‹ Les Doctrines Politiques de Royer-CollardChapitre 20 sur 56 · SVI.— ROYER-COLLARD ET LES CLASSES MOYENNES · texte numérisé non relu

SVI.— ROYER-COLLARD ET LES CLASSES MOYENNES

La souveraineté de la raison, idée chère à Royer- Collard, est certes un principe philosophique de la plus grande valeur. Mais au point de vue politiqüe, il semble que c’est là un système bien nébuleux. Si la théorie est précieuse, l'application n’en sera pas moins très difficile. La raison, la justice, qui peuvent régner dans le royaume des idées, sont d’un usage plus rare et d’un effet plus douteux dans le domaine des faits. Elles ne peuvent se révéler d’elles-mêmes et il leur faut un interprète qui les applique. Quel est l’individu, quelle est la classe qui pourra posséder ces deux principes, raison, Justice, et qui pourra les faire entrer en pratique ?

Selon Royer-Collard, c’est la classe moyenne, qui mettra cet idéal en action.

La classe moyenne, c’est l’ancienne bourgeoisie, c’est la partie élevée de la masse populaire, c’est la partie de la nation qui possède, qui a des intérêts pécuniaires et qui, par là, est intéressée à la bonne marche de la chose publique, La Révolution l’a

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éclairée, cette bourgeoisie ; elle demande, dès 1815, à voir où on la mène ; elle ne veut plus suivre aveuglément les dirigeants dans les chemins où ceux-ci la conduisent. Elle se rend compte de la route déjà parcourue et elle veut, pour l’avenir, pouvoir choisir sa direction. « L'influence de la classe moyenne. est un fait, un fait puissant et redoutable ; c’est une théorie vivante, organisée, capable de repousser les coups de ses adversaires. Les siècles l’ont préparée ; la Révolution l’a déclarée. C’est à cette classe que les intérêts nouveaux appartiennent. Sa sécurité ne peut être troublée sans un imminent danger pour l’ordre établi. » (1) |

« Dès longtemps, l’industrie et la propriété, ne cessant de féconder, d’accroître et d’élever les ‘celässes moyennes, elles se sont si fert approchées des classes supérieures que pour apercevoir encore celles-ci au-dessus de leurs têtes, il leur faudrait beaucoup descendre. Les classes moyennes ont abordé les affaires publiques ; elles ne se sentent coupables ni de curiosité, ni de hardiesse d’esprit pour s’en occuper ; elles savent ce que sont leurs affaires. »(2)

Rovyer-Collard s’inclinait devant ce fait du pouvoir grandissant des classes moyennes, mais s’il

(1) Barante, Vie politique de Royer-Collard, T, 154. (2) Archives parlementaires, XXXIV, 141.

RTE cle ju leur reconnaissait le droit de diriger le pays, ce n’est pas seulement par suite de l’éducation faite de la nation, c’est aussi pour des motifs théoriques.

D'abord, il est opposé à toute oligarchie. L’anclenne aristocratie n’est plus, une nouvelle ne peut surgir. D'autre part, il n’accepte pas le pouvoir de la masse de la nation et, en se réfugiant dans les classes moyennes, c’est toute sa théorie du juste milieu qui reparaît, c’est sa haine et sa crainte des extrêmes qui se fait jour. Pour Royer-Collard, l’aristocratie à fait son temps ; elle a dirigé la France à une époque où l'éducation politique de la nation n’était pas encore assez parfaite pour qu’on puisse se fier à un peuple enfant dans l’art de se diriger. Mais maintenant, cette même nation a évolué ; l’aristocratie a croulé sous le poids des olorieux souvenirs qu’elle n’était plus en état de continuer. Sa direction serait un anachronisme ruineux pour l’avenir du pays; si le passé peut influer sur le mouvement d’un pays, c’est seulement par : | la force du souvenir et non par une action directe.

C’était aussi l’opinion des libéraux et Benjamin Constant, ainsi que le général Foy, ne se montraient pas tendres vis-à-vis de cette « aristocratie de convention » que les ultras auraient voulu voir à la tête du pays.

« Sans doute, le monde doit beaucoup à l’aristocratie, disait Royer-Collard ; elle a défendu le berceau de presque tous les peuples ; elle a été

féconde en grands hommes ; elle a honoré par de grandes vertus la nature humaine. Mais, de même qu’elle n’est pas de tous les lieux, elle n’est pas de tous les temps et je ne lui insulte point en demandant si elle est du nôtre. J'entends le mot, je ne vois pas la chose ; des différences ne sont pas des supériorités. Où sont ces patriciens de la vieille Rome, que des milliers de clients héréditaires accompagnaient sur la place publique ? Où sont les seigneurs de la vieille France, avec leurs armées de vassaux ? Les souvenirs de l’histoire, c’est tout ce qu'il en reste. La voix du commandement aristocratique ne se fait plus entendre parmi nous. Un peu d’aristocratie de convention, fiction indulgente de la loi : point d’aristocratie véritable, la démocratie partout, dans la propriété, dans les Jois, dans les souvenirs, dans les choses, dans les hommes, voilà, on en convient, le fait qui domine aujourd’hui la société et qui doit présider à notre politique. » (1)

D'un autre côté, Royer-Collard tenait à écarter du pouvoir les classes inférieures. Il n’avait en elles aucune confiance; les excès de la Révolution lui avaient laissé à l’âme Une rancœur contre la plèbe, rancœur qui ne lui laissait voir que les passions de la foule, que ses mouvements d’opinion brusques et sans motifs plausibles, que ses co-

(1) Archives parlementaires, XXXIV, 131,

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lères et ses enthousiasmes rapides et de peu de durée. Il estimait qu’on ne peut rien bâtir de solide et de durable sur ce fond mouvant et sans consistadte qu'est l’âme de la foule. Il estimait de plus que cette basse classe, n’ayant jamais possédé, n'ayant jamais eu à s’occuper de gérer ses intérêts, était inapte à gérer ceux, plus grands et plus inportants, de la nation. [Il redoutait, en outre, que, ne possédant rien, les membres de cette classe inférieure n’aient pas toute l’indépendance nécessaire pour agir selon leur conscience et qu’ils ne soient à la solde des intrigues de la classe aïsée.

Quand il développait ces idée$ à la tribune, il soulevait les applaudissements de la droite et la colère des libéraux.

Ainsi, pour lui, la classe moyenne était la seule réunissant les conditions nécessaires pour la bonne gestion des affaires du pays : € Tous les intérêts peuvent y trouver leur représentation naturelle ; au-dessus est un certain besoin de la domination eontre lequel il faut se tenir en garde. Au-dessous, l'ignorance, l’habitude et le besoin de l’indépendance et, par conséquent, inaptitude complète aux fonetions dont il s’agit. » (1)

Le système de Royer-Collard, basé sur le pouvoir des classes moyennes, à l’exelusion des clas-

(1) Archives parlementaires, XVIN, 85. :

6 re es ses inférieures (les classes supérieures étant représentées par, Jes pairs) était condamné à une brève existence, car il néglige justement cette partie de la nation que Bluntschhi appelle le 6ey0s et qui va prendre de jour en jour un pouvoir plus grand, jusqu’à conquérir une influence prépondérante. Si l’on se place seulement an moment des révolutions, où voit Ja marche ascendante de la basse classe vers ‘le gouvernement. Dès 1820, on tendait à lui reconnaître des droits plus grands et le pouvoir relatif de la classe moyenne (son pouvoir étant resté le même au point de vue absolu) avait, par là méme, dirinué, En 1848, c’est cette classe qui fait la

république, ]

- fioyer-Collard plaçait les intérêts plus haut que

les individualités ; son système devait être remplacé par le principe de la souveraineté des indi-

vidualités, d’abord par suite de la marche ascen- - dante au point de vue politique de la classe infé-

rieure, et pus aussi, il faut bien le dire, parce que la classe moyenne ne fut pas à la hauteur de sa tâche, Elle se dégoûta du pouvoir, ne s’en occupa que mollement, sans s’y intéresser suffisamnient. Royer-Collard le voyait ; il prévoyait la fin de son idéal et il en souffrait. Le 47 juin 1834, il écrivait à Barante : « Vous voyez quelle révolution s’opère dans notre gouvernement représentatif et quelle idée on se fait de sa députation. Cette idée est juste : un roi-citoyen, une chambre bourgeoïse, ce sont les nécessités de notre temps. Il n’est pas im-

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