MÉTHODES ET PROCÉDÉS SCIENTIFIQUES
La philosophie positive doit encore, avons-nous dit, ramener à lunité tous les procédés et toutes les méthodes scientifiquas en introduisant, dans chacune des branches de l'activité intellectuelle, le même mode positif de i)enser à rexcliusion de tout auto'e. Voyons comment elle s'acquitte do cette tâche.
La méthode positive détermine le l)ut et les règles des procédés empiriques ou d'observation.
Le l)ut de ces procédés n'est point d'arriver à la connaissances de la nature des substances ou des ngents. On sait que au dire d'Aug. Comte, un t(4 l)ut déi)asse In portée de l'esprit humain. Étant donné un phénomène, il importe seulement de déterminer, parmi les circonstances qui accompagnent sa production, celles qui ai)paraissent toujours lié(»s ;ui phénomène en question, celles qui lui sont indifférentes, celles enfin qui, sans
lui être invariablement lices, provoquent toutefois en lui par leur absence ou leur présence certaines modifications appréciables. A ce but doivent se borner toutes nos investigations. Quant à chercher ensuite la raison d'être ou le fondement des relations constatées dans la nature même des faits ou dans un(î action qu'ils (^xi^rceraient les uns sur les autres, c'est là j)énctrer dans le domaine des hypothèses pures, où le contrôle de l'expérience, base de toute certitude, fait nécessairement défaut.
D'après c^ela nous ])Ouvons distinguer trois phases dans l'emploi des procédés empiriques.
On commence» i)ar observer un phénomène tel qu'il se présente, analysant toutcîs les circonstiinces qui l'entourent. On procède ainsi à une observation proprement dite, c'est-à-dire à une description : je constate qu(î A est accomi)agné de B G 1).
Il importe ensuite de déterminer jusqu'à quel point B G 1) sont liés à l'fipparition de A. Pour cela on doit modifier le milieu dans lequel est placé A. On cherche à provoquer l'accomplissement de A dans des circonstances créées artificiellement et plus ou moins différentes de B G I).
1 là ÉVOLUTION HISTORIQUE DES IDÉES POSITIVISTES.
Aug. Comte donne à celle opération le nom d'expérience. Enfin, lorsque le milieu a été modifié, il faut comparer Tétat actuel de A à son état antérieur. On procède alors à une étude comparative.
L'observation , l'expérience , la comparaison sont les trois opérations que comportent les procédés empiriques.
Ces procédés, on le sait, sont aux yeux d'Aug. Comte les seuls qui soient dignes de la science ; une connaissiince qui ne se ])ase point sur eux est incertaine. L'esprit humain en progressant les adopte de plus en plus, en même temps qu'il rejette les j)ro(*édés sj)éculatifs,qui caractérisent la philosophie Ihéologique et métaphysique. M. Comte se propose de nous le montrer^
Toutes les sciences, nous dit-il, à l'exception des mathématiques, obéissent aux lois générales de l'évolution intellectuelle, c'est-à-dire qu'elles commen(*ent par cire théologiques puis métaj)hysiques et sont également destinées à devenir positives.
Pour établir cett^î proposition, Aug. Comte, avons-nous dit, interroge l'histoii^e des sciences.
Il croit découvrir en chacune d'elles une tendance à se constituer sur des bases entièrement positives et considère cette tendance comme la loi de leur progrès.
Toutefois il ne soutient nullement que les sciences se soient développées parallèlement, passant toutes au même moment dune pliase de leur évolution à la phase suivante. Elles ont progressé plus ou moins lentement selon qu elles portaient sur des matières plus ou moins complexes, et aussi selon que les circonstances secondaient ou contrariaient leurs efforts. Cest ainsi que rastrononiic, la physique et la cliimie sont, au dire d'Aug. Comte, définitivement affranchies de rintluencc théolugique ; au contraire, cette influence se révèle encore de nos jours dans 1 étude des phénomènes sociaux qui sont assurément les plus compliqués et les i)lus difficiles à saisir.
De i)lus, le i)assage dune phase à une autre s'effectue pour chaque science d'une manière insensible. 11 suppose toujours une période de lutte entre les idées de la philosophie destiné<*s à disparaître et les idées nouvelles.
Selon 1 ecrivaii) i)Ositiviste, les sciences marcheraient dans la voie du progrès dans un orditî correspondant assez exa(îtcnicnt à leur ordre hiérarchique.
Les mathématiques qui occuj)ent le sommet de réch(>lle dressée par M. Comte auraient à rorigiiM* devancé toutes les autres sciences. Elles seraient enirées de plain pied dans hi i)hase mélapliysique sans ])asser d abord, ct^mme les autres, par la période théologique. Cette exception aux lois générales de révolution intellectuelle s expliquerait par la nnture des véiités mathématiques. Leur exaciitU(l(» et leur précision ne laissaient en effet point de place» aux hypothèses théologiques. L'idée que les rapports invariables de nombre, de distance, d(» mesure, pourraient bien dépendre de Faction arbitraire et capricieuse des agents surnaturels ne vint à lesprit de j)ers()nne ; et, certes, nul n'invoqua jamais la divinité pour olHenir que deux (piantités égal(.\s à une troisième devinssent inégales entre elles ou que la ligne droite cessât d'être la plus courte entre deux points.
On ne peut en dire autant de l'astronomie. Fille
fut à rorigine dominée par les idées théologi(iues. Les anciens, on le sait, adoraient les astres, voyaient dans les phénomènes célestes racliun capricieuse de la divinité, croyaient, en invociuant celle-ci, provoquer ou empêcher raccomplissemcnt de ces phénomènes. Mais peu à peu l'observation scieiitifi(iue découvrit des lois fixes aux évolutions des corps célestes. Cette conception positive se fortifia toujoui's davantage dans les esprits, à mesure que se réalisaient les prévisions londées sur les lois que la science avait formulées. La conception théologique setïaça complètement devant la conception positive. C'est ainsi ({ue, selon Aug. Comte, Tiustronomie est arrivée aujourd'hui à sa forme scientifique.
Tel n'est point le cas pour la physique et la chimie. Elles sont encore sous beaucoup de rapports soumises à l'iiirtucnce de la métaphysiciue. Les nombreuses hypothèses encore accréditées de nos joui's, concernant la nature et les propriétés des agents physiques et chimiques, attestent cette influence. Telles ont été en physi(|ue les tliéorics de Véther et des fluides.
^ Les fluides, écrit M. Comte, ont pris la place
^ des entités scolastiques dont la transformatioil
V a consisté à se matérialiser. Qu'est-ce que la » chaleur conçue comme existant à part du corps r> chaud, la lumière indépendante du corps lumi-
V neux? Ne sont-ce pas de pures entités aussi
V bien que la pensée envisagée comme un être « indéj)endant du corps pensant; ou la digestion y» isolée du corps digérant? La seule différence j» qui les distingue des anciennes entités scolas- » tiques, c est qu ona substituéà desétres abstraits » (les fluides imaginaires dont hi corporéité est r^ loin d être évidente puisqu'on leur ôte toutes les » qunlitcs suscei)tibles de caractériser la matière.»»
Des hvpothèses de ce genre sont, aux yeux d*Aug. Comte, affectées d'un vice essentiel : elles sont explicatives ou du moins s'affirment comme telles ; leur but est de révél(T la nature des causes. Or celles-ci, d'après les positivistes, appartiennent à un domaine totalement inaccessible à l'esprit humain. Dès lors, aucune des hyj)0îhèses en question ne i)eul être conii'olée par l'expérience, et Ton sait que ce contrôle, toujours d'après les positi-
vistes, est la condition de toute certitude. Au lieu de perdre leur temps et leurs efforts en des spéculations sur la nature et les propriétés des agents, que les physiciens et les chimistes sattaclient plutôt à développer les i)rocédés d'observation et d expérimentation, ils hâteront de ceiU) maniorc rétablissement définitif du règne scientifique, ceslà-dire de la philosophie positive. Ainsi pense Aug. Comte. 8(îlon lui, les progrès réalisés dans lart de rexpérimentation sont spécialement aptes à amener ce résultat, ('et art caractérise la physique. Il p(îrmet à Thomme de provoquer lacccmiplissementd un mémo phénomène dans des milieux différents créés artificiellement et dont toits h»s éléments peuvent être connus avec précision. Notre action sui* le monde matériel sy révèle mieux que partout ailleurs. Oi', d(î même» que la faculté de prévoir les phénomènes, la conscien(;e du pouvoir que nous jiossédons de les diriger est de nature, s'il faut en croii'e Aug. Comte, à nous affranchir de toute influence» théologique. 11 écrit en elYoi k ce sujet : - La i)révoyan(*e exacte des phénon mènes fait disparaître toute idée d une volonté
^ directrice. La possibilité de les modifier suivant » nos convenances conduit au même résultat, en f» présentant cotte puissance comme subordonnée f» à la notre. »
La biologie est moins avancée que la physique et la chimie. Son imperfection relative s'explique par la complexité de ses phénomènes. Toutefois l'esprit positif commence à s'affirmer dans cette science. Les phénomènes vitaux sont de plus en plus considérés comme des applications particulières des lois générales qui régissent également les autres phénomènes. La distinction essentielle et radicale entre le règne organique et le règne inorganique s'efface insensiblement dans les esprits et avec elle tend à disi)araitre l'hypothèse du princij)e vital créée par la philosophie métaphysique.
Tels sont en résumé les enseignements de Comie en ce qui concerne la thèse positiviste. On le voit, cet exj)osé justifie pleinement le jugement que nous avons émis tantôt sur ce i)hilosophe. Non seulement il a préconisé le mode de penser positif, mais, conséquent avec son enseignement, il
a envisagé sa thèse à un point de vue positif et s'est efforcé de l'appuyer sur les faits. Nous verrons plus loin s'il a réussi.