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AmsTOTE» l'ébugation dans la mobaiiE et la politique.

ment, seront eux-mêmes vertueux ; et dans lesystème adopté par Âristote, presque tous les citoyens ont part au gouvernement. Or trois choses contribuent à rendre les honmies vertueux : la nature, l'habitude et la raison. Il faut qu'il y ait entre ces trois éléments une constante harmonie. On cultivera donc soigneusement la raison des citoyens, en surveillant les conditions de leur naissance et la formation de leurs habitudes.

L'éducation de l'enfant commence avant qu'il soit né, avant même qu'il soit conçu. Elle se divise en trois périodes, répondant à la double nature de l'homme, qui est à la fois corps et âme, et à la double faculté de l'âme, qui possède à la fois la sensibilité et Tintelligaice. a L'homme étant composé de deux parties, Fâme et le corps, nous observons que l'âme comprend pareillement deux parties, celle qui possède la raison, et celle qui en est privée, et que chacune de ces deux parties a ses dispositions ou manières d'être. Tune l'appétit, l'autre l'intelligence, liais comme, dans l'ordre de la génération, le corps est avant l'âme, ainsi la partie irraisonnable est avant la partie raisonnable. Cela est d'ailleurs évident : car la colère, la volonté, les désirs se manifestent chez les enfants dès les premiers moments de leur existence; tandis que le raisonnement et l'intelligence ne se montrent qu'à la suite d'un cer- ^in développement. Voilà pourquoi le corps doit nécessairement être, avant l'âme, l'objet des premiers soins; et ensuite, la partie de l'âme qui est le siège des désirs, en ayant toutefois en vue l'intelligence, dans les soins que l'on donne à cette partie, et l'âme, dans ceux que l'on donne au corps (1). » Cette division s'accorde avec celle que nous

(l) Polit,, p. 249.

400 LIS DOCTUHSS VÉDAfiOCiQUBS DIS GBMCS,

ayons^admise dans notre introdncticm; elle est indiscutable, parce qu'elle repose sur la nature. De plus Aristote marque bien, dans les dernières lignes du passage que nous Yenons de citer, quelle doit être la tendance générale de l'oeuvre pédagogique : c'est, pour ainsi dire, une ascension qui part des bas-fonds de la nature humaine pour s'âeyer jusqu'au sonunet, (ju'il ne &ut jamais perdre de vue.

Le tempérament de l'en&nt est déterminé par celui des parents qui le mettent au monde, et par les conditions dans lesquelles s'est produite la génération même. « Si c'est au législateur à pourvoir, dès le principe, à ce (pie les enfants apportent en naissant des corps parfaitement bien disposés, il faut d'abord qu'il donne son attention aux mariages, qu'il détermine quand il convient d'autoriser les citoyens à contracter ce lien, et quelles (pialités chacun des deux époux doit y apporter. .. Il y a de l'inconvénient à ce que rage des pères soit trop avancé par rapport à celui des enfants, qui ne sont pas encore à même de se rendre utiles à leurs pères, lorsque ceux-ci sont très-vieux, et qui, par la même raison, ne peuvent trouver en eux des défenseurs et des soutiens. 11 ne faut pas non plus (pie l'âge des pères soit trop rapproché de celui des enfants. En effet, une trop grande proximité d'âge est propre à diminuer le respect que les enfants doivent à leurs parents, et l'administration domestique donne lieu à plus de plaintes réciproques. Enfin, cette attention a pour but de donner aux enfants une constitution physicpie plus appropriée aux vues du législateur (1). » L'autorité d'Aristote est assez grande en ces matières ; car nous savons que fils d'un médecin célèbre, il fut lui-même profondément versé dans les connaissances

(1) Polit., p S49 et 250.

iRISTOTX, l'ÉBUGATION DANS LA MORALE ET LA POLITIQUE. 101

médicales de son époque, que la nôtre n'a guère dépassée pour tout ce qui tient aux règles d'hygiène dictées par le bon sens et la simple observation. Comme nos médecins, il condamne les unions précoces et les unions tardives ; il fixe avec raison à dix-huit ans l'âge du mariage pour les femmes; en le reculant jusqu'à trente-sept pour les hommes (1), il se montre plus scrupuleux qu'on ne l'est aujourd'hui. Il souhaite pour les deux sexes une constitution moyenne, ni trop forte ni trop délicate. Enfin il prescrit pendant la grossesse une nourriture substantielle, l'activité modérée du corps, la tranquillité de l'âme (3).

Aristoie admet avec Platon et toute l'antiquité la coutume d'exposer les nouveau -nés quand ils apportent quelque difformité ou imperfection corporelle; il la recommande même et veut qu'elle soit l'objet d'une loi. C'est à ses yeux un excellent moyen, non-seulement d'épargner à la république les charges d'une éducation improductive, mais encore d'obvier à l'inconvénient d'une population trop nombreuse. Car, bien longtemps avant Malthus, Aristote a professé une opinion tout à fait semblable à celle du célèbre économiste, et conseillé les mêmes précautions que lui (3). Il a été, ce que n'aurait jamais osé £edre un moderne, jusqu'à prescrire la coupable pratique de l'avortement, qu'il trouve parfaitement légitime; « car, dit-il, c'est sur la condition d'avoir le sentiment et la vie qu'est fondée la distinction entre ce qui est criniinel et ce qui ne l'est pas (4). » Il est inutile de réfuter ici une pareille théorie. L'opposition complète de notre

(1) Polit., p. 250.

(2) Ibid,, p. 251.

(3) Ibid., p. 252.

(4) Ibid,

sentiment avec celui de l'antiquité sur ces deux poinis, l'exposition des nouveau-nés et Tavortement , montre assez quels progrès la morale peut accomplir à travers les siècles.

Aussitôt que les enfants sont nés, il &ut songer à les nourrir. La qualité des aliments qu'on leur donne produit de grandes différences dans la vigueur de leurs corps. La nature indique elle-même le lait; Aristote est d'avis, comme Hippocrate (1), qu'on y joigne le vin très-étendu d'eau. Il est à ses yeux fort important de leur laisser la liberté de tous les mouvements qu'ils peuvent faire dans les premiers temps de leur vie. « Mais, ajoute-t-il sans autre réflexion, pour empêcher que leurs membres encore tendres ne contractent quelque difformité, il y a des peuples chez lesquels on se sert de certaines machines qui sont destinées à conserver au corps une attitude régulière (2). » L'habitude anglaise de soumettre les enfants au régime de l'eau froide (3) n'est pas une invention de ce peuple, puisqu'elle est déjà recommandée par Aristote, qui lui-même constate que chez plusieiurs nations barbares on a coutume de plonger les enfants, aussitôt après leur naissance, dans quelque rivière dont les eaux sont froides. C'est donc à l'antiquité la plus reculée qu'il faut faire remonter l'origine de l'hydrothérapie, cette médication si fort en honneur aujourd'hui, dont l'inventeur, Priesnitz, et ceux qui l'ont suivi, n'ont fait que profiter habilement, en faisant beaucoup de bruit autour d'elle, d'une idée piresque aussi vieille que le monde.

(1) De oâr,, toc. e% aq., 56.

(2) Polit,, p. 253.

(3) Voir Locke, Edue, des enfants^ ch. I•^

AUSTOTEy l'éducation DANS LA MORALE ET LA POLITIQUE. 103

Jusqu'à rage de cinq ans, Aristote interdit d'appliquer les enfants à aucune sorte d'instruction, à aucun travail obligé, pour ne pas arrêter leur croissance (1). Cette prescription, en lui enlevant ce qu'elle a de trop absolu, est fort raisonnable, car l'intelligence des jeunes enfants, abandonnée à elle-même, est, comme nous l'avons dit, loin de rester inactive; elle acquiert alors, sans effort apparent, une prodigieuse quantité de connaissances. Mais le travail du cerveau, pour n'être pas visible, n'en est pas moins considérable, et il serait imprudent de l'augmenter encore; on troublerait ainsi l'équilibre que la nature maintient dans le développement simultané de tous les organes. L'étude proprement dite, c'est-à-dire l'effort volontaire de l'homme pour acquérir les connaissances que la nature lui refuse, ne doit intervenir que lorsqu'il a épuisé les autres. Aussi doit-on garder une juste mesure dans ces leçons de choses qui sont depuis longtemps en usage dans les écoles de l'Allemagne et des États-Unis. On risque de mettre la confusion dans l'esprit de l'enfant et de le fatiguer, lorsqu'on veut avant l'heure y faire entrer, même par les procédés les plus familiers, les notions les plus simples des sciences et des arts industriels. Nous aimerions mieux entreprendre de former une iutelligence de cinq ans tout à fait inculte, mais logée dans un corps sain, qu'une intelligence soumise aux procédés décevants d'une culture prématurée quiacontrarié, par réaction, le développement naturel du corps aussi bien que celui de l'esprit. Cependant il n'est pas absolument né- ^^saire que l'on assiste en spectateur passif à la première évolution mentale ; mais on ne doit y intervenir qu'avec

(1) Polit., p. 253.

une grande réserve, sans oublier que rhomme se compose^ comme le dit Âristote, d'un double élément, dont le premier, le corps, réclame notre attention avant Tautre.

C'est le corps dont il faut surtout provoquer le mouvement par de petits exercices, par les jeux qui plaisent i l'enfance. Laissez même l'enfant pleurer et crier : il y a là encore un mouvement salutaire, a Ceux qui, dans leui système de législation, dit Âristote faisant allusion à un passage de Platon, prétendent interdire aux enfants les cris et les pleurs, ont tort; cela sert à leur développement, et c'est en (juelque sorte une manière d'exercer leurs organes; car l'action de contenir l'air dans la poitrine donne des forces pour supporter la fatigue, et c'est ce qui arrive aux enfants quand ils crient (i). »

L'éducation du premier âge, dont l'auteur de la Politique trace les règles d'une manière encore bien incomplète, se donne nécessairement, à son avis, dans la maison paternelle (2); le philosophe qui connut par expérience les aflFections de la famille et qui éleva lui-même la sienne, ne pouvait, comme l'a fait son maître, condamner les enfants, dès leur naissance à la vie commune de ce (pie Platon appelle le bercail. Mais nous avons vu aussi qu'il était trop imbu des préjugés de son temps pour refuser à l'État tout droit d'intervention dans la vie domestic[ue. Quoiqu'il ne s'explique pas à cet égard avec une netteté parfaite, il indique assez clairement que les enfants, en grandissant près du foyer, n'échapperont pas à l'inspection des pédonomes. Ces magistrats surveilleront avec soin les conversations et les fables (pi'on leur fera entendre, ainsi que

(t) Polit., p. 254.

(2) Ibid,

AJUSTOTE, l'éducation DANS LA MORALE IT LA POLITIQUE. lOS

remploi de leurs moments de récréation et du reste de leur temps/ et empêcheront qu'ils ne soient trop souvent avec les esclaves, parce que cette compagnie est dangereuse pour les mœurs d'un homme libre. (1).

Aristote ne se contente pas de recommander aux parents une extrême réserve dans leurs propos et dans leurs actes en présence des enfants : il la leur fait imposer par le législafeur, et il veut que Ton punisse par un bl&me public, ou par une peine plus sévère encore, si c'est un homme avancé en âge, celui qai aura enfreint la loi portée à ce sujet (2). Cependant, en dehors de ces propos et de ces actes, la vie des anciens présentait aux yeux des enfants bien des spectacles dangereux. Les représentations obscènes de la peinture et de la sculpture ne manquaient ni dans les maisons particulières, ni dans les rues. Aristophane faisait jouer par les acteurs sur le théâtre de Dionysos des scènes d'une impudeur qui nous révolte, et que notre civilisation n'admettrait plus dans toute leur crudité. Il y avait des temples consacrés à des divinités infimes, auxquelles la loi ellemême attribuait un culte. Le législateur, il est vrai, interdisait aux enfants d'y pénétrer, et n'autorisait, dit Aristote, « que les hommes d'un âge plus avancé à faire des sacrifices à ces dieux, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs enfants et leurs fenmies (3). » Notre auteur veut qu'il défende aussi aux jeunes gens d'assister aux représentations des ïambes et des comédies avant (ju'ils aient atteint l'âge où ils pourront être admis aux festins des hommes et faire usage de vin pur; car alors leur éducation les aura rendus moins susceptibles de ressentir les mauvais effets de cette sorte de

(1) Polit., p. 254.

12) /Wd.

(3)!/Wd.

Spectacles, a Le comédien Théodore avait raison de dire qu'il ne consentirait jamais qu'un acteur, même lè plus médiocre, parût avant lui sur la scène, parce que les spectateurs se familiarisent avec la manière de jouer et de déclamer qu'ils ont d'abord entendue. Or la même chose a lieu dans les relations que les hommes ont entre eux : les premières impressions sont toujours celles qm ont pour nous le plus d'attrait. Voilà pourquoi il faut rendre étrangères aux jeunes gens toutes les choses viles et méprisables, celles qui sont propres à inspirer le vice et la grossièreté (1). »

Malgré les excellents conseils que nous avons recueillis jusqu'à présent, Aristote n'a pas, on le voit, traité bien à fond ce sujet si délicat et si complexe de l'éducation physique et morale des premières années. Cependant il n'y reviendra plus guère ; car le huitième livre de la Politique est surtout consacré à l'instruction que doivent recevoir ceux qui sont entrés dans la seconde période de la vie, celle de l'adolescence. La distinction qu'on y trouve dès le début entre les connaissances libérales et celles qui sont indignes d'un homme libre, d'un citoyen, n'a rien qui puisse nous surprendre: nous connaissons les préjugés des anciens contre les professions manuelles, leur mépris de cette position sociale que les économistes modernes ont désignée par le nom un peu barbare de salariat, a U ne faudra, dit Aristote, communiquer à la jeunesse, parmi les choses utiles, que celles qui ne lui feront pas contracter un genre de vie sordide et mécanique. Or, on doit regarder comme appartenant à ce genre tout travail, tout art, toute instruction qui rend le corps, ou l'âme, ou l'inteiligence des

.(l> Polii., p. 255.

iRlSTOTE, l'É]>UGATION DANS LA tfORAtE ET LA POLITIQUE. 107

hommes libres incapable d'acquérir la vertu et d'en pratiquer les actes. Voilà pourquoi nous appelons mécaniques les arts qui tendent à altérer les bonnes dispositions du corps, et tous les travaux dont on reçoit un salaire; car ils De laissent à la pensée ni liberté ni élévation (1). » Les sciences libérales, quant à leur objet, peuvent elles-mêmes, dans l'c^inion d'Âristote, devenir iUibérales, si on les étudie avec l'intention de s'en faire un moyen d'existence. Comment le fils du médecin Nicomaque a^t-il pu penser ainsi ? Ibis il est probable que les clients de Nicomaque rémunéraient ses soins comme ceux de Cicéron payaient les plaidoiries de leur avocat, et que leur reconnaissance, suivant l'expression d'un savant et spirituel historien du grand orateur latin (2), savait trouver quelque forme ingénieuse qui ne blessât pas les préjugés de l'époque. Il n'appartient pas à notre sujet de démontrer l'absurdité du mépris dans lequel l'antiquité tenait les professions salariées ; si le préjugé n'a pas disparu autant qu'on pourf^t le croire dans les opinions et dans les mœurs, du moins la philosophie ne l'avoue pluB comme une doctrine, et elle l'a définitivement condamné.

D'après la remarque d'Âristote, les objets que Ton enseignait alors à la jeunesse pouvaient se réduire aux quatre suivants : les lettres, la gymnastique, la finisique, et enfin la peinture, que quelques-uns joignaientaux trois autres (3). férence^ imitateur des comiques contemporains d'Aristote, et qui n'a fait souvent que les traduire, nous le confirme dans ces vers de V Eunuque (4) :

(i) PùlH.y p. 257.

[^1 Boissier, Cicéron et ses amis^ p. 87.

(3) Polit., p. 257.

(4) Acte ni, se. II.

Fac periclum in litteris, Fac in palcestra, in musicis : qusB liberum Scire œquom'st adolescentem, solertem dabo.

Le huitième livre dé la Politique ne dit à peu près riei de renseignement des lettres. Quelcpies lignes seulemen sont accordées à Fart du dessin et de la peinture. « Cet art dit l'auteur, ne servira pas seulement à garantir de tout méprise dans les acquisitions que Ton fait, et à n'être pa trompé dans les ventes et les achats de mobilier, mais i contribuera surtout à donner un sentiment plus exact de h beauté des corps (1). d On ne trouve plus ici ce vif amour d< l'art qui éclate dans Platon, cette intelligence profonde dei rapports qui unissent le bien moral à la beauté d'une statue ou d'un tableau, par l'impression salutaire de grâce el d'harmonie que les yeux transmettent à la raison. C'esl qu'Âristote n'avait pas les hautes facultés poétiques de son maitre : l'Hymne à la vertu n'est que l'inspiration sublime d'un moraliste; nous ne pouvons y voir, comme certains critiques, la révélation d'un nouvel aspect dé ce vaste génie. Âristote assurément comprenait les arts, mais surtout en métaphysicien et en analyste; rien ne prouve qu'il eût pour eux la sympathie qui se manifeste en mille endroits des dialogues de Platon.

Pour la gymnastique, il n'avait pas à exciter chez ses contemporains le goût des exercices du corps, ni même à les éclairer beaucoup sur les procédés qui conviennent à cet art. Ils le connaissaient à fond, et l'avaient poussé jusqu'au raffinement. Aristote tend plutôt à leur en défendre l'excès. Ayant particulièrement en vue les Béotiens, qui abusaient de la palestre, il interdit de s'appliquer à donner

(1) PoUti p. 960.

jIjaSTOTB, ^'ÉDUCATION DANS LA MORALE ET LA POLITIQUE. 109

aux jeunes gens une constitution athlétique, parce qu'on dégrade ainsi les fonnes du corps, et qu'on donne unedirection yicleuse à son développement (1;. Les Lacédémoniens étaient tombés dans une autre extrémité : à force d'endurcir la jeunesse aux fatigues, pour lui donner un courage indomptable, ils la rendirent féroce. « Or, dans les autres animaux, pas plus que dans l'homme, on ne voit point que le courage soit uni à la férocité; mais il se trouve plutôt chez ceux qui à des mœurs douces joignent les quahtés du lion (3). 9 Pour s'en tenir à une juste mesure, il ne faut appliquer les enfants qu'à des exercices peu fatigants, leur interdire les travaux excessifs et l'alimentation trop substantielle qui nuisent à leur développement normal, et les font ressembler à ces athlètes proclamés vainqueurs avant l'âge, mais surmenés et frappés d'incapacité pour le reste de la vie.

La musique est une des récréations les plus agréables et les plus propres à délasser l'esprit ; mais elle peut devenir un excellent moyen d'éducation par l'influence qu'elle exerce sur les mœurs. « On produit parle rhythme et par la mélodie des imitations de la colère, de la douceur, du courage et delà tempérance qui ont la plus grande analogie avec la véritable nature de ces passions. Les faits mêmes en sont la preuve, puisque notre âme est modifiée de diverses manières quand nous les entendons* Or, l'habitude d'éprouver de la peine ou du plaisir à l'occasion des choses qu i ressemblent à ces affections tient de bien près à a disposition à éprouver de pareils sentiments en face de la réalité même U y a des différences essentielles dans la nature

(1) Poltt., p. 960.

(2) Jbid.

DOGT. PiDAa. DS8 GRECS 7

110 LES DOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GRECS. i

des divers accords, de sorte que ceux qui les entendeni sont affeclés d'une manière toute différente par cbacui d'eux; U y en a, comme le mode mixolydien, qui disposen à un sentiment de mélancolie et de tristesse concentrée: d'autres inspirent la mollesse et la nonchalance, comm^ les modes plus relâchés ; telle autre harmonie inspire un sentiment de modération et de calme, c'est l'effet qu<| produit le mode Dorien, tandis que le Phrygien excite Teni

thousiasme Il en est de même pour ce qui concerne le^

rhythmes : les uns indiquent des mœurs plus calmes, pluj paisibles, et les autres plus de trouble et de mobilité dmi les habitudes ; parmi ceux-ci, les uns marquent des mou^ vements plus grossiers, les autres des mouvements plus généreux. Il est donc manifeste d'après cela que la musii que peut donner aux habitudes de l'âme un caractère déterminé. Si elle peut avoir une telle influence, il est évi^ dent aussi qu'il faut y avoir recours et la faire apprendre aux jeunes gens (1). »

Nous avons déjà vu dans Platon la même opinion sut l'influence morale et pédagogique de la musique, et nous croyons que les deux philosophes l'ont un peu exagérée* La musique, il est vrai, était assez intimement mêlée aut actes de la vie des anciens; mais, dans notre société actuelle, c'est de tous les arts celui qui s'est le plus répandu en dehors d'un cercle restreint d'amateurs, et qui a pénétré le plus profondément dans le vulgaire, de sorte qu'on peut dire que nous sommes aussi familiers que les anciens avec lui. Dans toutes les fêtes religieuses de la Grèce, la lyre et la flûte accompagnaient les hymnes chantés en 4'honneur des dieux; de nos jours un fidèle qui assiste régulièrement

(1] Polit., p. 265 et 266. *

lISTOTKy l'éducation DANS LA MORALE ET LA POLITIQUE. 111

IX cérémonies de TÉglise, a aussi souvent roccasion entendre des chants sacrés accompagnés par Torgue, cet istrument si varié et si puissant. Les Argîens allaient imbattre au son des flûtes, les Cretois au son de la thare : mais la musique militaire qui précède nos batail- •Qs en mardis fait retentir aux oreilles des soldats des !cents aussi entraînants et plus soutenus. Nos chants atriotiques valent bien YIo Pœan, et les Embateria de yrtée. Nos concours de musique, où affluent les sociétés borales, les orphéons, les harmonies, tiennent autant de lace dans notre vie que les luttes de chant et d*instrulents chez les anciens. Les chœurs des tragédies et des omédies qui se faisaient entendre dans l'orchestre du héâtre de Bacchus sont de faibles essais en comparaison le nos opéras.

Or, nous doutons qu'aujourd'hui, en traitant de la ^^agogie^ aucun auteur songeât à mettre la musique »ur le même rang que les lettres, comme moyen d'édu- ^lion morale, et consacrât à cet art plusieurs chapitres, linsi que Font fait Platon et Aristote. L'influence de la bUërature sur les mœurs est certainement bien plus considérable; et cependant la littérature elle-même, en comparaison des affaires et des plaisirs, n'occupe dans l'existence de la plupart des hommes qu'une place tout à fait secondaire; aussi, peut-on dire que, si elle agit sur les niœurs, les mœurs agissent bien plus puissamment sur elle. Nous ne croyons même pas qu'à l'école son action, en apparence beaucoup plus exclusive et moins contrariée, soit tellement intime; car la majorité des enfants ne voit ^^& l'étude des lettres qu'une tâdie imposée, dont les lûeilleurs souvent s'acquittent avec conscience, mais sans ^ue sympathie profonde. Leur esprit, aussitôt qu'il échappe

à là direction des maîtres^ se porte presque toujours ailleurs, et les leçons héroïques de Corneille^ les séductions passion— nées de Racine, l'éloquence de Cicéron, le patriotisme de Démosthène, après avoir obtenu un moment leur attention, la cèdent bien vite aux récits des condisciples^ aux. souvenirs de la famille, aux réalités de la vie pratique; les conversations des écoliers entre eux en sont la meilleure preuve. Toutes ces observations s'appliquent bien mieux encore à la musique: les impressions morales que font naître dans l'&me des enfants les productions de cet art sont variées, comme le dit Aristote, et parfois très-vives, mais aussi très-passagères ; pour qu'elles fussent durables, il faudrait que la musique occupât toute leur vie.

On l'a remarqué souvent et avec beaucoup de justesse : l'homme, en présence des œuvres de la littérature et des arts, peut se transformer et revêtir, mais pour quelques instants seulement, un caractère tout à fait différent de celui qu'il a dans la vie réelle» Tel qu'ont profondément ému les plus nobles passions que le poète a exprimées dans ses vers, le musicien dans ses harmonies, une fois sorti d^un spectacle ou d'une lecture, se laisse presque aussitôt reprendre par des passions tout opposées. Admirer la vertu au théâtre n'est pas toujours une raison pour la pratiquer dans le monde» Cependant il faut reconnaître que le goût des spectacles grossiers et corrompus, de la musique vulgaire et sensuelle, indique de regrettables habitudes morales, s'il ne les produit pas» En somme. Faction est réciproque, quoique inégale de chaque côté. C'est pourquoi cette question de la musique doit occuper la pédagogie^ sans réclamer toutefois autant d'attention qu'Aristote lui en accorde»

Notre philosophe se demande s'il £aut que les jeunes

ARISTOTK, L'fiDraATION DANS LA MORALE ET LA POLITIQUE. HH

gens apprennent la musique en s' exerçant à chanter euxmêmes et à jouer des instruments, a II est, dit-il, aisé de voir que, pour acquérir les qualités que donne un art quelconque, il importe beaucoup de le pratiqua; car c'est une chose impossible, ou du moins fort difficile, que d'être bon juge dans cet art quand on m le pratique pas soi-même (i). » Mais les exercices musicaux ne doivent pas faire contracter aux jeunes gens des goûts qui seraient un obstacle pour les occupations auxquelles ils auraient à se Uvrer dans la suite, ni donner à leur corps des habitudes qui le rendraient impropre à des travaux phis sérieux. lis ne chercheront donc en ce genre d'étude « ni à acquérir le degré de talent qui est nécessaire pour figurer dans les concours, ni à exécuter ces tours de force qui étonnent et sont une pure superfluité (2). » Ils n'étudieront que les instruments capables de les rendre auditeurs intelligents. La flûte, en particulier, doit être écartée; elle n'est propre qu'à exciter dans l'âme des sentiments violents (3) ; elle exige des efforts qui rendent le visage difforme; aussi Mioerve, à qui l'invention en est due, la brisa et la rejeta elle-même {comme AJcibiade le fit plus tard, suivant le le récit de Plutarque); enfin, elle ne contribue en rien à perfectionner l'intelligence ni le cœur, pas plus que ces instruments autrefois en vogue, maintenant dédaignés, les pectides, les barbltes, les sambyques, qui réclament une pratique assidue de la main, et ne procurent que des sensations de plaisir assez méprisables (4).

Une lacune, jusqu'à présent irréparable, met fin au dei -

(1) Ptaa., p. 1S6.

(3) Ibid., p. 368.

(3) Ibid.

(4J Ibid., p. S69.

114 LES DOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GftEGS. .

nier livre de la Politique et à renseignement pédagogique d'Aristote, au moment où le philosophe entre dans des détails peu intéressants et assez diffus au sujet des diverses harmonies. D serait difficile de trouver dans ses autres ouvrages des documents précis, grâce auxquels on pût compléter l'exposition de la doctrine péripatéticienne en ce qui touche l'éducation des enfants. Ce n'est pas sans une certaine déception que nous avons achevé le résumé qu'on vientdelire ; car nous attendions d'Âristote un enseignement plus abondant et plus fructueux. La nécessité de former avec le plus grand soin les habitudes morales dans le premier âge semble le préoccuper avant tout: mais lui devonsnous des conseils pratiques qui puissent nous être d'un secours efficace dans cette partie si délicate de la pédagogie? Tout ce qui regarde l'instruction est à peine effleuré, à l'exception de la musique, qui prend une place trop considérable, lorsque les lettres n'obtiennent qu'une simple mention. L'impression générale qui résulte pour nous de la lecture attentive de ces pages est qu'Âristote a traité de la pédagogie avec quelque négligence, soit que son esprit ail considéré avec moins d'attention ce côté, plus modeste en apparence, de la morale et de la politique, soit que le temps lui ait manqué pour en faire une étude plus approfondie*

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