CHAPITRE V
Influence sur la mortalité. — Depuis le règne des doctrines pastoriennes, c’est-à-dire depuis trente ans, la mortalité annuelle pour 1,000 habitants a baissé, de 22 à 18, en Angleterre; de 25 à 21, en France; de 30 à 24, en Italie ; de 26 à 22, en Allemagne ; de 32 à 29 environ, en Autriche. Les résultats seraient bien meilleurs encore, si l’application plus rigoureuse des préceptes d’hygiène issus des doctrines microbiennesumpêchait le développement d’une série de maladies évitables.
Si on fixe le chiffre de la valeur moyenne de l’existence humaine au taux évalué par Ohadwick et Farr, le capital annuellement perdu en France atteint un milliard, à cause des décès, et 700 millions du fait des maladies. On voit ainsi toute l’importance pratique des doctrines pastoriennes sur l’amélioration de la santé publique qui, comme le disait Disraeli, est la base sur laquelle reposent le bonheur du peuple et la force de l’Etat.
« Toute mon ambition, disait Pasteur, en 1862, est d’arriver à la connaissance des causes des maladies putrides et contagieuses. » C’est de là que sont sortis les progrès de la Chirurgie et de la Médecine Modernes, de l’hygiène et de la prophylaxie des maladies infectieuses.
Les méthodes pastoriennes, dit Duclaux, en nous renseignant sur les causes des maladies, en nous montrant que les causes étaient abordables à nos efforts, ont changé le devoir social vis-à-vis des malades. Le malade est toujours un blessé. L’arme qui l’a blessé, vient d’un autre malade et il peut luimême, sans le vouloir, blesser de la même façon d’autres hommes, surtout ceux qui lui donnent leurs soins. On a le devoir de se mettre en garde contre lui Le malade est devenu un être redoutable par les milliards de germes de maladie qu’il crée et répand autour de lui. On a le droit de l’empêcher d’être nuisible à la communauté et on doit combattre la contagion qu’il dissémine par des moyens économiques et sûrs. A Paris, d’après Brouardel, les pratiques d’hygiène, et les mesures prophylactiques contre les maladies épidémiques ont économisé 3,7 °/0„ soit 9,250 vies sauvegardées, et en 1900, on y a compté 100,000 malades de moins qu’en 1886. L’usage des filtres dans l’armée a fait tomber la mortalité par suite de fièvre typhoïde, de 16 à 9. Mieux renseignés, dit Proust, sur la nature et sur les causes des maladies, nous savons aussi mieux les prévenir. La connaissance plus précise des conditions qui président aux affections virulentes et miasmatiques permet aussi de formuler avec plus de vigueur leur prophylaxie. C’est ainsi que l’on fera disparaître les maladies épidémiques qui, selon l’expression de Duclaux, sont la conséquence de l’ignorance et la punition de 1 incurie des peuples et des individus. Le péril tuberculeux persiste toujours. Sur 1,000 habitants, la tuberculose en tue annuellement 33 en France, 22 en Allemagne, 17 en Angleterre. On compte actuellement, en France, près d’un demi-million de tuberculeux. Sur 600 autopsies que nous avons pratiquées au cours de ces trois dernières années, nous avons trouvé de la tuberculose pulmonaire dans les deux tiers des cas. Tandis que
la mortalité annuelle par variole est de 110 en Allemagne. elle s’est parfois élevée, en France, à 10,000 et elle a atteint 1141 à Marseille, en 1903, c’est-à-dire un chiffre à peu près égal à celui de la tuberculose (1,294). Il faut donc organiser la lutte contre la tuberculose. les maladies épidémiques, l’alcoolisme, etc., et c’est surtout en hygiène publique et privée, que rien n’est fait, tant qu’il reste quelque chose à faire.
Lois et règlements d'hygiène publique. — Ce
sont encore les doctrines microbiennes qui ont inspiré la loi de 1902 sur la Protection de la santé publique, qui complète les lois du 3 mars 1822 contre les maladies exotiques, du 13 avril 1850 sur 1 assainissement des logements insalubres, de 1892 sur la déclaration obligatoire d’un certain nombre de maladies contagieuses.
Elle consiste : i° dans la déclaration obligatoire des treize maladies suivantes (fièvre typhoïde, typhus exanthématique, variole et varioloïde, scarlatine, rougeole, diphtérie, suette miliaire, choléra et les maladies cholériformes, peste, fièvre jaune, dysenterie, infections puerpérales et l’ophtalmie des nouveaux nés, lorsque le secret n’est pas réclamé, méningite cérébro-spinale)-, 2° dans l'isolement; 3° dans la désinfection. Elle comprend aussi le règlement sanitaire communal qui vise : l’Assainissement communal, la protection des eaux potables, la salubrité des immeubles, la prophylaxie des maladies transmissibles reposant sur le diagnostic médical, la déclaration des cas avérés ou suspects, l’emploi méthodique de mesures d’isolement et de désinfection.
Cette loi est complétée par les Instructions du Comité consultatif d’Hygiène de France pour empêcher la propagation des maladies transmissibles; par la loi du 25 avril 1895 sur les sérums thérapeutiques, par le décret du 7 mars 1903 portant règlement d’ad-
mimstration publique sur les appareils à désinfection, par le règlement sanitaire de la Ville de Paris eri date du 22 juin 1904.
Ce sont toujours les doctrines pastoriennes qui ont dicté la plupart des mesures prophylactiques concernant V hygiène des collectivités, Y hygiène de L’enfance , dont l’excessive mortalité, atteignant le chiffre de 150,000 décès annuels, en France, (avant la fio de la première année), peut être diminuée par l’installation et la bonne direction des crèches, l’application rigoureuse de la loi Roussel du 23 décembre 1874, la surveillance des étables des vaches laitières (1), qui devraient être soumises à l’épreuve diagnostique de la tuberculine, l’analyse du lait, etc. L’écoZe est un foyer de propagation de maladies contagieuses et épidémiques (fièvres éruptives, coqueluche, grippe, diphtérie). Les principales causes de la dissémination morbide dans ce milieu, d’une réceptivité extrême, sont la présence de petits malades à un moment où l’affection n’est pas suffisamment confirmée auprès des maîtres et des parents, et leur retour trop rapide à l’école, lorsque les germes morbides existent encore à la surface des muqueuses ou de la peau. A ces deux périodes, l’écolier est un agent actif de propagation, de contagion et d’épidémie. Des précautions analogues doivent s’appliquer à Y Hygiène militaire, navale , coloniale, professionnelle, carie double objet de l’hygiène publique est de rendre le terrain réfractaire à la reproduction des germes et de détruire la graine , c’est-à-dire les germes nocifs, pathogènes, générateurs des maladiës.
En 1794, Condorcet disait avec raison : « Les progrès de la médecine préservatrice doivent faire dispa-
t. Boïinet et Huon. Mesures prophylactiques contre la transmission de la tuberculose des animaux à l’homme ( Annales d'Hygicne publique et de Médecine légale , janvier 189S), et la Tuberculose et sa Prophylaxie. ( Marseille Médical, 1897.)
raitre à la longue les maladies transmissibles et contagieuses ». Aussi ne saurait-on trop encourager les ligues sanitaires, les ligues antituberculeuses, les ligues antialcooliques, les ligues pour la protection de la morale publique qui visent les trois grandes maladies populaires; la ligue contre la mortalité inlantile et les mutualités qui comptent en France plus de trois millions d’adhérents ehez lesquels la mortalité pour 1,000 a baissé de 22 à 16.
Dans La lutte entreprise contre les maladies contagieuses, un des grands points est de dépister vite l’affection, afin d’empêcher que le premier malade ne devienne le foyer d’une épidémie et ne soit l’étincelle qui allume l’incendie. Les recherches bactériologiques conduiront rapidement à un diagnostic précoce dans la tuberculose, la peste, la diphtérie, le choléra, etc.
On recourra promptement à la vaccination préventive qui a donné des résultats dans une dizaine de maladies infectieuses, a 1 isolement, à la désintection, car « tout malade, dit Duelaux, doit être traité en suspect. Voilà le premier et à peu près le seul credo de l’hygiène des microbes. » Il adresse à la loi de 1902. sur la protection de la santé publique, la critique suivante : « C’est, dit-il, une loi touche à tout, trop vaste, qui embrasse, en somme, toute l’hygiène. 11 ne faut mettre dans les lois que ce qui est scientifiquement démontré. L’opinion ne l’a pas réclamée, on n’a pas su l’émouvoir. » Cette loi (1) ne prescrit pas l’isolement obligatoire des contagieux que l’autorité publique n’a donc pas le droit d’imposer. « La coercition, ajoute Duelaux, est impossible, tant que
1. Voir : Monod. La Santé publique, 1904; Proust. Traité d’hygiène; Brouardel. La Profession médicale au commencement du XX e siècle, 1903; la Prophylaxie des maladies évitables, la Lutte contre la tuberculose, 1901; Mosny. La Protection de la santé publique, Actualités médicales, 1904; Duclaux. L’Hygiène sociale, 1902; P. Strauss. La Croisade sanitaire, Paris, 1902; Bluzet et Martin. Revue d'hygiène, 1903, pp. 1, 97 et 193.
l’opinion publique n’est pas éclairée; et il est vain qu’une loi sanitaire commande, quand elle ne sait pas sc faire obéir. » En effet, comme l’a dit Herbert Spencer : « La coutume précède la loi, et la coutume, une fois solidement établie, devient loi en recevant la consécration officielle et une forme définie. »
D’après Mosny, « la loi sanitaire de 1902 est, sur certains points, d’importance capitale, tellement défectueuse, qu’on peut aisément prévoir qu’elle n’aura, sur l’amélioration de la situation sanitaire de la France, qu’une influence presque nulle. Elle constitue néanmoins un progrès notable sur l’état antérieur. Et mieux vaut encore la posséder telle que le Parlement nous l’a ' imposée, avec ses imperfections et avec ses erreurs, que n’en point avoir. Il sera certainement plus aisé de l’améliorer, qu’il n’a été facile d’en obtenir l’adoption. »
Cependant, cette loi de défense sanitaire, de protection nationale, donnera d’assez bons résultats avec une meilleure organisation des Bureaux municipaux d’ Hygiène, chargés de grouper tous les organes propres à sauvegarder la santé publique : inspection des écoles, vaccination, désinfection sérieuse, transport des malades contagieux, inspection des logements, service médical de nuit, assistance médicale gratuite à domicile, distribution de lait stérilisé ou venant de vaches soumises à l’épreuve de la tuberculine, laboratoire de bactériologie, service sanitaire vétérinaire, inspection •des viandes, des marchés. Comme le dit P. Strauss, cette initiative des Bureaux urbains d’hygiène contribuera le plus puissamment à l’application et à la popularité d’une loi encore trop ignorée et trop méconnue de défense nationale.