S II — DEUXIÈME PHASE
À la fin de la session de 1818, Royer-Collard envoya sa démission de président du Conseil de l’instruction publique. D’après Duvergier de Hauranne, il était froissé qu’on n’ait pas rétabli pour lui l’ancien titre de grand-maître de l’Université. Le fait était bien futile, et, s’il est vrai, n’est pas : à la louange de Royer-Collard.
Quoi qu’il en soit, cela prouvait bien qu’il y avait seission entre le Cabinet et ses plus fermes soutiens. Déjà, peu de jours auparavant, dans la discussion sur des pétitions ‘en faveur des bannis, l’extrême gauche s'était séparée du ministère et avait voté contre lui. Les révolutionnaires voulaient qu’une loi autcrise tous les bannis, inême les régicides, à rentrer en France, et à propos de ces régicides, de Serre avait prononcé un : (.Jamais ! »° qui avait tranché comme un glaive les derniers liens qui unissaient le ministère et l’extrême-gauche. La situation du cabinet était done des plus chancelantes.
Les élections lui portèrent le dernier coup. Les ultras furent battus, le ministère aussi, et seuls les libéraux remportèrent un assez vif succès, plus par
la qualité des députés que par leur quantité. L’élection de Grégoire, ancien régicide, à Grenoble, fit scandale.
Le ministère, dans des conditions pareilles, n’avait plus qu’à se retirer. Il le fit, et Decazes en reforma un de centre droit avec Pasquier, Roy, Latour-Maubourg.
Decazes avait proposé un portefeuille à Royer- Collard, qui refusa, parce que d’abord, ainsi que le fait remarquer de Barante (1), il était de même nuance que le cabinet qui se retirait, ensuite parce que « il était plus porté par la nature de son esprit à la théorie qu’à la pratique, à la critique qu’à l’action » (2). Il eraignait ensuite la responsabilité qui était fort lourde, étant donné l’état de la nation. S’il parut un moment céder aux instances de Decazes, il ne tarda pas à se reprendre et à refuser définitivement.
Sa situation vis-à-vis du nouveau ministère n’était pas nette, car s’il avait la plus grande estime pour Decazes, et s’il l’admiraït fort, il n’en était pas de même pour ses collègues. I] l’aurait soutenu, il ne pouvait combattre pour des gens comme Pasquier, dont il différait entièrement au point de vue des opinions.
(1) Barante, Vie de Royer -Collaærd, 1, 508.
(2) Duvergier de Hauranne, Histoire du Gouvernement parlementaire,
Vera:
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Mais alors qu’on s’attendait à voir la Chambre menée par la gauche, un coup de tonnerre vint changer la face des choses. Dans la nuit du 13 au 14 février, le duc de Berry fut assassiné, et l’âme de la foule, aussi injuste qu'’exaltée, reprocha aux libéraux ce crime, comme s’il avait été leur œuvre : les ultras reprirent courage et se rendirent compte qu’ils pouvaient exploiter cet assassinat pour ressaisir le pouvoir. Ils n’eurent plus de répit qu’ils n’aient renversé Decazes. Celui-ci comprit que pour lui la situation n’était plus possible et il se retira. à
Richelieu lui succède. Il reprend à son compte deux projets de loi qu'avait déposés Decazes avant de se retirer : un projet suspendant les garanties de la liberté individuelle, et ‘une loi sur la police des Journaux.
Royer-Collard ne prit pas part à le première discussion. Maïs il vota contre le projet de loi. Ce vote marque très nettement sa facon de penser. Il était donc beaucoup plus proche des idées libérales que des ominions professées par les ultras. I] craigmait une seconde tentative de contre-révolution et ne voulait pas mettre entre les mains des royalistes sectaires, une arme aussi terrible que cette suspension des garanties de la liberté individuelle.
Il prit la parole dans la discussion sur la police des journaux, pour soutenir l’amendement Ternaux-La Bourdonnaye, qui restreignait la sus-
pension à la durée d’une année. Il en profita pour critiquer la politique générale düu gouvernement et déplorer que l’ancienne majorité ne soit plus. « L’anarchie, dit-il, s’est réfugiée au cœur de l’Etat. » Il n’est plus soutenu par des partis homogenes. « Point de volonté durable, point de but déterminé. L’étendard royal, que l’ordonnance du 5 septembre avait planté au milieu de la nation, semble errer inconstant ou incertain ; où vous l’avez vu hier, vous ne le trouverez plus aujourd’hui ! » (1) Royer-Collard constate avec tristesse cette incertitude du pouvoir, s’appuyant hier sur le centre gauche, aujourd’hui sur la droite ; et sa tristesse déjà grande de l’évolution, augmente encore parce que cette évolution fait éloigner le ministère de son parti. « Vous n’avez plus de majorité, je veux dire de majorité véritable, unie dans les mêmes opinions, les mêmes sentiments et les mêmes desseins. Celle qui, durant trois sessions, a si honorablement ouvert la carrière de notre gouvernement représentatif et y a fait de si grands pas, cette majorité prudente et courageuse, appui du trône et fidèle au peuple, pour qui la Révolution se réduisit toujours à la Charte, la contre-révolution au roi et à sa dynastie, elle est dissoute ; nous en sommes les débris épars et dissidents ; Les majorités trompeuses qui se succèdent, ne sont,
(1) Archives parlementaires, XXNT, 719,
au fond, que des minorités, accidentellement grossies d'opinions, ou différentes, où même opposées. ».(1)
Qu'il y a loin de cette opinion à celle qu'avait Royer-Collard en 1816, quand il déclarait qu’« une majorité fixe, indissoluble, invariablement composée des mêmes éléments » (2), ne pourrait exister dans une Chambre Française et qu'il s’en montrait ravi ! Et pourtant, l’explication de cette contradietion est toute simple. En 1816, le ministère n’avait que peu d’adeptes et par conséquent, Royer- Collard qui le soutenait, tâchait de faire prévaloir cette idée, que pour qu’un ministère vive, point n’est besoin qu’il soit soutenu par la majorité. Ïl peut exister par ses propres forces et par celles du roi, la Chambre n’a aucun droit pour le renverser.
En 1820, la situation politique a changé. Le ministère et les doctrinaires ne combattent plus sous le même drapeau. Le cabinet s’est rapproché de la droite, tandis que Royer-Collard et ses amis se trouvent plus près de la gauche. La scission entre eux est nouvelle, et Royer-Collard, en déplorant que le ministère ait lâché ses anciens soutiens pour courir après des majorités autres, mais fugaces
(1) Archives parlementaires, XXNT, 719.
(2) Archives parlementaires, XVI, 132,
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et momentanées, ne fait que montrer ses regrets et ses craïntes. |
Aussi conseille-t-il au gouvernement de revenir à son ancienne majJorité, et à cette ancienne maJorité «de se revendiquer avec force et de s’arracher aux partis qui l’envahissent. Que la majorité dont j'ai parlé, sorte de ses ruines ; qu’elle se montre à la France qui la cherche ; qu’elle s'élève et qu’elle élève le gouvernement avec elle au-dessus des partis. Alors, maïs alors seulement, les passions se tairont, et de coupables espérances seront confondues. » (1)
Cet appel à l’ancien soutien du ministère est toute l’explication du changement d’opinion que nous avons signalé. Ce sont les circonstances qui ont inspiré à Royer-Collard cet abandon de ses anciennes doctrines pour l’adoption de nouvelles.
Ce revirement froissa le ministère qui l’accusait d’avoir contribué à dissoudre l’ancienne majorité. Laïné lui répondit, déplorant que les doctrinaires soient devenus des dissidents. Il rendait hommage, au contraire, à la droite, qu’on avait longtemps accusée d’être plus royaliste que le roï, et qui aujourd’hui était son plus ferme soutien. « Je ne vois dans ces hommes que vous appelez vaineus, que des hommes désintéressés qui, modérant un zèle trop ardent, ont senti que nous sommes arri-
(1) Archives parlementaires, XXNI, 719.