L ENCYCLOPEDIE ET LA PROSE EN GENERAL
La prose françaiM au zviii* siècle. — fille cliaiige de La Bruyère 4 J.>J. Rou»* Fcau. « Gain : le style coupé. ^ Pertes : le bel esprit, le précieux ; — la fausse noblesse; — le néologisme inutile. — L'Encyclopédie défend les qualités essentielles de notre langue : la propriété, — la convenance de la forme et du fond, — la correction sans superstition. — Elle adopte le style eoupé à côté du style périodique. — Elle combat la fausM noblesse;— la fluidité molle; — la flneMe et le bel esprit ; «- le néologisme, mais celui-ci avec excès».
On a maintes fois signalé quels profonds changements la prose française du xvii* siècle a subis à partir de 1690 environ. Jusque-là, son trait caractéristique avait été le tour périodique. L'habitude du latin avait donné a nos auteurs un penchant à lui prendre ces grandes périodes, savamment construites, où, les idées secondaires se greffant sur Tidée maîtresse, la phrase principale se développe lentement et majestueusement avec son cortège d'incidentes, de preuves, d'atténuations ou de conséquences habilement équilibrées. Une grande sobriété quant au vocabulaire; mais en multipliant et en rajeunissant les emplois des mots par des tournures et des combinaisons nouvelles, la langue avait les apparences de la richesse. Si elle avait peu de mots, ces mots étaient d'une propriété irréprochable, aussi voisins que
possible de Tétymologie latine. Dans son besoin de clarté, elle évitait le néologisme, comme dans son besoin de généralité elle fuyait le terme technique et individuel. Logique avant tout, elle ne laissait aucun mot se détacher de la trame serrée et régulière du style et elle n'usait de métaphores que pour éclairer la pensée.
La Bruyère commença Tère nouvelle de la prose française qui dura jusqu'à J.-J. Rousseau. Sans doute, le fond général de la langue fut le même qu'au siècle précédent : même sobriété de mots, même propriété, même répugnance pour le néologisme et pour la métaphore éclatante. Néanmoins la prose prit une physionomie nouvelle. Jusqu'en 1690, elle avait été surtout éloquente; & partir des Caractères, elle se mit au service de € l'esprit » (1). Le fond de cette nouvelle manière consistait surtout dans la substitution du style coupé au style périodique. On revenait par là à l'allure originelle de la langue française, celle d'avant la Renaissance. Non pas qu'on perdît la période, mais à côté d'elle et pour l'usage des œuvres légères qui se multiplièrent par suite de la transformation des idées et. des mœurs, on eut une phrase rapide, brève, concise, aisée et ailée, où la pensée ne se déroule pas avec majesté, mais jaillit et court. Tandis que la prose de l'époque précédente avait un cours égal et régulier, celle-ci aima le trait, les saillies et les alliances de mots qui produisent un sursaut chez le lecteur. Elle fit plus : à l'école de Madame de Lambert qt de Marivaux, elle s'affina, se délia pour noter les complications les plus intimes du cœur humain.
.(1) Voy La Bruyère, chap. det Ouvrages de VEipriL
Mais tant de nouveautéa ne pouvaient pas aller sans Abus. La langue française devait trouver dana oes qualités qu'on lui ajoutait autant de causes de détérioration. Laissons la parole à des contemporains dair^ voyants. « Ils recommencent une période presque à chaque ligne, écrit Bayle, dans ses Lettres. C'est prendre le parti le plus facile. Un paresseux s'accommode fort de cela. Vous et moi, Monsieur, qui nous sommes accoutumés au style lié, et qui enfermons le plus de pensées que nous pouvons dans une période, nous sommes en effet plus courts que ceux qui se servent du style coupé, et néanmoins les mauvais juges s'imaginent que nous employons plus de paroles. Ils ne savent pas qu'il n'y a guère d'écrivains dont le verbiage soit plus grand que celui de Sénèque» (1). L'abbé Mallet s'élevait contre la « fureur de bel esprit à la mode » , contre t le style brillante ». « A juger sainement des choses, disait-il, on conviendra que rien n'est plus éloigné de la nature que certains écrits modernes dont les grâces prétendues ne sont aux yeux du bon goût que du clinquant dont le premier aspect séduit et qui ne cache au fond qu'un vide méprisable » (2). « Parcourez, disait l'abbé de La Porte, les ouvrages divers dont le déluge inonde aujourd'hui plus que jamais la République des Lettres. Un titre singulier, des aventures imaginées, un style marqueté, une sentence hardie, un tour de pensées bizarres,... un jargon obscur et précieux, disons tout, une barbarie de langage ornée et parée de faux brillants et de clinquants, où le vernis est substitué à la peinture, la
(1) UUrt 179, t. IV.
(2) p. p. la 1. des poètat , 1 1, t"» partie.
découpure au tableau, et au sérieux du bon sens le frivole de Taffectation. N'est-ce pas le fond, du moins le courant de la littérature moderne? » (1). Que d'écrivains ont fait entendre en ce temps-là des plaintes de ce genre! (2). Ainsi la prose française, pour vouloir être plus rapide, avait fini par devenir brusque et saccadée; la recherche de l'esprit l'avait conduite insensiblement au bel esprit, et la recherche de la finesse au précieux. Deux autres dangers menaçaient encore la prose française. Pendant la première moitié du xviii* siècle, on se contenta en général du petit nombre de mots qui avaient suffi aux grands auteurs classiques. Malheureusement on ne s'en tint pas là. Un souci exagéré d'écrire d'une façon noble et jolie fit qu'on les réduisit encore, et qu'on eut recours pour remplacer ceux qui furent frappés d'ostracisme à de vagues périphrases: De là un appauvrissement de la langue que Fénelon déplorait dans un fameux passage de la Lettre à V Académie (3). Son cri d'alarme ne fut pas écouté; l'épuration continua toujours. L'abbé Batte ux disait nettement : « De même qu'il y â pour nous des nobles et des roturiers dont les uns sont faits pour être montrés, pour attirer les respect^ et pour recueillir les hommages de ceux à qui \on les donne en spectacle, tandis que les autres sont employés dans tous les services obscurs, à
(i) École de Littérature tirée de noi meilleurt éeiioains, toI. I, arU VIT.
(2) Voy. entre autres.: Préface des œuvres de A/, de Tourreii, par l'abbé Matsieu. — Histoire Littéraire du siècle de Louis XIV, par l'abbé Lambert, fragment rapporté avec approbation par Fréron, Lettres sur quelques écntt de ce temps, t. IX. lettre II (1753). — Bibliothèque d'un homme dégoût (1773), t. II sur Mariyauz — et surtout Rémond de Saint-Mard, Lettres sur la décadence du goût en France (1733) passim.
(3) Projet d'enrichir la langue.
— au —
tout moment et sans façon, il y a aussi des phrases, des mots, des tours qui sont destinés les uns à paraître dans les genres élevés, dans les panégyriques, les discours d'appareil, la haute poésie : on les appelle termes nobles, et il y en a d'autres qui, n'ayant jamais eu d'illustration sont condamnés, quelque énergiques qu'ils soient, à rester dans l'abaissement : on les appelle tt^mes bas, phrases communes » (1). C'est parce qu'il avait les mêmes idées que l'abbé Batteux sur le langage, que l'abbé Joannet proscrivait comme bas le mot « ciment » et rayait tout entier ce vers de Malherbe :
Que aa façon est brave et $a mine assurife (2).
Voltaire lui-même recommandait de ne pas nommer dans une épître l'araignée (3) et félicitait Malherbe d'avoir dit : Le pauvre en sa « cabane » et non dans son « taudis » parce que € taudis » est une expression du peuple (4). Diderot, plus avisé, ne partageait pas ces A\ux scrupules : «Je blâme, disait-il, cette noblesse prétendue qui nous a fait exclure de notre langue un grand nombre d'expressions énergiques. Les Grecs et les Latins qui ne connaissaient guère cette fausse délicatesse disaient en leur langue ce qu'ils voulaient et comme ils le voulaient. Pour nous, à force de raffiner, nous avons appauvri la nôtre, et n'ayant souvent qu'un terme propre à rendre une idée, nous aimons mieux affaiblir l'idée que de ne pas employer un terme noble.
(1) Principes de ta Utteraturt, t IV.
(S) Ou?, dt, t. ni, chap. Odi.
(3) RemarquM sur dêui é|iltrffl d*H«lféliufl (1740).
(I) Connaitianee des beauiet et ouv. cit. (1749).
Quelle perte pour ceux d'entre nos écrivains qui ont rimagination forte, que celle de tant de mots que nous revoyons avec plaisir dans Amyot et dans Montaigne ! Ils ont commencé par être rejetés du beau style parce qu'ils avaient passé dans le peuple et ensuite rebutés par le peuple même qui à la longue est toujours le singe des grands, ils sont devenus tout à fait inusités. Je ne doute point que nous n'ayons bientôt, comme les Chinois, la langue jpar/^e et la langue écrite » (1).
L'autre danger qui menaçait la langue était l'opposé du précédent, la poursuite du néologisme. Il n'y a pas là contradiction : puristes et néologistes existaient en même temps. Seulement, tandis que les puristes comptaient dans la première moitié du siècle, l'immense majorité des écrivains, et les plus grands en particulier, les néologues étaient encore rares. Ce ne fut qu'après 1760 qu'ils foisonnèrent avec Linguet, Mercier, Rétif de la Bretonne, Beaumarchais et Mirabeau. Il n'en est pas moins vrai qu'ils commençaient déjà à se montrer et que l'Académie elle-même, fidèle aux indications de Fénelon, consacrait leurs trouvailles en leur donnant place dans son Dictionnaire (édition de 1718) : c L'Académie n'a pas cru devoir exclure certains mots à qui la bizarrerie de l'usage et peut-être celle de nos mœurs a donné cours depuis quelques années, comme par exemple : Falbala, Fichu, Battant-l'œil, Ratafia, Sabler, et un grand nombre d'autres. Dès qu'un mot s'est une fois introduit dans notre langue, il a sa place acquise dans le Dictionnaire et il serait souvent plus aisé de se passer de la dhose qu'il signifie que du mot qu'on a inventé
(I) LiUra iur Us Sourds et Muets (1751).
pour la signifler, quelque bizarre qu'il paraisse » . Hos-
pitalité périlleuse, quand elle s'exerce ainsi & Taveugle, sans contrôler si les mots sont réellement utiles, sans distinguer les mots étrangers de ceux qui sont dans le génie de la nation (1). Voltaire le comprenait à merveille, et tout en reconnaissant la nécessité de « faire l'aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence » (2), il n'aurait voulu hasarder que les néologismes nécessaires et nourris des sucs du terroir populaire (3).
Tel était l'état de la langue française au moment où l'Encyclopédie fut publiée. Il sera curieux d'examiner si ses collaborateurs se sont rendus de cet état un compte exact, s'ils ont conseillé de fortifier les qualités naturelles et essentielles de notre langue, s'ils ont signalé les vices qui la faisaient dépérir.
La qualité qui a donné à la prose du xvir siècle cette force et cette solidité résistante que nous admirons encore aujourd'hui, c'est la propriété des termes. L'expression chez les Bossuet, les Pascal, les La ("ontaine, les Sévigné, est si bien l'équivalence de leur pensée, de leur pensée tout entière et rien que de leur pensée, que nous ne concevons pas que, pensant ainsi, ils eussent pu s'exprimer autrement et qu'il est permis de prévoir que tous ceux qui voudront, n'importe dans
(I) Uiiré, DicUonnaire, Préface.
(S) UUn au roi de Prusse, 31 août 1749.
(3) Voy. Ùiseourt de réception à F Académie, 1746. On sait qu'en 1778, Voltaire, projetant de recommencer le Dictionnaire de l'Académie fur un plan tout non? eau, Toulait enrichir notre langne. MaiheureuMment U se bornait à restaurer des archaïsmes, refusant d'admettre tout néologisme Téritable. (Tétait paralyser la réforme à son début. — Voy. là-dessus Lucien Bmnnet, Les Pkitosophes de CAca* demie fHnçaise au XYlll^ siécU, Ut. IV, chap. U, f IV.
quel siècle, exprimer des pensées ou des sentiments pareils aux leurs auront recours nécessairement à leurs expressions. D'Alembert a compris que cette propriét(^ était la grande règle de toutes les règles et il en n recommandé ainsi l'observation : « C'est principalemeur cette qualité qui distingue les grands écrivains de ceux qui ne le sont pas : ceux-ci sont pour ainsi dire toujours à côté de l'idée qu'ils veulent présenter; les autres la rendent et la font saisir avec justesse par une exprèssion propre » (1).
La propriété ne doit pas exister seulement dans les mots, mais dans le rapport des phrases avec la pensée ou le sentiment, dans la convenance parfaite de la forme et du fond. Il faut que le style soit au niveau des pensées hautes comme des pensées vulgaires, des pensées touchantes comme des pensées terribles; il est même bon qu'il rende subtilement une idée subtile. L'essentiel est qu'il se mesure exactement à ce qu'il veut rendre, sans chercher à le rabaisser par la trivialité ni (défaut plus commun) à le relever par les ornements. Là-dessus de Jaucourt et d'Alembert sont d'accord avec les classiques : « La matière, dit le premier, emporte le style et c'est toujours à lui de le
suivre La matière s'élevant et s'abaissant, le style
qui est porté sur la matière doit s'élever aussi et s'abaisser avec elle » (2) . D'Alembert écrit de même de ce genre de propriété : « C'est en quoi consiste la véritable éloquence et même en général le vrai talent d'écrire, et non dans un style qui déguise par un vain
(1) Art. ELOcunoN, t. V.
(2) Art. Styi.r (prU à l'abbé Batteiiz), t. XV.
coloris des idées communes. Ce style ressemble au faux bel esprit, qui n'est autre chose que l'art puéril et méprisable de faire paraître les choses plus ingénieuses qu'elles ne sont » (1).
A la propriété se rattache étroitement la correction ; l'une et l'autre sont les conditions indispensables de la clarté. La correction consiste & respecter les règles de la grammaire et de l'usage. Ces règles ont été en m[\jeure. partie fixées définitivement au xvii* siècle; les observer est le commencement de la sagesse pour un écrivain. Il y a d'ailleurs une liaison si étroite entre ces règles et la logique de la pensée que les appliquer, c'est au fond raisonner juste, surtout dans notre langue dont la marche est si régulière qu'il est difficile d'y faire une faute de construction qui ne soit en même temps une faute de raisonnement. 11 n'en est pas moins vrai que les droits du génie doivent être sauvegardés et qu'une nouvelle tournure inventée heureusement et conformément aux lois intimes de notre langue est un trésor toujours pçécieux à recueillir. Diderot et d'Alembert se sont exprimés là-dessus avec un mélange de sagesse et d'indépendance digne du grand siècle : « La correction, a écrit Diderot, consiste dans l'observation scrupuleuse des règles de la grammaire. Un écrivain très correct est presque nécessairement froid : il me semble du moins qu'il y a un grand nombre d'occasions où l'on n'a de la chaleur qu'aux dépens des règles minutieuses de la syntaxe; règles qu'il faut bien se garder de mépriser par .cotte raison qu'elles sont ordinairement fondées sur une
(1) Art. KL(M.cno.x, l. V,
/Iml/^dtiqijd très fine et très solide; et pour un endroit f|ui mrh\t fr&té par leur observation rigoureuse et où ÏMiU^nr rjui a du goût sent bien qu'il faut les négliger, il y /^n a mille où cette observation distingue celui qui mt /u'.rire et penser de celui qui croit le savoir. En un wotf on ne doit passer à un auteur de pécher contre la fUffrfU'ÀUm du style, que lorsqu'il y a plus à gagner //u7i perdre » (1). D'Alembert a répété plus loin les mknusn observations (2). L'un et l'autre n'ont guère ffiït qm commenter Vaugelas. Un autre collaborateur, Um\r/Â(^f a même cité, en l'approuvant, une phrase de r^i UtuMlre grammairien, dans laquelle il autorise un ê nHfUillGnt et judicieux » écrivain à inventer de nouyu\Um fiiçons de parler « pourvu qu'il y apporte toutes \ti^ rjrconstances requises, c'est-à-dire un grand jugein^nt à composer la phrase claire et élégante, la (ItmrMW que demande Toreille et qu'on en use sobren^^nt til avec discrétion » (3).
KrKtoro une fois, ces qualités, la propriété des termes, lii (iorivonance de lor forme et du fond, la correction, A/ Mit t^^N bases du style, et c'est parce qu'elles se trouvent Mil pi UN haut degré dans les grands écrivains du siècle (1(1 KotiU XIV que leur prose est l'idéal de la prose fvi\U(:ii\H(), L'Encyclopédie a bien fait de leur donner une ijMiivnlIo consécration.
MiiU («lie n'a pas été si entichée de la prose périodique du H vil* ni^cle qu'elle ait rejeté le style coupé. De Jau- \\\\\\vl a infime reconnu que ce dernier l'emporte sur le
(I) Ail. Ki.or.nio^i. l, V,
\^\ Ail Ki»»««»noN, U V.
w Ail hinAMR, I. XIL
style périodique en « vivacité » et en « éclat » (!)• Mais il ne voudrait pas qu'on raffectâti car il n'est souvent que l'illusion de la brièveté, sans compter que par le décousu des phrases, il perd maintes fois sa cohésion. De Jaucourt croyait d'ailleurs que le style coupé ne saurait remplacer le style périodique qui est « plus harmonieux », qui € tient l'esprit en suspens » et qui est « plus agréable à l'auditeur ». Le plus sûr, à son avis, était qu'on les employât l'un et l'autre, appliquant chacun aux endroits qui s'en accommodaient le mieux : « Au demeurant, il n'y a pas de lois à prescrire sur l'emploi de la période. En général, le commencement d'un discours grave et noble sera périodique ; mais dans le cours de sa harangue, l'orateur se laisse diriger par le caractère de ses pensées, par la nature de ses images, par le sujet de son récit. Tantôt les phrases sont coupées, courtes, vives et pressées, tantôt elles deviennent plus longues, plus tardives et plus lentes. On acquiert par une longue habitude d'écrire la facilité de prendre le rythme qui convient à chaque chose et & chaque instant » (2). L'Encyclopédie a donc eu le goût a la fois assez conservateur pour défendre la belle prose de Bossuet et assez libéral pour admettre la jolie prose de Voltaire.
Reste & savoir maintenant si elle a démêlé les fâcheuses tendances de la prose de ses contemporains â la diffusion, à la préciosité, au clinquant, à la fausse noblesse, au néologisme vicieux, et si elle a travaillé â les enrayer par ses leçons.
(1) Art. Sttlb (prit à Tabbé B.ilteui). t. .W. (St Art. PftnipDB, t. XII.
Les grands écrivains étaient nobles dans leur langage; le XVIII* siècle fut prude. Bossuet livrait Jésus- Christ « aux cnachats de la canaille », l'abbé Joannet eut peur du mot « vache » . A mon grand regret, je n'ai trouvé dans l'Encyclopédie aucune condamnation catégorique de ce foux ennoblissement de la prose. H est vrai qu'elle ne contient non plus aucun plaidoyer en sa faveur. Bien plus, il semble que d'Alembert l'ait visé dans sa critique générale : « La bassesse des idées et des sujets est à la vérité trop souvent arbitraire; les anciens se donnaient à cet égard beaucoup plus de liberté que nous qui, en bannissant de nos mœurs la délicatesse, l'avons portée à l'excès dans nos écrits et dans nos discours » (1). De Jaucourt, qui s'était montré partisan si déclaré de la périphrase en poésie, la recommandait en prose plus discrètement : « Il la faut employer avec choix et avec mesure » et les deux qu'il citait comme modèles : « fatal vo)^age » pour « la
mort» (Platon) et « fecerunt servi Milonis.... » pour « tuèrent Clodius » (Cicéron) indiquent que dans sa pensée la périphrase devait ôtro moins une parure qu'un euphémisme utile i\ l'oratQur (2). Enfin ce conseil donné à l'écrivain : « Je voudrais qu'il étudiât les hommes, qu'il prît d'après nature des expressions qui soient non seulement vraies, mais vivantes et animées » (3), ne vous paraît-il incompatible avec le souci d'écrire noblement? Je suis donc fondé à présumer que l'Encyclopédie blâmait cette fausse recherche du mot noble qui
(î) Arl, Éi.ocuTio.N, l, V.
(2) An. Pkkipiiiiask, t. XU.
(3) An. Srvi.K. Addition do J.iii<*oiin, t. XV.
ôtait au style de ses contemporains la couleur et la précision.
La précision avait encore un autre ennemi dans cette fluidité molle qui caractérise les écrivains secondaires du XVIII* siècle. Leur style n'avait ni corps, ni mordant; il était ef&lé, énervé, décharné. Cela tient à Tabus des épithètes, à la redondance des expressions, au laisseraller avec lequel on mettait à sa plume la bride sur le cou. Du Marsais et Beauzée ont éveillé l'attention des lecteurs de TEncyclopédie sur ce défaut. Du Marsais proscrivait l'épithète « déplacée, vaine, qui ne dit rien
de marqué » parce qu'elle rend le discours c froid
et ennuyeux » (1). De même Beauzée, s'autorisant du P. Bouhours, blâmait cette manière de c quitter une expression courte et simple qui se présente d'elle-même pour en prendre une plus étendue et moins naturelle... Un écrivain qui aime ce qu'on appelle phrase ne dira pas : Si vous saviez vous contenir dans des petites bornes, mais il dira : si vous aviez soin de retenir les mouvements de votre esprit dans les bornes d'une juste modération » (2). Voilà le style que, selon lui, les jeunes gens rapportaient du collège où « au lieu de prescrire les règles utiles à la fécondité de leur âge » on leur donnait quelquefois « des secours ou des motifs pour l'augmenter» (3). Adolescents, ils étaient féconds; hommes mûrs, ils devenaient diffus.
Comment TEncyclopédie aurait-elle pu encore ne pas mettre en garde ses lecteurs contre ce défaut qui gâtait
(I) Art ÉPITIIKTK, l. V.
(S) Sor Bouhoori grammairien, voy. U Père Ihuhourt, Geo. Doncieui, II* partie, chap. 111 el IV.
(3) Arc. PaiiAM, t. XII.
notre prose du xviii* siècle : l'abus de la finesse? L'abus de la finesse fatigue le lecteur, le trouble même quelquefois, et lui fait prendre en grippe un auteur trop attentif & faire montre de son esprit Voltaire, d'Alembert et Diderot se sont ligués contre cette manie. Voltaire a prétendu avec raison que la finesse est un défaut insupportable là où elle est déplacée, qu'elle tourne d'ailleurs très facilement à l'énigme (1). D'Alembert en a autorisé l'emploi, « mais avec sobriété et dans les sujets qui en sont susceptibles, c'est-à-dire qui ne demandent ni simplicité, ni élévation, ni enthousiasme » (2). Diderot la méprisait. Les choses ingénieuses, a-t-il dit, « consistent dans des rapports fins, délicats et petits qui échappent à un homme de sens dont l'attention se porte sur les masses Un auteur qui court
après des traits ingénieux se peint à mon esprit sous la forme de celui qui s'applique à frapper un caillou sur l'angle pour en tirer une étincelle; il m'amuse un moment » (3).
Il y a deux sortes de néologismes, les néologismes de syntaxe et ceux de vocabulaire. Nous avons vu que, pour les premiers, l'Encyclopédie avait été aussi libérale que le fut jadis Vaugelas. Pour les seconds, elle suivit encore Vaugelas qui les avait interdits absolument. « 11 n'est jamais permis de faire des mots » disait celui-ci dans un passage cité par Beauzée (4). D'un côté, je suis heureux que l'Encyclopédie se soit rangée de l'avis de Vaugelas contre Rousseau qui écrivait :
(1) Art. Esprit, t. V.
(2j Art. ÉLOCUTiori, t. V.
(3) Art. Inoéniiux, t. VIH.
(4) Art. PuRASi, t. XH.
« Si l'on est intelligible, fiton cinq cents barbarismes, on n'en a pas moins bien écrit » . Elle protestait à sa manière contre le préjugé, trop commode vraiment, que la création de mots nouveaux est un peu laissée au caprice de l'auteur. Elle affirmait solennellement que c'est dans la langue commune, héréditaire, vraiment nationale, langue de nos pères qui sera celle de nos fils, dans cette partie immuable du vocabulaire que Pascal a transmise à Racine et Racine à Voltaire, qu'il faut chercher les expressions pour rendre nos idées. 11 serait bien singulier que cette langue qui leur a suffi nous fut insuffisante. Mais il est regrettable d'autre part que l'Encyclopédie n'ait pas compris qu'une langue n'est jamais fixée, que si les progrès des sciences et de l'industrie, les révolutions politiques, sociales et économiques, ont fait éclore des idées nouvelles dans le cerveau de l'homme, ou ont revêtu les idées anciennes d'une forme nouvelle, il est inévitable que bien des choses ne puissent être désignées par les mots anciens et qu'il serait absurde de s'opposer à l'admission dans le langage de ce qu'on admet dans la pensée. L'Encyclopédie croyait en grammaire à l'absolu t au point de perfection et de maturité » (1); or il n'y a.
(1) Cest vrai en général, mais par un petit coin, non. Vaugelas et le P. Bouhoun ont eu conscience qu'à dater de leur siècle les grands changements prenaient On, que la langue entrait dan« une ère de subilité relative, mais le P. Bouhours ajoutait : • Cest la nature des choies Tivanles de changer de temps en temps ; et s'il y a quelques langues modernoi qui ne changent point, elles doivent être comptées entre celles qui sont mortes. Je ne prétends donc point
que la nôtre ne change point du tout Quelquen mott et quelques façons de
parler pourront s'établir ou B*abolir, selon la bitarrerie de Tusage, mais ce changement sera tout au plus comme une légère maladie qui arrive dans la Torce de l'âge et qui ne change ni le tempérament, ni l'humeur ••
comme on Ta dit, que les langues mortes qui soient immortelles.
Malgré tout, si nous ne lui en voulons pas trop de n'avoir pas eu sur la vie des langues cette conception du « perpétuel devenir » qui est le dernier mot de la méthode historique et l'honneur de notre siècle, nous conclurons que l'Encyclopédie a été sage et clairvoyante de regarder comme un idéal la prose du règne de Louis XIV et de la défendre contre les atteintes dangereuses qu'elle recevait de tous côtés, surtout si nous songeons que ses préférences ne l'ont point aveuglée au point de méconnaître et de proscrire cette prose courte et légère, fille du xviii* siècle, aussi légitime et aussi utile que son aînée.