PA AE
possible que le roi-citoyen soit habile, et celui-ci l’est, en effet. Mais il n’en est pas de même de la Chambre bourgeoise. Notre bourgeoisie est un corps fort respectable et qui conduit très bien ses propres affaires ; mais il ne lui a pas été donné de gouverner les affaires publiques. Le remède, s’il . y en a, je ne le connais pas, ou il serait pire que le mal. » (1) Quelle désillusion dans ces quelques lignes ! On voit combien Royer-Collard, au déclin de sa vie, devait souffrir de l’écroulement de ses rêves politiques et quelles craintes il devait nourrir pour l’avenir. : |
S VII. — RoYer-COLLARD ET LA CHARTE
: Nous avons vu quelle était la base de toutes les doctrines de Royer-Collard : la raison. De là, il” fera découler toutes ses théories politiques, sur la représentation, sur le régime parlementaire, sur les libertés. Nous avons déjà démontré (ou du moins nous avons tàché de le faire) que cette base était essentiellement subjective, et, par conséquent, essentiellement variable. L’idée que Royer-Collard se faisait de la raison à changé durant sa carrière politique ; si bien que, restant toujours conséquent avec lui-même, il a eu des changements d’opinion
(1) Barante, Souventrs, {ome V, page 144.
M Ney A AA
qui semblent inexplicables, si l’on n’admet pas la souveraineté de la raison. En réalité, la base de son système est restée invariable, ce n’est que l’application qu’il en faisait qui a changé. De plus, les opinions qui se faisaient jour autour de lui, évoluaient. À aucune époque, peut-être, plus qu’au moment de la Restauration, les idées des partis n’ont changé. Les ultras d’un côté, qui en 1815 voulaient une plus grande puissance pour les Chambres, ne demandent, en 1828, qu’une augmentation des pouvoirs du roi. Les libéraux, au contraire, qui au début soutenaïient les prérogatives royales, sont, à la fin de la Restauration, les partisans du pouvoir des Chambres. (C’est? là, pour eux, d’ailleurs, une position beaucoup plus normale et plus logique.) Si bien que Royer-Collard, fixe dans un milieu mobile, semble avoir évolué, et il l’a fait en effet, du moins relativement, tandis que sa position absolue est restée à peu près immuable. Lui qui, immédiatement après la chute de Napoléon, était, par ses opinions, tout près du roi, est, en 1828, beaucoup plus près de la Chambre Maïs cela vient surtout de ce que le roi et la Chambre avaient varié dans leur compréhension de la politique. |
D'ailleurs, Royer-Collard pouvait sans inconséquence. brûler ce qu’il avait adoré et adorer ce qu’il avait brûlé, sa théorie générale de la souveraineté lui laissant à ce sujet toute latitude. Et qui pourrait lui reprocher de n’avoir pas eu une
Ar RÉ
ligne ‘de conduite immuable et d’avoir dirigé ses attaques, d’abord contre la Chambre, contre le roi plus tard ? Il fut, toute sa vie, intransigeant avec sa conscience, toujours de bonne foi avec luimême, conséquent avec ses principes ; c’est là la plus grande qualité, et à la fois la plus rare, pour un homme politique.
C’est cette sorte d'évolution qui a pu induire en erreur certains auteurs pour. le rôle à assigner à Royer-Collard. « Les uns, dit M. Barthélemy, déelarent ‘que les doctrinaires n’admettent pas un seul instant que la Chambre des députés pût s’opposer au roi, qu’elle ait le droit de dicter la politi que ; selon d’autres, au contraire, ils étaient pour le contrôle du Youvernement par les assemblées ; ils ont tous raison, maïs en se plaçant à des époques différentes de la Restauration. » (1) k
Quand Royer-Collard fut, pour la première fois envoyé à la Chambre par ses concitoyens du département de la Marne, il y arrivait avec déjà des idées mûries par la réflexion et des théories politiques toutes prêtes. Il avait déjà au cœur l’amour du juste milieu ; il voulait un système transactionnel entre l’ancien régime et la Révolution. Il voulait un Roï et un peuple libre. La Charte du 4 Juin 1814 remplissait son âme d’allégresse, car elle comblait tous ses vœux. De l’ancienne Royauté
(1) Barthélemy, Zulroduction du Régime parlementaire en France, page 191. lie
PS
elle avait conservé les grands principes ds gouvernement, et de la Révolution elle laissait subsister les libertés conquises par le peuple. Royer-Collard y applaudissait de toute son âme, voyant en elle l’assurance d’un avenir brillant et fécond pour la Monarchie rétablie. Ce que Chateaubriand écrivait sur la Charte, Royer-Collard le pensait : « Elle convient également, cette Charte, à tous les Français : les partisans du gouvernement moderne parlent au nom des lumières qui leur semblent éclairer aujourd’hui l’esprit humain ; les défenseurs des institutions antiques invoquent l’autorité de l’expérience : ceux-ci plaident la cause du passé, ceux-là l’intérêt de l’avenir. Les républicains disent : « Nous ne voulons pas retourner à la féoda- » lité, aux superstitions du Moyen-Age. » Les royalistes s’écrient : &« Nous ne voulons pas, de consti- »-tution en constitution, nous égarer dans de vains.… » systèmes, abandonner ces idées morales et reli- »2ieuses qui ont fait la gloire de nos aïeux.» Aucun de ces excès n’est à craindre dans l’espèce de Monarchie rétablie par le Roi. Dans cette Monarchie, viennent se confondre les deux opinions ; l’une ou l’autre comprimée produirait de nouveaux désastres. Les idées nouvelles donneront aux anciennes cette dignité qui naît de la raison, et les idées anciennes prêteront aux nouvelles cette ma- jJesté qui vient du temps.
» La Charte n’est donc point une plante exotique, un accident fortuit du moment ; c’est le résultat
AO AO EU de nos mœurs présentes ; c’est un traité de paix signé entre les deux partis qui ont divisé la France, traité où chacun des deux abandonne quelque chose de ses prétentions pour concourir à la gloire de la patrie. » (1)
Ce traité de paix devait remplir de joie Royver- Collard,ennemi de tous les troubles politiques.Toutes les fois qu’il parle de la Charte dans ses dis- COUTS, il fait valoir qu’elle est le trait d’union nécessaire, indispensable entre l’ancienne France et la nouvelle, entre la France des rois et celle de la Révolution, entre la Monarchie et la Hberté: « La Chambre placée entre le passé et l'avenir, comme entre deux abîmes, est convaincue qu’elle ne trouvera de point d’appui solide pour la France et pour elle-même que dans la Charte. » (2) — « La Charte n’est autre chose que cette alliance indissoluble du pouvoir légitime dont elle émane avec les libertés nationales qu’elle reconnaît et consacre. » (3) — Voyez la Charte, expression de la pensée royale ; de la Révolution tout entière, le roi ne répudie que les erreurs et les crimes. » (4)
Mais, si Royer-Collard adoptait volontiers la Charte, ce n’est pas seulement parce qu’il y voyait la fin des querelles intestines qui avaient désolé le
} Chateaubriand, Œuvres, XXIV, 164.
) Arrhives parlementaires, XV, 268.
) Barante, Vie polilique de Royer-Collard, I, 16. ) Archives parlementaires, XXXVIIL, 387.
rs)
A pores
pays, ce n’est pas seulement à cause des concessions mutuelles que s’y faisaient les deux partis en présence, c’est aussi parce que le texte même de la Charte représentait à ses yeux le langage de la raison. La Charte était, en quelque sorte, un exposé de ses doctrines. C’était son système politique mis en acte, c'était l’application anticipée de ses théories.
Pur hasard ou presque que cette concordance entre la Charte et les doctrines de Royer-Collard ; car tous les mémoires du temps sont d’accord pour nous dire qu’en rédigeant la Charte on avait cru remplir une simple formalité, et les rédacteurs eux-mêmes (Beugnot, Ferrand, Montesquiou) n'’avaient pas cru faire œuvre de durée ; pour eux, la Charte n’était qu’un moyen pour assurer la rentrée définitive des Bourbons en France. De plus, les théories de Royer-Collard n'étaient pas encore connues, et si ses théories existaient déjà dans son esprit, elles n’avaient pas encore paru au grand jour, et ce n’est qu’à partir de 1815 qu’il les adapta à la Charte. Barante nous le dit, d’ailleurs : « Ce ne fut que peu à peu, à force d’en parler ou d’v réfléchir plus à loisir, qu’on se forma sur la Charte une idée systématique, qu’on lui assigna un esprit fondamental, une pensée-mère, que Monsieur Royer-Collard, surtout, finit par élever à une dignité de théorie, et dont, plus tard, on se servit avec avantage contre les libéraux. Mais, au pre-