CHAPITRE VI
PLUTÀAQUE. — DOCTRINES PÉDAGOGIQUES
DANS LES TRAITÉS « DE l'ÉDUGATION DES ENFANTS »
ET tf DE LA MANIÈRE d'ÉGOUTER ».
Nous arrivons enfin au premier traité consacré spécialement par un ancien à l'éducation : c'est l'ouvrage de Plutarque dont nous venons d'écrire le titre; et il se trouve que rauthenticité en est contestée. Mise en question par Muret, soutenue par Henri Estienne et par Heinsius, elle semble n'être sortie que fortement ébranlée de l'examen approfondi de Wyttenbach,Ie célèbre éditeur de Plutarque» Celui-ci la nie parce qu'aucune mention de l'ouvrage n'est faite dans les écrivains anciens; parce que le sujet y. est traité d'une manière incomplète et superficielle, sans proportions ni méthode, et avec force lieux communs; parce qu'un grand nombre de locutions ne se retrouvent pas dans les autres ouvrages de l'auteur, et qu'enfin le style travaillé, coupé, ne rappelle pas sa manière habituelle.
Il faut toujours se défier xm peu de l'antipathie passionnée conçue par certains érudits, surtout en Allemagne, contre des ceuvres universellement admises. C'est ainsi
que Schleiermacher et Ritter veulent nous faire rejeter le premier Alcibiade de Platon, que les critiques d'Alexandrie avaient commenté sans défiance, et dans lequel, malgré une intelligence de la langue et de la philosophie grecques plus délicate que ne peut Tavoir un moderne, ils n'avaient pas aperçu ces disparates de style et d'idées qui ont frappé les critiques allemands. Âst a été jusqu'à enlever à Platon la paternité des LoiSy qui n'est pas mise un instant en doute par Aristote lui-même, dépensant un grand fonds de science ppur soutenir ce paradoxe. Les arguments de Wyttenbach seraient assez décisifs dans leur ensemble, si quelques-uns n'étaient sensiblement exagérés. On peut bien relever dans le traité : De Véducatùm des enrfants, un petit nombre d'expressions qui ne sont pas habituelles dans Plutarque; mais celui qui lira sans parti pris cet opuscule, en même temps que les trois ou quatre autres qui le suivent, n'apercevra pas entre eux une telle différence, quoi qu'il soit sous certains rapports inférieur aux traités ; Sur la manière d^écoutery et Sur les progrès dam la vertu. Les Morales forment une vaste collection où il y a des parties assez médiocres, dont on n'a cependant pas contesté l'authenticité; Plutarque sommeille encore plus souvent que le bon Homère. Nous n'admettons pas du reste la sévérité de Wyttenbach envers le traité De Véducalion des enfants. A! part quelques incohérences de détail, le sujet est développé avec ordre et rien n'est plus facile que de dresser une table des matières de cet ouvrage. Si la question n'y est pas épuisée, on peut remarquer dans les chapitres de Platon et d'Àristote consacrés au même sujet,et beacoup plus longs, bien plus de lacunes encore. Les anecdotes intéressantes^ les souvenirs litt^:aires et^philosophiques, les « dits mémorables », ve--
PLUTABaCE. 117
nant à l'appui des idées de Fauteur, y abondent suivant Tusage, et rendent peu légitime le reproche de sécheresse. Enfin on y trouve assez de périodes pour que le style ne semble pas aussi coupé que le prétend notre commentateur.
Un ingénieux critique des Morales, qui adopte l'opinion de Wyttenbach, dit cependant : « Ce n'est pas que ce traité soit tout à fait sans valeur. Les observations sensées, les idées pratiques n'y manquent point. Le pastiche est d'ailleurs assez habile. L'auteur connaissant Plutarque, le fond de ses doctrines, qu'il résume parfois avec une heureuse exactitude, le tour de son esprit, les procédés de sa méthode (1). 9 Quand on est forcé de faire un pareil aveu 9 il faut avoir des arguments bien solides pour démontrer qu'un pastiche aussi habile, où on retrouve le fond des . doctrines, le tour d'esprit, la méthode habituelle de l'auteur, n'est pas un ouvrage authentique. Ces argiunents font défaut, et nous pensons qu'on a eu raison de maintenir, jusqu'à preuve décisive du contraire, lé traité de Plutarque en tète du recueil de ses œuvres morales. Nous répéterons ces sages paroles d'un érudit au sujet de la divergence des opinions de Juste Lipse et de Jérôme Wolf sur l'authenticité de ¥ Exhortation d'Isocrate à Démonique : « Licet illam orationem Isocratiç neget esse Justus Lipsius, tamen cum Hieronymus Wolfius et alii docti viri eamdem ideo non rejecerint,.nec mihi squum visum est i}lam, nondum dijudicata causa, ex scholis eliminari. d
On ajoute que « le Traité fût-il de Plutarque, il n'y aurait pas lieu d'y insister davantage, la plupart des remarques
(1) Gréard, De la^ vn^qîe de Plutarque, p. 140..
il8 LBS DOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GRECS.
qu'il contient n'étant que la reproduction sèche des observations ingénieusement développées par notre moraliste dans des œuvres authentiques et d'une plus haute por-^ tée (1). » Une simple lecture de l'œuvre contestée et des œuvres incontestables montre combien cette assertions est hasardée. La doctrine pédagogique de Plutarque peut être confirmée, étendue par des passages disséminés dans d'autres ouvrages; mais on n'en trouve le fond et l'exposé méthodique que dans le tmié: Sur VÉdu^cation des enfants, où l'auteur n'est pas sorti de son sujet, tandis que les préceptes donnés par exemple dans les traités :Sur la manière d^ écouter ou Sur les progrès dans la vertu , concernent presque tou^ aussi bien les honunes faits que les jeunes gens. Quant au traité : Sur la manière de lire les poêles, Plutarque n'y envisage qu'une partie assez restreinte de l'éducation. C'est donc avec tous les ouvrages attribués à Plutarque, sans exclusion, que nous essayerons d'établir la doctrine du moraliste de Chéronée en matière de péda* gogie.
Depuis Aristote, les idées morales ont déjà fait un progrès sensible. La foi dans la légitimité de l'esdavage est ébranlée ; la compassion plus grande que l'on témoigne aux esclaves est un acheminement, bien lent encore, vers la reconnaissance de leur droit. La sainteté du Uen conjugal est mieux comprise, et la femme monte peu à peu au rang d'égale de l'homme. Enfin la souveraineté de l'État est moins absorbante ; la famille semble échapper au despotisme du magistrat tout-puissant encore dans la cité de Platon et dans celle d'Aristote. Plutarque ne réclame plus son intervention perpétuelle, ses règlements étroits, ni même son inspection.
(1) Giétid, D$ to «MnUt é$ MUtr^M, p. m.
MiUTABQUE. 119
Tout ce qu'il dit de réducation s'adresse à la famille. On a fini par comprendre que la liberté individuelle est le plus noble privilège de Thomme, et que, si la raison doit être la souveraine maîtresse de ses actions, c'est dans le for intérieur de chacim qu'elle doit dominer^ non en faisant appel à la force redoutable et tyrannique de l'Ëtat. L'homme est l'artisan de sa destinée ; pour être responsable de ses actions, il faut qu'il en soit le maître, et le respect du droit d'autrui est la seule limite qu'il puisse reconnaître à Yexercice de son propre droit. La vertu générale résulte dans une république de la vertu particulière des citoyens qui la composent, et non pas de la vertu très-hypothétique de ceux qui la dirigent. L'enseignement donné par le Christ dans un coin de la Palestine était plein de ces idées ; il était par excellence une réaction du libre arbitre contre la tyrannie morale et religieuse de l'État, f Ce principe fut^ fécond en grands résultats, dit M. Fustel de Coulanges.... Si l'État fut plus maître en certaines choses, son action fut aussi plus limitée. Toute une moitié de l'homme lui édiappa. Le christianisme enseignait que l'homme n'ap-* partenait plus à la société que par une partie de lui-même, qu'il était engagé à elle par son corps et par ses intérêts matériels, que, sujet d'un tyran, il devait se soumettre ; que, citoyen d'une république, il devait donner sa vie pour elle, mais que, pour sonàme, il était libre et n'était engagé qu'à Dieu (1). » Si le christianisme s'est répandu avec un» rapidité prodigieuse, c'est qu'il a rencontré dans le monde antique les vieilles croyances déjà chancelantes. En particulier, la famille telle que Plutarque Ta conçue, n'est pas encore la famille chrétienne : mais, par son autonomie,
(1) La Cité antique^ p. M» et 47d.
elle ne ressemble plus en rien;àce qu'en avaient voulu faire Lycurgue et les admirateurs que ce législateur légendaire trouva jusque dans ime postérité assez réculée, parmi les écrivains et les philosophes les plus éminents, Xénophon, Platon, Âristote.
Plutarque n'impose pas comme eux à l'union conjugale les singulières prescriptions que nous avons dû omettre dans nos précédents chapitres ; il respecte assez la chambre nuptiale pour en fermer les portes au magistrat. Il se contente de rappeler à ceux qui désirent devenir pères d'enfants distingués qu'ils doivent apporter la plus grande attention dans le choix d'une épouse, et les plus grands scrupules dans leurs relations conjugales, a Car ceux, dit-il, dont la composition native est falsifiée et frelatée tombent naturellement dans l'erreur et la bassesse. Le poète a dit avec raison : C'est une cause de servitude pour un homme, fût-il d'une âme hardie, que d'avoir trace en lui des vices de son père ou de sa mère. Au contraire, les enfants de parents illustres sont pleins de noblesse et de fierté (1). » La science moderne n'a pas encore éclairci cette obscure question de l'hérédité physique et morale! En attendant les indications précises que donneront ses futures découvertes, nous n'en savons guère plus que les anciens à ce sujet, du moin$ pour la pratique. Ils connaissaient déjà la ^redoutable responsabilité du père et de la mère, et les innombrables conséquences que peut avoir .dans l'avenir l'acte d'un instant. Les médecins curieux de connaître les rêveries physiologiques d'un ancien sur la reproduction de l'espèce, liront avec intérêt le cinquième livre des Opinions des philosophes de Plutarque.
(1) 2)0 Liber. Ëduc,, édition Tnuclmitr» p. 2.
PliUTilBQCE. 121
Cependant, si la nature a une telle influence sur le développement physique etmoial de l'enfant, elle n'est pas souveraine : l'éducation peut réagir contre elle. L'éducation se compose de Finstruction que l'on reçoit, et des habitudes que l'on contracte. La vertu résulte à la fois de la nature et de l'éducation, c S'il y a défaut sur l'un de ces points, la vertu en est nécessairement incomplète. Sans rinstruction, la nature est aveugle ; sans la nature. Finstniction laisse à désirer; quant aux habitudes, elles sont défectueuses, séparées du reste. De même qu'en agriculture, il fout rencontrer d'abord une bonne terre, ensuite un laboureur habile, enfin de bonnes semences; ainsi le naturel de l'enfant ressemble à la terre^ celui qui l'élève au laboureur, lès règles et les préceptes de la raison qu'il lui transmet à la semence (1). » Ces distinctions sont tout à fait analogues à calles d'Aristote lorsqu'il définit l'objet de l'éducation, et la comparaison dont se sert Plutarque pour les rendre plus sensibles est la même. Il faut donc qu'avant de donner l'instruction à l'enfant, c'est-à-dire avant de lui faire voir la vérité, on l'ait préparé à cette vue, qui autrement l'offusquerait; car les préceptes de la morale ne font que choquer celui qui a déjà contracté des habi-^ tudes contraires à la morale, tandis qu'il est facile, avant toute leçon, de façonner insensiblement les habitudes par la pratique, et de leur donner une bonne direction. Ce n'est, suivant Plutarque, qu'une affaire de temps, c Lycurgue,le législateur des Lacédémoniens, avait deux chiens nés des mêmes parents; l'un fut élevé dans l'oisiveté et dans la gourmandise, l'autre dressé à la chasse. Un jour que ses citoyens étaient réunis : Hommes de Lacédémone, leur dit- Il] Dû lÀbtr. Jtduc., éducation Taachnitz, p. 2.
il, rien ne mène plus sûrement à la vertu que Texercice et rhabitude;.je vais vous en convaincre à l'instant. Alors il fait paraître les deux chiens ; il place devant eux d'un côté un lièvre vivant, de Tautre un plat de viande. L'un des chiens court au lièvre et l'autre au plat. Les Lacédémoniens ne comprenaient pa5 encore le dessein de Lycurgue. Ces deux chiens, ajouta-t-ii alors, qui ont une origine commune, ayant reçu une éducation difiëreate, l'un est devenu gourmand, et l'autre chasseur (1). b
Si la mauvaise éducation peut gâter les natures les mieux douées, la bonne éducation peut corriger aussi les plus défectueuses. Plutarque, pour montrer la puissance de l'industrie humaine, cite l'exemple des roues de voiture, courbées par le travail du carrossier, et dont le bois ne pourrait, quoi qu'on fasse, reprendre sa rigidité primitive ; et il exprime ensuite cette idée assez profonde, que c ce qui est fait à rencontre de la nature est confirmé par l'action des forces naturelles (2) ». C'est ainsi que l'énergie passionnée de certains caractères portés au mal peut se trouver employée pfour le bien, grâce à une éducation habile qui la dirige dans une autre voie sans l'amortir. Grande vérité d'observation, dont nos lois pénales qui se rapportent à l'enfance ne tiennent pas assez de compte! Si les maisons de correction étaient surtout des maisons d'éducation, et si, au liQu d'imposer aux malheureux enfants qu'on y enferme une règle dure et uniforme qui ne garantit que les apparences et n'atteint pas le développement latent des mauvaises habitudes dans des âmes naturellement énergiques, mais vicieuses, on savait agir sur ces habitudes pour - - - - ' -
(1) De Liber. Educ., p. 5.
/Wd., p. 4. :
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les tourner du côté de la vertu, il en sortirait plus d'hommes utiles et honnêtes, moins de vagabonds et de malfaiteurs. Confié à des mains maladroites, Télève de Fénelon eût promis à la France une sorte de Caligula : on sait ce qu'il était devenu, lorsque la mort le ravit; son précepteur avait peut-être même trop réagi contre la nature et trop adouci un caractère primitivement féroce. Ce n*est pas, nous Tavons déjà dit dans un autre chapitre, que nous partagions entièrement la noble foi de Plutarque dans les effets de l'éducation. Mais nous pensons que l'activité humaine tantôt s'exagère, tantôt néglige les ressources dont elle dispose. Notre lutte avec la fatalité physique et morale doit être constante et serrée, sans présomption, mais sans défaillance.
La nature n'inspire pas à Plutarque la même défiance qu'à Lucrèce pour ce qui touche l'enfant nouveau-né; comme Jean-Jacques Rousseau, il veut qu'on écoute ses conseils au début de la vie. Elle nous montre elle-même qu'il faut que les mères nourrissent ceux qu'elles ont en&ntés. a Car c'est pour cela qu'à tout animal qui a pro* duit elle fournit le lait comme moyen d'alimentation. Sagement aussi sa providence a donné deux mamelles aux femmes, afin que, si elles ont enfanté deux jumeaux, elles puissent nourrir en même temps l'un et l'autre. (1) »
La science sourit de cette croyance naïve aux causes finales; mais, par des raisons différentes, elle confirme l'opinion de Plutarque. Le psychologue et le moraliste l'approuveront pleinement quand il dit que les mères nourrissent leurs enfants avec plus d'amour et sollicitude, car elles les aiment du fond des entrailles, tandis que les nourrices n'ont
(1) De Liber. Educ. p. 6.
121 LES DOCTRIHES PtDAfiOfilQUSS BKS GHKGS.
qu'une affection feinte et ne tiennent qu'au gain. Outre cela, elles s'attacheront dayantage à leur progéniture ; « par Jupi* ter, ajoute Plutarque avec une simplicité charmante, ce n'esl pas sans raison : Faction de manger ensemble porte à la bienveUianoe (1). » Mais si les mères ne peuvent elles-ntiéines donner le sein à cause de leur faiblesse, du moins il ne faut pas choisir les premières nourrices venues. Plutarque veut qu'elles soient grecques d'origine et de mœurs » afin qu'elles n'élèvent pas leurs nourrissons dans les croyances et les préjugés dos barbares; et qu'on veille soigneusement, suivant la prescription du divin Platon, aux propos qu'elles leur feront entendre, afin que ces jeunes âmes ne s'emplissent pas dès le début de sottise et de corruption. C'est pour la même raison que les petits compagnons qui servent les enfants et sont élevés avec eux doivent ce être de bonnes mœurs, savoir bien la langue, et la parler correctement ; des esclaves barbares* ou corrompus communiqueraient aux enfants les vices de leur langage et de leurs mœurs ; un ancien proverbe dit avec raison qu'on apprend à boiter avec les boiteux (2). »
Les conseils de Plutarque s'adressent surtout aux familles riches; car, à ses yeux, la pauvreté apporte trop de modifications dans la. vie, elle impose trop de gène, pour que les enfants pauvres puissent être élevés avec la sollicitude, le loisir, Tabondance de ressources que suppose une éducation parfaite et vraiment libérale. Ainsi Aristote fait de l'aisance une condition presque indispensable de la parfaite vertu (3). c Je désirerais vivement, dit Plutarque, que
(1) De Liber. Bdw., p. 6.
(S) Ibid,, p. 7. Voir les mêmes idées dans Tacite, Dialogue dei Oral., cil. xxnii et zznc.
(3) Morale, 1. I*', ch. x.
PLUTÀRQUE. 12S
. mes préceptes fussent utiles à tous en général. Si quelques- I uns, à cause de leur indigence, ne peuvent en faire usage, ' qu'ils. accusent, non pas Tauteur, mais la fortune. Les l pauvres doivent essayer de donner la meilleure éducation I à leurs enfants, mais, s'ils ne le peuvent, se restreindre au possible (1). » C'est pourquoi son attention se porte presque inmiédiatement sur ce qui préoccupe un père riche dont l'enfant sort de nourrice, c'est-à-dire sur le choix d'un gouverneur.
Nous ne sommes plus, on le voit, à l'époque où l'école publique réclamait impérieusement la direction complète du cœur et de l'esprit des futurs citoyens. L'enfant pour lequel écrit Plutarque n'ira pas, comme celui dont parle Aristophane (2), à l'école de musique avec ceux du même quartier, a tous nus, serrés en bonne ordre, même quand la neige tombe k gros flocons ; » il n'apprendra pas les chants religieux et patriotiques de Lamproclès, et ne sera pas criblé de coups s'il a donné de molles inflexions à sa voix ou s'est permis une bouffonnerie. Plutarque ne fait guère mention dans ses traités des écoles de l'enfance; l'enseignement public n'existe à ses yeux qu'au degré supérieur, quand il s'adresse à la jeunesse' par la bouche ' des rhéteurs, des philosophes et des sophistes. 11 est vrai I que, si l'État s'est relâché de ses exigences en matière d'éducation, cette indulgence, à en croire notre moraliste, a produit des résultats médiocres, c Ce qui arrive aujourd'hui à beaucoup de pères, dit-il, est bien ridicule. De leurs bons esclaves, ils désignent les uns comme cultivateurs, les autres comme matelots, d'autres comme mar-
(1) De Liber. Educ., p. 18.
Nuées^ T. 960 et suiv.
cbands, intendants, économes. Mais, lorsqu'ils trouvexi un esclave ivrogne, glouton, incapable de toute fonctio] utile (1), c'est à lui qu'ils confient leurs enfants.... Il y bien lieu de mépriser certains pères qui, par ignorance o par inexpérience, remettent leurs enfants entre les main d'hommes obscurs et inconnus avant de les avoir éprouvés Hais ce qui est le comble de la folie, c'est que souveol quoique avertis par des personnes éclairées de Tinexpé rience et de la mauvaise conduite des maîtres qu'on leu propose, ils ne laissent pas de les prendre, cédant aui caresses de leurs flatteurs ou aux sollicitations de leur: amis. C'est ressembler à un malade qui, pour plaire à nt ami, quitterait un médecin habile duquel il aurait lieu d'es pérer sa guérison pour en prendre un qui le tuera par s£ maladresse; ou à un voyageur qui renverrait un excellent pilote, et, à la prière de son ami, en prendrait un détestable.... Il en est même qui portent si loin l'amour pour l'argent et l'indifTérence pour leurs enfants, que, dans l'intention d'éviter la dépense, ils leur choisissent pour gouverneurs des hommes de nul mérite dont l'ignorance est toujours à bon marché. Aristippe fit un jour à l'un de ces hommes privés de sens une réponse pleine de sel. Comme il lui demandait mille drachmes pour élever son fils : Par Hercule, dit le père, quelle exigence! avec mille drachmes, je puis acheter un esclave. — Et même tu en auras deux, répondit Aristippe: ton fils et celui que tu auras acheté (3). » Cette vive critique de Plutarque contre la sottise des pères de son temps n'a pas perdu tout intérêt du nôtre. La bonne éducation de la jeunesse est un avantage prédeux qu'on ne
(1) Nec cuiquam serio ministerio accommodatus..., Tacite, Dial, dea Orat, 29.
(3) Dû litwr JT^MC., p. 7, 8 et 9.
PIUTARÛUB, 127
Saurait 'acheter trop cher; mais tous ne sont pas de cet avis anjourd'hui encore; beaucoup, suivant l'heureuse expression que nous avons citée, recherchent l'ignorance qui vend à bon marché ses services, ou refusent de payer à leur prix ceux des maîtres habiles dans la plus pénible des professions. Plutarque regarde comme Fidéal du gouverneur le vieux Phénix qui dirigea Tenfance d'Achille, c'est-à-dire rhomine irréprochable dans sa vie et qui joint à des mœurs pures un grand fonds de sagesse et d'expérience, et Les jardiniers dressent des tuteurs autour des plantes et des arbrisseaux pour soutenir et redresser leur tige; de même un bon gouverneur environne son jeune élève de l'appui de ses préceptes pour empêcher ses mœurs de se pervertir (!)./> Quand le choix du gouverneur est fait, la véritable éducation conunence pour le corps, le caractère et l'intelligence. Les leçons pédagogiques de Plutarque sont loin de former un ensemble complet, et son traité n'est qu'une rapide esquisse; mais presque tous ses conseils sont justes, d'un bon sens parfait, et d'une application constante. U ne s'arrête pas longtemps à la gymnastique. « Que les jeunes gens, dit-il, aillent aux gymnases, et qu'ils s'y exercent assez longtemps pour acquérir la force et l'élégance du corps. Une jeunesse saine peut seule procurer une longue vieillesse. Dans la bonne saison il convient de préparer des provisions pour l'hiver ; de même dans le jeune âge on doit par une vie sage et tempérante se ménager une vieillesse heureuse. Mais les exercices gymnastiques doivent être pris avec modération, pour ne pas mettre les jeunes gens hors d'état de s'appliquer à l'étude des lettres. Platon l'a dit : la fati^e et le sommeil sont ennemis des
(1) Be Liber, fdtic., p. 8.
128 LIS OOCniRIS PteAGOOQlIIS lOS GUCS.
sciences. Il n'est pas moins essentiel de les dresser aux exercices militaires, à hnœr des javelotSy tirer de l'arc et aller à la chasse. A la gaerre, les richesses des Taincus sont le prix des irainqnenrs. Mais les corps nourris à Tombre ne sont pas propres aux fatigues ; tandis qu'un soldat maigre et d'apparence chétive, bien exercé aux combats, est en état de repousser les athlètes les mieux armés (1). »
Quant aux vertus morales qu'il faut inculquer à renËmoe les principales sont au ncnnbre de quatre : s'abstenir de tout ce qui tient au vol, vaincre sa colère, savoir conmiander à sa langue, mener une vie modérée (2). Les réflexions que fait Plutarque sur ces vertus sont tellement justes qu'elles nous semblent banales. Mais cette banalité du fond est commune à bien des moralistes anciens : c'est comme un trésor où tous les siècles ont puisé, et dont la monnaie, à force de courir, n'attire plus par la pureté de son métal, ni même par la beauté d'une effigie un peu usée, l'attention de personne. Il y a dans Plutarque, comme dans Sénèque, Horace et Montaigne une foule de lieux communs. Cependant une vérité, pour être générale et universellement répandue, n'est pas vulgaire, surtout quand l'écrivain la relève par le charme, l'élégance, la force, la netteté ou le piquant de son style. Est-il besoin par exemple d'ouvrir Sénèque pour savoir que des lectures confuses et mal digérées n'enrichissent pas l'esprit? Dans une lettre à Lucilius, cette idée si peu originale est revêtue d'un vif éclat par une série de comparaisons, banales en elles^ mêmes, mais que Fauteur a su rendre intéressantes en les
(1) De lAber. Edue^ p. 17.
m im., p. îi.
PLUTÂRQCE. 129
i accumulant et en les exprimant avec sa concision sentencieuse. L'art d'enfenner en quelques vers élégants les ieçons d'une morale mondaine, nous fait lire avec délices ies Épîtres d'Horace. Montaigne doit son attrait à son ingénieuse diffusion, à sa langue imagée, à ses citations amenées avec tant d'à-propos.
Les anecdotes, les propos des anciens, que fournit à Plutarque son inépuisable mémoire, viennent réveiller à diaque instaj^l'attention qui allait s'endormir. Ne prodigue-t-il piWui-même assez d'exemples pour défrayer l'enseignement « paradigmatique » d'un maître de morale, bien plus capable de toucher les enfants que le « didactique » ? Pour les prémunir contre le goût de cette « façon de larrecin furtivement fai2t » qui plaisait tant à Panurge, il leur citera Gylippe le Lacédémonien qu'on chassa de Sparte pour avoir ouvert les sacs où était l'argent de l'État. Un jeune insolent avait frappé Socrate du pied; comme les assistants se révoltaient et voulaient poursuivre l'insulteur : a Si un âne m'avait frappé du pied, leur dit le philosophe, trouveriez-vous bon de lui rendre la pareille ? » Voilà une belle leçon sur la nécessité de réprimer sa colère. Le sort d'un certain Théoçrite, mis à mort par Antigone pour j n'avoir pas su tenir sa langue, est bien fait pour dégoûter les enfants d'un dangereux bavardage (1). €et enseignement moral ne vise pas bien haut ; mais il est sage et pra-. tique; il ne surprend pas, il s'insinue; il n'affecte pas la nouveauté; mais aux effets salutaires qu'il produit dans J le cœur de ceux qui le reçoivent, on s'aperçoit qu'il est I assez efficace. L'originalité de stoïciens est plus grande en apparence; ils la doivent surtout à cette lutte héroïque
(1) De Liber* Educ.^ p. 21 çt soir.
qu'ils ont entreprise contre les passions les plus naturelles; et à beaucoup d'autres paradoxes. Mais leur morale trof i hautaine ne convient pas à la plupart des hommes ; elle esl^ en particulier inintelligible pour les enfants.
Plutarque les goûtait peu; son indulgence, comme celk^ d'Horace, s'accommodait mal de leur austérité revèche. Cettei indulgence se montre bien dans la manière dont il entende que les pères se conduisent avec leurs fils, lorsque ceux-ci sont arrivés à l'adolescence. Il ne la pou^^pas jusqu'à^ l'excès où nous la voyons chez le bonhomme1^[i&n de l'Ân^ drienne. Sous le prétexte qu'il faut qu'un père accorde ai son fils toute liberté pour discerner son véritable caractère,! que la crainte du maître l'empêchait auparavant de montrer, Simon laisse Pamphile se condilire à sa guise ; il assiste ài la vie du jeune homme comme un témoin in^quiet, maisi passif; il le suit par derrière jusqu'à la porte d'une cour-i tisane, et demande aux esclaves :
Heus puer !
Die sodés, quis heri Chrysidem habuit? (1)
question peu digne du vieillard. Telle était la conduite de certains pères du temps de Ménandre, et probablement aussi à l'époque où vivait Plutarque. Celui-ci est loin de l'approuver. « J'ai souvent blâmé, dit-il, cette mauvaise coutume qui fait donner des gouverneurs et des maîtres aux enfants, mais qui laisse se déchaîner l'impétuosité des jeunes gens. Il faudrait au contraire les surveiller avec plus de diligence encore. Car leurs fautes ont une importance plus grande; elles sont trop souvent immenses et irréparables. C'est la gourmandise, l'ivrognerie, le vol du bien paternel, le jeu, la débauche. Il convient donc de con-
11] Térence, Andrimnej acte I'% se. i.
PLUTAKQUE. 131
pair leurs passions à force de soins. Leur ardeur pour les flaisîrs est désordonnée, bondissante, et a besoin du ^ein ; de sorte que ceux qui ne s'occupent pas fortement le cet âge, lui donnent sans le savoir toute licence pour b mal. Que les pères surveillent bien Toccasion à cet égard, et cherchent à rendre la jeunesse plus sage, en se irvant tour à tour des leçons, des conseils, des prières, s menaces, des promesses, et surtout des exemples ; ils iteront ceux que l'amour des plaisirs a fait tomber dans 'infortune, et ceux au contraire, qui par leur tempérance e sont attiré les éloges et la bonne renommée (1). ». On irait que ce dernier passage est une réminiscence des vers d'Horace dans lesquels le poëte latin parle, avec un souvenir attendri, de l'éducation que lui a donnée son père : « Mon excellent père m'a enseigné à remarquer les mauvais exemples, afin de les fuir. Quand il m'exhortait à vivre avec économie et frugalité, et à me contenter de ce qu'il m'avait amassé : Ne vois-tu pas, me disait-il, combien le fils d' Albius vit mal ? combien Barrus est pauvre ? Grande leçon pour qui ne veut pas dissiper son patrimoine ! {Quand il me détournait du honteux amour des courtii sanes : Ne ressemble pas à Sectanius ! Pour fuir l'adultère : La réputation de Trebonius pris sur le fait n'est pas belle (2). »
Mais si la surveillance que le père exerce sur son fils doit être attentive, il ne faut pas qu'elle soit gênante, Quand le père n'est pas complaisant à l'excès dans les comédies de Térence, il apparaît conune im censeur incommode et brutal :
(1) De Liber. Educ,^ p. 25 et 26.
(l) S»t. IV du 1. !•*. ...
Iratttsque Chrêmes tumklo delitigat ore (1).
Ses remontrances sont parfois assez dures pour dése^ pérer un enfant qui n'était coupable que d'étourderie, < lui faire quitter la maison paternelle. Écoutons Ménédèin s'accuser douloureusement de sa cruauté à l'égard d Clinias :
Cœpi non humanitns, Neqne nt animum decnit œgrotum adolescentuli, Tractare, sed vi et Tia pervolgata patrum (2).
Cette comparaison si juste du jeune honune égaré ave^ un malade est venue aussi à l'esprit de Plutarque. a Lei
parents, diWl, ne doivent pas user de trop de rigueui envers leurs enfants, mais leur pardonner souvent lei fautes qui échappent à la faiblesse de l'âge, se souvenani qu'eux-mêmes ils ont été jeunes. Les médecins tempèreni l'amertume de leurs potions par le mélange de quelque liqueur douce, et font passer, à la faveur de ce déguisement, un remède désagréable, mais utile. Ainsi les parents doivent tempérer la sévérité par la douceur, tantôt se prêter au désir de leurs enfants et leur lâcher un peu la bride, tantôt la serrer et retenir leur fougue. Lorsqu'ils leur témoignent du mécontentement, qu'ils soient prompts à s'apaiser et ne leur conservent pas de rancune. La lenteur à pardonner est une preuve que l'on n'aime point ses enfants. Il est bon mêpie de fermer quelquefois les yeux sur leurs fautes et de profiter de l'afTaiblissement des senS; qui est une suite ordinaire de l'âge, pour leur laisser croire qu'on ne les a ni vus ni entendus. Nous supportons sans peine les défauts de nos amis; nous pardonnons à nos esclaves
(1) Horace, Art, poét.
(2) Hmukmt, aet. I*, se. i.