LA RÉPUBLIQUE, ÉDUCATION DES MAGISTRATS
la gymnastique, dont le but est d'augmenter la force du corps, et qui, par conséquent, se rapporte à un objet soumis à la génération et à la corruption. Ce n'est pas davantage la musique : elle forme les mœurs des guerriers et y établit une certaine harmonie, mais elle ne leur communique aucune science de ce qui ne passe point (1). Telle est l'opinion de Platon, et cette opinion n'est pas d'une entière justesse. Car, si les lettres et les arts, qui composent la musicpie, tiennent encore par bien des côtés à la matière, cependant, à l'aide des symboles et de la représentation sensible, ils font entrer dans l'âme de l'homme des idées esthétiques et morales, qui ne le cèdent en rien, par leur caractère d'éternelle vérité, aux idées mathématiques, et qui ont sur ces dernières l'avantage de contenir en elles plus de fécondité, pour ainsi dire, et plus de vie. Nous ne voulons pas reproduire ici la vieille querelle au sujet de la prééminence des lettres ou des sciences en matière de haute éducation; cette question remplirait tout un livre. Nous nous contenterons de remarquer que Platon penche trop du côté de la science pure, puisqu'en résumé son programme n'admet que les mathématiques d'une part, la philosophie de l'autre, sous le nom de dialectique; celle-ci est comme le couronnement et le sommet de l'éducation; celles-là y préparent.
Parmi les sciences mathématiques, Platon recommande en premier lieu celle des nombres et du calcul, <r qui élève l'âme à la pure intelligence, et l'amène à la contemplation de l'être (2) »... Ceux qui sont destinés à remplir les premières places s'appliqueront à la science du calcul
(1) Réf., p. 243.
(2) Ibid., p. 244.
et rétudieront^ non pas superficiellement, mais jusqu'à ce qiie, par le moyen de la pure intelligence, ils soient parvenus à connaître l'essence des nombres, non pour fain servir cette science, comme les marchands, aux ventes e: aux achats, mais pour faciliter à Tâme la route qui doit k conduire des choses périssables à la contemplation de b vérité et de l'être (1).
Pour résumer en quelques mots l'analyse subtile que contiennent ces pages de la République, Platon voit dans l'arithmétique, non pas un art dont la pratique est utile dans le commerce et dans les autres occupations vulgaires de la vie, mais la science abstraite des lois éternelles et immuables qui président aux combinaisons des unités mathématiques considérées en elles-mêmes, en dehors des individus contingents du monda visible. Aussi reconnaît-il qu'il y a peu de sciences qui coûtent plus à apprendre et à approfondir que celle-là. Mais il lui accorde une influence trop générale sur l'intelligence, quand il dit que a ceux qui sont nés calculateurs ont beaucoup de facilité pour presque toutes les sciences, et que même les esprits pesants, lorsqu'ils se sont exercés et rompus à l'arithmétique, en retirent au moins cet avantage d'acquérir plus de pénétration (2). » Pour se garder de toute illusion à ce sujet, il faut faire la distinction essentielle qu'a faite Pascal, dans l'admirable morceau où il caractérise l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse.
La géométrie doit venir après l'arithmétique; elle procède pour l'étendue abstraite comme la précédente pour le nombre abstrait; elle est aussi une science de la seule réa-
(1) Rép,, p. 247.
(2) /bid., p. 248.
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liié véritable, quoique inaccessible aux sens. Platon regrette qu'on n'ait pas encore fait de découvertes importantes dans la géométrie à trois dimensions; il se plaint du mépris que le vulgaire professe pour ce genre de spéculation et de la rareté de ceux qui s'y livrent; mais il espère que la seule force du charme qu'elle exerce triomphera de tous les obstacles, et qu'elle fera chaque jour de nouveaux progrès (1).
Suivant une marche assez semblable à celle qu'adopte Auguste Comte dans son plan d'instruction positive, il passe de la science des solides en eux-mêmes, à la science des solides en mouvement, à la mécanique ; mais il ne considère que la mécanique céleste, c'est-à-dire l'astronomie. Étudiera-t-on l'astronomie parce qu'il est nécessaire au laboureur ou au pilote d'avoir une exacte connaissance des saisons et du temps, et même au guerrier, comme le disait Socrate (2), de savoir l'heure pendant la nuit par la position des astres loi'squ 'il est en sentinelle? Ce serait s'en faire une idée assez basse. «La science dont nous parlons, dit Platon, a un avantage plus considérable, mais que peu de gens savent apprécier: c'est de purifier, de ranimeruu organe de l'âme, éteint et aveuglé par les autres occupations de la vie, organe dont la conservation nous importe mille fois plus que celle des yeux du corps, puisque c'est par lui seul qu'on aperçoit la vérité (3). » L'astronomie oblige l'âme à regarder en haut; elle la fait passer des choses de la terre à la contemplation de celles du ciel. En quelques lignes d'une admirable inspiration, le philosophe donne à cette expression a regarder en haut «, si souvent
(1) Bép., p. 251.
(2) Entret. mim., l. I¥, ch. 7.
(3) Rép,, p. 250.
employée, son sens véritable et sublime. « Il me semble que tu te formes une idée singulière de la connaissance des choses d'en haut. Tu crois donc que si quelqu'un considérait les ornements d'un plafond en renversant la tête, il regarderait avec les yeux de l'âme, et non avec ceux du corps? Pour moi, je ne puis reconnaître d'autre science qui fasse regarder l'âme en haut que celle qui a pour objet ce qui est et qu'on ne voit pas; qu'un homme regarde en haut, bouche béante, ou en baissant la tête et en fermant les yeux, si c'est pour acquérir la connaissance d'un objet sensible, je ne dirai même pas qu'il apprend quelque chose, parce que rien de sensible n'est compris dans la science, ni que son âme regarde en haut, mais en bas, quand même il serait couché à la renverse sur la terre ou sur la mer. Qu'on admire la beauté des astres dont le ciel est orné, rien de mieux; mais tout cela est bien inférieur à la beauté véritable qui résulte de la vitesse et de la lenteur réelle de leurs mouvements et de leurs rapports mutuels, suivant de vrais nombres et de vraies figures. Or ces choses échappent à la vue, et ne peuvent se saisir que par le raisonnement et la pensée. Le ciel visible n'est pour ainsi dire que l'image du ciel intelligible (1). »
Appliquant cette conception profonde à l'étude de la musique (nous donnons à ce mot son acception moderne), ce n'est plus des chants et des mélodies que Platon compose celle qui doit entrer dans l'instruction du magistrat. Il ne s'agit pas maintenant de produire des accords sensibles à l'oreille, comme a ces braves musiciens qui ne laissent aucun repos aux cordes, qui les mettent à la question et les tourmentent au moyen des chevilles (2) » ; il
(1) Rép., p. 252 et 253. •
(2) Ibid., p. 255.
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}'agit de rechercher de quels nombres résultent les accords^ l'étudier par conséquent cette science que les modernes appellent l'acoustique, dans sa partie la plus difficile et la plus abstraite, celle qui traite des lois mathématiques du son.
Telle sera, jusqu'à vingt ans (1), l'instruction des jeunes gens appelés à gouyerner l'État. Pour être admis à la recevoir, ils devront présenter un ensemble de qualités rares, la pénétration, la facilité, la mémoire, la volonté, l'amour du travail, et de toute espèce de travail, sans distinction. La science n'est pas faite pour les esprits lourds, pénibles et indolents. Elle demande cette noble ardeur, cet impérieux besoin de vérité des âmes qui, non contentes de détester le mensonge volontaire, ont également la plus vive répulsion pour le mensonge involontaire, c'est-à-dire pour l'ignorance et l'erreur, dans lesquelles la plupart des hommes « se vautrent avec la même complaisance que le pourceau dans la boue (2) ». Appliquer à ces hautes études des sujets indignes, c'est couvrir la science de ridicule et la dégrader. Au contraire, avec des natures d'élite, tout marche à souhait; il règne entre elles une noble émulation, et l'on ne sent pas dans l'enseignement cette gène, cette contrainte qu'il en faut toujours bannir. .
Platon, conime la plupart des auteurs qui ont écrit sur la pédagogie, croit à ce qu'un utopistede nos jours appelait « le travail attrayant » ; il n'admet pas le travail forcé. « Un esprit libre, dit-il, ne doit rien apprendre en esclave. Que les exercices du corps soient forcés ou volontaires, le corps n'en tire pas pour cela moins d'avantage; mais les leçons qu'on fait entrer de force dans l'&me n'y demeurent point.
(1) Bép.y p. 262.
(2) ma,, p. 261.
N'use donc pas de violence envers les enfants dans le leçons que tu leur donnes : fais plutôt en sorte qu'ils s'ins truisent en jouant ; par là tu seras plus à portée de con^ na.ître les dispositions de chacun (1). » S'il est un précepte pédagogique autorisé, et généralement reconnu, c'est bien celui-là ; on le retrouve sous mille formes différentes dans Plutarque, Sénèque, Quintilien, Montaigne, Locke, RoUin. Rousseau. Saint-Jérôme, écrivant à Lœta sur l'éducation de sa iille, lui dit : a Que ce soit pour elle conune une récompense de joindre les syllabes, et qu'on l'y invite par les petits présents qui plaisent à cet âge. Il ne faut pas lui faire des reproches si elle est un peu lente, mais l'exciter par des éloges donnés à propos. Gardez surtout qu'elle nu prenne les études en aversion, et que l'amertume qu'elle y a sentie pendant son enfance ne lui reste plus tard au cœur, i . Certes l'idéal de l'enseignement serait de le rendre toujours aimable, sans lui faire rien perdre de sa force. Mais ne caressons pas une telle illusion : pour qu'elle devint une réalité, il faudrait trouver des maîtres trop parfaits, des élèves trop bien doués, des sciences d'un accès trop facile. Parmi les qualités du bon maître, figure au premier rang Thabileté qui sait rendre renseignement agréable à ceux qui le reçoivent; mais il y en a tant d'autres également importantes que le même professeur peut bien rarement les présenter toutes. Certains maîtres durs et revêches, par leur clarté, leur exactitude, leur despotisme même, arrivent à des résultats en faveur desquels on doit leur pardonner le manque de grâce et de charme. Certains élèves aussi ont besoin de sentir le fouet et l'éperon, onmie des chevaux d'un caractère rétif. C'est une affaire
(1) Rép,, p. 262.