L ENCYCLOPEDIE ET LA. POESIE DIDACTIQUE
Quelle idée nous faisons-nous aujourd'hui du poème didactique? — Le zvn*'et le zvni* siècles étaient loin de cette conception : ils définissaient le poème didactique un poème destiné à instruire avec agrément. ~ L'Encyclopédie n'a guère Yu au delà. — Cependant de Jaucourt a douté que la poésie pût efficacement instruire; — il s*est plaint de la sécheresse commune & tous les poèmes didactiques de son temps et il a eiprimé le vœu qu'à l'avenir les auteurs intéressassent davantage la sensibilité et Timagination.
Nous avons été obligé de constater que dans la Poésie pastorale, l'Encyclopédie ne s'était pas débarrassée aussi facilement des préjugés de ses contemporains que dans les autres genres de littérature. Dans la Poésie didactique, la part de nouveauté hardie est plus restreinte encore. Mais commençons par expliquer quelle idée nous nous faisons aujourd'hui du Poème didactique.
11 me semble d'abord qu'il est bien entendu que les ouvrages en vers qui visent simplement à instruire, le Jardin des Racines grecques de Lancelot, par exemple, ou ceux qui décrivent pour décrire, comme les Trois Règnes de Delille, ne sont pas de la poésie. Les premiers sont fatalement très secs et bons seulement à faciliter aux écoliers la tâche ennuyeuse d'apprendre les leçons.
Esir-il possible d'ailleurs aux sciences, exactes ou non, de s'emprisonner impunément dans la versification? Que de chiffres, que de théorèmes serait obligé de laisser à la porte le poète qui voudrait composer un poème sur l'algèbre, la cosmographie ou la géométrie! Essayez de mettre en vers V Ethique de Spinoza et vous verrez si répreuve ne coûtera rien & la précision de la métaphysique du philosophe. Seule, en de telles matières, la prose est assez souple et assez riche, à la fois, pour unir sous la plume d'un Laplace ou d'un Malebranche, l'exactitude à la beauté.
Les ouvrages descriptifs ne méritent pas davantage le nom de poèmes. La description est légitime lorsqu'elle entre dans un sujet comme un accessoire utile, comme un ornement introduit naturellement et à propos. Mais la description qui n'a d'autre but qu'elle-même est une erreur de goût et une décadence de l'art. Elle devient un jeu de patience, au même titre que les énigmes et les rébus.
Ce n'est donc ni sous la forme d'un poème exclusivement didactique, ni sous celle d'un poème purement descriptif que nous comprenons l'union de la science et de la poésie. Nous n'admettons d'autre fioème scientifique ou philosophique que celui qui développe dans les sciences ou dans la philosophie des sujets capables de mettre en branle notre sensibilité et notre imagination. Ainsi nous ne demandons pas qu'on nous mette en vers, tels quels, les résultats de l'algèbre, les vérités mathémathiques, les lois de la physique. La poésie ne commence pour nous qu'au moment où l'on nous procure devant l'univers, éUalé à nos yeux, la sensation de l'infini et la vision de Dieu ; ou l'on nous communique
quelque chose de la joie du savant qui fait une décou* verte; où Ton nous rend flers de pouvoir dompter la nature et la transformer; où l'on chante l'héroïsme de ces hommes qui vouent leur existence à la recherche du vrai et à la diminution de la misère universelle; où enfin on nous montre la science changeant la face extérieure de la vie humaine, et suscitant dans nos âmes des espérances et des vertus inconnues.
De même en philosophie. Que les philosophes proprement dits nous donnent en prose les résultats de leurs méditations. Mais s'ils veulent parler en vers et mériter le nom de poètes, qu'ils résument dans leurs traits généraux les grandes constructions métaphysiques, non plus objectivement, mais en y mêlant leur personnalité, en communiquant au sujet Témotion de leur cœur, de manière que nous puissions à notre tour la recevoir. Qu'ils développent moins leurs systèmes que l'idée que ces systèmes donnent du monde et les dispositions morales dans lesquelles ils jettent l'humanité; ou bien encore qu'ils nous fassent assister comme à un drame au travail de leur méditation, aux angoisses de la route, aux sentiments de joie et de terreur, d'inquiétude ou d'espérance, que chaque découverte partielle de leur pensée a provoqués dans leur cœur. C'est cela, et pas autre chose, qui est matière à poésie.
Voilà comment nous, Modernes, qui avons lu Y Hermès de Chénier et les poèmes de Lamartine, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, nous envisageons le poème philosophique ou scientifique. Le xviii* siècle était à cent lieues dune semblable conception. La presque totalité des littérateurs pensait que l'objet essentiel d'un poome de ce genre est d'instruire et que
la poésie n'y intervient que pour ôter & la science son aspect rébarbatif. Elle est le miel qui enduit les bords de la coupe d'absinthe. Oaillard disait du poème didactique : « 11 ne consiste que dans des leçons toutes simples et toutes nues exprimées avec élégance et avec force, égayées par des tableaux et des descriptions » (1). II. avait même la franchise de confesser que, ce poème étant privé du secours des fictions, il le dédaignait profondément. Hardoin conjurait les poètes d'entremêler ce poème de récits, de descriptions et de portraits pour le rendre le moins rebutant possible (2). L'abbé Chaudon et Sabatier de Castres citaient comme des modèles du genre les ouvrages de Dulard, Dorât, Watelet, Saint-Lambert, Le Mierre, et Rosset, sans paraître comprendre tout ce qu'ils ont d'artificiel (3).
Je ne vois guère que Diderot qui ait estimé i\ leur juste valeur les nombreux poêles didactiques de son temps. Diderot disait de Le Mierre qui avait publié un poème sur la Peinture : « Il est dur comme Lucrèce, mais il n'est pas poète violent, profond, pathétique, élevé, varié comme lui M. Watelet, M. de Saint- Lambert, M. Le Mierre, fondus ensemble feraient à peine un grand poète. M. Watelet est instruit, mais il est froid; M. de Saint-Lambert est harmonieux, mais il est monotone; M. Le Mierre est chaud, mais il est inégal et barbare. Je cherche le sentiment profond du vrai, la manière de voir originale et forte, et je ne la trouve point » (4). Si Diderot ne se rendait pas
(1) Poi^iQUK, t. I, cliap. Ul.
(2) Ouv. cit., TraiUde ta Poésie, cliap. MX.
(3) OuY. cit., t. H.
i4) Sur La Peiniure, poème en 3 clianlY, ptr I<e Mierre (1769). Voy. aussi une étude sur VAri de jmndr^, de Watelet, dani Crimm, 15 mars 1760.
^^.^rAxf.>^A f^fimpte de ce qu'était un poème didactique, i \ ;.v^:^^ it d/;rnélait bien ce qu'il n'était pas.
/^ r,'? trouve rien de semblable dans TEncycloy/:.'; ''ly, Kn revanche, il n'y manque pas un détail de ^>^ f^^yJ^'H dont toutes les Poétiques sont remplies sur r^ ^//;/i|/0>iition et le style du poème didactique.
Or|/;ndxint le chevalier de Jaucourt a semé au coufh^hi de mtH articles deux indications précieuses qu'il f/tit relever,
f^ poème didactique n'est plus pour nous, nous l'avouH établi) un poème destiné & instruire. Celui qui diercho Tinstruction fuit la poésie sous toutes ses fipvmen et va droit aux traités clairs et précis. Or ropinion du chevalier de Jaucourt faisait déjà presi^^ritir la nôtre (2). Il estimait qu'il y a une espèce de contradiction ontro ces doux termes poésie et instruc- (jon, rinstruction étant par son caractère positif du domaine exclusif do la prose. Aussi n'hésitait-il pas \ appohîr le genre didactique « une sorte d'usurpation qim la poéHie a faite sur la prose ». De là à refuser de i'<*(î()nnaîtro parmi les ouvrages de poésie les poèmes pununont didactiques il n'y avait pas loin.
Do Jaucourt no paraît pas avoir goûté davantage les pr)èin(îH purement descriptifs. Il a remarqué finement qun « loH objets qui no sont propres qu'à satisfaire notre r.iiri<>Hit.(^ ne nous attachent pas autant que les objets f|iil Nont capables do nous attendrir ». Aussi demandait- Il qtio lo poiMo, pour soutenir Tattention du lecteur, HtuwM HOU ouvrage de traits touchants et de tableaux
pathétiques. Il proposait Virgile pour modèle, parce qu'il a introduit dans un poème sur l'agriculture des épisodes comme la mort de César, la fable miraculeuse d'Aristée, un tableau des charmes de la vie champêtre et l'aventure tragique d'Orphée et d'Eurydice « capable de faire fondre en larmes ceux qui la verraient véritablement » . Si tant de poèmes didactiques sont plongés dans l'oubli, de Jaucourt n'hésitait pas à attribuer leur triste sort a l'absence de traits de sentiment. C'est que leurs auteurs n'ont visé qu'à satisfaire l'esprit qui, une fois mis au courant des vérités contenues dans le poème, n'en désire pas davantage; au lieu que le cœur « peut jouir deux fois du plaisir de sentir la même émotion ». L'ennui étant plus a charge aux hommes que l'ignorance « ils préfèrent le plaisir d'être émus au plaisir d'être insti^uits ». Ainsi s'explique, en effet, qu'on ne lise plus depuis longtemps les nombreux poètes didactiques du siècle dernier. Ils sont glacés; l'âme du poète ne vibre jamais à travers leurs descriptions interminables. On y voudrait un peu moins de tours de force et un peu plus de celte verve intérieure qui anime tout, comme dans le poème de Lucrèce.
En condamnant ces poètes, de Jaucourt condamnait du même coup la poésie purement descriptive, celle qui occupe l'esprit à l'exclusion de la sensibilité; il se rapprochait de Diderot et entrevoyait, en passant, la véritable nature du poème didactique.