TAINE
L'ouvrage capital de Taine, au point de vue philosophique, fut son traité ^ de rintelligence «. Nous ne pouvons lanalyser en détail, indiquonsen seulement les idées fondamentales.
Deux théories résument les enseignements de ce penseur : le phénoménalisme et le nominalisme ; la première concerne l'objet de la connaissance humaine, la seconde sa nature. Exposons brièvement lopinion de Taine sur ces deux questions : 1° Que connaissons-nous ? 2"* Quels sont les caractères de notre connaissance ?
a) Le phénoménalisme de Taine,
On sait comment les positivistes définissent la sphère du savoir hunain : ^ Nous ne connaissons rien de la nature des choses, ni de leurs causes ; la science n est qu une connaissance de phénomènes, d'états de conscience, d'impressions qui se présentent aux regards de Texpérience dans certaines relations fixes de co-existence ou de
séquence. »> Taine se conforme ici rigoureusement aux principes du positivisme. Il a même fait dans la voie du subjectivisme un pas de plus que Spencer et que Stuart MQl.
A la question de savoir si les phénomènes perçus doivent être considérés comme les manifestations dune substance réelle, Spencer répond affirmativement, mais il ajoute que la réalité en soi, subsirafum des phénomènes, est essentiellement inconnaissable ; Stuart Mill s al^stient de répondre jugeant que le problème soulevé n'est point de la compétence de lesprit humain ; Taine n'hésite pas à enseigner qu il n*existo rien au delà dos phénomènes et que le jugement instinctif, par lequel nous objectivons nos sensations, est le fruit d'une illusion })sycliologique. Son opinion est bien résumée dans (!ette plirase que nous reproduisons textuellement : ^^ 11 n'v a rien de réel dans la r nature sauf des trames d événements liés entre rî eux et à d'autres, il n'y a rien de jdus en nous r niéme ni en autre chose. «
fiG moi et le non-moi sont donc deux séries ou (\f>\\\ trames d'événouients cjui se correspondent,
OU mieux encore une seule série envisagée sous deux aspects distincts.
Tel est le pliénomônalisme de Taine, voyons comment il décrit les opérations de l'esprit, et ce qu'il entend par la pensée.
b) Xominalisme de Taine.
Taine distingue entre la sensation, l'image proprement dite ou la reproduction d'une sensation et la pensée, ('elle-ci caractérise la connaissance humaine.
Qu'est-ce que penser à une chose ?
Ce n'est point, selon Taine, s'en former une représentation mais lui substituer un nom.
La substitution d'un nom à im objet constitue l'opération fondamentale de l'esprit humain. De cette opération naissent toutes nos idées et notamment nos idées géi)érales.
Etudions de près le phénomène de la substitution.
Un objet perçu me donne une impression déterminée ; il engendre en moi une tendance à le reproduire sous forme d'image ou de fantasma.
Si j'associe continuellement un nom à cet objet, au bout d'un certain temps cette association aura lieu d'une manière spontanée et fatale. Le nom sera alors devenu un signe, c est-à-dire qu'en le percevant, je me sentirai porté à me rcprésent^jr l'objet; et, pour peu que je cède à cette tendance, l'objet m'apparaîtra intérieurement sous forme de figure, comme s'il m'était présent. Ainsi un nom aura acquis la propriété de faire naître en moi une tendance et, finalement, une image. Le nom se sera substitué à l'objet, il me procurera les mêmes impressions, et me tiendra lieu do sa présence. L'idée d'une chose n'est qu'un nom qui lui est substitué ; penser à une chose c'est la nommer.
Ce i)rocédé de substitution nous permet de ne point recourir sans cesse à l'expérience, puisque le nom remplace l'objet et agit de la même manière sur notre conscience.
Nous pouvons même penser à des choses qui ne peuvent nous être données par l'expérience.
Ainsi, il nous est impossible d'avoir la perception distincte de mille objets. Cependant nous avons une idée lrè§> ^Yécv^ç, dvxwombre mille.
On arrive à ce résultat par le procédé qui vient d'être décrit.
Représentez- vous en imagination deux boules placée^s Tune à cott' de Tautre ; ajoutez-en une troisième, une quatrième, une cinquième ; le nombre des objets saccroissant, il vous faudra faire de plus en plus d'etforts pour conserver une vue précise et distincte de chacun de ces objets. Un moment viendra où, votre vision interne se troublant, vous ne percevrez plus quun ensemble confus. Supposez maintenant qu'il vous soit impossible de vous représenter distinctement plus de dix objets juxtaposés ; comment faire pour atteindre à la conception d un nombre plus élevé i
Cominenccîz par substituer aux dix boules que TOUS aviez sous les yeux le nom - dix ^ ; faites abstraction des objets, pour ne conserver que le nom. Cette opération est légitime, car le nom est, par hypothèse, le signe des objets; il le.s remplace, il en tient lieu et vous pouvez, en le prononçant mentalement avec quelque insistance, faire revivre en vous les images des dix objets qui vous ét^iient présents.
Au lieu de reproduire successivement chacune de ces images, ce qui exigerait dix opérations distinctes, vous leur substituez un nom qui les désigne et dont vous comprenez la signification. Vous réduisez ainsi dix opérations en une seule.
Cette substitution opérée, vous ajoutez le nom dix à lui-même et vous dites dix plus dix ; le mot dix a toujours la même signification que tantôt. Vous n ignorez pas que ce mot ajouté à lui-même est substitué à deux groupes d'objets analogues au groupe que vous avez commencé par percevoir. Cela vous suffit et, sans plus faire attention aux objets, vous ne conservez que les deux noms ajoutés Tun à lautre « dix plus dix v, A ces deux noms, vous substituez un nouveau nom « vingt « par lequel vous exprimez .d'une manière abrégée « dix plus dix »» . Vous êtes arrivé ainsi à nommer ou à penser une quantité dont il vous eût été impossible d'avoir une perception distincte.
Cette opération pouvant se renouveler sans cesse vous accroîtrez indéfiniment un nombre pensé.
Quelle conclusion devons-nous tirer de ces principes ?
Si ridée n'est qu'un nom compris, c'est-à-dire employé pour désigner quelque chose, l'idée est une espèce de sensation.
En effet, un nom est un assemblage de sons ou un assemblage de signes tracés sur quelque surface ; dans le premier cas, il se perçoit par les facultés auditives, dans le second par les facultés visuelles; dans l'un et l'autre cas il est un objet de perception sensible.
Un nom perçu n'est donc qu'une sensation. Un nom perçu et substitué à un objet, c'est-à-dire capable de faire naître en nous des impressions correspondantes à cet objet, est une sensation dont la présence en éveille d'autres. Ainsi le nominalisme de Taine n'est qu'une forme du sensualimes.
11 existe trois espèces de noms : les uns désignent des événements individuels ; d'autres des classes ou des collections de faits ; d'autres enfin des caractères généraux communs à un grand nombre de phénomènes.
Les noms do la troisième catégorie sont des idées générales ou abstraites. Selon Taine, il existe réellement dans la nature des caractères généraux-; parmi ces caractères les uns rattachent entre eux une série d'événements dont la trame forme une existence individuelle, les autres, indépendants du temps et de lespace, relient les individus entre eux et forment les genres et les espèces.
Taine se met ici en opposition avec les enseignements de Stuart Mill. Sa doctrine, comme celle d'Auguste (-'Omte, n'est qu'une nouvelle forme du n'^alisme exagéré. L'universel, disaient les réalistes outrés du moyen âge, existe formellement dans les choses, c'est -n-d ire dans les réalités subsUmtielles. Taine, exprimant la même thèse dans un langage i)lus positiviste, dira ijue l'universel est formellement dans les trames d'événements ou de phénomènes. Stuart Mill ne voyait que du particulier dans les données de Texpérience, Taine y (lécou^Te le général existant réeUnnent co)mne tel. Mill distinguait entre la similitude et l'identité, Taine les confond, l^our lui deux choses semblables
sont la même chose dans la mesure où elles se ressemblent.
Mais, s il existe des caractères généraux dans la nature, nous ne pouvons, toujours selon Taine, nous les représenter. Toute représentation mentale est concrète et particulière. Essayez do vous figurer l'homme on général, vous ne réussirez qu à vous former Timago plus ou moins précise de tel ou tel individu.
Néanmoins, nous parvenons à saisir ces caractères généraux et à les fixer dans notre esprit.
Comment cela i
Non par un procédé de représentation, lequel, venons-nous de voir, est impossible, mais par un procédé que Taine appelle <■' l'abstraction y» , et qui n est qu'une espèce de substitution d'un nom à un objet.
Expliquons-nous.
Lorsque je me trouve» en présence de plusieurs choses semblables, elles agissent sur moi, non seulement en tant qu'individuelles ou distin(;tes les unes des autres, mais encore en tant que semblables ou identiques. Pour m'en assurer, il me suffira d'analyser les impressions qu'elles
me procurent : je découvrirai parmi ces impressions diverses qui correspondent aux différences individuelles une impression dominante ou générale correspondante aux caractères généraux. Ainsi, tout en étant incapable de démêler le général des données particulières de Texpérience, j'ai conscience de sa réalité et de son action sur moi.
Si un (caractère général ou commun à plusieurs objets fait naître en moi telle impression ou tendance dominante, cette impression se reproduira aussi souvent que je subirai l'action d'un objet possédant le caractère général en question.
Supposé maintenant que j'associe un nom à l'impression que provoque en moi la présence de tel ou tel caractère général dans les événements ; le nom, ayant acquis la propriété de faire naître l'impression, se substituera au caractère général, sa i)résence équivaudra à celle de tous les faits qui possèdent ou poiu^raient posséder ce caractère.
Un nom ainsi substitué k une qualité universelle constitue une idée abstraite ou générale. Comme le nom désigne un élément qui se retrouve
numériquement le même en plusieurs objets, il pourra s appliquer indifféremment à l'un ou l'autre de ces objets et en cela consistera son universalité.
En résumé : l'idée est un nom qui possède la propriété de faire naître en nous une tendance ou impression correspondante à un objet ; l'idée générale est un nom qui possède la propriété de faire naître en nous une tendance ou impression correspondante à un élément constituant le fond commun d'une multitude de faits individuels. Si nous nous arrêtons à cette impression, nous éveiUons en nous l'image de l'un ou l'autre de ces faits.
On le voit, pour concilier l'universalité des notions abstraites avec leur valeur objective, Taine a recours à la théorie du réalisme exagéré. Selon lui, deux faits sont identiques dans la mesure où Us sont semblables. Si, dans les événements qui se déroulent, tout est particulier et individuel, l'idée générale ne peut être que ce qu'enseigne Taine. L'hypothèse du réalisme exagéré est donc essentielle ù son idéologie. Or, qui ne s'aperçoit
que cette hypothèse confond arbitrairement deux notions que nous distinguons à tout instant Tune de l'autre : hi notion d'identité et celle de similitude. Supposez deux faits sous tous rapports semblables (la supposition na certes rien de contradictoire en soi), encore direz-vous qu'ils sont deux. Or, dans la théorie de Taine, ils ne seraient pas deux, mais un, puisque deux êtres semblables s'identifient dans la mesure de leur similitude!
Mais, voici une autre conséquence des doctrines de Taine. Si le nom général désigne un élément qui se trouve une fois et rigoureusement le même en plusieurs faits, telle sera aussi la signitication du nom ^ être r. Mais alors tous les événements auront le même être, c*est -à-dire qu'ils seront un seul événement et, de plus, ils seront le même sous tous rapports, car, sous tous rapports, on peut dire qu'ils sont quelque chose et par conséquent leur appliquer le mot être. C/omment cet événement un et le ménK» sous tous rapports pourra-t-il être également multiple, question embarrassante qu'il ne faut point vouloir résoudre.