurs souvenirs classiques ou avec des métaphores de citadin, couvrant les réalités du voile décent de la périphrase (1).

Au xv!!!"* siècle les mêmes causes produisirent les mêmes effets (2). liCS théoriciens de la poésie pastorale reproduisirent fidèlement les leçons de Boileau et de Fontenelle, quand ils ne les exagérèrent pas. Je n'en citerai qu'un, parce qu'il les résume tous. Partant de ce principe, que les poètes bucoliques « doivent moins nous peindre l'état présent de la vie champêtre que les charmes qu'elle peut avoir », l'abbé Joannet, un esprit fin et orné, croyait bon qu'ils s'éloignassent de nos temps malheureux, pour remonter jusqu'aux premiers âges du monde, auxquels l'histoire ou la fiction a donné

(I) Consultes là-dettus a Marlha : La d^iieaiette dan» Cari, %i La fauu€ dilieatene dan» la Poésie riutique,

(1) Je ne parle que dei pastorales proprement dites. On trouve dans le théâtre de Dancourt et dans celui de Marivaui de Trais paysans.

le beau nom de siècle d'or (1). Car « ce n'est pas dans le sein de nos campagnes qu'il faut aller chercher les événements qui peuvent servir de matière à la poésie pastorale ». Esclaves malheureux, « nos bergers sujets aux passions les plus brutales )>, ensevelis dans « la plus grossière ignorance », tristes jouets de « la plus affreuse pauvreté » , dans les plaisirs qui les amusent, comme dans les peines qu'ils éprouvent, fourniraient bien sans doute au poète des actions à représenter; mais « ces actions toujours basses » ne formeraient jamais des tableaux gracieux, des images riantes, «qu'autant que la peinture s'éloignerait de la vérité » (2). Comme si la vérité était le souci des poètes bucoliques du XVIII* siècle! Comme si leurs bergers de l'âge d'or étaient authentiques I

Voici d'ailleurs comment l'abbé Joannet conseillait aux poètes de se représenter les bergers : « Un peuple d'hommes heureux, formés des mains de la pure nature, livrés aux charmantes impulsions d'un instinct plein de raison, destinés par leur état à habiter des campagnes où l'art et lé crime n'aient point pénétré, occupés de tout ce qui peut rendre commode et gracieux le séjour champêtre, attentifs à augmenter en eux, à perfectionner les dons précieux dont la nature les a prévenus et soigneux d'en tirer tout l'avantage compatible avec le bien com-

(1) Oqt. cU., t. III. Voy. encore par exemple Gaillard, ouy. cit., t. II, chap. VI. — Hardion, oaT. cit. Traité de la Poésie, chap. XV.

(2) Au point de vue historique, ce tableau n'est pas exagéré, si l'on en croit Bf. Taine (Les origines de la France contemporaine, t. I, liv. V, chap. I), qui estime que la fameuse peinture si connue de La Bruyère sur le paysan (de l'Homme, S i28) « pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, bien loin d'être trop forte, est trop faible...., que pendant un demi siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte; peut-être môme au lieu de l'atténuer, faudrait-il la charger ».

mun de la société » . Quant à leurs mœurs, elles doivent être « pures et exemptes de crimes » . Les passions violentes et surtout leurs excès, si funestes à la société, doivent être inconnus parmi eux. L'ambition, la cupidité, la vengeance, ne doivent avoir pour objet « que de toucher le cœur d'une bergère, que de posséder le chien le mieux dressé et le troupeau le plus fécond » . Il faut qu'ils ne connaissent de l'envie que ce qui est émulation, du déguisement que ce qui est badinage, de la fierté que ce qui est sentiment. « La candeur doit régner dans leurs discours, la douceur dans leurs plaintes, la modération dans leurs reproches, la sincérité dans leurs démonstrations et la fidélité doit être inséparablement liée à leurs promesses » .

L'abbé Joannet admettait bien qu'on mêlât à ces modèles de pureté et de noblesse un personnage moins vertueux, mais admirez les méfaits de ce scélérat : « Il brisera de dépit ses chalumeaux, jettera des sortilèges sur les troupeaux de son rival, dérobera un agneau, une houlette, des fruits ». Encore demandait-il que ces caractères odieux ne fussent introduits dans la pastorale qu'avec « les ménagements et les adoucissements nécessaires pour en relever l'objet principal qui est la probité et l'innocence » .

Enfin, pour compléter sans doute leur vraisemblance, l'abbé Joannet exigeait que les bergers fussent païens et même, disait-il, « il est assez d'usage de les supposer instruits des secrets les plus importants de la mythologie » .

Leur langage sera naturellement en rapport avec leurs mœurs. Ils faudra qu'ils évitent « la moindre grossièreté dans leurs expressions » , c'est-à-dire qu'ils ne désignent

pu par leor nom les animaux de la ferme, les instruuienU iragriculture, les produits de lacampagne. L'abbé Jr>ann^;t admettait qu'ils employassent des proverbes, maiii à condition qu'il en relevassent le sens, souvent ha^, par la beauté de l'application.

Voilà la note générale et dominante de la critique. Je n^ connais que Diderot qui sentît profondément tout r/^. qu'il y avait de chimérique dans les Églogues à la Font/rnelle* Personne n'ignore combien peu il goûtait Uf^ tableaux de Boucher et de Watteau. Or, il lui est arrivé ii^>uvent, quand il ne paraissait viser que les \f^:\uivf:%^ d'atteindre les auteurs de pastorales : t Cet Uouime a tout (Boucher) excepté la vérités» (1); ou ^:uf'/pre : « Je vous défte de trouver dans toute une ^/'nrripagne un seul brin d'herbe de .ses paysages... Ce n/mi quatre petites églogues à la Fontenelle. Peut-être h:ii mœurs de Théocrite ou celles de Daphnis et Chloé, \flu% «impies^ plus naïves, m'auraient intéressé davant'9i(ft » (2). Ailleurs : « J'aime mieux la rusticité que la ffii^nardise et je donnerais dix Watteau pour un 'ïhuhvn. J'aime mieux Virgile que Fontenelle et je pr/jférerais volontiers Théocrite à tous les deux ; s'il r/a \ii)M l'élégance de l'un, il est plus vrai et bien loin /1^5 rafféterie de l'autre » (3).

Mai» Diderot est une exception. Pour un qui était de non avis, mille pensaient comme Tabbé Joannet. En 1770, Sabatier de Castres ne croyait encore pouvoir iuu'MX faire, pour donner à ses lecteurs une juste idée

(0 Haion, nei.

Ci) Hulon, 1765.

{%) I»«ni4«i détachées. — Voy. aussi Élude de Diderot sur les Saisons de titiint Lnmfjert, dans Hrimm ; fiW. 41G9.

— ÎÎ3 —

du genre pastoral, que de reproduire les conseils de ce dernier (1).

Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, si Ton ne veut pas tomber de son haut en lisant Tarticlô du chevalier de Jaucourt (2) sur la Poésie Pastorale et le critiquer avec trop d'amertume. Cette précaution prise, on pourrait finir par trouver, à côté des théories de convention que TEncyclopédie a adoptées avec trop de complaisance, quelques vues assez hardies pobr l'époque.

De Jaucourt a commencé par déclarer que la matière de la poésie pastorale est la peinture du « repos de la vie champêtre », fruit « d'une juste abondance, d'une liberté parfaite, d'une douce gaieté ». Quel est l'homme fatigué des villes qui le contredirait? Il prétend que la campagne, autrement dit la poésie pastorale, est « le règne de la liberté, des plaisirs innocents, de la paix, de ces biens pour lesquels les hommes se sentent nés, quand leurs passions leur laissent quelques moments de silence pour se reconnaître n 11 a raison, mais il ne faut pas, sous peine de glisser dans la convention, éloigner les loups de ces bergeries, c'est-à-dire les passions et leurs orages. Or, de Jaucourt admet bien les passions, mais les « modérées » seulement, celles qui produisent « des plaintes, des chansons, des combats poétiques, des récits intéressants »• Ainsi il affirme qu'un berger qui s'étrangle à la porte de sa bergerie n'est point un spectacle pastoral, parce que dans la vie des bergers « on ne doit pas connaître les degrés des passions qui mènent à de tels emporte-

(I) DIcUonaaire d« Lillértlure.

(S) Art. pASTOIIALt, t. XII.

.»w»ii ;^ #^ ^v ^ f/^r;fer €wt niallieureux/c il doit s'en ^'^ v^' ^^ i ife^?« yeux ou bien aux rochers ».0u, s'il veut iVr»..^'.* 4^ Vy»it prix, il pourra « sejeter dans la Seine», ^•4^'^; f^;/;^rq«ez la restriction, « sans cependant s'y ^//><:>f' t/y<it à fait » . Etrange conception de la vie pasto- ^ V -t: f Uh Jaucourt supprimait sans s*en douter la moitié i M uu^mn de la réalité. Assurément il faut choisir dans /u y^ut bucolique comme dans tous les arts; mais le ^UoÏK ne doit jomais porter uniquement sur le côté rmni et sentimental de la vie des bergers. C'est & être vrai «ans réalisme dégoûtant que le poète doit viser. Or quoi de plus vrai que de prêter aux paysans dans /^rlaines circonstances des passions violentes? Il semble in/^ino qu'elles leur conviennent plus qu'au reste des liommosy parce que l'éducation n'a pas atténué en eux la brutalité do la nature. La pastorale est un genre mtuYA artiflolol par lui-même, pour qu'on ne cherche paN encore à lui ôtor le peu d'éléments de vraisemblanoo dont elle a le droit d'user. De Jaucourt a donc i\\\ tort dû lui interdire la peinture des passions oxtr/^inos.

Mais qui no l'approuverait d'avoir limité les sujets ito la pastorale aux sujets champêtres? Il y avait toute Il 110 (Vm)Io qui professait sur la foi de Fontenelle qu'une |mm^hIo pivstoralo n'était pas nécessairement un sujet nliainpr>tiv, mais un simple cadre dans lequel on introduit un 8\\jot) quoi qu'il soit, & la condition de l'enguirlumlor do quelques tleurs. De Jaucourt n'était pas de incite eoolo : il dethiîs^ixit la i^istorale « une imitation do la vie ohaïupoUv elKMuème > ; il n'admettait d'autres \\M\\T^ q\io U\ii bei^^rs, dautivs sujets que les jeux ou losi )\;vHsions do5 bei^gi^rs.

La même part d'erreur et de vérité se retrouve dans les conseils que de Jaucourt a donnés pour la peinture des caractères des bergers. Il veut qu'on les représente « délicats » • Hélas ! combien y en a-t-il de tels dans la réalité? Il veut que les bergers soient t de la plus riante douceur » . Mais les bergers de cette espèce sont presque introuvables. Sans doute les gens de nos campagnes ne sont pas ces monstres de vice qu'on nous a décrits récemment. Us sont sensibles aux idées de justice, compatissants, dévoués aux leurs, capables d'affections patientes et profondes ; mais en même temps durs, avares, après au gain, violents. De Jaucourt a une façon singulière d'expliquer cette riante douceur qu'il admire chez les bergers. Elle tient, dit-il, aux lieux qu'ils habitent : « Les prés y sont toujours verts, l'ombre y est toujours fraîche, l'air toujburs pur ». Voilà une application de la théorie des milieux à laquelle ne souscriraient pas ses plus acharnés partisans. De Jaucourt aurait-il donc été le seul à ne pas entendre le tonnerre à la campagne, à ne pas y voir la foudre tomber, des maisons brûler, des hommes périr, la grêle ravager les moissons? Sous prétexte que le ciel y est toujours pur ou à peine brouillé, il veut que les bergers soient tous bons : c Un scélérat, un fourbe insigne, un assassin serait déplacé dans la poésie pastorale ». Autant de conseils qui ne tendent à rien de moins qu'à faire des^ bergers, au lieu de personnes en chair et en os, des êtres fictifs et de convention, pareils à ces bergers très roses qui gardent des moutons très blancs sous un ciel très bleu, dans les idylles de Gossner et dans les tableaux de Watteau.

A côté de cela, bien des traits justes et qui étonnent

Page 1