PLUTARQUE
quelques débauches passagères; quelquefois même nous leur épargnons jusqu'aux reproches; et nous serions moins faciles pour les fautes de nos enfants! (1) »
Cette conduite, où l'autorité du père, sans abdiquer, se dissimule, est certainement habile; mais il y a des circonstances où elle est impuissante, sans qu'on doive compter non plus sur une discipline plus sévère. Plutarque tient alors en réserve un remède souverain: c'est le mariage. Il n'y a pas à ses yeux de meilleur lien pour enchaîner la folie des jeunes gens. Seulement on aura soin de les. marier avec des femmes qui ne soient ni plus nobles ni plus riches qu'eux; car le proverbe a raison de dire : « Celui qui prend une femme trop riche est, non pas son mari, mais l'esclave de sa dot (1)* » Notre moraliste avait dû applaudir au théâtre les lamentations de Strepsiade, l'époux malheureux de la nièce hautaine et dépensière de Mégaclès (2) ; il eût trouvé bien méritée l'infortune de George Dandin.
Nous avons jusqu'à présent laissé de côté tout ce qui se rapporte à l'instruction dans le traité De Véducation des enfants. Plutarque n'a guère songé qu'à l'enseignement de l'éloquence et de la philosophie. Nous réservons pour le chapitre suivant l'examen de ses idées sur la manière dont il convient de faire étudier les poètes à la jeunesse : il les a consignées dans un traité spécial. Quant k l'éloquence, il n'approuve pas celle qui plaît à la foule, et il veut qu'on en dégoûte les enfants ; car, suivant le mot d'Euripide, elle est tout le contraire de celle qu'estiment
(1) De Liber Educ., p. 29.
(2) Ihid.j p. 30.
(3) Aristophane, Nuées^
DOCTR. piOAO. DB9 6RBCS. 8
les sages (1). Suivant Plutarque, le tribun populaire m peut pas être un honnête homme. « Nous voyons dit-il, ceui qui s'appliquent à parler d'une manière plaisante et gra^ cieuse à la vile multitude mener la plupart du temps une vie voluptueuse et débauchée : non sans raison, pal Jupiter. Car si, cherchant à plaire aux autres, ils néglîgen le bien, ils feront probablement plus de cas de leur propre jouissance que du juste et de l'honnête, et ils recherche^ ront plutôt dans leur vie l'agrément que la sagesse (S). i L'improvisation, habituelle aux démagogues, lui déplai aussi ; les discours improvisés sont l'œuvre de ceux qui m savent ni quand il faut commencer, ni quand il faut finir; on y remarque nécessairement un manque de mesure fâcheux et beaucoup de bavardage; Périclès etDémosthène ne parlaient jamais au peuple qu'après s'être longuemeni préparés. Cependant, lorsqu'on s'est habitué pendant sa jeimesse à méditer ses discours, on pourra se donner plus tard, si les circonstances le demandent, une plus grande liberté. « De même que ceux qui ont été longtemps enchafaiés, si à la fin on les délivre, à cause de leur longue habitude des chaînes, ne peuvent marcher et boitent : de même ceux qui ont longtemps serré leur langage, même quand il leur faut parler à l'improviste, conservent le même caractère d'éloquence (3). » On mettra les jeunes gens en garde contre un style tragique et théâtral, aussi bien qu*on leur fera éviter im langage chétif et humble : l'un ne convient pas dans les afEures, l'autre ne frappe pas les esprits. « Il ne suffit pas que le corps soit sain, il lui
(1) Happol, V. 936 et sair.
(2) De Liber. Edue,, p. 13.
(3) Ibid., p. 13.
plutàrque. 13S
faut aussi de la vigueur ; ce n'est pas assez non plus que le style soit sans défauts^ il doit encore avoir de la force. On estime la correction, mais on admire la hardiesse. Au reste, ces conseils s'appliquent également aux dispositions de Fâme. Je veux qu'un enfant ne soit ni trop hardi ni trop timide : trop de hardiesse devient eflfronterie, trop de timidité dégénère en pusillanimité; la perfection consiste dans un juste milieu (1). »
C'est pour la philosophie que Plutàrque réserve toutes ses complaisances, c'est elle qui, pour lui, doit être l'objet de la principale, presque de la seule étude du jeune homme. L'enfant de bonne famille ne restera étranger à \ aucune des connaissances qu'on appelle générales ; mais il n'y touchera qu'en passant, comme pour y goûter, et se livrera ensuite tout entier à la philosophie. «Le sage Bion disait agréablement que ceux qui ne pouvaient s'élever jusqu'à la philosophie s'arrêtaient aux autres sciences bien moins estimables qu'elle, comme les amants de Pénélope, n'ayant pu la séduire elle-même, s'étaient attachés à ses suivantes (2). » Plutàrque ne voit guère dans la philosophie que la morale; il en est resté à la doctrine de Socrate, trop étroite et trop dédaigneuse pour toute spéculation qui ne se rapporte pas à la direction pratique de la vie. Platon a de la science une opinion plus élevée et plus large : s'il la féserve à ses magistrats philosophes, du moins veut-il <]u'elle soit approfondie, et fait-il des mathématiques supéneures une; préparation indispensable à la dialectique. Le programme d'études de Platon est encore bien incomplet ; celui de Plutàrque est presque nul, et c'est trop peu
(1) De Liber Bdwi,, p. 14.
demander à Tactivité de rintelligence humaine qae de Ij restreindre à l'étude des questions morales. Plutarq[u.4 n'était cependant pas resté plus que '^Socrate étranger i toutes les sciences de son époque. Nous ne donnerons pa,s à la vaste collection de ses Morales le titre un peu pré^ tentieux d'Encyclopédie de rantiquité; l'œuvre de Pline l'Ancien témoigne d'un tout autre savoir. Mais Plutarquc était certainement un érudit ; et pourtant il ne semble pas souhaiter au jeune homme un peu de cette curiosité variée qu'il a eue lui-même. Comme d'autres moralistes, il dis^ tingue trois genres de vie : la pratique, la contemplative, et la voluptueuse. « La contemplation qui s'écarte de la pratique est sans utilité (1), d dit-il en témoignant ainsi un véritable dédain pour la science qui n'a d'objet qu'ellemême.
C'était du reste le préjugé de l'antiquité, surtout chez les Romains. Cicéron, qui ne le partageait pas, était obligé de le flatter quand il s'adressait au public. Dans le traité Des Devoirs^ écrit pour son fils, il parle en termes excellents de l'amour de la science, naturel à tout homme; il vante le savoir de Caïus Sulpicius en astronomie, de Sextius Pompeius en géométrie; cependant il croit devoir ajouter, pour faire une concession à l'opinion vulgaire, qu'il faut éviter l'excès, et ne pas consacrer trop de temps et de travail à des sciences obscures, difficiles, dont l'étude n'est pas nécessaire (2). C'est aussi l'opinion de Plutarque La fable de Lafontaine, a L'astrologue qui se laisse choir dans un puits, » en est comme l'écho dans les temps modernes; le fabuliste n'a fait, dans cet apologue imité
(1) Dû Liber. Bdue.., p. 16.
(2) De Offîc.^ 1. I*', ch. Ti.
PLOtÀHQUÉ. J37
d'Ésope, et dans les réflexions dont il raccompagne,
<iu'exprimerun sentiment qui vit toujours dans les esprits
bornés.
Revenons à Tliistoire De ce spéculateur qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est rimage de ceux qui baillent aux chimères, Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
Enfin les applaudissements qui accueillent au théâtre lé grand discours du bonhomme Chrysaïe viennent peut-être moins du mépris qu'inspire le pédantisme des Femmet» savantes que d'un certain dédain à Tégard de la science.
Cependant la philosophie morale elle-même était loin
d'avoir toujours chez les anciens un caractère pratique*
On peut trouver qu'il y a souvent dans les entretiens de
Socrate bien des subtilités, assez inutiles si on n*y cherche
qu'une direction pour se conduire dans la vie, et non un^
méthode pour afSner son esprit. Le philosophe aime à
promener ses auditeurs par des chemins détournés, quand
il pourrait les faire arriver en un instant aux vérités les
plus certaines; on serait tenté de lui dire parfois, comme
un des interlocuteuf s de la République : « A quoi bon
tout ce verbiage? » Si toutes ces discussions sur des sujets
de morale qui ont commencé avec Socrate et les sophistes
ses contemporains ont pu se prolonger jusqu'à Plutarquev
et même bien au delà, si elles ont été l'objet d'une foule
d'entretiens, de cours, de traités didactiques et de dialogues^
c'est qu'on à prodigieusement rafSné, comme les scolas-
tiques l'ont fait au moyen âge pour les universaux et le
syllogisme. Nous ne savons trop si l'on sortait des leçons
d'Abélard avec un raisonnement plus exact; mais nous
doutons que les jeunes gens fiissent meilleurs Bt pins vjsr-
188 LES DOCTRINES I^AdâGOGIQUES DES GRECS.
tueux grâce à cet enseignement de la philosophie poixi l'audition duquel Plutarque a écrit une sorte de maauel dans son traité : Sur la manière â! écouter , adressé ai jeune Nicandre. Les conseils qu'il donne à Nicandi*^ montrent qu'on cherchait souvent, en suivant les leçon. î des maîtres renommés, à jouir des charmes de leur langage ou à saisir l'occasion d'engager avec eux des discussions brillantes, plutôt qu'à profiter de leurs préceptes pour les mettre en pratique.
Le traité : &ur la manière d'écouter n'est pas une œuvre spécialement pédagogique. Mais il contient, sur us sujet qui rentre dans la pédagogie, l'étude de la philosophie par les jeunes gens, un certain nombre d'idées qu'il est intéressant de recueillir, en les séparant de celles qui ont une portée plus générale, et qui s'adressent également aux hommes d'un âge plus avancé.
Quoique les enfants ne soient pas encore mûrs pour la philosophie, il importe cependant, suivant Plutarque, de leur en donner un avant-goût, afin qu'ils abordent l'étude de cette science apprivoisés déjà par un certain usage. Sinon l'ordre d'idées dans lequel ils se trouveraient trop brusquement introduits les surprendrait d'une manière pénible, et par une réaction naturelle ils concevraient pour ces idées ime véritable aversion. « Des étrangers à qui l'on a donné le droit de cité dans une république condamnent ordinairement la plupart des usages qu'on y pratique; mais ceux qui, dès le premier âge, ont été familiarisés et comme nourris avec ses lois, contents de leur sort, les observent avec plaisir (1). » La remarque est juste, et l'on peut à certains égards concevoir l'enseignement didactique de la
(1) Dû RaL aud., édition Tauchnitz, p. 87.
PL1ITARQUX. 139
philosophie comme une sorte de synthèse qui réunit en un
corps de doctrines les observations de psychologie que
Fenfant a faites lui-même ou qu'on lui a fait faire dans ses
premières années, les préceptes de morale qui lui ont été
transmis par des moyens appropriés à son âge. L'étude de
la littérature, de la granunaire elle-même, est une excellente
préparation sous ce rapport. Toutes les passions que l'on
peut émimérer et décrire dans le chapitre de la Sensibilité
sont déjà connues du jeune homme d'une manière concrète,
lorsqu'il a étudié le caractère d'Achille, de Philoctète,
d'Electre, de Didon, et en général des personnages fameux
qui vivent dans les œuvres des poètes. Horace trouve dans
rOiademi véritable cours de philosophie morale: a Pendant
que tu déclames à Rome, dit-il à LoUius, j'ai relu à Pré-
neste celui qui a écrit la guerre de Troie : ce qui est beau,
honteux, utile ou funeste, il le dit plus clairement et mieux
que Chrysippe et Crantor (1) ». La grammaire n'est autre
chose qu'une logique appliquée, si le maître sait l'enseigner
avec intelligence. C'est donc aux professeurs à ne pas
perdre de vue que toutes les études de l'enfance doivent
aboutir à celle de la philosophie, qui en est le couronnement
et le résumé.
Quelles dispositions d'esprit faut-il y apporter? quels obstacles présente-t-elle? On trouverait difficilement une analyse plus pénétrante et plus fine que celle qui est faite par Plutarque dans le passage suivant : « Des jeunes gens sans expérience trouvent peut-être au début, dans les matières philosophiques, de grandes difficultés à vaincre; mais la plupart du temps c'est à eux-mêmes qu'ils doivent s'en prendre des obscurités qu'ils y rencontrent. La faute
(1) Epître n da 1. V\
est la même dans tous, quoiqu'elle ait des causes diSëreutes, suivant la diversité des caractères. Les uns, retenus pai la honte ou par la crainte de se rendre importuns à leui maître, n'osent l'interroger pour éclaircir et affermir leurt idées; ils font mine d'avoir tout saisi, et ils ne tiennenl rien. D'autres, par une présomption déplacée et pour faire montre d'une conception facile, assurent qu'ils ont tout entendu, quoiqu'ils n'aient rien compris. Qu'arrive-t-il de là? Que ceux à qui la honte a fait garder le silence, aussi embarrassés après la leçon qu^ils l'étaient auparavant, sont forcés de revenir avec plus de honte encore importuner leur maître et lui faire répéter ce qu'il a déjà dit. Pour ces jeunes présomptueux qui ont toujours soin de cacher leur ignorance, ils la rendent irrémédiable... Il est au contraire des jeunes gens qui, par une paresse d'esprit naturelle, se rendent très-incommodes à leur maître. Ennemis du travail qu'ils auraient à faire en particulier pour mieux comprendre ce qui a été dit, ils le harcèlent, ils le fatiguent, en lui faisant mille fois les mêmes questions. Us sont comme ces petits oiseaux encore sans plumes qui bâillent à tout moment au bec de leur mère, pour y prendre la nourriture toute mâchée. D'autres enfin, voulant mal à propos passer pour des hommes attentifs et pénétrants, étourdissent l'orateur par leur babil importun, lui proposent sans cesse des doutes frivoles, et demandent mille éclaircissements inutiles ; en l'interrompant coup sur coup par ces questions vaines, par des digressions inopportunes, ils suspendent âa marche,et lui font perdre le fil de son enseignement (1) . > Quel maître ne pourrait classer la majorité de ses élèves dans ces <|uatre catégories indiquées par Plutarque avec
(1) De Rat atid., p. 109 et 110.
PLUTARQCE. 141
tant de justesse, les timides, les présomptueux, les paresseux et les étourdis?
Mais voilà nos jeunes gens introduits dans Vauditorium, où parle un philosophe plus ou moins renommé, qui n'est trop souvent qu'un sophiste. Qu'y viennent-ils faire? Un peu, nous le croyons, ce que faisaient au xvii* siècle les auditeurs des sermonnaires, apprécier le talent de l'orateur, plutôt que se pénétrer des leçons du moraliste, a Le discours chrétien, dit La Bruyère, est devenu un spectacle. Cette tristesse évangélique qui en est l'âme ne s'y remarque plus ; elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots et par de longues énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte : c'est une sorte d'amusement entre mille autres ; c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs (1). »
Du temps de Plutarque, on demandait surtout au professeur un style attique; l'atticisme était à la mode parmi les jeunes gens. « S'attacher dès le commencement, fait observer notre auteur, moins au mérite des choses qu'aux grâces de l'atticisme, c'est imiter ceux qui refuseraient de prendre du contre-poison ailleurs que dans un vase fait à Athènes, ou qui, pendant l'hiver, s'ils n'avaient point un habit fabriqué avec la laine des brebis d' Attique, ne voudraient pas en mettre d'autre, et préféreraient d'être transis de froid sous un vêtement mince et léger, tel que le style de Lysias. C'est par un effet de cette manie qu'une vaine subtilité, un babil méprisable, ont remplacé dans nos écoles la raison et le bon sens. Les jeunes gens n'y viennent plus apprendre quels doivent être la vie, les mœurs et la con-
(1] Les Caractères de la chaire.
duite politique d'un philosophe; ils ne s'occupent que des mots et des phrases, de la beauté de la prononciation, sans vouloir seulement examiner si ce qu'on leur dit est bon oix mauvais, nécessaire ou superflu (1). » Ne nous étonnons pas si, d'après le témoignage de Plutarque, ils s'écrient pendant une leçon qui leur platt que c'est divin, céleste, incomparable, s'ils poussent de telles clameurs, et font tant de bruit que les passants s'imaginent qu'on applaudit à des musiciens ou à des danseurs (2).
Une autre manie de l'époque était de poser au maître de philosophie une foule de questions qui faisaient ressembler la leçon à une sorte de passe d'armes. On n'attendait même pas qu'il eût fini de traiter son sujet; on l'interrompait. Plutarque trouve cette habitude fort inconvenante. « Le silence, dit-il, est, en toute occasion, le plus bel ornement d'un jeune homme, U ne lui convient pas d'interrompre la personne qui parle, de crier après chacun de ses mots. S'il n'est pas du même avis, qu'il attende patiemment la fin de son discours; et alors même qu'il ne se presse pas de la contredire ; mais qu'il lui laisse le temps d'ajouter, si elle veut, à ce qu'elle vient de dire, d'y changer ou d'y retrancher. Interrompre quelqu'un, parler en môme temps que lui, et ne pouvoir ainsi ni l'écouter, ni s'en faire entendre, c'est manquer à toute bienséance (3). » Platon nous avait déjà fait remarquer chez les jeunes gens cette sorte d'ivresse qui s'empare d'eux lorsqu'on les initie à l'étude de la dialectique ; le raisonnement leur semble d'abord un jeu, et ils s'amusent à contredire comme les jeunes chiens à mordre. Plutarque signale en eux le même
(1) De Rat. aud.^ p. 97 et 98.
(2) Ibid., p. 10a et 106.
(3) Ibid,, p. 90.