‹ Les doctrines positivistes en France (volume 2)Chapitre 130 sur 135 · HERBERT SPENCER · texte numérisé non relu

HERBERT SPENCER

Spencer est sans contredit un des représentants les plus illustres du positivisme contemporain. Dans ses Premie^'s principes, il cherche à définir la sphère du savoir humain. La première partie de cet ouvrage est consacrée à la critique des idées fondamentales de la religion et de la science; dans la seconde, il développe sa théorie de l'évolution. Nous ne ferons ici qu'esquisser les principaux traits de son système.

Spencer distingue entre le monde réel ou celui

des forces et le monde des phénomènes ou celui

des manifestations des forces. Le premier est le

domaine de l'inconnaissable, le second celui du

connaissable. Les manifestations des forces sont

nos états de conscience. Nous ne saisissons que

des modifications du moi. Mais chacune de nos

impressions est accompagnée du sentiment vague

et indéterminé de quelque chose d'extérieur qui

agit sur nous. Ce quelque chose. Spencer l'appelle

le réel, l'inconditionné, l'absolu, l'être en soi, la

force ; toutes ces expressions sont synonymes dans

son langage. Il oppose le réel aux états de conscience qui constituent les données de l'expérience. Ce que nous appelons l'univers n'est en définitive que la multitude des impressions reçues. L'esprit humain est naturellement port<3 à rechercher le comment de l'univers ; dans ce but il s'efforce de saisir la nature de la réalité extérieure agissant sur nous et les lois de son activité. L'existence de la religion et de la science chez tous les peuples et à toutes les époques de l'histoire trahissent le besoin d'explication qui tourmente nos intelligences. La religion assigne à nos iini)ressions une cause personnelle qu'elle appelle Dieu , la science lui assigne une cause impersonnelle soumise aux conditions do l'espace et du temps et qui porte le nom de matière ou de force. Or, ni la religion ni la science n'atteignent leui' but. Spencer cherche à le démontrer en analysant les notions fondamentales de l'ordre religieux et scientifique. Les idées de cause dernière, de temps, d'espace, de force, de matière, de moi, de non-moi deviennent incohérentes et contradictoires aussitôt que nous voulons les appliquer à un être en

soi. Ces idées ne se rapportent en réalite, ainsi que toutes les autres, qu'à des impressions reçues ou à des états de conscience. Comme elles forment le fond de toutes nos pensées, on peut les rattacher à ce sentiment vague et indéterminé d'une réalité en soi, sentiment qui forme le fond commun de toutes nos impressions.

L'impuissance de la religion à saisir la nature du réel s'explique suffisamment par les lois de la connaissance. Celle-ci implique essentiellement relation de l'olyet au sujet; or le réel ou l'absolu ne peut être dans aucime relation. Il apparaît donc comme la négation de toutes les conditions sous lesquelles une chose peut être pensée. Cependant le sentiment continu de sa présence nous force à reconnaître qu'il est quelque chose. Mais sa nature et son mode d'activité nous échappent.

La religion et la science ont donc à la fois tort et raison. Elles ont tort de vouloir définir la nature du réel, elles ont raison de reconnaître son existence. Que la science ne sort^ pas du domaine des impressions ou des phénomènes ; que la religion, affirmant la réalité du principe des phéno-

mènes, renonce à le comprendre, et Ton verra s'opérer la réconciliation de ces deux puissances rivales quun malentendu a seul pu diviser.

Après avoir, dans la première partie de son livre, distingué le connaissable de Tinconnaissable, Spencer, dans la seconde partie de son ouvrage, développe sa théorie de l'évolution : Toutes les forces de la nature sont une ; cette force, se diversifiant dans ses manifestations, obéit à une grande loi à laquelle peuvent se réduire toutes les lois de Tunivers. C'est la loi de l'association et de la dissociation des unités dont se compose chaque existence. Spencer étudie les applications de cette grande loi aux différentes catégories d'êtres, depuis les plus infimes jusqu'aux êtres intelligents. Le développement de l'intelligence humaine s'opère d'après cette loi de l'association. A l'origine nos impressions sont isolées et incohérentes ; petit à petit elles se groupent, s'associent, se répartissent, en diverses classes, et notre conscience ordonnée devient intelligence.

11 est certes malaisé de concilier les deux parties du livre de II. Spencer. Si nous ne connais-

sons absolument rien du monde réel, extérieur à la conscience, de quel droit disons-nous que ce monde se réduit à une force unique et que toutes SCS lois ne sont en définitive que des applications d'une loi fondamentale ? N'est-ce point là porter un jugement sur un objet que l'on a commencé par proclamer inconnaissable ? La théorie de l'évolution et de l'unité des forces de l'univers estelle autre chose qu'une hypothèse sur la nature intime des causes i Or, une telle hypothèse est directement contraire aux principes du subjectivisme.

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