‹ Les doctrines pédagogiques des GrecsChapitre 20 sur 22 · PLUTARQUE ET SAINT BASILE. — DE LA LBGTUBS DES AUTEUR · texte numérisé non relu

PLUTARQUE ET SAINT BASILE. — DE LA LBGTUBS DES AUTEUR

GOHME MOYEN D ÉDUCATION.

Platon voulait bannir de sa république la plupart des' poëtes, parce que leurs œuvres, où la raison est subordonnée à Fimitation d'une réalité trop souvent immorale, abondent en exemples funestes pour la jeunesse. La postérité s'est montrée à leur égard moins sévère que lui, et l'étude des poëtes a presque toujours figuré en tête des programmes d'enseignement. Malgré les critiques plus ou moins fondées de J.-J. Rousseau et de Lamartine, les Fables de La Fontaine sont un des premiers livres qu'on met de nos j jours entre les mains de l'enfance. Cicéron dit du poëte Archias pour lequel il plaide : « Aussi loin que mon esprit peut se reporter dans le passé, en me rappelant les souvenirs les plus reculés de mon enfance, je le trouve à mes côtés pour me faire entreprendre la série de ces études et pour m'y guider (1). » Archias^ en dirigeant ainsi par ses conseils les premières étuc^es de Cicéron, n'a

(1) Pro Archiaj ch. i.

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Çrtainement pas manqué de les faire porter sur la poésie. H Plutarque a écrit un traité spécial : a Sur la manière de te les poètes, » c'est qu'il croyait indispensable de régler »ar d'utiles préceptes un des exercices les plus importants [ui composassent alors l'éducation. La poésie a, en effet, in attrait irrésistible 'pour l'enfance de l'homme comme pour celle des peuples. Plutarque fait remarquer que, grâce mx ornements dont elle les pare, en y mêlant des fictions mythologiques, les jeunes gens arrivent à lire avec plaisir ^es traités en vers des philosophes. A cet âge, la raison n'est pas encore assez ferme pour admettre sous une forme austère et nue les enseignements de la morale ou de l'histoire, c Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considérer comment "^ il en sortirait ; que cela le fit périr lui et son armée, '^quelque effort qu'il fit pour se retirer. Dites au même ^' enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d'un '^ puits pour y éteindre leur soif; que le renard en sortit '- s'étant servi des épaules et des cornes de son camarade ' comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura ^ pour n'avoir pas eu tant de prévoyance ; et par conséquent ' il faut considérer en toute chose la fin. Je demande lequel ' de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit (1)? »

Mais la poésie n'a pas toujours des intentions aussi honnêtes. Ce mélange volontaite de fictions et de préceptes ne constitue mémo qu'un gente inférieur, celui de l'apo*logue. Dans les genres les plus élevéd, l'épopée et le

(1) La Fontaine^ Préface dn premier recueil des Fables.

drame, il est évident que les poètes regardent comme trèssecondaire Futilité morale de leurs œuvres, et qu'ils recherchent avant tout Tintérèt, si même, à l'origine, ils recherchent rien de parti pris. Car la poésie est pour ainsi dire une fonction de certaines intelligences qui s*exerce d'abord comme toutes celles du corps et de Tesprit, spontanément et sans l'intervention de la volonté. Voir la réalité d'un œil plus perspicace que le vulgaire, choisir dans le spectacle infiniment varié qu'elle présente certains détails pour les mettre en relief, les grouper, et les exprimer dans leur ensemble avec une vivacité singulière ; produire aussi par l'agencement des mots une certaine harmonie qui flatte l'oreille, en même temps que les tableaux qu'elle accompagne plaisent à l'imagination et la frappent ; telle est la faculté spéciale et le divin privilège du poète. S'il a vu de préférence dans la réalité ce qu'elle offre de noble, de grand, d'héroïque, sa poésie sera morale, sinon par l'intention, du moins par le résultat. Si, au contraire, le spectacle des vices et des passions coupables l'a plus fortement ému, il le reproduira en lui donnant, d'après les lois de l'art, une vivacité encore plus grande, au détriment, il est vrai, des âmes faibles que ce spectacle peut corrompre. Enfin son œuvre pourra offrir à la fois la représentation des vices et des vertus, de la grandeur et de la bassesse, de la laideur et de la beauté; la nature s'y réfléchira comme dans un miroir fidèle. Nous aurons par exemple dans une .même tragédie, l'amour incestueux de Phèdre, la complaisance d'CHnone, la crédulité de Thésée, la douceur d'Âricie, la chasteté d'Hippolyte. L'Achille d'Homère sera tantôt un soldat brutal, tantôt un héros magnanime ; il traînera Hector autour des murs de Troie ; bientôt après il s'attendrira aux supplications de Priam, et

joindra ses larmes à celles du malheureux vieillard dont il vient de mutiler le fils. La Fontaine reproduira dans sa « comédie aux cent actes divers » le monde peu exemplaire au milieu duquel il a vécu, et si l'impression finale qui en résulte pour le lecteur est plutôt un sentiment de tristesse, la faute en est au modèle, non au peintre.

Rechercher comment il faut faire étudier les poètes aux enfonts revient à se demander comment il faut leur faire connaître la vie réelle. Doit**on leur en cacher une partie, ou la leur montrer tout entière? Gardons-nous ici de tout parti pris, et consultons le caractère, les sentiments, les. habitudes de Tenfant. Ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est qu'il n'e^t pas soumis, conune la nature qui l'entoure, à des lois inflexibles. La bête s'abandonne, ou plutôt elle est abandonnée à ses passions ; elle les assouvit sans scrupules et sans remords, parce qu'elle n'a pas de libre arbitre. L'honmie au contraire conçoit un idéal de bien, et sa raison lui ordonne d'y conformer sa vie, c'est-à-dire d'entrer sauvent en lutte avec ses passions. De là résulte une loi morale qui s'impose à lui, ainsi qu'à l'éducation de ses enfants. Il doit les former au bien dès leurs premières années, et leur donner l'habitude de la lutte contre leurs mauvais instincts, habitude bien plus efficace, nous l'avons vu, que tous les préceptes de la philosophie. Or, c'est pendant la période où il est le plus facile de former les habitudes, qu'il est le plus facile aussi de dissimuler aux enfants la vie réelle, de les retenir dans une sorte d'atmosphère spéciale et factice où ils ne respireront qu'un air pur, dans un milieu fermé où ils ne verront que des exemples honnêtes. Et encore faudra-t-il déployer une grande vigilance, écarter loin d'eux les serviteurs , les compagnons , les entretiens, les spectacles, les peintures, les livres

pourraient offrir quelque danger, leur cacher une partie de la vie de leurs parents eux-mêmes :

Maxima debetur puero reverentia ; si quid Turpe paras, ne tu pueri contempseris annos (1).

Alors on vaquera en toute liberté àFéducationdes habitudes, n'ayant à disputer Tenfant qu'à l'influence de ses mauvais instincts, et non à celle du monde. Il y a là quatre ou cinq années qui, bien employées, sont d'un prix infini, mais dont la perte est irréparable. Car cette période est courte. Le monde assiège l'enfant; ses efforts écarteront bientôt toutes nos précautions, comme ceux d'un torrent font des pierres d'une digue. Le spectacle du vice va chercher ses yeux; si nous essayons encore de les tenir sous le bandeau, nous ne faisons que les rendre plus curieux, et compromettre notre autorité morale.

Résignons-nous à ce qui est inévitable; et, quoique nous ne puissions nous faire illusion sur le danger qui menace l'enfant, du moins la première éducation que nous lui avons donnée doit nous inspirer une légitime confiance. Le sol a été préparé; c'est alors qu'il faut y jeter les semences de la raison ; c'est alors que doivent arriver les leçons de morale, les préceptes. Nous avons déjà mis dans l'âme des enfants l'amour de la vertu, la haine et le mépris du mal : nous les aiderons à se reconnaître dans le spectacle, si confus et si nouveau pour eux, que leur présente le monde. Nous approuverons devant eux, ou nous flétrirons les actes et les paroles qu'ils sont encore incapables déjuger par eux-mêmes. Les décisions d'une autorité qu'on a su établir, s'adressant à des esprits qu'on a su former.

(1) Juvénal, Sat. xiy, v. 47, 48.

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ont sur euK une incontestable puissance. Il en est absolument de même pour la lecture des poètes. On peut initier les enfants à leurs œuvres en même temps qu'à la vie réelle, dont elles sont une imitation plus ou moins exacte. Mais là aussi les enfants ont besoin d'un conseiller et d'un guide. Plutarque va nous indiquer avec beaucoup de sagesse coioment il convient de diriger leur marche sur ce terrain un peu mouvant.

L'auteur sait parfaitement que la lecture des œuvres poétiques n'est pas exempte de danger ; il les compare à la tête du polype, qui, très-agréable au goût, troublait le sommeil, d'après la croyance des anciens, et produisait des songes monstrueux. Un système d'éducation étroit et défiant à l'excès les écarterait sans réserves, préférant renoncer aux avantages qu'elles procurent à l'esprit, par crainte des périls auxquels elles l'exposent. Cette intolérance déplaît à r&me libérale de Plutarque ; il est de Tavis de celui qui disait : ce Malo periculosam libertatem, » et il croit avec raison que le courage qui aflfronte l'épreuve est préférable à la pusillanimité qui la décline. « Enduironsnous, dit-il, d'une cire impénétrable les oreilles des jeunes gens, comme Ulysse fit aux. Ithaciens, et, embarquant nos disciples sur le vaisseau d'Épicure, les contraindrons-nous à côtoyer rapidement les rivages de la poésie ? Où plutôt ne vaut-il pas mieux prémunir leur raison et l'enchaîner par de sages conseils ? Dirigés ainsi et surveillés, ils ne céderont pas à cette voix séduisante qui les perdrait. Lycurgue ne montra pas un esprit bien sensé lorsque, cherchant à corriger ses concitoyens de leur passion excessive pour le vin, il fit arracher les vignes dans toute rétendue du pays. Il eût été plus sage d'amener l'eau dans le voisinage de ces vignes, et, comme dit Platon, d'assu-

jettir cette divinité fougueuse à un dieu plus sobre. D^ même pour la poésie, gardons-nous d'arracher et de dé — truire ce plant cultivé par les Muses. Mais quand l'imagination du poëte et son génie dramatique, cherchant à tout prix l'agrément, s'enhardissent à rencontre des opinions reçues, et produisent une végétation surabondante, sachons y porter la main pour la contenir (1). »

Pour mettre les jeunes gens en garde contre les dangers de la poésie, il faut leur faire connaître ce qu'elle est, le but qu'elle se propose. Ce but est de satisfaire un double sentiment de l'esprit humain, l'amour des récits fabuleux, et un goût très-vif pour les imitations exactes de la réalité. D'une part, rien ne plaît davantage qu'une fiction bien conduite, et ce plaisir facilite d'une certaine façon la tâche du poète; car, suivant la remarque ingénieuse de Plutarque, le récit d'un fait réel n'admet aucune altération, lors même que le dénouement doit déplaire; tandis qu'une action imaginaire obéit sans résistance à l'esprit qui l'a créée, et se termine aisément par un dénoûment agréable (3). D'autre part, l'imitation exacte d'un objet nous charmera toujours, que cet objet soit beau ou laid d'ailleurs. On connaît les vers de Boileau :

D'un pinceau délicat Tartiflce agréable

Du plus affreut objet fait un objet aimable (3).

« Le grognement du cochon, ditPlutarque, le bruit d'une poulie, le sifflement des vents, le fracas de la mer affectent péniblement nos oreilles : ils plaisent cependant lorsque l'imitation en est parfaite, témoin Parménon, quand il

(1) De audiendis poetis, édit. Tauchnitz, p. 34 et 35.

(1) Ihid,, p. 36.

(3) Art poéHquô, ch. m.

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contrefaisait le porc, et Théodore quand il produisait le grincement de la poulie. La vue d'un homme malade et rongé d'ulcères est un spectacle que nous fuyons ; mais qu'Aristophon nous montre Tagonie de Philoctète, que Silanion nous présente Jocaste expirante, nous éprouvons du plaisir (1). »

Quand on connaît la tendance des poètes à feindre, on est prémuni contre leurs mensonges. Car ils ont alors perdu toute autorité à nos yeux, et nous ne leur demandons plus que de nous amuser par des combinaisons ingénieuses; a la gentillesse des fables réveille l'esprit, » dit Descartes (2). C'est donc en vain qu'ils nous montrerons Neptune entr'ouvrant la terre et menaçant de découvrir le séjour des morts, Jupiter pesant sur l'Olympe les destinées des Grecs et des Troyens, Achille et Agamemnon regrettant la vie chez Hadès. C'est en vain qu'ils nous feront des enfers une peinture effrayante, qu'ils nous présenteront sous les noms les plus terribles le spectacle d'un fleuve enflanuné, de lieux sauvages, de châtiments affreux, qu'ils décriront répouvante de ceux qui redoutent le séjour des mânes ou la privation de sépulture (3j. Toutes ces fables, qu'ils ont inventées eux-mêmes, ou empruntées aux croyances erronées de leur époque, peuvent frapper l'imagination du jeune homme; mais elles n'ont plus de prise sur sa raison prévenue. Au temps où vivait Plutarque, l'esprit était affranchi de ces superstitions, du moins dans les classes élevées qui étudiaient la philosophie. On se faisait de Dieu et de la vie future une idée assez haute pour voir sans

(1) De aud. pœt., p. 41.

(2) Disc, de la Méth., i" p.

(3) De eud. pœt, p. 38.

danger les poètes abaisser leurs divinités aux faiblesses humaines, et remplir leurs enfers de puériles terreurs. Les craintes que Platon exprime dans sa Répiiblique n'avaient plus à cet égard aucun fondement.

Mais voici qui demande une attention plus grande. La poésie est un art d'imitation. Or l'imitation, pour avoir ce caractère d'exactitude qui seul peut la rendre intéressante et agréable, doit présenter dans la conduite des personnages les vices mêlés avec les vertus, en contradiction avec la doctrine stoïcienne qui, bien à tort, n'admet pas ce mélange; car il existe partout dans la réalité. Les héros de la poésie ne peuvent pas être des types de vertu parfaite ; ils sont sujets aux passions, à l'ignorance, à l'erreur. Il faut apprendre au jeune homme à estimer en eux ce q[ui est bon, à blâmer ce qui est mauvais. Ce n'est pas le modèle qu'il doit admirer dans leur peinture, c'est l'habileté avec laquelle le poëte l'a reproduit. « Lorsque la poésie nous met sous les yeux des actions et des passions coupables, le jeune homme n'accordera pas à ces objets Testime due à la beauté, il louera seulement le rapport et la convenance

de l'imitation avec ce qu'elle représente Hais s'il

approuve, s'il admire tout, et qu'il asservisse son discernement à l'influence qu'exercent sur lui des noms illustres, il contractera sans s'en apercevoir une foule de vices; il fera comme ceux qui imitaient jusqu'à la voussure des épaules de Platon, jusqu'au bégaiement d'Aristote. Qu'il se mette donc en garde contre ce respect craintif, ce culte superstitieux, et qu'il s'habitue à condamner le .mal avec la même liberté qu'il approuve le bien (1). « Ainsi les poètes prêtent des maximes pernicieuses à Étéocle, à Ixion,

(1) De aud. pœU, p. 40 et 59.

PI^UTARQUE BT SAINT BASII.E. ISS

à tous les scélérats qu'ils mettent en scène. Mais le maître saura préyenir ses élèves que les poètes n'approuvent pas eux-mêmes les discours qu'ils rapportent, qu'ils attribuent à dessein ces discours insensés et coupables à des caractères, à desp^sonnages coupables aussi et insensés. Ainsi prévenus, la réputation dont ils jouissent ne pourra égarer l'esprit des jeunes gens, a Au contraire, la défiance que leur inspirera le personnage mis en scène enlèvera tout crédit à ses paroles et à ses actions ; ils y reconnaîtront la méchanceté d'un mauvais homme (1). »

Dans les passages que nous venons de citer ou d'analyser, Plutarque avait en vue un défaut bien connu des jeunes gens, la disposition qu'ils ont à concevoir un enthousiasme irréfléchi pour certaines créations auxquelles le poète a su donner une vie intense et de brillantes couleurs par la force de son génie ; cet enthousiasme va parfois jusqu'à vouloir reproduire dans leur conduite les traits les plus saillants de ces personnages fictifs. L'histoire littéraire peut confirmer cette observation par des faits curieux. On sait, par exemple, qu'après la représentation des Brigands, de Schiller, il se forma dans la ville de Leipzig une association d'étudiants qui avaient conçu le projet de se retirer dans les forêts de la Bohême pour y exercer le noble métier des Karl Moor et des Schweizer. Le suicide d'un jeune fou, Jérusalem, était passé presque inaperçu : Jérusalem devint Werther sous la plume de Gœthe, et trouva un certain nombre de sots imitateurs. Après Byron et les auteurs qui, en Angleterre, en France, en Allemagne, se plurent à reproduire, sans grande conviction peut-être, son désespoir et son impiété, la jeunesse se fit byronienne. C'est ainsi

(1) De otid. pœt,, p. 43.

que la littérature, qui est un tableau de la société, agit à son tour sur elle, principalement sur la partie dont la raison est moins ferme, les jeunes gens et les femmes. Mais cette action ne nous semble pas au fond bien sérieuse ; l'imitation des types littéraires les plus célèbres n'est guère qu'à la surface; elle ne produit que des ridicules et des travers assez passagers. Il faut chercher aux vices d'une époque des causes plus intimes et plus profondes.

Plutarque nous enseigne à trouver dans les poètes euxmêmes le remède au mal qu'ils peuvent faire par une imitation trop exacte des laideurs de la réalité. Car ils condamnent souvent les actions et les discours qu'ils prêtent à leurs personnages. Ainsi, par la manière dont il raconte l'outrage fait à Chrysès par Âgamemnon, Homère juge la conduite du roi brutale, insolente, et contraire à toute convenance. Après avoir montré l'adultère de Vénus et de Mars découvert par Vulcain, il met ces paroles dans la bouche des dieux : a Les mauvaises actions ne réussissent pas; l'homme lent finit par atteindre l'homme léger (1) d. Le dénoûment d'une action en est parfois la meilleure moralité. « C'est ce qu'Euripide fit sentir à ceux qui lui reprochaient la scélératesse et l'impiété d'Ixion : Je ne l'ai, dit-il, laissé sortir de la scène qu'attaché à une roue (2). »

On peut aussi, quand il en fournit l'occasion, opposer un poète à lui-même, a Mélanthios disait qu'Athènes devait son salut aux divisions de ses orateurs ; en effet, comme tous ne penchaient pas du même côté, par leurs dissensions réciproques ils se faisaient contre-poids. Il en est de même des contradictions qu'on rencontre dans les poètes;

(1) Odyu,, ch. Yiii, T. 329.

(2) De aud, poet.t p. 44.

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comme elles ébranlent la confiance qu'on peut avoir en eux, leurs dangereuses erreurs nous entraînent moins facilement (1). » Par exemple, à Tenfant dont ce vers d'Euripide : « .Les dieux trompent souvent les hommes, » menacerait la piété, on citera le vers suivant du même auteur : <x II est bien plus facile d'accuser les dieux (2). » Sophocle a énoncé une maxime dangereuse en disant: a Le profit est agréable, même- s'il vient du mensonge; » mais il se réfute par cette autre maxime : « Les discours menteurs ne portent pas de fruits (3). » Ménandre a vanté la puissance de la volupté dans ce passage: « Tout ce qui vit et partage avec nous la vue du soleil est esclave de la volupté; » il l'a flétrie dans cet autre : « Une vie dépravée est honteuse, quelque jouissance qui l'accompagne. »

Si on ne trouve pas dans le poète lui-même de bonnes pensées pour les opposer exactement aux mauvaises, « il sera facile d'en choisir dans d'autres auteurs estimés, et de mettre en balance ces principes contradictoires, pour incliner l'esprit des- jeunes gens vers les opinions les plus raisonnables (4). » Ces paroles de Socrate : « Les insensés vivent pour manger et pour boire, les sages boivent et mangent pour vivre, » détruiront le mauvais effet des vers du poète comique Alexis : « Le sage doit réunir autour de lui toutes les jouissances : or il y en a trois qui renfer* ment la perfection du bonheur, boire, manger et dormir tout le jour; le reste est accessoire. » Pour suivre la méthode d'explication recommandée par Plutarque, le maître devra, il est vrai, posséder à la fois une vaste érudi-

(1) De atid. poet,, p. 45.

(i) Fragm. de VÀrchelaUs,

(3) Fragments.

(4) De atid. pœt,, p. 48.

tion, une excellente mémoire, et une grande vivacitë d'esprit. Mais cette abondance de citations, cette opposition perpétuelle de pensées contradictoires, cette évocatiori d'auteurs de tout genre cités en témoignage, réfiités ou confirmés les uns par les autres, donneront aussi à son enseignement beaucoup d'intérêt et de variété.

Plutarque fait observer que dans la lecture des poëtes, la grammaire et le dictionnaire viennent souvent au seicours de la morale. Il est important de bien indiquer aux. jeunes gens le sens exact de certaines expressions familières aux auteurs; sinon l'on s'expose à de graves erreurs d'interprétation. Les poëtes ne donnent pas toujours la même acception à un mot; ils en changent le sens, suivant l'occasion où ils l'emploient. Ainsi les noms des dieux désignent tantôt les dieux eux-mêmes, tantôt par métonymie certaines qualités qu'on leur attribue, certaines actions auxquels ils président. Mars, par exemple, est un dieu, ou bien la guerre, ou même le fer homicide. Jupiter est pris parfois dans le sens de destin, comme dans ce vers d'Homère: « La volonté de Jupiter s'accomplissait (1); » ou dans le sens de fortune, comme dans ces vers d'Hésiode : (L N'acceptez pas les présents de Jupiter Olympien ; il est plus sage de les lui renvoyer (2). » « Ne connaissant pas encore, dit Plutarque, le mot de Fortune, mais connaissant la force inévitable de cette puissance qui s'exerce sur le monde sans ordre et sans limites, ils l'appelaient des noms

des dieux On peut par ce moyen entendre dans un

sens favorable mille passages où les poëtes semblent parler étrangement de Jupiter Lorsque au contraire ils ne

(1) Iliade^ ch. !•% y. 5.

(2) Op. et Di., y. 86-87.

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disent à soa sujet rien qui blesse la raison et les convenances, on doit penser qu'ils veulent parler réellement de lui (1). » Nous craignons que le bon Plutarque ne se trompe un peu sur la légitimité de cette ex.égèse naïve, et qa'il ne s'efforce en vain de persuader à la jeunesse que les poëtes n'ont pas voulu parler des dieux eux-mêmes, lorsqu'ils font intervenir leur nom dans des occasions où leur dignité se trouve compromise. L'anthropomorphisme dominait dans l'idée qu'Homère et ses contemporains se faisaient de la divinité. Zeus, Apollon, Ares, Aphrodite, n'étaient que des caractères humains, sujets à toutes nos passions et à tous nos caprices, avec une puissance plus grande que nous n'en avons pour les satisfaire, et les relations que les mortels entretenaient avec eux étaient à peu près celles d'esclaves à maîtres.

Favorable à l'art, parce qu'elle lui permettait une représentation très-nette et très-vivante de la divinité, cette conception paraissait fort mesquine aux yeux des philosophes, et jamais ils n'en furent les dupes, longtemps même avant Socrate. Mais le mépris des divinités vulgaires, qui n'existait, d'abord que chez un petit nombre de sages, était devenu pour ainsi dire banal au temps où écrivait Plutarque ; il régnait bien certainement dans les classes instruites. Le petit peuple seul et les femmes pouvaient encore ajouter quelque croyance aux histoires que l'on racontait des dieux ; les jeunes gens de la société polie n'y voyaient plus que des légendes auxquelles l'imagination des poëtes avait su donner un charme incomparable. Plutarque prend tout cela plus au sérieux que ne le faisaient ses contemporains : la théologie des premiers

(1) De aiid, pœLy p. 54 et 55.

160 LIS DOCTRINES PÉDA<K)GIQUES DBS GRECS.

siècles n'était plus depuis longtemps que de la mythologie.

Nous récouterons avec plus d'intérêt quand il nous montre sous les fictions et le langage figuré les vérités immortelles de la sagesse antique. Il n'a rien dit, dans son traité, de l'utilité qu'on peut retirer de la lecture des poëtes pour former l'imagination et le goût ; c'est un profit qa'il semble dédaigner. « Dans les campagnes l'abeille recherche les fleurs, la chèvre les bourgeons, le sanglier les racines, d'autres animaux les graines et les fruits; ainsi, dans les écrits des poëtes, ceux-ci recueillent les traits historiques, ceux-là l'élégance et la beauté des expressions. D'autres enfin cherchent ce qui peut former les mœurs; c'est pour ces derniers surtout que j'écris (1). » Or on trouve dans les poëtes une foule de traits et de maximes qui, présentés à la jeunesse et commentés par un maître habile produiront sur elle l'impression la plus salutaire. Ainsi Achille, lorsqu'il reçoit Priam dans sa tente, montre comme on se met en garde contre la colère, quand on craint l'influence de cette passion : le héros lave lui-même et pare le cadavre d'Hector; il le place sur le char funèbre avant que le guerrier défiguré n'ait été vu par son père, de peur qu'un tel spectacle n'excite Priam et qu'il n'adresse au meurtrier d'Hector des paroles amères; car Achille irrité le tuerait peut-être et violerait ainsi les ordres de Jupiter. Cet admirable passage du vingt-quatrième chant de Y Iliade plaît à un moderne par une peinture à la fois naïve et sublime des mœurs sauvages de l'âge héroïque, et à Plutarque par l'excellente leçon de morale ^'il contient. « Quel bel exemple à méditer que la continence du même Achille,

(1) D$ tmd, poH,, p. 69.

lorsque, sachant que la fin de sa vie est proche, il ne se précipite cependant pas dans les jouissances pour s*étourdir. On ne le voit point non plus comme tant d'autres se livrer, pour pleurer son ami, à Tinaction et à Toubli de ses deToirs ; sa douleur le fait renoncer aux plaisirs ; mais il reste aussi actif et aussi diligent dans le commandement de l'armée (1). »

Ce commentaire moral d'un poëme épique ne peut porter tous ses fruits que s'il s'adresse à des enfants tout à fait familiers avec l'œuvre du poëte ; il faut que ses personnages fassent pour ainsi dire partie de leur société intime, et qu'ils vivent réellement au milieu d'eux, grâce à la prodigieuse imagination de cet âge, qui lui permet de s'entourer d'un monde fictif aussi vivant que s'il était véritable. Malheureusement Homère a perdu de nos jours ce charmant privilège, qui a passé à des successeurs peut-être moins dignes que lui de le posséder. Avouons-le, l'expérience de l'observateur sans illusions gâte un peu la prétendue naïveté des fables du Bonhomme; et il est à souhaiter que l'enfant n'en comprenne pas toujours le véritable sens. L'inspiration de Robinson Crusoë, œuvre si inférieure au point de vue de la poésie, est certainement plus morale et plus chrétienne. Quelles que soient du reste les œuvres d'imagination qui attachent aujourd'hui et captivent l'esprit des enfants, inspirons-nous des conseils de Plutarque pour en tirer à leur usage les leçons de sagesse et de vertu qu'elles peuvent renfermer.

La conclusion du traité: Sur la manière de lire lespoëtes, nous ramène à la philosophie, a Quand on rencontre, dit Plutarque en terminant, des vérités salutaires chez les

I (1) De aud. poeL, p. 75.

i62 LES DOCTRINE^ PÉDAGOGIQUES DES GRECS.

poëtes, il faut les étendre, et comme les nourrir par des yérités analogues empruntées aux philosophes, et naontrej que c'est à ceux-ci que les poëtes les doivent. Rien n*es1 plus utile que cette conformité des vers qu'on récite sur le théâtre, qu'on chante sur la lyre, qu'on étudie à l'école^

avec les préceptes de Pythagore, de Bias, de Platon En

rapprochant les pensées des poëtes et les maximes des philosophes, on dépouille la poésie de ce qu'elle a de fabuleux, et l'on donne plus de poids aux bons conseils qu'elle présente. De plus, cela ouvre l'âme du jeune homme aux discours de la philosophie. Il n'y arrive pas sans y avoir absolument goûté d'avance, ni Tesprit plein des vains prqpos qu'il entend tenir chaque jour à sa mère, à sa nourrice, à son père et à son gouverneur. Ceux-ci {vantent devant lui le bonheur des gens riches , lui font redouter la mort et le travail, ' et estiment au-dessous de rien la vertu réparée de la réputation et de la fortune. Lorsqu'il entend ensuite dans la bouche des philosophes des opinions tout à fait contraires, il est saisi de trouble et d'effiroi, ne s'y abandonne pas, il ne les supporte pas plus qu'on ne supporte le soleil au sortir d'une nuit épaisse. On doit le placer d'abord au milieu de la lumière adoucie qui entoure la vérité mêlée de fables, pour les préparer

au grand jour Ainsi la poésie amènera le jeune

homme à la philosophie comme un ami bienveillant et qui est déjà de la maison (1). »

L'homélie de saint Basile aux jeunes gens : Sur Vutilité qu'ils peuvent retirer de la lecture des auteurs profanes y a de nombreux rapports avec rSpuscule de Plutarque. Celuici l'emporte, sinon par l'éloquence, du moins par Tordre

(1) De aud. poet , p. g2, 84, 85.

plus arrêté du développement , la netteté de préceptes, l'abondance des souvenirs littéraires, la critique plus exacte et plus approfondie des principes çle la poésie. Saint Basile semble avoir composé son homélie avec plus de rapidité et moins de réflexion; c'est Tépanchement d'une âme paternelle devant ceux que Tévéque de Césarée avait adoptés cooune ses fils selon l'esprit, et qui l'aimaient, dit-il, presque autant que les auteurs de leurs jours. Le* philosophe païen et le Père de l'Église se sont placés au même point de vue; ils n'ont considéré dans la littérature que Futilité morale. Mais l'un a épuisé son sujet, il ne laisse presque rien à dire après lui; l'autre n'a fait que l'effleurer et, vers la fin, il l'abandonne pour terminer son discours par des préceptes de morale chrétienne qui ne s'y rapportent qu'indirectement. Aussi la lecture de cette homélie estelle moins fructueuse, et l'éloquence fleurie de saint Basile nourrit-elle moins l'esprit que l'ingénieuse érudition de Plutarque. Ce qui mérite le plus d'attirer l'attention, c'est le goût que l'illustre évêque avait conservé pour les productions de la littérature des Gentils ; il ne craint pas d'avouer hautement l'estime qu'il a pour elles , quand elles sont d'une inspiration honnête et pure, et de les recommander aux méditations de la jeunesse. 11 donne ainsi la preuve d'une vive intelligence de l'antiquité païenne, et d'une tolérance à son égard qu'on ne trouverait pas toujours chez ses contemporains ni chez ses successeurs. Il était alors assez hardi de montrer que les jeunes gens, en étudiant les poëtes, les historiens et les philosophes de la Grèce , pouvaient travailler à la tâche principale -du chrétien, à lem* salut. Le chrétien ne compte pom* rien la vie d'ici-bas et les biens de la terre ; ses espérances vont plus loin, et il n'agit qu'en vue de se préparer à une autre

i84 LES BOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GRECS.

danger les poètes abaisser leurs divinités aux faiblesses humaines, et remplir leurs enfers de puériles terreurs. Les craintes que Platon exprime dans sa Réptibligue n'avaient plus à cet égard aucun fondement.

Mais voici qui demande une attention plus grande. La poésie est un art d'imitation. Or l'imitation, pour avoir ce caractère d'exactitude qui seul peut la rendre intéressante etagréable, doit présenter dans la conduite des personnages les vices mêlés avec les vertus, en contradiction avec la doctrine stoïcienne qui, bien à tort, n'admet pas ce mélange; car il existe partout dans la réalité. Les héros de la poésie ne peuvent pas être des types de vertu parfaite; ils sont sujets aux passions, à l'ignorance, à l'erreur. Il faut apprendre au jeune homme à estimer en eux ce qui est bon, à blâmer ce qui est mauvais. Ce n'est pas le modèle qu'il doit admirer dans leur peinture, c'est l'habileté avec laquelle le poète l'a reproduit. « Lorsque la poésie nous met sous les yeux des actions et des passions coupables, le jeune homme n'accordera pas à ces objets l'estime due à la beauté, il louera seulement le rapport et la convenance

de l'imitation avec ce qu'elle représente Mais s'il

approuve, s'il admire tout, et qu'il asservisse son discernement à l'influence qu'exercent sur lui des noms illustres, il contractera sans s'en apercevoir une foule de vices; il fera comme ceux qui imitaient jusqu'à la voussure des épaules de Platon, jusqu'au bégaiement d'Aristote. Qu'il se mette donc en garde contre ce respect craintif, ce culte superstitieux, et qu'il s'habitue à condamner le mal avec la même liberté qu'il approuve le bien (1). a Ainsi les poètes prêtent des maximes pernicieuses à Étéocle, à Ixion,

(1) De aud. poet, p. 40 et ^.

à tous les scélérats qu'ils mettent en scène. Mais le maître saura préyenir ses élèves que les poètes n'approuvent pas eux-mêmes les discours qu'ils rapportent, qu'ils attribuent à dessein ces discours insensés et coupables à des caractères, à dés personnages coupables aussi et insensés* Ainsi prévenus, la réputation dont ils jouissent ne pourra égarer l'esprit des jeunes gens, a Au contraire, la défiance que leur inspirera le personnage mis en scène enlèvera tout crédit à ses paroles et à ses actions ; ils y reconnaîtront la méchanceté d'un mauvais homme (1). »

Dans les passages que nous venons de citer ou d'analyser, Plutarque avait en vue un défaut bien connu des jeunes geBs, la disposition qu'ils ont à concevoir un enthousiasme irréfléchi pour certaines créations auxquelles le poëie a su donner une vie intense et de brillantes couleurs par la force de son génie ; cet enthousiasme va parfois jusqu'à vouloir reproduire dans leur conduite les traits les plus saillants de ces personnages fictifs. L'histoire littéraire peut confirmer cette observation par des faits curieux. On sait, par exemple, qu'après la représentation des Brigands , de Schiller, il se forma dans la ville de Leipzig une association d'étudiants qui avaient conçu le projet de se retirer dans les forêts de la Bohême pour y exercer le noble métier des Karl Moor et des Schweizer. Le suicide d'un jeune fou, Jérusalem, était passé presque inaperçu : Jérusalem devint Werther sous la plume de Gœthe, et trouva un certain nombre de sots imitateurs. Après Byron et les auteurs qui^ en Angleterre, en France, en Allemagne, se plurent à reproduire, sans grande conviction peut-être, son désespoir et son impiété, la jeunesse se fit byronienne. C'est ainsi

(1) De aud, pœt,, p. 43.

que la littérature, qui est un tableau de la société, agit k son tour sur elle, principalement sur la partie dont la raison est moins ferme, les jeunes gens et les femmes. Mais cette action ne nous semble pas au fond bien sérieuse ; l'imitation des types littéraires les plus célèbres n'est guère qu'à la surface; elle ne produit que des ridicules et des travers assez passagers. Il faut chercher aux vices d'une époque des causes plus intimes et plus profondes.

Plutarque nous enseigne à trouver dans les poëtes euxmêmes le remède au mal qu'ils peuvent faire par une imitation trop exacte des laideurs de la réalité. Car ils condamnent souvent les actions et les discours qu'ils prêtent à leurs personnages. Ainsi, par la manière dont il raconte l'outrage fait à Chrysès par Âgamemnon, Homère juge la conduite du roi brutale, insolente, et contraire à toute convenance. Après avoir montré l'adultère de Vénus et de Mars découvert par Vulcain, il met ces paroles dans la bouche des dieux : a Les mauvaises actions ne réussissent pas; l'homme lent finit par atteindre l'homme léger (1) x>. Le dénoûment d'une action en est parfois la meilleure moralité. « C'est ce qu'Euripide fit sentir à ceux qui lui reprochaient la scélératesse et l'impiété d'Ixion : Je ne l'ai, dit-il, laissé sortir de la scène qu'attaché à une roue (2). »

On peut aussi, quand il en fournit l'occasion, opposer un poète à lui-même, a Mélanthios disait qu'Athènes devait son salut aux divisions de ses orateurs; en effet, comme tous ne penchaient pas du même côté, par leurs dissensions réciproques ils se faisaient contre-poids. Il en est de même des contradictions qu'on rencontre dans les poëtes;

(1) Odyu,, ch. Yiii, T. 329.

(2) De aud. poet., p. 44.

comme elles ébranlent la confiance qu'on peut avoir en eux, leurs dangereuses erreurs nous entraînent moins facilement (1). » Par exemple, à Tenfant dont ce vers d'Euripide : « Les dieux trompent souvent les hommes, » menacerait la piété, on citera le vers suivant du même auteur : <x II est bien plus facile d'accuser les dieux (2). » Sophocle a énoncé une maxime dangereuse en disant: a Le profit est agréable, même- s'il vient du mensonge; » mais il se réfute par cette autre maxime : « Les discours menteurs ne portent pas de fruits (3). » Ménandre a vanté la puissance de la volupté dans ce passage: « Tout ce qui vit et partage avec nous la vue du soleil est esclave de la volupté; » il l'a flétrie dans cet autre : a Une vie dépravée est honteuse, quelque jouissance qui l'accompagne. »

Si on ne trouve pas dans le poète lui-même de bonnes pensées pour les opposer exactement aux mauvaises, <x. il sera facile d'en choisir dans d'autres auteurs estimés, et de mettre en balance ces principes contradictoires, pour incliner l'esprit des. jeunes gens vers les opinions les plus raisonnables (4). » Ces paroles de Socrate: « Les insensés vivent pour manger et pour boire, les sages boivent et mangent pour vivre, » détruiront le mauvais effet des vers du poète comique Alexis : « Le sage doit réunir autour de lui toutes les jouissances : or il y en a trois qui renferment la perfection du bonheur, boire, manger et dormir tout le jour; le reste est accessoire. » Pour suivre la méthode d'explication recommandée par Plutarque, le maîtredevra, il est vrai, posséder à la fois une vaste érudi-

(1) J)e atid. pœt,, p. 45. (s) Fragm. de YÀrchelaUs,

(3) Fragments.

(4) De and, poet,, p. 48.

tion, une excellente mémoire, et une grande vivacité d'esprit. Mais cette abondance de citations, cette opposi-tion perpétuelle de pensées contradictoires, cette évocatioxj d'auteurs de tout genre cités en témoignage, réfutés ou confirmés les uns par les autres, donneront aussi à son enseignement beaucoup d'intérêt et de variété.

Plutarque fait observer que dans la lecture des poètes, la grammaire et le dictionnaire viennent souvent au secours de la morale. Il est important de bien indiquer aux jeunes gens le sens exact de certaines expressions familières aux. auteurs; sinon l'on s'expose à de graves erreurs d'interprétation. Les poètes ne donnent pas toujours la même acception à un mot; ils en changent le sens, suivant l'occasion où ils l'emploient. Ainsi les noms des dieux désignent tantôt les dieux eux-mêmes, tantôt par niétonymie certaines qualités qu'on leur attribue, certaines actions auxquels ils président. Mars, par exemple, est un dieu, ou bien la guerre, ou même le fer homicide. Jupiter est pris parfois dans le sens de destin, comme dans ce vers d'Homère : a La volonté de Jupiter s'accomplissait (1) ; » ou dans le sens de fortune, comme dans ces vers d'Hésiode : (L N'acceptez pas les présents de Jupiter Olympien ; il est plus sage de les lui renvoyer (2). » « Ne connaissant pas encore, dit Plutarque, le mot de Fortune, mais connaissant la force inévitable de cette puissance qui s'exerce sur le monde sans ordre et sans limites, ils l'appelaient des noms

des dieux On peut par ce moyen entendre dans un

sens favorable mille passages où les poètes semblent parler étrangement de Jupiter Lorsque au contraire ils ne

(1) Iliade^ ch. !•% v. 5.

(2) Op, et Di., y. 86-87.

disent à soa sujet rien qui blesse la raison et les convenances, on doit penser qu'ils veulent parler réellement de lui (1). » Nous craignons que le bon Plutarque ne se trompe un peu sur la légitimité de cette exégèse naïve, et qa'il ne s'efforce en vain de persuader à la jeunesse que les poètes n'ont pas voulu parler des dieux eux-mêmes, lorsqu'ils font intervenir leur nom dans des occasions où leur dignité se trouve compromise. L'anthropomorphisme dominait dans l'idée qu'Homère et ses contemporains se faisaient de la divinité. Zeus, Apollon, Ares, Aphrodite, n'étaient que des caractères humains, sujets à toutes nos passions et à tous nos caprices, avec une puissance plus grande que nous n'eu avons pour les satisfaire, et les relations que les mortels entretenaient avec eux étaient à peu près celles d'esclaves à maîtres.

Favorable à Tart, parce qu'elle lui permettait une représentation très-nette et très-vivante de la divinité, cette conception paraissait fort mesquine aux yeux des philosophes, et jamais ils n'en furent les dupes, longtemps même avant Socrate. Mais le mépris des divinités vulgaires, qui n'existait. d'abord que chez un petit nombre de sages, était devenu pour ainsi dire banal au temps où écrivait Plutarque; il régnait bien certainement dans les classes instruites. Le petit peuple seul et les femmes pouvaient encore ajouter quelque croyance aux histoires que l'on racontait des dieux ; les jeunes gens de la société polie n'y voyaient plus que des légendes auxquelles l'imagination des poètes avait su donner un charme incomparable. Plutarque prend tout cela plus au sérieux que ne le faisaient ses contemporains : la théologie des premiers

(1) De aiid, poeLy p. 54 et 55.

des prix très-sînguliers : à Olympie une couronne d'olivier sauvage, à Tisthme de Corinthe une couronne de pin, à Némée une couronne d'ache, à Delphes des fruits cueillis aux arbres consacrés, à Athènes des olives provenant des oliviers de Minerve. Pour mériter de pareilles récompenses, les jeunes gens se donnent tant de peine et courent le risque de se faire estropier les uns par les autres! Encore n'y aura-t-il qu'un seul vainqueur, et tous les vaincus auront reçu pour rien les coups et les blessures. Un peuple immense afOuera de toutes parts pour être témoin de ces concours ; il comblera les lutteurs d'éloges et honorera le vainqueur à l'égal des dieux (1).

Lucien fait alors expliquer par l'Athénien au Scythe les raisons de ces coutumes si ridicules en apparenoe. L'écrivain s'enflamme au souvenir des grandes institutions de la patrie, autrefois libre et glorieuse, maintenant asservie et méprisée par son vainqueur. Le ton sceptique et moqueur disparaît ; car Lucien n'a plus devant les yeux les vices et les absurdités de son époque. 11 se fait le contemporain de Solon et il trouve, pour exposer les vues qu'il prête à ce célèbre législateur, dans lequel la légende avait personnifié le génie de Tantique cité de Minerve des accents pleins d'éloquence. <r Je vais f expliquer, dit Solon à son interlocuteur, notre façon de penser au sujet de l'éducation des jeunes gens^ afin que tu saches dans quel dessein nous avons institué ces exercices et soumis de bonne heure leurs corps à la fatigue, non pas seulement en vue des jeux publics et des prix qu'ils y peuvent recevoir, puisqu'un très-petit nombre

(1) Anacharais, édit. Taucbnitz, p. 263-264.

y arrivent; mais afin de te faire voir le bien qui en résulte pour la cité tout entière et pour eux-mêmes. II est, en effet, un autre combat proposé à tous les citoyens vertueux ; la couronne n'en est pas de pin, d'ache ou d'olivier sauvage; mais elle renferme en elle-même la félicité publique : c'est la liberté de chaque citoyen en particulier et de la patrie en général, la richesse, la gloire, la célébration paisible des solennités établies par nos ancêtres, la conservation de nos biens, en un mot, les faveurs les plus brillantes que Ton puisse souhaiter des dieux; tous ces biens sont tressés dans la couronne dont je parle et ne peuvent s'acquérir que par le combat auquel ces exercices préparent (1). »

Lucien avant d'entrer dans le détail de son plan d'éducation, procède à la manière de Platon et d'Aristote : la pédagogie n'étant pour lui qu'une partie de la politique, il croit indispensable de déterminer d'abord le caractère de la cité à laquelle appartiennent les enfants qu'il s'agit d'élever. « Une cité, dit-il, n'est pas un assemblage d'édifices, tels que des murs, des temples, des arsenaux; toutes ces constructions forment, il est vrai, un corps solide qui offre aux habitants une demeure sûre et permanente; mais l'élément essentiel de la cité, ce sont les citoyens. En eflTet, ils la peuplent, la régissent, en dirigent les aifaires, veiUent à sa sûreté et sont pour elle ce qu'est l'âme pour chacun de nous. Par suite de cette manière de voir, nous prenons le soin d'embellir le corps même de la ville et de le rendre le plus beau possible, soit en l'ornant d'édifices à l'intérieur, soit en l'entourant au dehors de remparts qui inspirent la plus grande sécurité. ■

(1) Ànachar$.t p. 270.

172 LES DOGTRmES PÉDAGOGIQUES DES GRECS.

Mais notre principale attention est de veiller à ce que les citoyens aient une âme vertueuse avec un corps plein* de vigueur, convaincus que de pareils habitants feront fleurir la cité pendant la paix, la défendront pendant la guerre et la maintiendront heureuse et libre (1). » La vertu pour l'âme, la vigueur pour le corps, telles sont les deux qualités essentielles qui composentle caractère du bon citoyen ; les lui donner par une culture appropriée des deux éléments qui composent rhonune, tel est le but de Téducation.

Lucien est d'un avis entièrement opposé à celui que J.-J. Rousseau exprime dans V Emile au sujet du rôle de la nature dans la constitution physique et morale de Tenfaut. « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme, » dit le philosophe de Genève. « Nous ne croyons pas, dit au contraire Lucien, qu'il suffise à l'homme de demeurer, soit pour le corps, soit pour l'âme, tel qu'il est sorti des mains de la nature; mais nous avons besoin de l'éducation, qui peut seule améliorer les dispositions naturelles ou transformer en bonnes qualités les inclinations vicieuses (2). » C'est le jugement droit du bon sens en regard du paradoxe. Pour l'un, l'éducation doit être une réaction de la nature contre les funestes effets qu'a produites l'exercice de la liberté humaine; pour l'autre, elle consiste dans l'action de la liberté sur la nature pour l'améliorer ou la corriger. Qu'est-ce autre chose que l'application, dans la première évolution de notre destinée, de la règle suprême de la morale, résumée par Gœthe en ce précepte sublime : « Faire toujours de soi une plus noble créature. »

(1) Anarhars,, p. 274 et 275.

(2) ibtd., p. 275.

Les commencements de Tœuvre pédagogique appartiennent aux mères, aux nourrices, aux gouverneurs (1). C'en est peut-être la partie la plus importante. Mais, si Lucien est à cet égard moins autoritaire que Platon, s'il reconnaît môme que cette première période est celle où se développent dans le cœur des enfants les principales vertus, « rintelligence du bien, la pudeur, le respect, la crainte, le désir des belles actions (2), d il ne rentrait pas dans son sujet d'exposer ses idées sur l'éducation particulière de la famille; le dialogue que nous étudions est consacré tout entier à l'éducation publique. L'État prend donc les enfants à l'âge où se termine le rôle de la famille; « il donne Tinstruction à leur esprit, et il accoutume leur corps au travail et à la fatigue (3). » L'éducation de l'âme précède celle du corps. Elle comprend d'abord, en suivant l'ordre adopté par Lucien, la musique (4), l'arithmétique, les éléments de la lecture et de l'écriture. « Quand les enfants sont plus avancés en âge, on leur récite les maximes des sages, les faits illustres de l'antiquité, et pour mieux les graver dans leur mémoire, on les orne de la forme poétique. Au récit des actions d'éclat, des hauts faits célébrés par les poètes, leur enthousiasme s'allume; ils désirent imiter ce qu'ils viennent d'entendre, pour être chantés à leur tour, et devenir un objet d'admiration dans la postérité; tel est i'efifet que produisent chez nous Hésiode et Homère (5). » Nous ne pensons pas que Lucien ait longtemps médité pour déterminer rigoureusement la place que doivent

(1) Anacharss, p. 275.

12) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Au sens moderae. " ^

(5) Ànackariis^ p. 37iS. ~p

occupa les divers exercices dont on vient de voir rénumération, et qu'il ait mis de parti pris la musique et Taritlx— métique en tête. Il serait superflu de discuter avec lui pour savoir s'il vaut mieux que les enfants apprennent d'abord à chanter et à compter, avant d'apprendre à lire et à écrire. On peut confondre tout cela, ainsi que la lecture des poëtes, dans un même ensemble, qui constitue les études élémentaires de l'enfance. Rappelons que dans le septième livre des Lois, Platon adopte l'ordre suivant ; la lecture, l'écriture, l'étude des poëtes, la musique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie; et que le programme d'Aristote, si vague et si peu approfondi, désigne les lettres, la musique et la peinture.

Nous avons déjà expliqué pourquoi l'enseignement des Grecs diiïère par son extrême simplicité de celui des modernes. Les hommes de notre temps qui ont autorité en ces questions réfléchissent et discutent longuement sur le nond)re et l'ordre des matières qui doivent figurer dans l'enseignement des écoles; chaque détail des programmes qu'ils adoptent est déterminé par les raisons les plus sérieuses. Qu'on ne s'attende pas à trouver rien de semblable chez les auteurs grecs qui ont touché à cette partie de la pédagogie ; ils n'y ont nullement porté nos exigences et nos habitudes méthodiques. L'instruction^ comme la politique et l'administration, admettait un certain laisser-^ler dont les complications infinies de notre vie intellectuelle et sociale nous font parfois regretter le charme.

L'étude du droit, par exemple, ne présente plus aujourd'hui la même facilité qu'à l'époque à laquelle Lucien se reporte : il su£Bsait alors d'exposer les lois à la vue de tout le peuple, écrites en gros caractères, afin que chacun pût

LUCIEN. nS

y lire ce qu'il devait faire et ce dont il devait s'abstenir (1).

Ainsi renseigné sur les lois de son pays, le jeune homme

apprend ensuite, par le commerce des hommes vertueux

qu'on appelle sophistes ou philosophes, a ses devoirs, la

pratique de la justice, l'égalité civile, Téloignement du

mal, le désir du bien, l'aversion pour toute violence (2). »

Enfin il termine son éducation morale par la fréquentation

du théâtre. Devant lui, les comédiens raillent et bafouent

les citoyens dont on connaît les mœurs dépravées et les

actions honteuses, a dans l'espoir que ces traits mordants

rendront meilleurs les hommes pervers, et que les autres

se garderont bien d'encourir de seuibiables reproches (3). »

Les tragédiens représentent quelque histoire malheureuse.

des temps anciens,, et récitent des vers dont l'expression

arrache des larmes. Des joueurs de flûte et des chanteurs

se tiennent en cercle dans l'orchestre, et les accents qu'ils

font entendre sont autant d'aiguillons qui excitent au bien

le cœur de la jeunesse (4). Nous ne répéterons pas ici ce

que nous avons déjà dit dans les précédents chapitres sur

le rôle pédagogique de la musique et du théâtre; on a vu

que nous ne leur accordions pas une si grande influence,

ni pour le bien, ni pour le mal. Du reste, à cet égard

Lucien s'est contenté d'a£Srmer; il n'est entré dans aucun

développement. La plus grande partie de son dialogue se

rapporte aux exercices du corps, qui viennent après ceux

de l'esprit.

Nous doutons qu'on ait jamais, sous une forme plus brève, soutenu par de plus fortes raisons l'utilité de la

(1) AnacharsiSf p. 277.

(2] Jbid.

(3) Ihid.

14) iWd., p. 278.

gymnastique, et mieux rendu compte des différentes pratiques dont elle se composait chez les Athéniens. Le^ jeunes gens mettaient leurs corps à nu pour les accoutumer à Tair, les familiariser avec toutes les saisons, de manière à n'être inconunodés ni par la chaleur, ni par le froid. Ils les frottaient d'huile afin de donner, plus encore par la friction que par le contact de ce liquide, de la vigueur et de la souplesse aux muscles. Par le pugilat, ils s'habituaient à affronter les coups d'un adversaire, et à ne pas se détourner dans la crainte des blessures ; ils devenaient à la fois intrépides et patients (1). « Ces jeunes gens qui jouent tête baissée apprennent à tomber sans danger, à se relever avec facilité, à pousser rudement un adversaire, à l'enlacer, à le faire plier, à le serrer à la gorge, à l'enlever de terre : exercice éminemment utile, puisqu'il leur fait acquérir la première et la plus précieuse des qualités, qui est d'avoir un corps endurci à la fatigue et presque insensible à la douleur. Un autre avantage non moins important, c'est qu'ils auront beaucoup d'expérience à la guerre, s'ils se trouvent dans la nécessité de faire usage de leur science. Il est évident qu'un homme dressé de la sorte, se trouvant aux prises avec un ennemi, l'aura bientôt renversé par un croc-en-jambe, et que, s'il tombe, il saura se relever bien plus vite (2). » On les exerce aussi à courir, soit en fournissant ime longue carrière, soit en franchissant très-vite un espace restreint ; la course n'a pas lieu sur un terrain ferme, mais dans un sable profond, afin de la rendre plus pénible. Us franchissent des fossés en tenant une masse de plomb à chaque main. Us lancent le disque et le javelot.

(1) Anacharsis, p. 278 et 279.

(2) Ibid,, p. 279.

en haut ou en long, ce qui fortifie les épaules et donne de la vigueur aux extrémités. Ils se livrent à tous ces exercices dans la boue pour rendre leurs chutes moins violentes^ et aussi pour que leur corps, devenu plus glissant par l'enduit de terre et de sueur qui les couvre, échappe plus facilement à l'étreinte de l'adversaire, qui est alors obligé de serrer davantage. D'autres fois ils se couvrent de poussière dans une intention différente : après qu'ils se sont appliqués à retenir un corps glissant qui fuit de leurs mains, ils s'accoutument à se soustraire à ceux qui les ont saisis, et qui, grâce à la poussière, les tiennent plus solidement; la poussière a encore l'avantage d'empêcher le contact trop immédiat de l'air avec les pores ouverts et en sueur ; enfin elle nettoie la crasse, et rend la peau plus luisante (1).

Les effets d'un pareil régime apparaissent d'une manière éclatante si l'on compare les jeunes gens qui ont passé par les gymnases à ceux qu'une éducation moins virile a laissé grandir dans l'inaction et la torpeur. Ceux-ci ont un embonpoint pesant ou une maigreur maladive, un teint blafard qu'ils doivent à la pauvreté du sang réfugié vers les parties intérieures ; au moindre changement de température, leur corps frissonne ou ruisselle de sueur ; à la guerre, ils sont dévorés par la soif, incapables de supporter la poussière ; la vue du sang les remplit d'effroi ; ils expirent presque avant d'en venir aux mains. « Nos jeunes gens, colorés et brunis par le soleil, ont un air mâle et plein de vie, qui annonce l'ardeur et le courage, fhiits d'une santé florissante; aucun d'eux n'est ridé ni maigre; aucun n'est chargé d'embonpoint; ils ont toutes les proportions d'un corps bien dessiné; le superflu, l'excès des

11] AnacharsU, p. 281 et 282.

chairs s'est fondu par les sueurs; le reste est demeuré santi mélange d'aucune humeur vicieuse. Ce que le vanneur fail au blé, nos exercices le font au corps des jeunes gens : ihi jettent au vent la paille et les barbes dont ils séparent Icj froment pur qu'ils gardent en dépôt (1). » Lucien fait! remarquer l'admirable privilège qu'ont l'âme et le corpsi de posséder un trésor de forces qu'une dépense bien réglée augmente, au lieu de l'épuiser. On pourrait leur appliquer ce que Virgile dit de la Renommée :

Mobîlitate viget, viresque acquirit eundo (2).

Anacharsis reproche aux Athéniens d'épuiser les forces de la jeunesse par des sueurs inutiles, et de les répahdre dans le sable et la boue des gymnases, au lieu de les réserver pour le moment opportun. « Tu m'as l'air, lui répond Selon, de te faire des forces du corps l'idée qu'on a du vin, de l'eau, ou de tout autre liquide. Tu crains qu'elles ne s'écoulent inaperçues dans les travaux, comme une liqueur qui s'échappe d'un vase d'argile, et qu'ensuite elles ne laissent le corps vide et desséché, sans que rien puisse intérieurement réparer les pertes. Mais il n'en est pas ainsi de : la vigueur : plus on l'épuisé par les travaux, plus elle coule avec abondance ; c'est l'histoire de l'hydre, dont tu as sans doute entendu parler : pour une tête qu'on lui coupait, il lui en repoussait deux (3). »

Après avoir fait cette description enthousiaste des exercices gymnastiques de l'ancienne Grèce, notre auteur s'amuse à susciter du côté du barbare une objection inspirée par un sentiment que nous retrouvons aujour-

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(1) Anacharsis, p. 279 et 280.

(2) Enéide, 1. IV, v. 175.

(3) Anacharsis, p. 286.

d'hui chez les hommes qui se disent pratiques, lorsqu'il s'agit, non plus du gymnase, mais de Técole. Les partisans de Finstruction technique veulent qu'on enseigne avant tout à Tenfant les connaissances dont il aura besoin plus fard dans la |»rofession à laquelle il se destine; ils dédai* gnent ces études générales qui sont pour Tesprit ce que la gymnastique est pour le corps, et qui, enJui donnant plus de vigueur et de finesse, en font ce qu'un écrivain du xvui® siècle appelait avec tant de bonheur « Foutil universel ». De même Anacharsis, s'il reconnaît les effets salutaires [de l'éducation du gymnase pour la bonne constitution du corps des jeunes gens, ne la trouve pas moins inutile en vue de ce qui était alors l'occupation principale, essentielle des nations, dans cette première période de l'humanité qu'on peut appeler l'âge de la guerre. Ces éphèbes au teint vermeil, au sang riche, au corps robuste et agile, que deviendront-ils sous l'épée ou sous la flèche d'un ennemi? a Eh quoi ! Solon, lorsque les ennemis marchent contre vous, allez-vous à leur rencontre frottés d'huile et couverts de poussière ? Les attaquez-vous à coups de poing? Apparemment ils ont peur de vous et ils prennent la fuite ; car ils craignent que, sautant sur eux par derrière , vous ne leur entouriez le ventre de vos Jambes, et que vous ne leur serriez la gorge en leur mettant le coude sous le casque! Mais alors, par Jupiter! ils vous.

décocheront des flèches, ils vous lanceront des traits;

vous finirez à la longue par recevoir de profondes blessures, et il ne vous restera bientôt qu'un peu de ce beau sang. Prends garde que ces exercices, qui vous paraissent excellents, ne soient que des amusements puérils, des passetemps bons pour occuper les loisirs d'une jeunesse désœuvrée. Si vous voulez réellement être libres et heureux

il VOUS fait établir d'autres gymnases, où Ton s'exerce vraiment ati métier des armes (1). î> Lucien ne pouvait faire recommander par Ânacharsis les jeux du Cirque, où la jeunesse romaine allait se préparer à la guerre par la vue des blessures et du sang ; peut-être y a-t-il songé, et n'est-ce pas sans intention qu'il exprime le dégoût des Ath^éniens pour de tels spectacles. « Faire combattre nos jeunes gens avec des armes, et les montrer couverts de blessures, fi donc ! Ce serait un spectacle sauvage, une cruauté révoltante, et de plus inutile, que de faire égorger de braves guerriers, qui pourraient un joui nous servir avec plus d'avantage contre les ennemis (2). » Du reste, Solon n'avait pas besoin d'un long raisonnement pour démontrer Futilité de la gymnastique même en vue de la guerre. Elle est uiie préparation au métier des armes ; elle n'en est pas l'apprentissage. L'adolescent vigoureux et sain qui quitte les gymnases, ne sait pas encore manier l'épée ni lancer le javelot contre l'ennemi : mais les muscles de son bras, de son torse, et de tout son corps, fortifiés et assouplis par la lutte, le pugilat, le saut, la course, sont tout disposés à se prêter aux mouvements qu'exigent les exercices militaires, et à les soutenir avec constance. Ce qui importe davantage, c'est qu'on a su développer en lui un sentiment qui est un gage de victoire bien plus sérieux encore que la force et l'agilité des membres. Les luttes dn gymnase n'étaient que le prélude de celles des grands jeux où toute la Grèce accourait pour voir combattre les jeunes gens, de même qu'on se prépare pendant une année entière à Oxford et à Cambridge pour se disputer, sous les

(1) Anachanis, p. 283 et 264.

(2) im., p. 288.

yeux d'une foule immense, le prix: de la course sur la Tamise. « Les prix ne. sont pas méprisables, dit Solon, puisqu'ils consistent à recevoir les louanges de tous les spectateurs, à être considérés, montrés du doigt, à passer pour le plus brave de tous les contemporains. Parmi les spectateurs, un grand nombre, encore en âge de se livrer à ces exercices, s'en retournent épris d'amour pour la gloire et pour les travaux qui la procurent. Ah ! cher Anacharsis, si l'on bannissait de la vie l'amour de la gloire quel bien nous resterait-il? Qui voudrait entreprendre une action éclatante? Maintenant tu peux juger, d'après ces jeux, quels seront en face de l'ennemi, les armes à la main, quand il s'agit de défendre leur patrie, leurs enfants et leui's femmes, ceux qui pour une branche d'olivier ou pour des fruits montrent une si grande ardeur de vaincre (1). »

Peut-être exagérons-nous le mérite de ce dialogue, si nourri dans sa brièveté. Mais il nous semble, en terminant notre analyse, que de tous les ouvrages passés en revue dans cette étude, c'est encore celui qui a conservé pour nous le plus de vie et d'intérêt, sinon par ses détails, du moins par l'inspiration générale qui l'anime. L'éloge convaincu des exercices du corps, la démonstration éloquente de leur utilité même au point de vue de la morale et du patriotisme, sont particulièrement propres à nous toucher et à nous faire réfléchir. Car la gymnastique est encore le coté faible de notre éducation. Mille fois plus instruits que les jeunes Grecs, mieux élevés dans leurs familles qu'on ne pouvait l'être dans le bercail de Platon, ou par les gouverneurs, généralement indignes, dont parle Plutarque,

[1) ÀnacharsiSy p. 287.

DOCTR. PéDAG. DBS GRECS. It

18â LES DOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GRECS.

nos enfants ne répondent pas malheureusement au portrait que Lucien a tracé d'une jeunesse au sang riche, élégante et robuste. Nous avons beaucoup trop d'adolescents a dont le teint est pâle, et qui sont élevés à Tombre (1) »• Une réaction vigoureuse contre des habitudes de mollesse et de langueur est seule capable de leur donner du sang, des muscles, et par suite certaines vertus morales qui n'habitent pas d'ordinaire dans les corps énervés. Lucien nous montre parfaitement dans YAnacharsis le but qu'il faut atteindre, sinon la meilleure méthode pour y arriver; car nos gymnases ne peuvent ressembler tout à fait à ceux des Grecs. Pourquoi cet opuscule, où le style est à la hauteur des idées, et qui [contient un enseignement pédagogique si salutaire, ne figure-t-il pas au premier rang parmi les classiques de la jeunesse ?

(1) Anacharsis, p. 282.

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