‹ Les doctrines pédagogiques des GrecsChapitre 5 sur 22 · IDÉES PÉDAGOGIQUES^ DE SOGRATE ET DE XÉNOPHON · texte numérisé non relu

IDÉES PÉDAGOGIQUES^ DE SOGRATE ET DE XÉNOPHON

et le plus vif des enfants, « jouant indistinctement, comme les jeunes chiens, avec tous ceux qu'il rencontrait (1). » A la fin du premier livre de la Cyropédie, quand le héros part pour la guerre sous la conduite de Cambyse, dans l'entretien du père et du fils on ne voit plus un éphèbe lacédémonien tremblant devant le pédonome armé de verges : c'est comme un disciple de Socrate aux prises avec la dialectique toujours aimable d'un maître aussi indulgent que subtil. Le naturel attique a repris le dessus dans récrivain sur les chimères de l'utopiste admirateur de Sparte. Que ne l'a-t-il toujours inspiré ! Au lieu d'un système pédagogique étroit, exclusif, où nous ne trouvons point d'idées pratiques, et qui ne nous intéresse guère qu'au point de vue de l'histoire, Xénophon eût tracé peutêtre de l'éducation, en se rappelant celle qu'il dut donner à ses fils dans son domaine de Scillunte, un tableau plein d'abandon et de charme. Celui qui a fait dans l'Économique ce délicieux portrait de la bonne mère de famille, aurait dû nous laisser un témoignage plus décisif de son intelligence comme éducateur, et de sa tendresse comme père.

(1) Ci/rqp., 1. I, ch. 4.

CHAPltRE II

a Voulez-vous prendre, a dit J.-J. Rousseau, une idée de l'éducation publique, lisez la République de Platon. Ce n'est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent les livres que par leurs titres : C'est le plus beau traité d'éducation qu'on ait janiais fait (1)^ » Un homme de notre t^^s se tromperait singulièrement s'il allait demander S^ la République, sur la foi d'une telle recommandation, des conseils suivis pour l'éducation de ses enfants. Il y trouverait un assemblage extraordinaire des idées métaphysiques les plus élevées et des utopies sociales les plus condamnables, l'intelligence et la passion des arts en lutte avec le souvenir et l'admiration des lois faites par Lycurgue pour un peuple aussi brutal que borné, les grâces libres d'Âihènes, la dure contrainte de Sparte, ce mélange de folie et de raison que les modernes ont désigné sous le nom de fantaisie, beaucoup d'observations fines et justes sur l'enfance en même temps que le dédain du rêveur pour la réalité^ et

(1) Emile, 1. I.

3n somme ua nombre assez restreint de règles d'une application pratique et durable. On ne connaîtrait bien ni Platon, ni même le peuple athénien, si Ton n'avait lu la RépubliqiAe, et du moins on aurait privé son esprit d'une jouissance littéraire et philosophique très-vive. Cette œuvre est, avec les Lois, un des plus curieux documents de l'histoire des idées pédagogiques. Mais si le génie a le droit de réclamer notre attention pour ses conceptions les plus personnelles, nous devons aussi, après avoir essayé de les comprendre, les soumettre à la critique, quand il s*agit, comme en pédagogie, de les faire passer de la spéculation pure dans le domaine de l'expérience.

Le point de départ du livre est une discussion sur la nature de la justice qui aboutit bientôt à l'institution d'un État idéal. La transition est curieuse; elle mérite d'être remarquée. « Voici, dit Socrate, de quelle manière je pense qu'il nous faut procéder dans notre recherche. Si l'on donnait à lire de loin à des personnes qui n'ont pas la vue très-perçante des lettres écrites en petit caractère, et qu'elles apprissent que ces mêmes lettres sont, écrites ailleurs en plus gros caractère, il leur serait sans doute avantageux d'aller lire d'abord les grandes lettres, et de les comparer ensuite avec les petites pour voir si ce sont les mêmes. La ^stice est la vertu d'un homme, elle est aussi celle d'une cité entière. La cité est plus grande que l'individu. Par conséquent la justice pourrait bien s'y trouver avec un caractère plus marqué, plus facile à discerner. Nous chercherons donc d'abord quelle est la nature de la justice dans la cité; nous l'étudierons ensuite dans l'individu, et, comparant les deux espèces, nous verrons la ressemblance de la petite à la grande. Mais si nous examinions la manière dont se forme un État, peut-étte découvririons-

^ LSS DOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GÀEGS.

nous comment la justice et Tinjustice y prennent naissance (1). > Ces lignes nous montrent que le métaphysicien a un instant entreyu le procédé expérimental qui convient peut-être mieux que tout autre dans une semblable recherche, en nous faisant assister à la naissance et aux premiers développements d'une société réelle. Mais à peine entrevu, il Fabandonne, pour retomber, par une tendance invincible de son esprit, dans la construction idéale et dans le système. Platon aperçoit un moment ce qui est; mais c'est pour en détourner immédiatement les yeux, les élever vers ce qui doit être, pour remplacer les procédés d'une observation sévère par les procédés, souvent moins sûrs, de l'imagination et du raisonnement abstrait.

Socrate fait donc voir à ses interlocuteurs la naissance d'un État, amenée par l'impuissance où chaque homme se trouve de se suffire à lui-même ; il y introduit successivement toutes les professions indispensables, laboureurs, architectes^ tisserands, cordonniers, marchands, ainsi que celles qui résultent de l'apparition du luxe. Puis il démontre la nécessité des guerriers, énumère les qualités qu'il faut exiger d'eux, et recherche quelle éducation doit leur être donnée. On voit dès le début combien est restreinte la pédagogie de la République. Il ne s'agira pas de l'enfant, en général, ou du futur citoyen d'un État démocra^ tique qui peut être appelé à traverser différentes conditions avant d'arriver aux plus hautes magistratures, mais bien Tenfant d'une classe distincte et destiné par sa naissance à une fonction spéciale. Comme on le sait, il y a des castes dans la République de Platon. Tous les hommes

(1) R^uh. édtt. Tfluchnitz, p. ^.

sont frères-de même origine;, mais le dieu qui les a formés a fait entrer de Tor dans la composition des magistrats, de l'argent dans celle des guerriers, du fer et de Tairain dans celle des laboureurs et autres artisans. On remarquera toutefois cet adoucissement libéral apporté par le philosophe aristocratique à son système, que, si Fenfant d'une caste inférieure montre les qualités de la supérieure, on doit l'y faire passer, et que, réciproquement, on doit frapper de déchéance Ten&nt indigne par ses dispositions naturelles de rester dans la caste de ses pères.

L'éducation en usage, dit Socrate, forme l'âme par la musique, qui comprend les exercices de l'esprit, et le corps par la gymnastique. La musique vient avant la gymnastique ; l'âme doit être formée avant le corp», parce qu'elle ne reçoit pas sa vertu du corps, mais lui donne au contraire par sa vertu propre, toute la perfection dont il est capable ; il faut donc, après l'avoir cultivée avec le plus grand soin, lui laisser celui de former le corps (1). — Cette vud est d'une justesse contestable ; car, pendant l'enfance, surtout au début, la subordination du corps à l'âme est loin d'être réelle. Le corps, avec ses besoins, avec les sensations et les passions qui s'y rapportent, absorbe presque toute l'activité première de l'individu, comme celle des sociétés naissantes. L'homme fait, ainsi que les sociétés les plus civilisées, sont à peine dégagés des liens de la matière, et le progrès, dans son sens le plus élevé, consiste à les en affranchir chaque jour davantage. Cependant la réflexion nous montre qu'il y a dans la pensée de Platon, interprétée d'une certaine manière, une part de vérité en ce que l'éducation, même

(1) ÈépvJb. édit. TauchniU, p. 99 et 100.

appliquée au corps, est l'œuvre de Tintelligence qui agit sur la matière, mais de Tintelligence de ceux qui la donnent, non de celui qui la reçoit ; Thôte divin qui vient habiter le corps ne s'aménage pas lui-même sa demeure. Il aurait donc mieux valu mettre la gymnastique avant la musique, et le philosophe, qui n'a pas dédaigné d'entrer dans des détails si étranges au sujet de la procréation des enfants, aurait dû porter tout d'abord son attention sur les premiers soins que réclame une chair encore débile et molle.

Mais, ce qui est bien d'un poëte qui a gardé dans les plus hautes spéculations métaphysiques le souvenir des Muses, les fables et les légendes que Ton raconte à l'enfant éveillent avant tout la sollicitude de Platon (1). Comme la suite de l'éducation dépend des premières impressions qu'éprouve l'enfance, il faut commencer par veiller sur les faiseurs de fables, choisir celles qui sont convenables, rejeter les autres, parmi lesquelles on peut mettre la pluplart de celles qu'on a l'habitude de conter et qu'on emprunte à Homère, à Hésiode et aux plus fameux poëtes. Cette importance que Platon accorde à la poésie dans l'œuvre de l'éducation est curieuse à bien des égards; elle montre en particulier combien le chant des aèdes, des rhapsodes primitifs avaient touché l'imagination populaire, et comme ils avaient pénétré dans tous les cœurs. C'est un privilège dont ne jouit pas notre savaute poésie classique.

Platon juge sévèrement les poëtes au point de vue pédagogique; le plus souvent ils ne donnent à l'enfant que de dangereuses leçons. Tout ce qu'ils racontent des dis-

(1) Rép.^ p. 66 et suiv.

. PLATON, LA RÉPUBLIQUE, LES GUERRIERS. âS

seasions, des guerres et des violences des dieux lui enseigne la discorde et doit lui faire concevoir de la divinité une idée telle que son respect pour elle^ ce premier fondement de la vertu, en sera fort compromis. Quoi de plus imprudent que de lui montrer Jupiter libertin, irascible, soumis à des caprices au service desquels il met sa toute-puissance, changeant de forme pour tromper les mortels et surtout déchaînant sur eux toutes sortes de calamités au gré de ses fantaisies l Les fables ne doivent montrer Dieu que comme l'auteur du bien, comme un être simple, parfait, incapable de changement, ce Un rire excessif est la marque d'une grande altération de l'âme », et Homère a osé représenter les dieux en proie à un rire inextinguible (1) ! Il n'est guère de vices que ce poëte ne leur ait donnés, ainsi qu'à ses héros, tristes exemples pour l'enfant. Les fables relatives aux enfers amollissent le courage et ne sont propres qu'à entretenir chez les guerriers la crainte de la mort. On trouve à chaque instant dans Homère des passages tels que ceux-ci : « Son âme, s'envolant de son corps, s'enfuit dans les enfers, déplorant sa destinée, regrettant sa

force et sa jeunesse Son âme, telle qu'une vapeur légère,

s'enfuit sous terre en gémissant Hélas! Il ne reste donc

plus de nous après la mort qu'une ombre, une vaine image privée de sentiment ! 9 Les héros en mourant accusent les destins, regrettent la vie; ils pleurent leurs amis, au Heu de penser comme les philosophes que le sage se sufStà luimême et peut se passer des autres hommes. U faudrait effacer ces noms terribles de Cocyte, de Styx, de Mânes, qui inspirent une lâche frayeur (2). Les poètes se trompent gravement

(1) Aé^., p. 80.

(2) Ihid., p. 76 et saiv.

DOCTR. PéDAO. DBS GRBCS* S

aussi dans les discours qu'ils font tenir à leurs personnages: ils disent par exemple que les méchants sont heureux pour la plupart, que l'injustice est utile quand elle demeure cachée, qu'au contraire la justice est nuisible à ceux qui ]a pratiquent (1). Voilà pour le fond de leurs ouvragés.

Quant à la diction, les poètes emploient le récit simple, lorsqu'ils racontent eux-mêmes et ne cherchent pas à nous faire croire que c'est un autre qui parle; le récit imitatif, lorsqu'ils parlent en la personne d'un de leurs héros et appliquent tout leur art à se dissimuler eux-mêmes; enfin le récit composé, qui tient des deux premières (2). Le récit simple appartient à la poésie lyrique, le récit imitatif à la tragédie et à la comédie, le récit composé à l'épopée. Le second surtout est plein de dangers pour ceux qui l'entendent, et une bonne éducation doit généralement le proscrire. Platon semble prétendre qu'en assistant à une représentation théâtrale ou en lisant un poème dramatique, on prend part soi-même à l'imitation que Ton a sous les yeux, et qu'on devient pour ainsi dire acteur de la pièce. Or, à côté des rôles nobles et grands, il y en a de vulgaires, de grotesques et de honteux. Le spectateur devient donc un instant sQpblable aux personnages les plus vils ou les plus criminels du drame, et le funeste effet que cette imitation a produit en lui dure plus longtemps que le spectacle même. « L'imitation, lorsqu'on en contracte l'habitude dès la jeunesse, passe dans les moeurs, se change en nature, et fait prendre l'attitude, le ton et le caractère de ses modèles (â). » Platon aurait même pu remarquer qu'en dehors du théâtre, les enfants ont un goût très-vit

(1) Rép., p. 84.

(2) Ibid,^ p. 85 et suiv.

(3) Ihid., p. 89.

pour transformer en drames les fables qu'ils lisent ou entendent conter, qu'ils les jouent comme de véritables acteurs,^ et que le souvenir du rôle qu'ils ont ainsi créé les poursuit daas les actions de la vie ordinaire. L'imitation déplaît en général à l'auteur de la République; c'est à peine s'il l'admet quand elle reproduit les mœurs et les discours de l'honnête homme; en tout autre cas, elle lui semble digne du dernier mépris. Aussi renvoie-t-il de la cité ceux qui sont habiles dans ce genre de talent, et regarde-t-il leur art comme superflu, frivole et très-funeste aux enfants appelés à combattre plus tard poiir la patrie. Nous le verrons dans la suite, Plutarque a porté sur les poètes un jugement moins exclusif. Loin d'expulser Homère, même en lui versant des parfums sur la tête et en l'ornant de bandelettes (i), il l'admet au contraire comme un maître de morale excellent en mille endroits de ses épopées, et recommande seulement de faire un choix attentif quand on le donne à lire aux jeunes gens. Platon, peu satisfait comme philosophe des fables qu'on raconte aux enfants et des poètes qu'on leur fait lire, les condamne à peu près en masse.

Mais il est beaucoup moins net quand il faut définir le caractère précis de la mythologie et de la poésie qui conviennent particulièrement à l'enfance. Les lois qu'il porte à ce sujet sont toutes négatives; elles condamnent ce qu'il a critiqué, mais elles ne le remplacent pas (2). On trouve seulement à la fin de la discussion ces paroles assez vagues a Nous nous servirons du poëte et du conteur plus austère et moins agréable, mais aussi plus utile, qui reproduira le langage de la vertu et se conformera aux règles que nous

(1) Rép,, p. 92.

(2) lUd., p. 71 et snir.

avons prescrites (1). » S'agit-il de mettre en vers de petits sujets semblables à ceux des fables d'Ésope, sujets trèsmoraux mais assez secs et peu variés, lorsqu'on se restreint à l'essentiel du genre, et qu'on ne l'enrichit pas par les ornements dont La Fontaine à peu près seul a eu le secret. C'est ce que fit Socrate lorsque averti par des visions, il entreprit, pour satisfaire les dieux, de se livrer à la poésie (2). Platon veut-il qu'on donne à lire aux enfants des poètes gnomiques qu'ils ne comprendraient pas et qui leur inspireraient un profond ennui?

En résumé, notre philosophe ne montre pas une intelligence bien grande des lois qui ont présidé à la production de la poésie primitive, qui l'ont fait naître spontanément dans les sociétés encore neuves et jeunes, avec certains caractères d'imitation naïve et de fiction enfantine identiques chez tous les peuples. Ces fables des premières années de l'humanité, sont aussi celles qui plaisent le plus aux premières années de l'homme, même dans les sociétés vieilles. La science toute contemporaine des mythes nous fait découvrir, sous la forme particulière que Charles Perrault a donnée à ses contes, des conceptions qui remontent aux époques les plus reculées. La Belle au bois dormant, c'est Kora, Perséphone, Proserpine, entraînées dans les royaume sombre, et, de même que Castor et PoUux, rendues tous les six mois à la lumière; c'est ce tableau cosmique de la succession des saisons que nos aïeux ont traduit décent façons différentes. Elle est piquée par la pointe d'une quenouille, comme Eurydice par un serpent; elle est ramenée à la vie, puis reperdue par le prince, qui a des analogies sfvec Or-

(1) Rép., p. 92. *

(2) Phédon, ch. 10, 11, 12.

phée; de leur hymen naissent la petite Aurore et le petit Jour, comme dans Hésiode Aithra elHéméra sortent du sein de la Nuit. Enfin, la reine-ogresse qui apparaît à la fin du oonte « est une Rakchasi, l'épouvante nocturne, la puissance de destruction, Nirriti, dont le Çivaïsme a fait Maha-Kali, déesse à la grande bouche et aux grandes dents. Au moment où elle va dévorer la reine et ses enfants, le prince, Fâstre, est de retour et la nuit sucombe (1). »

Platon semble croire qu'Homère aurait pu composer son épopée comme s'il eût été un disciple de Socrate, et que les enfants la liraient alors avec bien plus de profit, sinon de plaisir. L'âge de l'imagination n'est pas celui de la raison, et l'auteur de la République n'a pas songé à faire cette distinction essentielle en demandant aux poètes qu'il veut mettre en les mains de l'enfance, des qualités qui conviennent aux philosophes. Ce n'est pas que tout soit bien édifiant dans les fables et dans les légendes des poésies primitives, et qu'il ne faille pas faire un choix avant de les employer à l'éducation. Le conteur qui de nos jours écrit pour l'enfance doit être à la fois amusant, honnête et utile. Homère, que Pluton a pris surtout comme type, quoique ses intentions ne soient jamais impures, manque parfois de décence à force de naïveté. Mais est-il vrai que les passions et les vices de ses dieux et de ses héros soient pour la jeunesse d'un si mauvais exemple, et que la lecture du vieil aède ofire tant de dangers pour la piété ou la vertu ? Nous nous en expliquerons plus longuement quand nous examinerons le traité de Plutarque sur la lecture des poètes. Contentons-nous de dire dès maintenant que la peinture de la réalité, quand elle ne s'écarte pas d'une certaine réserve, ne nous semble

(1) A. Lelèvre, La Mythologie dans les Contes de Perrault,

30 tSS DOCTRINES PÉDAGOGIQUES DES GRECS.

pas tellement dangereuse ni dans Fépopée, ni au théâtre, passé un certain âge que nous déterminerons. Le poëte ne nous donne pas les passions qu'il représente, les ridicules dont il se moque; il ne fait que montrer sous un jour plus vif ce que chacun peut voir sans cesse autour de lui. Le philosophe qui interdit aux enfants la vue de Timitation devrait, pour être logique, leur masquer aussi la vue de la réalité, aussi mêlée, aussi pleine de mauvais exemples. Ce régime préventif n'est pas exempt de pusillanimité. Il faut montrer la réalité aux enfants, et les armer contre elle; c'est ce que faisait le père d'Horace, d'après le témoignage de ce poëte. Quant à ce qui touche la représentation défectueuse de la divinité dans Homère et les autres poëtes, tout ce qu'en dit Platon est d'une parfaite justesse, à condition qu'on l'applique au paganisme, et non à la poésie; le philosophe reprend toute son autorité, si nous y voyons une leçon de théodicée.

Après avoir examiné longuement cette partie de la musique, Platon passe à celle qui regarde le chant et les mélodies ; les modernes l'appellent musique, en employant ce mot dans un sens plus restreint. On peut y distinguer trois choses, les paroles, l'harmonie et le rhythme, qui toutes trois doivent être soigneusement réglées dans leurs rapports avec l'éducation des guerriers (1). Les paroles chantées seront composées selon les lois déjà prescrites au sujet des fables et de la poésie. Parmi les différents genres d'harmonies, comme la Lydienne, l'Ionienne, la Dorienne, la Phrygienne, on interdira aux enfants celles qui, molles ou plaintives, énervent ou abattent l'âme. « Réservons-en seulement deux, dit Socrate ; l'une qui imite la voix et les

(1) Rép,y p. 93 et sair.

accents d'un homme de cœur, lorsqu'il se trouve dans la mêlée du combat ou dans quelque autre action violente, lorsqu'il vole au devant des blessures et de la mort, ou lorsqu'il tombe dans un accident quelconque, et que, dans toutes ces occasions, il reçoit en bon ordre, avec fermeté, les assauts de la fortune; l'autre, plus paisible, convient aux actions pacifiques et volontaires, comme celles où l'homme invoque les dieux, prie, instruit, conseille les autres, ou se rend à leurs prières, à leurs leçons, à leurs conseils, se conduit suivant sa raison, sans orgueil, avec sagesse et mesure, et se déclare toujours satisfait de ce qui lui arrive (1). » La jeunesse n'apprendra donc que la musique guerrière, très-bien définie par l'auteur, et la musique pour ainsi dire philosophique dont il est un peu moins facile de se faire une idée nette d'après le passage que nous venons de citer. Elle dédaignera d'accompagner son chant avec des instruments compliqués et à cordes nombreuses, tels que le trigonum, la pectis ; ia simple lyre et la cithare suffiront à la ville et la syrinx aux champs. Nous ne pouvons suivre Platon dans tous les détails où il entre au sujet des rhythmes et des mesures. Dans le septième livre des LoiSy il s'étendra bien plus longuement encore sur la danse. On l'a vu tout à l'heure soumettre les fables et les poésies à un examen minutieux.

Celui qui ne connaîtrait pas les mœurs grecques pourrait s'étonner de ce que tous ces exercices tiennent une telle place dans l'éducation platonicienne. Il y a eu un peuple chez lequel des succès remportés au théâtre menaient au commandement des armées, et qui, après avoir entendu Sophocle chanter nu le péan près d'un trophée en l'honneur de Sa-

(1) Rép., p. 93 et 94.

32 LES DOCTRINES PÉDAGOaiQUES DES GRECS.

lamine, après Tavoir jugé dans les concours dramatiques (ces concours étaient une des plus sérieuses fonctions d^ la cité), Ta nommé stratège. C'est une civilisation différente de la nôtre, mais nullement inférieure par certains côtés. L'art a cessé d'être une institution politique, aimée et comprise de tous ; il est tombé au rang d'accessoire dans notre société pratique et affairée; il constitue ce qu'on appelle l'agrément dans nos écoles. Cette déchéance, s'ils en eussent été témoins, n'aurait pas étonné Platon lui-même plus que tous ses compatriotes. N'aurait-elle pas provoqué chez eux quelque dédain pour notre intelligence, quelque mépris pour notre civilisation de Béotiens et de Scythes? Le sentiment artistique n'était pas alors, comme aujourd'hui, presque une exception. « Nous avons ménagé à l'esprit, dit Périclès dans son oraison funèbre des guerriers morts pour la patrie, des délassements sans nombre, soit par des jeux et des sacrifices périodiques, soit dans l'intérieur de nos maisons, par une élégance dont le charme journalier dissipe les tristesses de la vie.... Nous excellons à concilier le goût de l'élégance avec la simplicité, la culture de l'esprit avec l'énergie (1). » Tous les Athéniens pouvaient comprendre cet admirable passage de la RépubliqiLe où Platon a montré l'importance de l'art en matière d'éducation, l'action salutaire ou funeste que les œuvres des artistes exercent sur les mœurs de l'enfance, suivant qu'elles présentent la grâce, la correction, les proportions et la noblesse. La page que nous devons citer tout entière rachète bien des erreurs et des chimères, conune tant d'autres du même livre; il serai t à souhaiter qu'elle parût encore auj ourd'hui contenir, au point de vue de la pédagogie, quelques conseils d'une

(1) Thucyd., 1. II, cb. 38 et 39.

litilité pratique. « Il faut, dit Platon, chercher des artistes habiles, capables de suivre à la trace la nature du beau et du gracieux, afin que les jeunes gens, élevés parmi leurs ouvrages comme dans un air pur et sain, en reçoivent sans cesse de salutaires impressions par les yeux et les oreilles, que dès l'enfance tout les porte insensiblement à aimer, à imiter la beauté et à établir entre elle et eux un parfait accord. N'est-ce pas pour cette raison que la musique est la partie principale de l'éducation, parce que le nombre et l'harmonie pénétrant dans l'âme s'en emparent et y font entrer la grâce à leur suite, lorsqu'on donne l'éducation conune il convient, au lieu que le contraire arrive lorsqu'on la néglige? Un jeune homme élevé comme il faut dans la musique saisira avec la plus grande perspicacité tout ce qu'il y a d'imparfait et de défectueux dans les ouvrages de l'art ou de la nature et en sera justement affecté; par cela même il louera ce qu'il remarquera de beau, lui donnera entrée dans son âme, en fera sa nourriture el se formera ainsi à la vertu ; tandis qu'il aura un mépris et une aversion naturelles pour ce qu'il trouvera de vicieux, et cela dès l'âge le plus tendre, avant d'être éclairé des lumières de la raison; mais sitôt qu'elle sera venue, ill'embrassera comme une amie, à la connaissance de laquelle la musiqub l'aura préparé (1). » Quelle méthode à la fois singulière et «charmante que celle qui prélude à l'éducation des soldats par la poésie, les chants, la danse, tous les arts enfin que les Grecs comprenaient sous le nom de musique, parce qu'ils en attribuaient l'invention aux Muses!

Il faut que la gymnastique vienne bientôt joindre son concours à celui de la musique. Car un guerrier doit être

(1) Rép,, p. 97.

à la fois de mœurs douces et énergiques, bienveillant po ses concitoyens, terrible pour les ennemis. La musiq adoucit le caractère de l'enfant; mais si elle reste seule, ei ramollit et Ténèrve; la gymnastique, au contraire, le fon fie ; mais, seule, elle ne ferait que le rendre brutal et agressi « Qu'un homme s'applique à la gymnastique, qu'il s'exen et mange beaucoup et qu'il néglige entièrement la musiqu et la philosophie, son corps prendra d'abord des forces il s'emplira de hardiesse, de courage et deviendra plu intrépide qu'auparavant. Mais s'il ne fait rien autre chost s'il n'a aucun commerce avec les Muses, son âme, eût-ellquelque instinct d'apprendre, n'étant cultivée oar aucuut science, aucune recherche, aucun discours, en un mol aucune partie de la musique, deviendra insensiblemeo! faible, sourde et aveugle, parce qu'elle n'a pas pris soin d'éveiller, d'entretenir et de purifier ses faculté .. Ijc voilil donc devenu ennemi des lettres et des Muses. Il ne se sert plus de la parole et de la persuasion pour en venir à se) fins; mais, tel qu'une bête féroce, il emploieen toute occasion la force et la violence. 11 vit dans l'ignorance et la grossièreté, sans grâce ni politesse (1). » Les deux parties de l'éducation sont donc également indispensables, et l'action de chacune d'elles, quoique s'appliquant à un seul deâ deux éléments de l'être humain, se fait sentir par contrecoup sur l'autre.

Les exercices corporels doivent être dirigés conformémeni à l'objet que se propose l'État et qui est d'élever des soldats. Les guerriers sont des athlètes destinés à la plus sérieuse de toutes les luttes; mais le régime des athlètes ordinaires ne peut leur convenir; car il accorde trop au sommeil, il

(1) Rép., p. 109 et 110.

si trop miuutieux et fait dépendre la santé des moindres ccidents; pour peu qu*on s'en écarte, on est exposé à tomer dans dé graves maladies. Il faut que les guerriers apprennent à être, comme les chiens, toujours alertes, à hanger souvent de nourriture et de boisson, à souffrir le "oid et le dlaud, à se faire, en un mot, un corps à Tépreuve e toutes les privations et de toutes les fatigues (1). A 'exemple des héros d'Homère, ils s'abstiendront de ragoûts ^t ne mangeront que des viandes rôties, alimentation plus >imple et plus saine. C*est ainsi qu'ils rendront inutile l'intervention de la médecine.

Comme Montaigne et Jean-Jacques Rousseau (2), Platon jc montre peu indulgent à l'égard des médecins; leur art. lit-il, apparaît en même temps que celui de la chicane, lorsque le désordre et la corruption commencent à régner dans la cite; il n'est pas de marque plus sûre d'une mauvaise éducation que le besoin de médecins et de juges. Ou saurait s'en passer, hors du cas de blessure ou de maladie produite par la saison, si l'on ne se remplissait le corps d'humeurs et de vapeurs par une vie molle et sensuelle* Les noms de fluxions et de catarrhes étaient inconnus du temps d'Esculape; les disciples de ce grand maître ne se servaient pas de cette méthode qui consiste à mener les maladies par la main, comme des enfants. G^est à un certain Herodicus que Platon attribue l'invention de la mé^ decine. « Herodicus avait été maître de gymnastique : devenu Valétudinaire, il fit im mélange de la médecine et de la gymnastique dont il se servit d'abord pour se tourmenter et ensuite pour tourmenter beaucoup de ses semblables, en

(1) Rép., p. 100 et suir.

(2) Montaigne, Essais^ 1. II, ch. 37; J.-J. Roaifieaa, Emile, 1. h

se procurant une mort lente. Car, comme sa maladie étal mortelle et qu'il ne pouvait la guérir, il la suivit pas à pas négligeant tout le reste pour y donner ses soins, toujoup dévoré d'inquiétudes, pour peu qu'il s'écartât de son régime; de sorte qu'il parvint à la vieillesse à force d'industrie, maif en traînant une vie mourante (1). » Il faudrait plutôt imiter les artisans qui, lorsqu'ils tombent malades, demandent au médecin un vomitif ou un purgatif, au besoin l'emploi du fer et du feu, mais qui aimeraient mieux mourir sur-le-champ que de se soumettre à une médication longue et absorbante. Quoi de plus absurde, en efiet, que de passer sa vie à se soigner, c'est-à-dire à mourir, au lieu de la consacrer à une tâche plus noble et plus utile? Esculape ne prescrivait de traitement qu'aux hommes de bonne complexion surpris par des maladies passagères et ne changeait rien à leur train de vie ; à l'égard des corps radicalement malsains, il ne jugeait pas à propos d'entreprendre de prolonger leur vie et leurs souffrances, parce que cela n'est avantageux ni pojur eux ni pour l'État (2).

On reconnaît là cette doctrine assez barbare, admise par toute l'antiquité, qui restreint le droit de vivre aux enfants que leur complexion naturelle ne rend pas infirmes et incapables de servir la république. Le soin d'en décider était remis au père lui-même : on déposait à ses pieds l'enfant nouveau-né; en l'y laissant, il le condamnait à mort; en le prenant dans ses bras, il lui permettait de vivre, il relevait, et le mot qui exprime ce premier acte de l'éducation, à cause du souvenir du mot latin et tollere », désigne dans notre langue l'éducation tout entière. L'économie

(1) Rép., p. 103.

(2) Ibid,, p. 104 et lOÔ.

politique et la raison d'État conseillaient aux anciens cette nesure qui révolte trop l'humanité pour avoir toujours été igoureusement pratiquée; car élever Tenfant pour ne pas âvre, ou pour vivre inutile, c'est cultiver à grands frais un îhamp stérile qui ne doit pas donner de moisson, c'est aire une dépense improductive. Les changements survenus lans notre état social, qui ont rendu la force corporelle noins nécessaire dans un grand nombre de professions, es progrès de l'hygiène, grâce auxquels on peut transforner parfois un enfant malingre et débile en un homme •elativement robuste, enfin l'adoucissement de nos mœurs, eut cela nous éloigne de plus en plus d'une coutume que es lois consacraient, et qu'approuvait la philosophie (1). Se croyons pas cependant qu'elle n'existe pas encore d'une manière latente. Dans beaucoup de nos campagnes, les soins accordés à l'enfance se réduisent presque à rien, et cet abandon, qui laisse vivre les. forts, amène nécessairement l'extinction des faibles. Dans les grandes villes, la déplorable habitude de confier les nouveau-nés à des nourrices mercenaires qui ne résident pas au milieu de la famille produit à peu près le même résultat. Le père a beau prendre l'enfant dans ses bras, si c'est pour le remettre à certaines nourrices, il ne le condamne pas moins que si, dans l'antiquité, il l'eût laissé gisant à ses pieds.

C'est la subordination complète de l'individu à l'État, admise sans restrictions par les Grecs et les Romains, qui pouvait, dans ces circonstances, étouffer le sentiment paternel. C'est elle qui nous explique les lois de Lycurgue, œuvre d'un despotisme insupportable. C'est elle enfin qui, poussée à l'excès par le législateur philosophe de la repu-

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