IDÉES PÉDAGOGIQUES DE SOGRATE ET DE XÉNOPHON
tions systématiques. En ramenant l'intelligence humaine à l'observation intime, il lui montrait cette méthode de l'expérience qu'elle devait appliquer plus tard, et avec tant de bonheur, à un objet moins restreint.
Nous ne voulons pas quitter Socrate sans faire voir chez lui en action, par un exemple choisi entre mille, un admirable sens pédagogique. C'est dans la leçon de modestie qu'il donne au.bel et présomptueux Euthydème. Il devine dans ce jeune homme un esprit droit et juste, mais égaré par l'orgueil, et dont la vanité cherche à se dérober à un enseignement salutaire. Il va s'asseoir auprès de lui dans une boutique de sellier « où Euthydème, trop jeune encore pour aller à l'assemblée, se rendait lorsqu'il voulait s'occuper de quelque affaire. » Il le pique, il le raille avec infiniment d'esprit et de grâce. Par un mélange habile d'ironie, de raison, de louange, il amène le jeune homme à l'écouter plus volontiers, à discuter même avec lui; il le presse de questions, le met cent fois en contradiction avec lui-même, le rend honteux de son ignorance; mais cesse enfin de le tourmenter, le relève dans sa propre estime, et en fait le plus fidèle des disciples (1).
Xénophon avait reçu de son maître le don du charme; mais son esprit moîn$ sûr n'est pas toujours exempt de romanesque et d'utopie. C'est ainsi qu'il a fait la Cyropédie et qu'il professe une admiration sans mélange pour les lois de Lycurgue. Le titre de la Cyropédie fait attendre un ouvrage sur l'éducation. Mais l'éducation véritable de Cyrus est terminée avant la fin du premier livre; le héros perse ne reçoit plus dans la suite de ce roman historique que celle qui est donnée à tous les hommes par les éveil) Entret. mém,, 1. IV, ch. %
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uements et la pratique de la vie. Dès le début on aperçoit la chimère, cet amour excessif de la réglementation, ce dédain secret de la liberté, cette facilité à sacrifier l'individu aux intérêts de TËtat, qui est le caractère conmiun de presque tous les utopistes.
Xénophon nous conduit sur une place de la capitale des Perses qu'il appelle Éleuthère, par une sorte d'ironie inconsciente; autour de cette place sont bâtis le palais du roi et les tribunaux; elle est divisée en quatre parties, où se tiennent séparément les enfants, les adolescents, les hommes faits et les vieillards. Chacune de ces quatre classes a douze chefs : douze vieillards président à l'éducation des enfants, douze hommes faits à celle des adolescents, ce Les enfants se rendent aux écoles pour apprendre la justice; ils vous disent qu'ils vont à ce genre d'étude comme on va ohez nous s'instruire dans les lettres. Leurs gouverneurs sont occupés à juger leurs différends ; car il s'en élève entre eux conmie parmi les hommes faits ; ils s'accusent de larcin, d'injures et de tous autres délits semblables. Une peine est prononcée, tant contre les coupables convaincus que contre ceux qui accusent injustement (1). »
Voilà des écoles où on apprendra peut-être la justice, au milieu de ces procès perpétuels que Xénophon, plein des souvenirs du Pnyx, fait naître entre les enfants perses, mais où on prendra certainement des habitudes de paresse, de bavardage et de délation qui n'étaient peut-être pas tout à fait étrangères aux Athéniens. L'auteur lui-même nous avoue naïvement que Cyrus, à la cour de son grand-père Astyage, aimait d'abord trop à parler, « parce qu'en Perse il jugeait les différends de ses camarades, questionnait
11) Cyrop.y 1. I, ch. 2.
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beaucoup, et rendait avec vivacité aux cpiestions des autres. » II dit aussi c[ue tous peuvent envoyer leurs enfants aux écoles publiques ; mais qu'il n'y a cependant que les citoyens en état de nourrir les leurs sans travail qui les y envoient, et que les autres les gardent chez eux. La connaissance des mœurs et des préjugés de la Grèce, et surtout du peuple que Xénophon admirait tant, explique cette singulière distinction. Â la praticpie de la justice ajoutons Texercice de Tare et du javelot, renseignement de la tempérance par l'exemple des vieillards, et l'extrême simplification de la nourriture, qui se compose de pain et de cresson, nous aurons l'éducation entière des enfants perses. Xénophon la trouve complète et fait mon-ter ceux qui l'ont reçue dans la classe des adolescents.
Pendant les dix années que comprend cette classe, les adolescents passent la nuit auprès des tribunaux ; ils les gardent et on s'assure ainsi de leur sagesse: excellent moyen pour prévenir les folies de la jeunesse, mais qui indique peu de confiance en elle, et un grand mépris de la liberté. Quand le roi se rend à la chasse, il prend avec lui la moitié des adolescents ; car les Perses font de la chasse un exercice public, et la regardent comme un véritable apprentissage du métier de la guerre. Les adolescents ne mangent pas tant qu'elle dure, dussent-ils ne faire qu'un seul repas en deux jours ; leur nourriture se compose du gibier qu'ils ont tué; sinon ils sont réduits au cresson dont ils ont pris l'habitude pendant leur enfance. Quant à ceux qu'on a laissés en ville, ils s'exercent à l'arc et au javelot, ou sont employés à la poursuite des malfaiteurs et aux entreprises qui demandent de la vigueur et de la célérité (1).
(1) Cffrop.j 1. 1, ch. 2.
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Quand on réfléchit sur l'ensemble d'une telle éducation, Ton ne peut envisager qu'avec effroi une aussi dure contrainte, un semblable parti pris de laisser se consumer dans l'inaction les facultés les plus nobles et les plus brillantes de l'homme, l'ennui morne qui devait peser sui' une existence en somme aussi vide. De quoi se composera un peuple ainsi élevé, sinon de chasseurs et de soldats? ce qui nous fait remonter à l'épocpie des sociétés les plus grossières. Tel fut cependant l'idéal de Lycurgue. Si la réalisation rigoureuse d'une conception attribuée à ce législateur légendaire put faire pendant quelque temps des Spartiates les dominateurs brutaux de la Grèce, l'étemel honneur d'Athènes est d'avoir protesté par ses institutions, ses mœurs, sa littérature et ses arts contre cette barbarie. Cependant le partisan le plus convaincu des lois de Lycurgue est cet écrivain si élégant et si pur qu'on a surnommé l'Abeille attique. Celui qui vécut avec Socrate, qui partagea longtemps avec les autres disciples du maître une vie libre, spontanée, charmante, qu'occupaient . des conversations pleines de grâce et de vivacité, et à laquée on ne peut reprocher qu'un peu de laisser-aller et de flânerie, celui-là nous a retracé, non-seulement sans répugnance, mais même avec enthousiasme, l'éducation des jeunes Lacédémoniens.
Les détails qu'il nous donne dans la République de Sparte sur les précautions prises par Lycurgue avant la naissance des enfants choquent notre délicatesse; on n'oserait les reproduire (1). Au sortir des langes, les en&nts sont enlevés à leur famille et confiés au pédonome, qui apparaît^ signe caractéristique, avec des acolytes armés
(1) Voir Bépuhliqtêe de 5parto,|ch. 1.