DES PRINCIPAUX CHEFS DE L'ÉCOLE POSITIVISTE
M. Littré. — M. Taine. — Saint-Beuve. — M. Havct. — M. About. — Rapports logiques de TËcole hégélienne et critique avec rÉcole positive. — M. Renan et sa théorie sur Dieu. — M. Vacherot et sa Théodicôe. La négation de Dieu, trait commun de tous ces systèmes. — M. Schérer, résumé des principes de Terreur moderne. — Négation de la raison.
La doctrine que nous venons d'analyser exerce une influence incontestable sur le courant général de la pensée contemporaine. Puissante par l'esprit qui la pénètre et la méthode rigoureuse qu'elle prétend appliquer, c'est surtout parmi les hommes plus spécialement voués à l'étude des sciences naturelles, qu'elle trouve de l'écho, et il est facile de suivre son action dans le mouvement intellectuel qui a son foyer dans quelques unes de nos académies, de nos facultés de sciences et de médecine, de nos écoles d'enseignement supérieur. De l'esprit du maître, elle passe aisément dans celui des jeunes gens, et les déclamations que nous avons entendues jadis dans les réunions publiques, non moins que les excès lamentables qui ont
L ÉCOLE POSITIVISTE ET SES CHEFS. Til
signalé le règne de Tanarchie dans la capitale, prouvent avec une évidence terrible et tragique, jusqu'à
quel point le soufïïe des plus extrêmes négations a
envahi les masses populaires elle-mêmes.
Ge n'est donc pas un fantôme, hélas, que nous avons à combattre, et la vogue bruyante des chefs de la doctrine, ainsi que des écrits qui la propagent, ne laisse aucun doute sur l'étendue du mal que nous signalons.
Nous avons déjà fait connaître le fondateur de l'école, M. Comte, et le vulgarisateur le plus actif de sa doctrine, M. Littré. Mais notre travail serait imcomplet, si nous passions sous silence ceux des écrivains de notre temps qui ont pris une attitude résolue dans la lutte des systèmes, et arboré hautement, à rencontre du spiritualisme des anciennes écoles, le drapeau des doctrines positivistes. La fortune des hommes décide souvent du sort des systèmes. Les idées révèlent leurs auteurs. En revanche, les auteurs nous donnent, en plus d'une circonstance, la clef de leurs théories, et c'est sur le terrain des personnes, c'est en tenant compte des liens qui les unissent, des nuances qui les distinguent, des divergences qui les séparent, que nous arriverons à une connaissance claire et nette de la situation.
Ici nous rencontrons tout d'abord M. Taine, ancien él6ve de l'école normale, actuellerafent professeur à l'école des Beaux-Arts, et auteur d'un grand nombre d'ouvrages où ils professe, avec un verve âpre et rail-
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leuse, le naturalisme le plus formel, le fatalisme le plus absolu, l'athéisme le moins déguisé. Son ton
habituel à quelque chose d'agressif, de provocateur, je ne sais quoi de hautain , de dédaigneux, qui enchérit encore, s'il est possible, sur le radicalisme des doctrines. Il ne professe pas au même degré que M. Littré, Thorreur de la métaphysique. Seulement pour qui sait voir, la métaphysique qu'il ose entreprendre de développer, ressemble, de tous points, à celle que M. Littré indique sans oser l'avouer. Pour Tun comme pour l'autre, les forces immanentes de la matière sont l'explication suprême du problème des existences. M. Littré étend quelques voiles sur son langage. M. Taine ne connaît plus ces vains scrupules. A la hardiesse du système,il saitjoindrelamoqueriedu style, ou, pour parler plus exactement, V impertinence voulue et calculée du langage. Esprit vigoureux, mais sans frein, d'une tension d'idées et de forme, exagérée jusqu'à la fatigue, et qui s'imagine qu'on peut tout dire et tout oser, quand on ne s'attaque qu'à Dieu et aux croyances éternelles du genre humain *.
Le positivisme compte également parmi ses adeptes M. de Sainte-Beuve, mort il y a peu d'années, et dont les critiques littéraires resteront parmi les œuvres
1 Voici la liste de ses principaux ouvrages:
En philosophie : {Les phitosophes français du f 9« siècle. — Le Positivisme anglais, Stuart MiU. — L'Idéalisme anglais, étude sur Carlylé.) En histoire. (Essais de critique et d^ histoire, — Noies sur P Angleterre. Notes sur Paris, par F. Thomas Grain d'orge. — Un séjour en francede 1792 1795.) En liiiéralure [Essais sur Tite Live— Iji Fon-
durables de noire temps. On éprouve une amère tristesse, à voir, dans ses Causeries du lundi, les transformations lentes et insensibles par lesquelles cet esprit, d'un goût si sûr, d'une pénétration si réelle, d'une si vraie distinction, s'est éloigné de ses premières croyances, pour aboutir à ce système froid, morne, décoloré, que semblaient devoir repousser tous les souvenirs de son éducation et toutes les délicatesses de son talent. Non qu'il ait consacré des traités spéciaux à l'exposition de sa doctrine. Mais le soufQe du positivisme traverse tous les écrits qui appartiennent à la dernière période de son activité littéraire. A l'apparition de la Vie de Jésus de M. Renan, il crut devoir offrira son ami le concours de sa plume, et un article retentissant nous livra une profession de foi qui fut, pour une grande partie du public, une douloureuse révélation. Ce qui frappe en lui, c'est le contraste de ses débuts et de sa fin, de son talent et de son système, de son idéalisme littéraire et de son réalisme philosophique. Sa vie est restée un problème, disons mieux, une énigme psychologique dont les contre-sens nous étonnent et nous déconcertent. Et sans les indiscrétions commises, depuis sa mort, par ses confi-
taine et ses fàbles.^Histoire de la litiércUure anglaise. ^Voyages aux Pyrénées, Et dans les questions d*art {Philosophie de Vart, — Philosophie de Vart en Italie. — dans les Pays-Bas. — en Grèce. — De V Idéal dans Vart, VltaXie et la vie Italienne. ) Tous ces ouvrages ne sont que des applications du système positiviste aux sujets traités par raut«ur.
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dents les plus intimes, c'est en vâin qu'on se flatterait d'en avoir le secret * . %
L'art des antithèses et des contrastes semble être un des traits distinctifs de l'école. Qui s'attendrait à trouver dans ses rangs un éditeur des Pensées de Pascal ? Eh bien, cette surprise nous est réservée par M. Havet, ami de M. de Sainte-Beuve et professeur au collège de France. Admirateur enthousiaste de M. Renan, c'est lui qui a découvert dans un article consacré à l'éloge du livre auquel cet écrivain doit sa célébrité, qu'entre la mort de Jésus et celle du dernier des misérables, il n'y a pas de difiérence. Mais passons, et bornons nous à constater qu'une fois entrés sur le terrain du positivisme, les esprits émancipés, quelle que soit d'ailleurs leur culture intellectuelle et leur distinction, nous donnent le droit de ne plus nous étonner de rien.
Nous ne serons donc pas surpris de rencontrer, sur ce même terrain, M. About, l'inventeur justement apprécié de Y Homme à Vorcille cassée et du Nez d\in notaire. Renonçant enfin à des muses frivoles, mûri par les événements et les mécomptes, législateur improvisé de l'avenir, M. About a su mettre en pleine lumière, dans son livre intitulé : Le progrès, la période importante et jusqu'ici parfaitement obscure de notre histoire, où « l'homme, dit-il, n'était qu'un
1. Souvenirs H indiscrétions sur M. Sainte-Beuve par son dernier secrétaire, Jules Troubat.
>ou.s - oflicier d'avenir dans la grande armée des singes * ». Qu'il soit positiviste, il n'est pas permis d'en douter. « L'école à laquelle j'appartiens, dit-il, se compose d'esprits positifs, rebelles à toutes les séductions de V hypothèse , résolus à ne tenir compte que des faits démontrés. Nous ne contestons pas l'existence du monde surnaturel ; nous attendrons qu'elle soit prouvée et nous nous renfermons jusqu'à nouvel ordre dans les bornes du réel. D'où il suit que ce jusqu'à nouvel ordre)),M.About s'accommode à merveille d'une humanité sans Providence et d'un univers sans Dieu».
Nous ne mentionnons M. About que pour mémoire, et bien qu'il se flatte d'appartenir à une Ecole, nous lui faisons Thonneur de croire, que ce n'est pas à titre de philosophe qu'il compte aller à la postérité. Il est d'autres noms qui pèsent d'un poids plus considérable dans la^balance, et dont le rôle, aussi bien que la doctrine, demande une attention plus spéciale. Nous voulons parler de MM. Renan et Vacherot, considérés comme les chefs de l'École critique et hégélienne en France, et dont les procédés rappellent, en plus d'un point, les principes et la méthode de Hegel ; mais qui n'en appartiennent pas moins, par le fond de leurs doctrines, à l'École qui nous occupe.
Quel est, en effet, le caractère fondamental, le trait