CHAPITRE PREMIER
l'encyclopédie et l'imitation des anciens
L'imilalion des Anciens fut un dogme lliléraire au xvn» siècle. — Le xviu* siècle hérita de ce dogme. •— Cependant une réaction se produisit dès cette époque. — L'Encyclopédie doit être rangée parmi les opposants.— Ouclos, d*Alembert, Marmontel admirent les Anciens sans superstition. — Sulier explique en quoi doit consister la véritable imitatiou de l'antiquité ; Il demande que les modernes se bornent à faire passer en eux-mêmes le goût et Tesprit des Anciens, sans rien leur prendre qui rappelle trop leur temps et leur pays.
Le premier et le principal article du credo littéraire du xvii* siècle était l'imitation des Anciens. On croyait que ceux-ci avaient découvert et réalisé le type absolu de la perfection dans tous les genres littéraires et que l'idéal de l'épopée, par exemple, était renfermé dans riliade d'Homère, celui de l'ode dans les poésies de Pindare. De là l'imitation de l'antiquité devenue une religion que les critiques, et Boileau notamment, prêchaient avec une foi sereine. Ils mesuraient la valeur d'un ouvrage d'esprit au degré de ressemblance qu'il avait avec l'ouvrage ancien correspondant et le déclaraient plus ou moins beau, suivant qu'il se rapprochait ou s'éloignait davantage de son modèle. Encore si ces Anciens dont ils imposaient l'imita tion avaient été les Anciens véritables ! Mais, faute d'érudition, l'antiquité
n'était alors qu'imparfaitement comprise et on peut dire que le xvii* siècle en avait plus le sentiment que Tintelligence.
Les dangers d'une pareille esthétique nous sautent aux yeux aujourd'hui. La littérature du xvu* siècle s'exposait à manquer d'originalité, à ne pas se rattacher du tout à la nation, ou du moins à porter une empreinte très affaiblie du génie de la race française, bref à n'être que le reflet d'une littérature étrangère. Mais à cette époque, sauf deux ou trois esprits hardis qui éprouvèrent quelques velléités d'indépendance, personne n'eut l'air de souffrir de cette imitation des Anciens, encore moins d'y voir un écueil pour notre littérature. Au contraire, ce qui aida tout le monde à se convaincre que, hors les Anciens, il n'y avait pas de beauté, c'est que plusieurs écrivains, tout en imitant, ou plutôt quoiqu'en imitant l'antiquité, produisirent des chefsd'œuvre.
Cette croyance, le xviii* siècle la reçut en héritage. Il continua à préconiser l'imitation des Grecs et des Latins au détriment des sources nationales. Nous verrons, au fur et à mesure que nous passerons en revue les différents genres littéraires, avec quelle obstination les théoriciens du temps renvoyaient les auteurs à l'école des Anciens. Que de successeurs eurent les Rapin, les Bossu et les Boileau au xviii^ siècle! Ils occupaient les premières places dans les salons, dans les journaux et dans les chaires des collèges. Quand Gibbon publia sa fameuse thèse en faveur des Anciens, dans laquelle il se flattait de prouver que l'étude de leurs ouvrages suffisait pour développer toutes les facultés de l'esprit humain, il reçut un accueil froid en
Angleterre, mais très favorable en France (1). Le xviii* siècle fit pis que d'imiter les Grecs et les Latins : convaincu que si l'antiquité offrait le modèle de la perfection, le XVII* siècle offrait celui de l'imitation de cette perfection, au lieu d'imiter directement l'antiquité, il imita le grand siècle qui lui-même était déjà imitateur. La nature disparut peu à peu des ouvrages de littéra* ture pure (2) et fut remplacée par une convention creuse. Mais on tenait à se maintenir dans la tradition de l'antiquité.
Cependant un retour d'opinion contre les Anciens s'était dessiné dès le début du siècle et il alla s'accentuant jusqu'à la fin. A côté des critiques rentes et des régents de collège, on voyait s'élever une pléiade d'hommes de talent qui tachaient de réagir contre les idées courantes et d'ébranler les dogmes ofliciellement enseignés. Leur campagne eut beaucoup de succès. Un professeur de rhétorique du collège de Beau vais, Crevier, composa, en 1752, une harangue latine contre les progrès de leurs doctrines. Fréron, qui en fit mention*(3), mêla ses plaintes à celles du professeur. Un peu plus tard, parlant de la décadence des lettres au XVIII* siècle, Fréron n'hésitait pas à en découvrir la cause dans le discrédit dont les Anciens étaient frappés. « La saine antiquité n'est plus consultée. A peine con* naît-on de nom les beaux génies d'Athènes et de Rome.
(1) Estai sur VHudê de la lUléraUre, 1761.
(2) De ceoi-là Mulement, tat dans ceux de philosophie et de leieneef socuilee et polillquei, qui enireol pour une large pari dans le bilao de la litléralure du xvui* siècle, le sujet forçait l'auteur à élre original. Prolui sni hatri ciiratav dit Pépigraphe de VEsiml des lois.
(3) Lelires sur quelques écrits de ce temps, t. V, lettre VIII*
On néglige la plus belle langue de l'univers, là langue dans laquelle a écrit le plus grand poète qui ait jamais existé. Croiriez- vous, Monsieur (c'est un fait), qu'il n'y a que trois ou quatre écoliers tout au plus qui vont entendre, aii collège royal les leçons qu'y donnent M. l'abbé Vatry et M. Caperonier, ces deux illustres professeurs en langue grecque? Le latin n'est pas plus en honneur » (1). Que les langues anciennes ne fussent plus l'objet d'une étude assidue, cela se comprend aisément. La connaissance du grec n'avait jamais été répandue (2)'. Quant au latin, la tyrannie -de sa domination fut sa perte. On réagissait contre lui et d'autant plus vigoureusement que la langue française, illustrée par d'immortels chefs-d'œuvre, prenait une importance toujours croissante, que le développement de la vie sociale et des relations internationales donnait une part plus grande à la géographie, à l'histoire et aux langues vivantes, enfin que le mouvement scientifique se propa* gcait davantage. Mais ce qu'on ne comprend pas aussi bien^ et ce qui était moins excusable, c'est la défaveur dans laquelle étaient tombés les chefs-d'œuvre euxmêmes de l'antiquité; si l'on en croit Fréron, on ne les lisait plus même dans les traductions.
• Ne prenons pas à la lettre les doléances de Fréron: Ceux qui ne lisaient même pas les traductions, c'étaient les gens frivoles, les gens du monde, éloignés des Anciens plutôt par mode que par réflexion. Mais ceux qui avaient ouvert la campagne contre l'antiquité, les chefs véritables de la réaction, étaient des écrivains
(1) UUret sur quelques écrits, t. IX, lettre II, 1753.
(2) Voy. Egger, liélUnisme en France, XXVIII* leçon.
sérieux qui, sauf dans de rares moments d'humeur, lisaient les Anciens, savaient les lire et alliaient aveo beaucoup d'indépendance d'esprit à leur égard le respect et Tadmiration qui leur sont dus. Ces réserves faites, il est incontestable qu'ils battaient en brèche ridolâtrie aveugle qu'on avait pour l'antiquité. Successeurs des Perrault, des La Motte et des derniers combattants * de la querelle des Anciens et des Modernes, les Condillac, les Voltaire, les Diderot, ne montraient plus la même acrimonie que leurs devanciers contre les Grecs et les Latins, mais ils professaient aussi que pour bien faire, I Tart n'était pas réduit & faire comme eux (1). Condillac condamnait ceux qui pensaient c qu'il n'y a plus de poésie si on renonce au merveilleux de la fable ; qu'on ne peut être juge du poème si on n'a pas lu les Anciens, qu'on n'est pas poète si on ne suit pas scrupuleusement leurs traces » (2). Voltaire et Diderot répétaient souvent à leurs contemporains qu'il fallait s'arrêter dans l'imitation qu'on faisait des Anciens, ouvrir les yeux sur leurs défauts et donner plus libre carrière à l'inspiration moderne. « Il faut peindre avec des couleurs vraies comme les Anciens, disait Voltaire, mais il ne faut pas peindre les mêmes choses » (3). Et Diderot protestait ainsi en faveur des Modernes : t Nous avons déjà dans presque tous les genres des ouvrages à com-
(1) On pourrait autti eitar Marivaui. Au début da ta carrière, il avait montré eoutra les Ancians, at surtout contra Homère, dont il avait travesti VlUmde, une passion presque haineuse. Vers la On, il s'amenda, traita Tantiquité avec plus de Justice, mais n'eu lit pas moins la guerre à ses fanatiques. — Voy. SpeeUUw, V1I« feuille et 2e jriioir.
(S) Arid'éerirt, Uvre IV, chap. I.
(3) B$$ai iwr la Poétit épique. ^ Voy. en outre : Candide, 1759, cbap. XXV, Ui Aneiem tt Ui Modemti ou la toiUUe de Madame de P^mpaiiour, 1765.
parer à ce qu'Athènes et Rome ont produit de plus beau. Euripide ne désavouerait pas les tragédies de Racine : Cinna, Pompée, Horace, etc.. feraient honneur & Sophocle. La Henriade a des morceaux qu'on peut opposer de front à ce que l'Iliade et l'Enéide ont de plus magnifique. Molière, réunissant les talents de Térence et de Plante, a laissé bien loin derrière lui les comiques de la Grèce et de l'Italie. Quelle distance entre les fabulistes grecs et latins et le nôtre ! Bourdaloue et Bossuet le disputent à Démosthène. Varron n'était pas plus savant que Ilardouin, Kircher et Petau. Théophraste ne dépasse pas La Bruyère. Il faudrait être bien prévenu pour ne pas se plaire autant à la lecture de l'Esprit des Lois qu'à la lecture de la République de Platon» (Ij. Voilà quelles idées Condillac, Voltaire, Diderot et d'autres encore, répandaient dans le public lettré, c'était leur influence qui désolait Crevier, Fréron, sans compter l'Université.
Maintenant que nous avons esquissé à grands traits l'état de l'opinion à l'égard des Anciens vers le milieu du XVIII* siècle, il s'agit de savoir quelle position l'Encyclopédie prit dans le débat. A-t-elle montré pour
(i) Réponse aux oùervalions du journal de Trévoux sur la lettre de iourds et mueti, 1751. Voy. en outra : V entretien sur le fils naturel.
Voltaire et Diderot n*en étaient pas moins les admirateurs enthousiastes des Grées et des Latins. « Il n'appartient, écrit Voltaire à la duchesse du Maine, qu'à rignorance et à la présomption, qui en est la suite, de dire qu'il n'y a rien à imiter dans les Anciens ; il n'y a point de beautés dont on ne trouve chez eux les semences «. {Bpiti-e Dédicace d'Orest^, 1750. Voy. eu outre : Dissertation sur Us principales tragédies anciennes et moderneti, par Dumolard. — Essai sur la poésie Epique, 1728.— Discours aux Welches, 176i, — etc.). Diderot déclarait de son côté que, sans l'étude du grec et du latin, on ne pouvait être littérateur : « Ces deux langues renferment de si grands modèles en tous genres qu'il est difficile d'atteindre à l'excellence du goût sans les connaître m. (Plan d'une Université pour la Russie, 1775).
eux le même culte que Boileau et ses disciples du xviii* siècle? Ou bien s'est-elle jointe aux hardis penseurs que je citais tout À Theure pour essayer de secouer un joug devenu trop pesant et arrêter une imitation funeste à la littérature française?
Que TEncyclopédie ait été de préférence de ce dernier parti, tout cet ouvrage a chance peut^tre de le prouver. J'aurai lieu de montrer & chaque chapitre, que presque tous ses collaborateurs ont réclamé l'abrogation de la plupart des règles et des lois empruntées aux Anciens, activant ainsi la dissolution de l'ancien régime littéraire et préparant l'avènement d'un régime plus national. Ici, je me contente de signaler les dispositions des Encyclopédistes à l'égard de l'antiquité en général.
Les collaborateurs qui ont été amenés à parler d'elle et de l'imitation qu'on en faisait ou qu'on en devait faire, sont Duclos, d'Alembert, Marmontel dans la première Encyclopédie, et Sulzer dans le Supplément.
Duclos n'a glissé que quelques mots dans l'article Déclamation ; mais ils sont pleins de sens : « En reconnaissant les Anciens pour nos maîtres et nos modèles, ne leur donnons pas une supériorité imaginaire : le plus grand obstacle pour les égaler est de les regarder comme inimitables. Tâchons de nous préserver également de l'ingratitude et de la superstition littériure » (1).
D'Alembert est revenu plusieurs fois sur cette question des Anciens. Son opinion est résumée dans ce passage où, traitant du Ooût, il félicite la philosophie de
(I) Art. Décumahom, t. IV.
l'avoir éclairé en le mettant en garde contre les engouements aveugles, aussi bien que contre les préventions injustes. « Un des avantages de la philosophie appliquée aux matières de goût est de nous guérir ou de nous garantir de la superstition littéraire; elle justifie notre estime pour les Anciens en la rendant raisonnable; elle nous empêche d'encenser leurs fautes; elle nous fait voir leurs égaux dans plusieurs boiis écrivains modernes qui, pour s'être formés sur eux, se croyaient, par une inconséquence modeste, fort inférieurs à leurs maîtres » (1).
Marmontel a consacré aux Anciens un article tout entier (2). Il a montré d'abord combien est irrévérencieux et faux l'argument de Perrault, d'après lequel les Anciens, ayant paru dans l'enfance du monde, ne sauraient être dans tous les arts que de médiocres apprentis. Marmontel admet que cet argument puisse s'appliquer avec quelque justesse aux connaissances humaines, aux progrès des sciences et des arts, à tout ce qui ne reçoit son accroissement et sa maturité que du temps : « Mais, ajoute-t-il, qu'il en soit de même du goût et du génie, c'est ce que Perrault n'a pu sérieusement penser et dire ! Ici les caprices de la nature, les circonstances combinées des lieux, des hommes et des choses ont tout fait, sans aucune règle de succession et de progrès ». Par là, Marmontel a rencontré la solution de cette querelle interminable des Anciens et des Modernes (3). En efi'et, il est évident que les Anciens ne
(!) Art. GooT, t. vu.
(2) Art. Amcunb, Suppl., 1. 1.
(3) Après Tabbé Dubos et Marivaux cependant. — Voy. là-dessus Hypp. Rigaulty La Querelle det Anciens et des Modernes,
peuvent que nous être inférieurs dans ces sciences comme la médecine, l'astronomie, les sciences physiques et mathématiques qui, fondées sur les observations successives des hommes, ont dû avancer à mesure que ces observations devenaient plus nombreuses et plus exactes. En revanche, il est non moins évident que dans les arts purement intellectuels, comme Téloquence et la poésie, qui n'ont besoin que de génie, de sentiment et d'imagination, les Anciens avaient autant de chances que nous pour arriver & la perfection; qu'ils en avaient même plus, puisque dans la jeunesse du monde, le génie des hommes était plus frais, leur goût plus naturel et leur langue plus pure. Et en fait, Marmontel n'a pas hésité à reconnaître qu'Homère n'a jamais eu d'égal, que Sophocle et Euripide ont surpassé tous les tragiques par le naturel et le pathétique, que Boileau n'a été que le froid copiste d'Horace et que nos avocats et nos historiens sont indignes d'être cités à côté des Démosthène et des Cicéron, des Thucydide et des Tite-Live.
Mais, d'autre part, Marmontel a réclamé énergiquement en faveur des Modernes contre les^ partisans exagérés des Anciens. D'après lui, Racine, Molière, La Fontaine, Voltaire sont des noms qu'on peut opposer sans crainte aux plus glorieux de l'antiquité; Racine marche de pair avec Sophocle et avec Euripide, Molière est supérieur à Aristophane et à Térence.
Marmontel, Duclos et d'Alembert étaient donc d'ac* cord pour mettre leurs contemporains en garde contre la superstition de l'antiquité. Ils leur répétaient à l'envi que les Anciens étaient des hommes et que leurs oeuvres étaient par conséquent imparfaites. Ils leur
affirmaient qu'il ne manquait pas de Modernes pour égaler les Grecs et les Latins, ou même les surpasser; ils leur inspiraient l'ambition de grossir le nombre de ces Modernes.
Mais quels moyens leur indiquaient-ils pour arriver à égaler ou même à surpasser les Anciens? L'imitation. Et de qui? Des Anciens eux-mêmes; avec cette unique restriction qu'on n'imiterait des Anciens que leurs chefs-d'œuvre. C'est la conclusion implicitement renfermée dans les extraits de Duclos et de d'Âlembert cités plus haut. De même on la tire facilement de ce passage de Marmontel : « Pourquoi ne ferait-on pas à l'égartl d'Homère et de Virgile ce qu'on a fait à l'égard de Sophocle et d'Euripide? On a distingué leurs beautés de leurs défauts; on a pris l'art où ils l'ont laissé; on a essayé de faire toujours comme ils avaient fait quelquefois » (1). C'est avoir fait, semble-t-il, beaucoup de bruit pour rien. Duclos, d'Alembert et Marmontel aboutissaient, malgré leurs airs d'indépendance, au même résultat que leurs prédécesseurs du xvii* siècle. En somme, ce qui les distinguait de Boileau, c'est que celui-ci plaçait les Anciens au-dessus des Modernes, tandis qu'eux leur accordaient l'équivalence. Mais au fond ils étaient d'accord : les Modernes ne sauraient mieux faire que d'imiter les Anciens. Les Encyclopédistes ne disaient pas : « L'idéal littéraire des Anciens ne nous convenant plus parce que nos mœurs, nos institutions, nos goûts ne sont plus les leurs, laissez les Anciens de côté et faites aussi bien qu'eux en faisant autrement » . Ils disaient tout simplement : « Réalisez
(1) Art ÉPOPii, t. V.
mieux que les Anciens Tidéal même des Anciens; venus après eux, vous pouvez mieux faire qu'eux en les imitant ». Il n'y a pas dans ces paroles de germe de révolution.
Il aurait donc fallu que TEncyclopédiei pour être véritablement en progrès, comptât un collaborateur capable d'expliquer en quoi devait désormais consister cette fameuse imitation des Anciens; un collaborateur, qui, allant plus loin que ses collègues, montrât qu'elle ne devait plus s'asservir à leur emprunter leurs idées, leurs sentiments, leur tour d'esprit, leurs habitudes de langage et jusqu'aux formes extérieures de leurs ouvra* ges. Ce collaborateur que nous attendons s'est rencontré dans le Supplément seulement, et c'est Sulzer.
Nous verrons plus loin que Sulzer a efiacé ou reculé les limites qui séparaient les différents genres poétiques, qu'il a revendiqué l'indépendance de l'inspiration, qu'il a répudié les procédés de langage propres aux Anciens et tous les oripeaux mythologiques. Notons seulement ici comment ce philosophe entendait l'imita* tion de l'antiquité (1). Selon lui, ce serait « s'arrêter à l'écorce )» que d'emprunter aux Anciens tout ce qui porte leur marque particulière : pensées, sentiments,, traits de mœurs, locutions, cadres définis des genres. « Ces formes sont adaptées à leurs mœurs et à leur siècle », et, comme telles, ne peuvent être trai^spprtées sans violence et sans contraste choquant dans notre, civilisation moderne. Ce qu*il faut essayer de prendre, aux épopées, aux drames, aux odes antiques^ c'jo^ « l'esprit même et le contenu de l'ouvrage >. Sulzer
(1) Art Aficniit, Suppl. 1 1.
entend par là les qualités de mesure, de force, de simplicité que les Anciens ont possédées en perfection. Il désire qu'on nourrisse soii intelligence et son âme de tout ce qu'on leur sent de. bon. Il demande qu'on suive leur goût, « plus naturel et plus mâle » que celui des Modernes. «A peine pouvons-nous, dit-il, nous faire une idée assez relevée de la grande manière de penser des Anciens et de la vigueur mâle de leur esprit; ils méritent notre admiration ». C'est à une telle école qu'il sera utile de mettre son propre esprit, car « il est impossible qu'en se familiarisant bien avec eux, le goût et la manière de penser n'en reçoivent pas une touche plus belle et plus mâle ». Voilà comment Sulzer comprenait l'imitation des Anciens. Il ne veut plus de cette imitation servile qui leur empruntait le détail des mots et des pensées, des traits particuliers de leurs mœurs et de leur religion. C'est l'esprit et le goût des Anciens que Sulzer demande aux Modernes de faire passer en eux-mêmes ; il voudrait qu'on les consultât, non ,pour se façonner comme une cire molle à leur ressemblance, mais pour cultiver sous cette direction étrangère son caractère propre.
' Ai-je besoin d'insister sur l'excellence de ces conseils? On n'en reçoit pas d'autres aujourd'hui. Imiter n'est pas copier un modèle; c'est s'inspirer de lui. Je demanderais seulement qu'on remarquât combien ces conseils étaient nouveaux à l'époque où Sulzer les donnait et qu'on tînt compte à l'Encyclopédie de leur nouveauté. En résumé, je crois avoir montré que sur ce premier point, je veux dire l'imitation des Anciens, si important et si décisif pour l'orientation d'une littérature, il serait injuste de compter l'Encyclopédie parmi les
retardataires du siècle dernier. Elle contient d'abord raflirmation plusieurs fois répétée que les Anciens sont le passé et qu'il ne faut les admirer que là où ils sont admirables. De plus, elle a exprimé, par la plume de Sulzer, le vœu que les Modernes n'imitent les Anciens dans ces endroits mêmes où ils sont admirables, qu'en s'imprégnant de leur esprit et de leur goût, sans leur rien prendre qui rappelle trop leur temps et leur pays, de manière à rester originaux.