I.A RÉPUBLIQUE, ÉDUCATION DES MAGISTRATS. SI
a mathématique aux faits les plus complexes et les plus éloignés de la sociologie, pour nous servir des termes l'Auguste Comte, la tâche de l'esprit humain ne sera pas ^rminée. C'est en vain que les positivistes voudraient 'arrêter là : une invincible tendance l'entraîne plus loin, ït on peut dire de lui ce que le poète latin disait d'Alexandre :
^stuat infelix angusto in limite mundi.
Après avoir passé par les trois degrés inférieurs de la censée, la conjecture, la foi, la connaissance raisonnée, il /eut franchir le quatrième, celui de la science pure (1) . Il e fait, dit Platon, par la dialectique, ce que nous pouvons mtendre pai' la métaphysique, étudiée suivant la méthode particulière au disciple de Socrate.
Le dialecticien, c'est celui qui connaît par la raison l'essence de chaque chose, qui en dégage l'idée des vaines apparences que l'on saisit par l'opinion, qui en donne une définition précise, la démontre, et sait vaincre par un raisonnement irrésistible toutes les objections qu'on lui présente. II y arrive par une série d'interrogations et de réponses. La dialectique est au faite des autres sciences; il n'en est aucune que l'on doive placer au-dessus d'elle; elle les couronne et les termine (2). Aussi Platon recuïe-t-il jusqu'à trente ans l'âge auquel elle doit être enseignée. Les jeunes gens qui en ont pris trop tôt les premières leçons, s'en servent comme d'un amusement et se font un jeu de contredire sans cesse, a Semblables à de jeunes chiens, ils se pladsent à tirer et à déchirer avec le raisonnement ceux qui les approchent. Après beaucoup de disputes, où ils ont
(1) Hép., p. 258.
(2) Ihid., p. 259.
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été tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils finissent d'ordinaire par ne plus rien croire de ce qu'ils croyaient auparavant. A un âge plus mûr, on ne donnera point dans cetk manie : on imitera ceux qui s'entretiennent dans le desseio de découvrir la vérité plutôt que ceux qui contredisent pou s'amuser et se divertir (1) ». Observation exacte et fine, qu; pourrait nous faire réfléchir sur l'utilité contestable de placer dans nos écoles secondaires une classe de philo-j Sophie.
A trente-cinq ans, l'éducatioli générale du magistrat es: terminée, et l'éducation pratique co^unence. Jusqu'à cinquante, il passe par les services militaires et les autre) emplois propres à cet âge. Enfin quand il est sorti pur de toutes les épreuves, il contemple l'essence du bien, et s'en sert comme d'un modèle pour régler les mœurs de l'État et de chaque citoyen. Il accepte les fonctions du gouvernement moins comme une place d'honneur que comme un devoir pénible dont il ne peut se dispenser. Après avoii dirigé la république, il lui laisse des successeurs dignes de le remplacer, et passe de cette vie dans les îles fortunées. On lui élève un magnifique tombeau, et on lui fait des sacrifices conoune à un génie tutélaire, ou du moins comme à une âme bienheureuse et divine (3).
Assurément la doctrine pédagogique que nous venons d'exposer dans ce chapitre semble aujourd'hui bizarre et impraticable. Former des honmies d'État par des études abstraites qui les absorbent jusqu'à trente-cinq ans, et que les sciences mathématiques, couronnées par la métaphysique, composent exclusivement, est un système d'édu-
(1) Rép., p. 265.
(2] /Md.,p.266.
LA RÉPUBLIQUE, ÉDUCATION DES MAGISTRATS. Sd
ation qui ne produirait que des savants tout à fait Lépaysés au milieu de notre société positive. Quand on a lonné cette culture à son esprit, il est prudent de ne pas mtrer dans la mêlée des intérêts et des passions, ou tout lu moins, si on se met à « rouler çà et là dans le monde», suivant Texpression de Descartes, d'imiter la sage réserve le ce philosophe, et d'être « spectateur plutôt qu'acteur en ioutes les comédies qui s'y jouent » . L'erreur de Platon ^ient en même temps à sa doctrine et à la société au milieu de laquelle il vivait. Les Athéniens étaient loin de demander à leurs hommes d'État toutes les connaissances pratiques que nous exigeons des nôtres. Nous avons vu qu'un poëte tragique était, sans que personne s'en étonnât, devenu stratège. Le sort pouvait mettre à la tête de la république le plus obscur et le plus ignorant de tous les citoyens. Un savant contemporain, il est vrai, a prouvé par de nombreux documents que les hautes fonctions obtenues à la suite du tirage au sort étaient plutôt honorifiques qu'efifectives, et que l'élection désignait les magistrats en possession d'un pouvoir plus actif; il a insisté sur les garanties qui résultaient de la dokimasie préalable et de l'euthymie finale; il nous a montré dans les orateurs les futurs ministres de la cité, faisant leur apprentissage au milieu des affaires (1). Mais autant la république athénienne différait de la nôtre par la simplicité de ses rouages, simplicité due au petit nombre des citoyens, à l'étendue relativement faible du territoire, à l'état encore primitif des connaissances et des faits économiques, autant les politiques athéniens les plus capables étaient inférieurs à ceux de notre temps, par leur savoir d'administrateurs et
(1) G. Perrot, Eisai sur le droit public SAthènes,
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de financiers. Or, l'histoire nous montre que la majorité des favoris du peuple étaient bien inférieurs sous ce rapporl à un Lycurgue ou à un Démosthène. Relativement à nous la république athénienne semble avoir été assez mal administrée; relativement à Tétat réel de ses besoins et de sa connaissances économiques, elle Tétait en général d'un< façon très-médiocre. Les gens de bon sens, les penseursj les écrivains, Socrate, Xénophon, Aristophane, Thucydide, le sentaient et s'en plaignaient avec plus ou moins d'amer^ tume. Faut-il s'étonner que Platon, apercevant le mal comme ses amis et comme son maître, ait pensé que le meilleur remède était d'enlever le pouvoir aux indignes e1 aux incapables? Seulement il s'est trompé lorsqu'il l'a confié aux philosophes. En voulant amener immédiatement par eux le règne de la pure justice, il a laissé de côté un des facteurs les plus puissants de toute société humaine, nous voulons dire les intérêts matériels et les passions qui s'y rapportent. Ce qu'on peut demander de plus raisonnable à l'homme d'État, c'est de faire servir les passions du vulgaire au triomphe de la justice; mais il doit les connaître, et satisfaire leurs exigences dans ce qu'elles n'ont pas de trop contraire à la raison; pour les redresser et les purifier, il faut commencer par leur faire des concessions mesurées ; l'animal se cabre, quand on lui tient la bride trop haute. Cette conciliation de deux principes en apparence aussi contradictoires est précisément la partie la plus difiScile de la tâche d'un grand politique; c'est elle qui demande ce mélange de vertu et d'habileté dont se compose son caractère. Rien n'est plus facile au contraire que de tracer les règles d'une république idéale et parfaite, en y mettant au sonunet la direction de la philosophie. Plus l'institution est élevée au-dessus des passions et des appétits charnels,