ERREURS CONTENUES DANS LA THESE POSITIVISTE
Nous venons de formuler et de développer les vérités implicitement comprises dans la thèse positiviste. Avec ses partisans nous avons reconnu : 1" que lexpérience a pour objet propre, non l'essence des clioses, mais leurs phénomènes ; 2'' que toutes nos connaissances ont une origine expérimentale ; 3" en conséquence, que nous ne possédons sur la nature des substances aucune connaissance intuitive.
liC positmsme a singulièrement exagéré la portée de ces vérités.
On a vu qu'après avoir réduit toute connaissance à Tobjet formel de la sensibilité, il est arrivé à cette conclusion que les substances sont absolument inconnaissables et que leur réalité même demeure incertaine. Nous pensons , au contraire : 1" que les facultés sensibles, bien qu'elles aient pour objet propre les phénomènes, saisissent néanmoins d'une façon indirecte la réalité des choses s'affirmant sous leurs manifestations extérieui'es (on ne peut donc voir dans les phénomènes des apparences pures ou des états subjectifs, mais il faut les rapporter à des substances réelles); 2° que, tout en possédant son fondement dans l'expérience sensible, la connaissance humaine s'étend cependant bien au deLà des données de cette expérience.
Développons tour à tour ces deux propositions.
La sensation externe ne consiste pas dans ta svnple conscience de pJiénomènes pin^onent subjectifs^ elle suppose la niani/estation d-une chose
récUe, existant en (.leho7's de nous et dont nous subissons t action.
Entre les positivistes et nous, le problème de la valeur objective des sensations se pose comme suit : au delà des apparences sensibles existe-t-il quelque chose, substratum ou cause des phcnomènes per(;us i
La réalité de ce quelque chose nous est-elle donnée dans lacté de i)erception sensible ?
Est-ce le moi seulement ou encore le non-moi qui s affirme dans la sensation ? Trouvons-nous en elle le fondement d*une certitude qu il existe des choses extérieures ?
Pour Taine, il n y a aucune réalité substantielle ni subjective ni objective, mais seulement des événements ou des trames d'événements ; Spencer admet au delà des phénomènes une réalité, mais absolument inconnaissable ; Stuart Mill prend Tattitude d'un sceptique : ^ en bonne philosophie, écrit-il, on ne peut affirmer l'existence des corps »» .
Avant d'aborder l'étude de cette question, il me parait utile de définir la part de connaissable et
cViiiconnaissable qu elle contient. Rappelons-nous que lesprit humain est borné et que la nature intime des phénomènes échappe à nos perceptions.
On perd de vue cette vérité, lorsqu'on nie un fait, ne pouvant l'expliquer, ou que Ton identifie, à l'exemple de Taine, des phénomènes consécutifs sous prétexte que l'on n'aperçoit pas le motif et le comment de leur association.
Le problème que nous allons examiner est relatif à un fait d'une complexité extrême dont certains aspects seulement sont renseignes par la conscience ou par l'expérience externe et dont le comment nous échap])e. Tandis que la physiologie m'apprend l'action de l'objet extérieur sur mon système nerveux, la conscience m'atteste et ma passivité et mon activité, elle m'atteste qu'étant impressionne je perçois. C'est cet acte de perception, considéré abstraction faite du com})lexus do phénomènes dans lequel il est implicpic, cjue j'appelle la connaissance proprement dite. Or, si je me demande connnrnl sont associés les divers éléments comi)ris dans le Axit total, coumtnf/ l'cxciUition périphérique est transportée par les
nerfs jusqu'au corvoau, comment elle déteruiino Tacte d'appréhension ou de connaissance, commnU celui-ci me met en i)réscnce d'une chose, en quoi consisfc précisément cette présence, comment une chose en dehors de moi est, sous un certain rapport, saisie par un acte qui reste tout entier en moi ; je dois reconnaître mon impuissance à comprendre.
Est-ce un motif pour nier le fait total ou Tun ou l'autre élément que l'analyse y découvre ?
Cette négation serait évidemment injustifiable. Autre chose est const^iter les divers éléments qui se succèdent ou co-existent, autre chose en rendre compte. Je pense que toute tentative d'explication en cette matière doit se heurter finalement à des insolubilités, mais nul ne me contestera le droit d'interroger la conscience ou l'expérience externe et il serait arbitraire de récuser leur témoignage portiint sur des faits immédiatement perçus.
Or je suis certain qu'il y a un objet extérieur. Cette conviction m'est donnée immédiatement par l'acte de perception ; bien plus, ma raison la justifie en me disant qu'étant passif, je dois subir l'action d'un autre ; de son côté, la physiologie, dans tout
ce qu'elle enseigne sur la connaissance, part toujours de cette idée qu'il y a un objet extérieur à l'organisme et d où provient l'excitation nerveuse.
En présence de ces faits, que dire de l'obstination du subjectivisme à nier l'évidence?
Nous pourrions nous contenter d'opposer ces affirmations aux négations des positivistes. Toutefois cette réponse semblerait peut-être trop sommaire.
Nous invoquerons contre les positivistes certains faits de conscience qu'ils ne peuvent contester sans nier toute évidence empirique, et nous montrerons que, dans leur hj^othèse, ces faits demeurent non seulement inexpliqués, mais encore totalement inexplicables. Cette argumentation doit avoir d'autant plus de force quelle est dirigée contre des penseurs, qui, loin de rejeter le témoignage du sens intime et de la conscience, en exagèrent, au contraire, l'importance au 2)oint de réduire toute connaissance à la perception crun état interne.
Il est un (ait incontestable, h savoir que je distingue très nettement entre certaines sensations
de froid, de chaud, de malaise, de douleur de bienêtre, la conscience d un certain effort musculaire ou la perception d'une représentation interne, fruit d'un travail d'imagination, d'une part, et, d autre part, des sensations telles qu'un acte de toucher ou de vision. Dans le premier cas, je crois percevoir quelque chose qui se passe entièrement en moi, une simple modification de mon être ; dans le second cas, au contraire, je suis persuadé de saisir quelque chose d'extérieur dont je subis l'action.
S'il est vrai que la couleur, la forme, la résistance, etc., etc., sont des phénomènes, il est faux qu'ils nous apparaissent sans aucun fondement réel, ou encore comme des états purement subjectifs. Quand je regarde un objet, j'ai la conviction de percevoir non pas une couleur, une étendue, une forme, une résistance, mais quelque chose de coloré, d'étendu, de résistant, etc. Sans doute, je ne distingue point par l'acte de vision la cliose elle-même de sa couleur, je ne perçois pas au moyen des sens la substance comme telle pas plus que l'accident comme tel, je perçois non une simple couleur, non une substance colorée s'affirmant
directement comme distincte de sa couleur, mais quelque chose de coloré, un tout concret impliquant à la fois la substance, sa forme et sa coulem% et dans lequel la raison pourra distinguer ensuite (*es divers éléments les uns des autres. Dans la sensation de couleur est donc donnée la réalité d'une chose colorée. Et telle semble être révidencc de cette réalité qu'il m'est impossible d'en douter.
Remarquez que je me borne à constater cette conviction comme un fait psychologique que je découvre en moi. Je ne me préoccupe pas pour le moment de savoii* si elle est fondée ou non.
Ce fait psychologique, je le trouve également chez les autres ainsi que l'attestent suffisamment leur langage et leurs actes.
Demandez à un honnne dont la raison n'a pas été aveuglée par des spéculations sophistiques, ce qu'il voit loi*squ'il promène ses regards autour de lui. N'écoutant que le bon sens, c'est-à-dire le témoignage de la conscience, il vous répondra spontanément quil aperçoit des objets de telle couleur, telle forme, telles dimensions, telle situation précise dans l'espace. 11 ne lui viendra jamais
à l'esprit de penser que ces couleurs, ces formes, ces dimensions pourraient bien n'être que des modifications de lui-même.
Ce phénomène de Tobjectivation des sensations est donc un fait universel, attesté en chacun de nous par le sens intime et la conscience, et que les positivistes ne peuvent raisonnablement nier. Plusieurs le reconnaissent expressément, entre autres Taine, le plus subjectiviste de tous.
Or, cette répartition de nos sensations en deux classes bien distinctes : les unes entièrement localisées en nous, les autres extériorisées ; cette conviction dans un grand nombre de cas de saisir quelque chose situé au delà de l'organe affecté, les positivistes ne l'expliquent point et ne peuvent l'expliquer dans leur système.
Taine croit avoir tout dit en nommant les sensations extériorisées des hallucinations vraies ; en ré^ilité, il n'a dit que des mots.
Si, dans une sensation visuelle ou tactile, l'impression éprouvée n'implique d'aucune façon la manifestation de la chose elle-même, si cette manifestation nous apparaît sous un aspect pure-
ment subjectif comme une apparence sans fondement réel, si, en un mot, nous ne saisissons nullement quelque chose d'extérieur qui nous affecte, mais seulement un changement survenu en nous, on se demande ce qui pourrait nous déterminer à voir dans nos impressions la manifestation de quelque chose d'extérieur ou encore à les objectiver. Car, remarquez qu'il s'agit ici d'un jugement spontané et instinctif; sans doute la raison peut ramener ce jugement au principe de causalité et conférer ainsi à la conviction instinctive un caractère rationnel, mais il reste vrai de dire que cette conviction s'est dégagée tout d'abord des données de la sensation. C'est elle qui, antérieurement à toute intervention de l'intelligence, nous fait accomplir certains actes précipités qui ont pour but d'écarter ou de prévenir l'action nuisible d'un agent extérieur. Ces actes accomplis par l'animal montrent que lui aussi extériorise ses sensations. Or, s'il fallait faire appel au principe de causalité, comme d'aucuns le prétendent, pour saisir la réalité du monde extérieur, l'animal deviendrait capable de raison-
lier. On a vite fait de dire avec Taine que nous sommes victimes d'une illusion psychologique. Ce langage est celui d'un penseur qui cherche, non pas à baser ses assertions sur des faits, mais à plier les faits aux exigences d'une théorie.
Non seulement l'objectivation spontanée et instinctive des sensations n'est point expliquée par les positivistes, mais elle est inexplicable dans leur théorie.
Toute certitude, disent les positivistes, est expérimentale, elle se base sur des faits constatés, elle ne peut porter sur autre chose que sur les données de l'expérience. Si, comme l'enseignent les positivistes, ces données ne contiennent que du phénoménal et du sulyectif, comment pourrionsnous avoir la conviction qu'il existe des choses en dehors de nous et que ces choses font l'objet de nos sensations ?
En résume, nous extériorisons spontanément certaines sensations, donc leur objet ne nous apparaît pas comme un simple état subjectif. De quel droit les positivistes viennent-ils donc prétendre que toute connaissance se réduit à la
conscience de semblables états ? Leur hypothèse, nous venons de le voir, est en contradiction avec le sens commun, c'est-à-dire avec une conviction qui s'impose à tous d'une manière irrésistible et que trahissent à tout instant les actes et les paroles de ceux-là même qui cherchent à l'ébranler.
Mais, dira-t-on, l'acte de vision ou de toucher est-il autre chose que le fait de recevoir une impression visuelle ou tactile ?
La sensation, répondrons-nous, peut être envisagée à un point de vue subjectif ou objectif. Elle implique une certaine modification du sujet sentant, c'est le point de vue subjectif. Mais elle implique aussi la manifestation d'une chose extcirieure ; c'est le point de vue objectif. Or, la sensation m'apparaît avant tout sous son aspect objectif, elle me donne en effet l'intime conviction qu'il y a quelque chose situé au delà de l'organe atfecté.
Bien qu'elle cW^ive originawemeiit des données de Vexpé7*ience sensible, la œnmiissance htonaine s* étend bien au delà de ces données.
En développant cette proposition, nous traiterons : I" des connaissances d'ordre idéal ; 2° des connaissances d'ordre réel.
On sait que l'ordre idéal ast celui des abstractions ou des concepts considérés au point de vue de leurs notes constitutives ou de leurs relations réciproques, mais indépendamment de leurs réalisations. L'ordre réel, au contraire, est celui des existences.