‹ Les doctrines positivistes en France (volume 2)Chapitre 116 sur 135 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le positivisme est la systématisation d'un mode de penser h lexcîlusion de tout autre. Il constitue essentiellement une théorie de la connaissance humaine. Toutes les définitions qu'on en donne le présentent sous cet aspect.

Sans doute Tidée positiviste peut être envisagée dans ses conséquences relatives à d'autres domaines que celui de la logique. La logique, en effet, formulant les règles de toutes les sciences, Tintiuence du positivisme a dû se faire sentir dans les diverses branches du savoir humain. Mais on comprend par là quune étude du positivisme, considéré sous tous ses aspects, embrasserait une matière trop étendue pour la traiter ici. C'est

l)our(luoI j ui préféré m'en tenir à un point de vue spécial, qui est précisément, dans respèco, le point de vue caractéristique ou essentiel. Je considérerai le i)Ositivisme eu lui-même, c'est-àdire comme théorie de la connaissance.

Entre les expressions philosophie jfosi/tre, méthode et connaissances jjosifives, existe sans aucun doute un certain rapport logique. La philosophie positiDe est ainsi ai)pelée parce qu'elle systématise un mode de penser dit positif. Ce mode de penser se conforme exclusivement aux règles de la méthode positive et celle-ci conduit à la connaissance des vérités d'ordre positif. L'étude préliminaire de cet ordre est indispensable à la complète intelligence du positivisme. Elle doit précéder logiquement la définition de ce système. Je conmiencera^i par 1 étude des connaissances positives. Au cours de cette étude, j'aurai Toccasion d'approfondir et de préciser plusieurs notions qui interviendront frétpiemment plus tard ; j enonc^erai ensuite les principes fondamentaux du positivisme en ce qui concerne Vohjet de la connaissance humaine — sa natiwe.

SCS lois OU son évolution — enfin j'indiquerai brièvement les arguments généralement invoqués à lappui de ces principes.

Ce premier chapitre comprendra donc trois parties : 1*" de Tordre des connaissances positives ; 2*" des principes fondamentaux du positivisme; 3" des arguments généralement invoqués à lappui de ces principes.

l/OKDKE DES CONNAISSANCES POSITIVES

Il existe deux modes de penser : le modo spéculatif et le mode positif.

Dans le mode spéculatif on a seulement recours à l'analyse des concepts abstraits, c'est- à-dire à la réflexion et au raisonnement, et l'on fait abstraction des données concrètes de l'expérience ; le mode positif, au contraire, consiste à ne tenir une vérité pour certaine qu'après en avoir constaté les applications au domaine des faits. Le premier mode est celui des sciences spéculatives ou de raison

là DU POSITIVISME ES GÉNÉRAL.

pure; le second est celui des sciences positives ou expérimentales.

Comparons ces deux ordres de sciences : P Les sciences spéculatives ont pour objet des vérités absi7*aites ou générales ; les sciences positives comprennent des ventes conaxies et des vétniés abstraites.

2° Les vérités spéculatives sont à prnojn^ c'està-dire d*évidence de raison. Parmi les vérités positives, l(*s unes n ont qu'une évidence de fait ; les autres une évidence à la fois de fait et de raisoyi.

S"" Les vérités do Tordre spéculatif ont une nécessité absolue; celles do Tordre positif une nécessité relative.

4" Le procédé de démonstration employé dans les sciences spéculatives est déductif; celui des sciences positives est inductif.

Ces propositions résument tous les caractères par lesquels les sciences positives diffèrent des sciences spéculatives.

Nous déveloi)perons tour à tour chacune de ces propositions.

Les sciences spéculatives ont pour objet des vé)ntés abstraites ou géné7Yiles ; les sciences positives C07np7''emient des vé^ntés conc7*ètes ou parti- Cîdières et des vérités abstraites ou générales,

(iue fnutril entendre par une vérité concrète et par une vérité abstraite i

La vérité en général est une équation entre la pensée et son objet. Cette équation suppose que la pensée soit conforme à l'objet auquel nous h\ rapportons. Une vérité formulée est un jugement. Tout jugement, en effet, énonce un rapport entre un attribut et un sujet. Or, le sujet désigne l'objet pensé, l'attribut ce que nous pensons de cet objet. Tout jugement exprime donc un rapport entre une pensée et son objet. Ce rapport est un rapport de conformité : quand nous jugeons que Dieu est bon, nous affirmons quil possède réellement cette qualité que nous pensions de lui, ou encore (jue notre i)ensée est vraie étant conforme à son objet. Ainsi le jugement est Yucio par lequel nous prétendons formuler la vérité. Il en est lexpression.

Cîes notions préliminaires posées, répondons à la question formulée tiintôt : Un jugement a-t-il pom' objet une chose existante directement perçue dans sa réalite concrète, la vérité qu'il énonce est concrète. (!ette vérité est au contraire abstraite si cet o))jet est une abstniction. J ent(»nds par réalité conc^rète un individu ; par réalité abstraite une qualité ou un ensemble de qualités conçues en dehors de tout individu. Pierre et Paul apj)artiennent à Tordre concret ; la nature humaine, qui nest spécialement ni de Piern^ ni do Paul, mais trouve» imi chacun deux nuo réalisation distinctes appartient à Tordre abstrait ou idéal. Quand je dis : ^ Pierre est plus «rrand que Paul», jenonc(^ une*, vérité concrète, quand je dis : « Thomme est mortel ^-^ j énonce une vérité abstraite.

Kn conséquence, une vérité abstraite est une équation entre une pensée et une réalité abstraite ; une vérité concrète est une éejuation entre une pensée et une réalité concrèt(\ Dans le premier cas, le jugement porte sur un être idéal, dans le second cas, sur un être réel ou rej)résenté comme tel.

Les vérités dos sciences spéculatives expriment (les relations d'ordre idéal, c est-à-dire des relations entre des concepts abstraits. Elles sont par le fait même générales, car tout concept abstrait peut être conçu comme réalisable un nombre indéterminé do fois.

Quant aux sciences positives, il faut distinguer en elles, les vérités concrètes des vérités abstraites ou générales. Les premières se rapportent directement aux faits particuliers que Texpérimcntation scientifique observe et analyse; les secondes expriment les lois générales que Tlnduction scientifique tire des faits observés. Lorsque vous affirmez que Toxygène et Thydrogène combinés donnent leau, vous parlez de loxygène, de Thydrogène et de leau en général; vous énoncez un rapport entre dos a))stractions. Ainsi en est-il de toutes les lois fornuilées par les sciences d'observation. Mais les faits sur lesquels ces lois reposent, considérés dans leurs rapports avec le moi connaissant, forment des vérités concTètes. Tandis que les sciences spéculatives portent sur des vérités abstraites, les connaissances positives

portent Umtot sur des faits, tantôt sur des vérités abstraites ou générales.

Les véinfés spéculatires ont une évidence à p7*io7'i ou de 7*aison pure, les vé^ilés positives ont t(in(ôt une éridence de fait y tantôt wie éridence à la fois de fait et de raison.

Quand une vérité est-elle d'évidence de raison pure; quand d'évidence de l'ait; quand à la fois d'évidence de fait et de raison ?

L es})rii en possession de ses premiers concepts peut les comparer, découvrir leurs relations, les combiner de manière h Ibrmer de nouveau.x concepts. Lorsqu'il énonce une relation entre deux concepts ros})rit forme un jugement. Il peut encore comparer des jugements et découvrir entre eux des relations logiques. Ces opérations que Ion appelle les opérations spéculatives si^ poursuivent sans ({ue Ion doive avoir recours à l'observation des faits ou des réalités conclûtes. Les connaissances ainsi accpiises sont dites à priori ou d'évidence de raison pure.

Nous (lisons donc : une vérité est d'évidence de raison ou à priori lorsciue la relation quelle établit entre deux idées peut être connue sans le secours de l'expérience, mais par la seule réflexion ou par le seul raisonnement.

Une vérité est d'évidence de fait loi'squ'ello exprime simplement les données de l'expérience, c'est-à-dire les faits directement perçus. Une vérité d'évidence de fait n'est autre qu'une vérité concrète et particulière.

Vn^ vérité est à la fois de fait et de raison lorsque son évidence est le fruit de l'expérience et du raisonnement combinés.

Expliquons ces définitions par des exemples : Quand je dis tout événement doit avoir une cause, ou deux (juanlités égales à une même troisième sont égales entre elles, j'énonce des vérités de raison pure ou ii pj'iori, Va\ eifet, pour me convaincre de leur évidence, il me suffit de réfléchir. 11 en est de même des conséquences qui découlent logiquement de ces principes.

Quand je dis : tel corps combiné avec tel autre dans tel cas spécial a donné tel résultat, j'affirme

un fait constaté, c'est-à-dire une vérité d évidence de fait. Enfin quand je formule une loi physique ou chimique, la vérité exprimée est à la fois de fait et de raison. En efifet, pour formuler celte loi, il m'a Mhi d'abord observer des phénomènes, puis en tirer une conclusion générale, c'est-à-dire raisonner.

Ainsi Véridence de jwson est le propre des vérités que nous pouvons connaître sans consulter l'ordre des faits. Ijéridcncc de fait est le propre des vérités concrètes ou parti(*ulières. h'émdence à la fois de fait et de raisov. est le propre dos ^•érités connues au moven de l'observation et du raisonnement.

Or, les sciences spéculatives ont poiu' objet propre des vérités de raison pure ; les sciences positives s'appuient à la fois sur rcxpérience et sur le raisormement.

Jjes vâ'ités s}fécfd(di'res sofd absolues, les râ-ifés ]tus?fires conthigenfes.

Etant donné qu'une ])roposition est vraie, il est radicalement imposssiblc (ju'elle soit fausse

DU roSITIVlSME EN GENERAL. 19

dans le même moment et sous le même rapport. ,En ce sens, toute vérité est nécessaire et présente un caractère absolu.

Mais cette nécessité peut être dépendante ou indépendante dune condition de fait.

Une vérité est absolue lorsqu'il est radicalement impossible d en concevoir la fausseté, quelles que soient les hypothèses que Ton imagine ; au contraire, si une vérité dépend de conditions d'ordre empirique, elle n'aura quune nécessité relative ou contingente.

Pour être conting(Mites les vérités des sciences positives n'expriment pas des relations simplement accidentelles. Au contraire, elles formulent des rapports essentiels entre les êtres de l'univers.

Seidement nous ne voyons pas qu'elles doivent nécessairement être vraies en totUe hypothèse.

Considérons d'abord une vérité de l'ordre spéculatif :

Tout événement suppose une cause efficiente ; la relation exprimée entre l'idée générale de cause et celle d'événement possède une réalité indépendante de toute condition de fait. Je puis

affirmer (ju^un événement doit avoir une cause sans me préoccuper du point de savoir s'il existe des causes ou des événements. Il est manifestement impossible qu un être se produise lui-même et s*il n'existait aucun événement, aucune créature, rintelligence divine pourrait encore penser en toute vérité que révénement exige une cause distincte do lui. Voilà donc une proposition dont la contradictoire est impossible, une proposition qui ne dépend d aucune condition de fait et qui partant est a))solue et étorn(îIle. 11 en est ainsi des vérités qui font Tobjet des sciences spéculatives. Toute autre est la nécessité des vérités expérimentales. 11 est vrai, en toute hypothèse, qu'un événement exige une cause en dehors de lui ; au contraire les relations, que formulent les vérités positives, ne s'imposent pas en toute h}7)othèse. Sans doute elles ne sont pas simplement accidentelles. Les vérités générales des sciences positives sont considérées comme des lois. Les îigents de Tunivers, placés dans des conditions déterminées, produisent <'hacun leur elïet propre on vertu d une nécessité intrinsèque à leur nature. Toutefois,

pour que celte nécessité soit réelle il faut : 1^ que les agents existent ; 2" qu'ils aient reçu telle constitution ; car autrement, constitués, ils agiraient d'après d'autres lois ; 3'* que les conditions, requises à l'exercice de leur activité et notamment le concoui's de la cause première, ne leur fassent pas défaut. Or, ces trois conditions sont contingentes. Nous ne voyons ni la nécessité de l'existence du monde, ni la nécessité de sa constitution actuelle, ni l'impossibilité pour Dieu de suspendre, dans

un cas spécial, l'effet d'une cause secondaire en refusant à cette cause un concours indispensable à toute activité contingente.

La nécessité des lois de la nature est donc dépendante de (conditions multiples qui pourraient ne })as être. Et c'est pourquoi nous disons que les vérités générales des sciences positives sont contingentes.

Le procédé de iléaioïtstration employé d<xns les sciences spécxdntives est déductif\ celui des sciences positives est inductif.

Il existe deux modes de raisonner : l'un, appelé

déductif, descend du principe h l'application, du général au particulier ; lautrc, appelé inductif, remonte de lapplication au principe, du particulier au général. Faisons remarquer, en passant, qu'une conclusion déduite peut être une proposition générale, bien que d'une portée moins étendue que son princi})e. Dans le procédé déductif, les faits qui constituent l'application n'ont pas été observés, mais 1«^ vérité du principe étant admise, on en (conclut à leur réalité ou à leur ]>ossibilité. Dans le procédé inductif, au contraire, ces faits ont commencé par être constatés, et le principe en est la conclusion.

La conclusion déduite, qu'elle formule un fait ou un principe, est toujoui^s tirée d'une proposition générale; la conclusion induite au contraire est une proposition générale, que Ion afiîrme pour en {ivoir constaté un certain nombre de fois les applications au domaine de lexpérience, et le procédé qui lui donne naissance est précisément Topposé du premier. Tantôt nous étions partis d'un principe général pour arriver à une conclusion j)articulière ou moins générale, c'est-à-dire

que nous étions descendus du principe à raj)plication ; maintenant nous remontons des données particulières de Texpérience aii principe général.

Les vérités ù p)iori d évidence immédiate forment le point de départ dos sciences spéculativas. Or elles sont les plus générales. Les conclusions qu'on en tire, dérivent donc des vérités les plus générales, elles sont en conséquence déduites.

Au contraire, les vérités générales des sciences positives sont des conclusions tirées des faits observés; elles sont en conséquence induifes.

Dans les sciences spéculatives on part des propositions les plus générales pour arriver à des propositions moins étendues qui sont les applications des premières. La démonstration est donc déducfive.

Dans les sciences positives on part de l'observation des laits pour s élever à la connaissance de leure lois. Le procédé est donc indudif.

En résumé : Les vérités spéculatives sont à jyriori gméndcs et dune nécessité absolue. Les vérités positires sont à poster io?'i, généi^ales ou

particulièi^es et d une nécessité relative. La déduction est le propre des sciences spéculatives, lïwduction celui des sciences positives.

ÉNONCÉ DES PUlNCirES Dt' POSITIVISME.

liOS enseignements du positivisme, envisagé comme théorie de la connaissance, concernent : P la sphère du savoir humain, 2** la nature des opérations de Tesprit, 3" les lois qui président à son dôveloppemont ou révolution historique des sciences.

Xous envisagerons les enseignements du positivisme à ce triple point de vue. Toutefois notre intention n'est point de les approfondir ici, moins encore de les discuter. Nous nous bornerons à en l'aire connaître lt»s traits essenlicls, c'est-à-dire les principes Ibndamentaux.

Le positivisme définissant Tobjet, la nature ei les lois de lesprit liumain s'inspire d'une idée qui est comme le fond commun de toutes ses

doctrines. Coramençohs par formuler cette idée, voyons ensuite les enseignements que les philosophes positivistes en ont tiré concernant les trois points que nous venons d'indiquer. Quelle est ridée fondamenUde du positivisme?

On ne peut confondre le positivisme avec la méthode positive. Celle-ci n'est qu'un procédé de l'esprit, le positivisme au contraire est un système philosophique. Une méthode est un ensemble de règles auxquelles doit se conformer l'intelligence pour arriver à la connaissance de la vérité, comme la morale est un ensemble de règles que la volonté doit suivre pour atteindre son bien.

Un système est un ensemble de vériiôs formant un tout logique. Une méthode est érigée en système lorsque, non content de suivre certaines règles, on cherche à s'en rendre compte , à les formuler, à les justifier, à les présenter dans leur enchaînement naturol pour en faire un objet de connaissance théorique. Ainsi en est-il du positivisme pris dans son sens le plus large.

Mais en le définissant la systématisation d'un

SG nu POSITIVISME EN GÉNÉRAL.

mode de penser, nous avons donné à ces mots une acception spéciale. On peut fort bien suivre les règles de la méthode positive et les définir dans un exposé systématique sans être positiviste. La caractéristique de la philosophie positiviste est de systématiser un mode de petiser à texclusio^x de tout autre. Cette philosophie soutient que les procédés d'observation présentent seuls un caractère scientifique et seuls peuvent nous donner la certitude. Il n'y a de ce^iitude légitime que celle qui s* appuie^ sur les faits; tel est le principe fornmlé par Bacon, placé par Aug. Comte à la base (le ses théories, et dont s'inspire tout philosophe positiviste. Voyons les enseignements qui se sont dégagés de celle idée relativement à Yolijet, la imture et Yévolution des sciences. Nous nous bornons ici à indiquer ces enseignements dans leurs principaux traits, sauf à rechercher ensuite comment ils peuvent se rattacher à Tidée, mère du positivisme.

L'expérience est la règle de toute certitude ; donc, ont dit les positivistes, nous ne connaissons avec certitude que les données de l'expérience,

nu POSITIVISME EN GÉNÉRAL. 27

c estrà-dirc les phénomènes. Réduisant ensuite ces phénomènes à des impressions ou simples modifications du moi, ils ont défini Yobjeû du savoir humain : renscmblc des états de conscience.

Cette façon de concevoir Tobjet de la science conduisait évidemment à une conception nominaliste ou sensualiste des opérations de Tesprii, Si nous ne percevons que des impressions subies, et si nos facultés cognitives ne peuvent rien atteindre au delà des données empiriques, tout élément universel est exclu de la connaissance luimaine. L'idée devient une impression reproduite, le jugement et le raisonnement nexpriment que des associations plus ou moins complexes d'impressions, les noms abstraits disparaissent du langage pour faire place à des noms collectifs, la science est une nom<?nclature de foits.

Enfin le positivisme, en limitant strictement la sphère du savoir humain aux données immédiates de l'expérience, est logiquement amené à considérer l'élimination progressive de tous les éléments étrangei's au domaine des faits comme un résultat de l'évolution intellectuelle. Il (*onsidôre que la

science, en vertu des lois de son développement, tend de plus en plus à se constituer sur des bases exclusivement positives. Renonçant chaque jour davantage à expliquer les phénomènes, elle se bornera finalement à les enregistrer et à les

classer. Ainsi la conscience de Tincompréhensibilité des causes constitue le terme fatal de l'évolution des intelligences. Telle est, en résumé, la doctrine positiviste relative à Yobjef, la yiature ot les lois de Fesprit humain (1).

ARGUMENTS GÉNÉRALEMENT INVOQUÉS A L^APPri DE LA THÈSE POSITIVISTE.

La thèse positiviste peut se formuler dans les doux propositions suivantes : P La méthode

(1) Voir au sujet des enseignements du positivisme concernant l'ubjet, la nature et les lois de Tesprit humain : ** Les Premiers Principes, Herbebt Spexcer. — Le Traité de VLitelli{fCti^, Taine. — La Logique, Stuart Mill. — La Philosophie positive. C.omte. — L'Essai sur Vefttendemetit, Hume.

spéculative ou du raisonnement pur est antiscientifique, elle nengendre aucune certitude.

2° Seule la méthode positive ou expérimentale (1) convient à la science, digne de ce nom.

La première proposition nous montre Taspect négatif de la thèse, la seconde son aspect positif.

L'une s appuie sur des ai^guments d'ordre critique, l'autre sur des arguments d'ordre historique.

Arguments doy'dre critique.

On s'otforce de démontrer la thèse positiviste, envisagée sous son aspect négatif, par la critique delà raison pure. Cette critique porte sur l'objectivité des idées, des jugements à p7*iori et des raisonnements. Les idées, dit-on, ne représentent point des choses réelles, mais des créations de l'esprit. Les jugements à jjriovi n'ont aucune évidence ni de fait ni de raison, l'esprit, en les

(1) Nous verrous dans Ja suite que la méthode expérimentale eUe-même est singulièrement dénaturée par le positivisme.

énonçant, obéit aveuglément à une loi de sft nature. Les raisonnements sont explicatifs et non démonstratifs. La conclusion ne dit pas plus que les prémisses. Elle n'exprime point une vérité nouvelle, découverte par Tesprit, elle répète ce que nous savions déjà en énonçant la Majeure et la Mineure.

Ces attaques contre la valeur des opérations de Tesprit émanent des criticistes et d'un bon nombre de positivistes qui se sont inspirés des écrits de Kant et de Hume. Nous étudierons ailleui^s les doctrines de ces philosophes. Qu'il nous suffise pour le moment d'indiquer le caractère général des arguments sur lesquels ils prétendent appuyer les principes de leur philosophie.

Argumeyits cCoy^h^e historique.

Quelques positivistes, parmi lesquels Aug. Comte ont entrepris la démonstration de leur thèse par révolution historique des sciences. Ils ont cherché à prouver, au moyen de l'iiistoire,

que Tesprit humain, en se développant à travers les âges, tend à se conformer de plus en plus aux méthodes scientifiques prônées par la philosophie positiviste. Ils se proposaient ainsi d'établir la seconde partie de leur thèse : « le mode de penser positif est le propre d une intelligence arrivée à la plénitude de son développement » .

Voyons quelle a été, selon les positivistes, révolution des idées religieuses et scientifiques à travers les grandes phases de l'histoire, et comment leur thèse résulte de cet exposé prétendument historique.

L'univers, nous disent les positivistes, peut se concevoir de trois façons différentes :

1° En attribuant les phénomènes qui s'y accomplissent à l'action surnaturelle et souveraine de la Divinité, c'est-à-dire à des causes personnelles douées d'intelligence et de liberté comme nous. Cette conception est dite théologtque,

2^ En leur assignant des causes impersonnelles et d'une réalité très indéterminée. C'est ainsi que l'on suppose aux substances corporelles certaines propriétés ou puissances occultes ; que l'on attribue

aux Cires vivants un })rincipe vital ; ou encore, que Ton cherche à expliquer le cours des événements par les tendances fatales d une sorte de réalité universelle désignée sous le nom de « Nature •'. Ces causes, au dire des positivistes, sont de pures abstractions créées par l'esprit; nous leur octroyons arbitrairement une existence en dehors de nous. Leur action ne serait pas surnaturelle (^omme dans Thypothèse théologique, mais naturelle. Cette seconde conception est dite métaphysique,

S"" On peut enfin envisager les pliénomènos d'après une conception positive, c'est-à-dire au seid point de vue de leurs caractères extérieurs et des rapports invariables de coexistence et do succession, de ressemblance ou de dissemblance dans lesquels ils se présentent directement aux regards de l'expérience. Entre les deux premières conceptions et la troisième, existe une ditférence essentielle qu'il importe de signaler. Les conceptions théologiques et métaphysiques sont explicatives et a priori. Nous y voyons l'esprit humain demander le pourquoi des choses à des hypothèses

telles que Tintervention d'une divinité ou de quelque entité abstraite. La troisième conception, au contraire, n'est nullement explicative et à priori , elle est toute empirique et présente les faits comme nous les percevons, abstraction faite de leurs causes.

Aux yeux des positivistes, chacune de ces conceptions représente un degré différent de développement intellectuel. Le mode tliéologique marque l'état d'enfance de la raison, le mode positif en marque l'apogée, le mode métaphysique correspond à une période intermédiaire.

Voyons comment, d'après les positivistes, ces divers modes de penser ont tour à tour prévalu dans l'intelligence humaine ; quelles circonstances ont déterminé leur avènement, leur développement et leur décadence.

Le passage d'une phase de l'évolution intellectuelle à une autre n'a point lieu en même temps pour toutes les sciences. Les unes progressent plus rapidement que les autres; et la substitution des idées nouvelles aux idées anciennes ne s'opère jamais que graduellement et après une lutte plus ou moins longue.

L'homme primitif, obéissant à une tendance instinctive de son esprit, voulut se rendre compte des faits qui s'accomplissaient sous ses yeux. L'explication théologique se présenta d'elle-même à sa pensée. Comme sa raison, encore incapable d'un travail réfléchi, réclamait une solution au problème qu'elle s'était posé, l'explication la plus facile fut pour lui la plus séduisante et il commença par raccej)l.or spontanément : se sentant la cause intelligente et libre de ses actes, il lui parut tout naturel d'assigner aux phénomènes extérieurs des causes douées comme lui de personnalité. De plus, comme il voyait la plupart des forces de la nature exercer sur son existence et sur son développement une action à laquelle il ne pouvait se soustraire, ignorant encore l'art de diriger ces forces et de les utiliser, il se sentit dans un état de dépendance vis-à-vis des agents prétendument personnels dont elles émanaient. Son imagination, encore dans l'enfance, eut bientôt fait de ces agents d(»s êtres supérieurs doués d'une puissance surnaturelle, et il reconnut formellement leur souveraineté par l'acte d'adoration. De là,

s'il faut en croire les positivistes, la croyance au surnaturel et les pratiques religieuses, les dogmes et le culte.

A l'origine, l'homme voyait les choses comme les voit l'animal, c'est-à-dire qu'il en avait une connaissance individuelle et non synthétique. Il constatait les faits isolément, au fur et à mesure qu'ils s'accomplissaient sous ses yeux, mais ne songeait nullement à fixer leurs rapports. L'ordre de l'univers ne se révélait pas à sa raison à peine éclose. Sa^'ue, mal exercée, s'attachait aux détails, mais ne pouvait embrasser l'ensemble. Dans cet état primitif, il s imaginait voir dans chacun des agents naturels, s'affirmant avec une force supérieure à la sienne, quelque divinité cachée. Les dieux s'identifiaient avec les choses de la nature. C'était l'époque du fétichisme ou du naturalisme.

Mais le développement des sciences naturelles, en préparant ravènement de la conception positive, remplaça la forme religieuse première par des formes plus parfaites. Le féti(;hisme devint le polythéisme et celui-ci ne fut qu'un acheminement vers le monothéisme.

Une observation plus attentive du monde extérieur fit voir à riiomme les ressemblances des choses ; il les compara, les répartit en divers groupes, et apprit ainsi à coordonner ses connaissances jusque-là incohérentes.

La nature de la divinité s'en trouva cliangée. On attribua à un seul agent la direction ou la production de toutes les choses et de tous les phénomènes d'une même classe, au lieu de voir dans cliacune de ces chosc^s un dieu distinct . Le nombre des divinités devenait, par le fait même, moins considérable ; elles cessaient de s'incorporer aux êtres do la nature pour en prendre la direction suprême.

(-e n'était pns seulement l'essence des dieux qui changeait, mais encore leur nction. L'honnne, ainsi que nous venons de le dii'e, avait ajqa'is, par. une étude plus attentive du monde extérieiii', à découvrir les resseml)lances <'t les dissemblnnces des choses, il s'était mis h classer les données de ses observations ; mais, en même temps, il avait j>u s'apercevoir ((ue les phénomènes coexistent et se succèdent dans ini oi'dre invariable. Une

expérience fréquemment répétée lui avait a])pris que tel phénomène est toujours accompagné ou suivi de tel autre. 11 avait vu jusque-là, dans le gouvernement du monde, le fait de volontés entièrement libres qui ne prenaient conseil que d'elles-mêmes. Cette conception ne pouvait se concilier avec l'ordre immuable que révélait le spectacle des événements. Au lieu de prêter aux causes surnMiurelles une action capricieuse, ainsi qu'il lavait fait , il dut leur reconnaître une action réglée d après des ])rincipes fixes. A l'idée d'une puissance surnaturelle s'ajoutait l'idée d'une sagesse infinie dirigeant cette puissance. L'acticm delà divinité devenait ainsi ordonnée.

De plus, elle cessait d'être présente aux })hénomènes, pour n'èti'e j)lus qu'ime direction générale s'exercaiit à distance. Les dieux avaient quitté ce monde ; l'inuigiriation })opulaire les reléguait dans quelque région supérieure, inaccessible aux regards des mortels, mais d'où ils présidaient au cours d(»s événements.

Or Tesprit luunain, encore imbu d'images sensibles, ne put concevoir cette action à distance

sans le concours supposé de causes intermédiaires. Il imagina des agents par lesquels l'action des dieux était transmise aux choses. Ces agents, qui ne possédaient do réalité que dans sa pensée, il leur iittrihua ime existence concrète, et rapporta ainsi les phénomcnes à des abstractions prétendument réalisées, comme à leurs causes immédiates. Ainsi a})paraissait peu après le polythéisme, le mode métaphysique.

Les progrès des sciences expérimentales, en mettant on évidence Tordre immuable de l'univers, avniont détorminé la transformation du fétichisme en polythéisme cl rnvènoment de la conception môtaphysiquo. Les dieux, qui s'étaient idenûliés jusque-h\ avec des plantes, dos animaux ou des astres, cessaient d'appartenir au système du monde; ils s'élevaient dans des sphères inconnues; leurs formes conservaient v^ans doute quelque chose de sensible, l'imagination jumvait encore se les ligurer, mais l'œil ne les tixait plus. L'explication tliéologique devenait, par le fait mémo, insullisani(\ Le polylhéisme su[)posaii une action à distance et par conséquent des causes

intermédiaires. Ces causes lesprit humain les créa, leur attribuant par une liypothèse gratuite et à priori une l'éalité en dehors de lui. Ainsi, les explicalions niélapliysiques sui)pléaient à Tinsurtisance des explicalions tliéologiques et les conciliaieni avec les conclusions empiriques.

Ce II est pa,s tout. Le polythéisme n était luimême qu'un aclu^minement vers une forme théologique i)lus parCaiie qui d(»vait constituer le terme de révolution religieuse ; je veux dire le nKuiolhéisme.

Les mêmes causes, dont naipiirent le polylhéism<» cl le mode* métaphysique?, engendrèrent le monothéisme. Nous Tavons dit, la concc[)tion d<' Toi'dre universel ci constant, qui préside à la marche générale du monde, avait, en se dégageant des données empiri([ucs, transformé le fétichisme en polythéisme ei déterminé ravènement du mode métaphysique. Celle» même conception, se fortillant de plus en plus dans les esprits par le développement continu des sciences naturelles, donna naissance au monothéisme. L'idée d'un ordre universel se conciliait difficilement avec

les croyances polytliéistes ; on ne pouvait, en effet, Texpliquer quen supposant une entente l)réalal>le entre les divinités qui se partageaient le gouvernement du monde. On conimen<;a donc par accorder à Tune d'entre elles une sorte de souveraineté sur les autres ; mais, à un moment donné, rhomme, en quêt<î d'explications nouvelles, jugea plus simple de remplacer une multitude de divinités agissant de concert, par un Dieu unique, dont l'action ne pouvait être en désaccord avec elle-même.

Toi lui ravènemoni de la forme religieuse la plus parfaite. Vn seul Dieu prenait donc la direction suprême des choses. Cette dirociion n'était point arbitraire et capricieuse, mais réglée par une sagesse infini(\ Elle ne supposait i)as, comme jadis, une intervention (»xi)resse et actuelle de la divinité à j)ropos do chaque fait spécial, mais bien plutôt une imptilsion initiale comnninnpiani au mécanisme do Tunivt^rs le mouvemcMit qui S(i perpétue à travers h^s Ages.

ITaulro part, les entités abstraites, invoiuées par le modo mélaphysi(iue, avaient envahi le

donminc thôologiqiie, remplaçant partout les agents surnaturels du féiuîhisnie et du polythéisme. Le nombre de ces entités s'était accru on même temps que diminuait celui des dieux. Au-dessous du Créateur unique, par lequel sexpliquaient l'origine de l'univers et son foncti(mnement général, étaient sensées agir une foule de causes n'ayani de réalité que dans l'esprit qui les avait conçues. On rendait compte d'un fait ou d'un groupe de faits en les supposant produits par une al)stra(*ti(m prétendument réalisée, tel que 1(* principe» vital cIk^z les plantes et les animaux, les tendances do la natun», etc., etc.

— Le criticisme vint ensuite. Il s'attaqua aux hypothèses thé()logi(|ues et métaphysiques, essaya de démontrer (|U(» les j)rétendu(îs réalités, inventées pour rendre comi)tc des faits, sont do simjdes crôati(ms de la raison, sans aucune objectivité en dehors d'elle, ou mieux encore des mots vides do sens, destinés à couvrir l'ignorance» des esprits, qui, par une étrange» illusion, les avait pris jusque-l<à pour dos explications. Le criticisme déblayait ainsi It» t<»rrain, ouvrant la voie» à la philoseq>hie

positive. Colle-ci Ibrmula tout simplement des tendances que trahissait depuis longtemps le mouvement dos esprits.

Telle est, d après les écrits dos positivistes, Thistoiro du développement de rintolligiMice humaino.

Voyons comment leur thèse se dégage logiquement de cette histoire.

Au dire de ces philosophes, la conception j)ositiviste des phénomènes est hi seule qui soit digne d'une intelligonc(? développoo. Les sciences, en Si' perfeciionnant, Icndcnt d<' [)lus on plus à se (!()nstiiuor sur dos has(»s exclusiveniont p()siiiv<»s ; oHos renoncent à la connaissnnco dos oausos pour son tenir à la connaissanoo oi'donnéo dos événomonts. Les transformations du féiichismo on polvthéismo, du [»olythéism(; m monulhoisnjo, ainsi (]Uo raj)[Kirition du modo méiaphysiciue et si^s emi»iét(^ni(Mils successifs sur \r dumaint^ thoologicpio, so produisiroiit sous l'inlluonco d'une conception spéciah.* do Tunivors, ooncoplion qui sVlait insonsihlonioni dôgagoo des progi'ès d<' la scionco.

Or col te cono(^piion ;i rcvôUi, dès Torigino, les

deux caractères essentiels au mode de penser positif.

Le premier caractère se trahit dans la classification des phénomènes d'après des rapports invarial)les de coexistence ou de succession ; le second consiste «à considérer l'esprit humain comme radicalement incaj)able de rendre compte des faits perçus. En d'autres termes, le mode positif suppose une connaissance ordcninée des phénomènes, abstraction faite de leurs causes. Ces deux caractères apparaissent presque dès l'origine de révolution intellecttielle, et vont s'accentuant en même temps qu'elle poui^suit son cours.

Dans les âg(»s primitifs, l'homme, avons-nous vu, conçoit l'univers connue un ensc^mble incohérent, sorte de chaos, où les choses naissent, se ti*ansf(>rm(»nt et disparaissent indépendamment de toute loi, mais d'après les caprices souvent bizarres de divinités innombrables ([ui s'identifient avec certains objets de la nature. L'homme ne se préoccup(^ nulleuH^nt d'une harmonie universelle dont il n'a pas encore conscience.

La conception positive commence à se dessiner

lorsque, par une étude plus attontiv(* de la nature, se révèlent certains rapports constants entre les phénomènes. On s habitue jx^u à peu à voir daiLs la succession de ceux-ci, non plus le fait de volontés arbitraii'es et capricitnises, mais la iiianil(»station d'un ordre immuable et général. CeiU) conception nouvelle possède déjà un des caractères propres au i)oint de vue positif; elle constitue en elTet une conception ordonnée des phénoinones. (îuant au second caractère du mode positif, qui consiste à n^noncer à toute explication des j)hénomènes, h raison de Tincompréhensibilité de leurs causes, il apparaît, lui aussi, au dire des positivistes, plus ou moins accentué, dans (duKHuie des phas(^s que traverse le dévcloppi^mcnt de» la pensée humaine.

Chez les i)euples i)rimitils, dominés par \o sentiment et Timagination, la divinité revêt des formes (MHK^rèlcs (M matérielles. I /homme la place dans les plantes, dans les animaux, parfois même dans des ol)Jcts fabriqués de sa main. Toutefois alors déjà la conception de Ja divinité comporte la croyance au mystère. Le sauvage qui se pros-

terne devant une idole de pierre, y devine quelque chose de plus qu'un objet façonné par des mains humaines, puisqu'il lui attribue une vertu qu'il ne reconnaît ni à la pierre ni à l'homme. Ce quelque chose qui échappe à sa compréhension, il en a déjà conscience. Mais cette conscience, encore rudimentaire, se traduit plutôt par une sorte de sentiment superstitieux que par une croyance rationnelle nettement définie. La pensée, encore noyée dans le sensible, est impuissante à dégager la divinité des formes grossières et saisissables que lui prête l'imagination.

A mesure (lue s'élève le niveau des intelligences, l'élément mystérieux, qui apparaissait vaguement dans les religions primitives, se précise davantage. La divinité devient de plus en plus idéale, et, par le fait même, moins saisissable; elle se dépouille petit à petit de ses formes grossières, elle c(^sse d'être une j)lante ou un animal pour ac([uérir une nature C()mj)renant toutes les qualités de la nature humaine, mais avec une plus grande perfection ; elle quitte la terre pour une région céleste où le regard ne peut

la suivre, bien quelle conserve encore, dans riinagination de ses adorateurs, une apparence sensible. Les plantes et les animaux divinisés font place aux dieux de la mythologie, le polythéisme au naturalisme et finalement le monothéisme fera de la divinité un être un, ne possédant de rhomme que ses facultés supérieures et dépassant la portée de nos connaissances de toute l'étendue de son infinité. Alors, de l'avis même des théologiens, la cause suprême des choses devient l'être mystérieux et incompréhensible par excellence.

Si nous considérons ensuite les explications métaphysiques qui tendent à se substituer de plus en plus aux explications théologiques, nous y voyons l'idée de cause prendre une forme encore plus abstraite et moins compréhensible. Si la cause suprême apparaît dans le monothéisme, déj)ouillée de tous ses attributs sensibles, elle possède du moins, à l'instar de la personne humaine, l'intelligence et la volonté. Or c'est précisément à raison de (^ette analogie avec notre nature que nous pouvons, jusqua un certain

point, la concevoir. Dans le mode métaphysique, au contraire, les causes échappent non seulement aux sens externes, non seulement à l'imagination, mais même à la raison qui cherche vainement quelque resseml)lance entre l'homme et ces entités indéterminées et impersonnelles.

En réalité, les explications scientifiques deviennent alors purement verbales et Tillusion qui les faisait prendre pour des explications réelles ne peut manquer de se dissiper tôt ou tard. Alors sera définitivement établi le règne de la philosophie positive.

Tel est largument historique que les positivistes font valoir a lappui de leur thèse. Nous en examinerons la portée plus tard. Qu'il nous suffise pour le moment de l'avoir fait connaître.

Page 1