M. JUxTaÉ
ET LA TUÉeRIE DAR\^1N1£NNË. 173
cette étiquette, et voyons si elle est de bon aloi. Qui dit élection, dit choix ; qui dit choix, dit délibération, et suppose que celui qui délibère et choisit a conscience de lui-même, conscience de ce qu'il choisit, conscience de l'acte de choisir. Hors de là, il y aura tout ce que Ton voudra ; mais il n*y aura ni élection, ni choix, ni délibération, ni pensée, ni rien de ce qui en approche. Or, la psychologie n'a pas encore analysé, que nous sachions, la pensée des molécules, la délibération des atomes, ni même, pour monter plus haut, la conscience d*un chêne ou d'un concombre. Mais on parle de la pensée d'une huitre et de la conscience d'un spongile ! Admettons, puisqu'on le veut, que rhuître sache philosopher à sa manière, et que le spongile, dans la république des zoophytes, soit muni du brevet de maître-ès-arts. En quoi la question serat-elle avancée ? Avez-vous oublié que, selon vousmêmes, la vie n'a pas toujours existé sur le globe, que les animaux dérivent des plantes, les plantes des molécules inorganiques ; que, sous peine de ne rien dire et de ne rien expliquer, il faut prêter l'élection naturelle, c'est-à-dire le c/ioû", la délibération, Isl pensée, la conscience, à toutes ces molécules brutes, à tous ces éléments microscopiques de la matière où l'on ne saurait même concevoir l'ombre d'une pensée, d'une conscience, d'une délibération, d'un choix quelconque ? Forces aveugles, nécessité, fatalité, voilà tout
ce que vous y trouvez. Que pouvez-vous donc expli-
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quer, que le clinamen des premiers alomistes n'ait expliqué aussi bien que vous ? Qu'est-ce donc que votre méthode d'élection naturelle, sinon la méthode des rencontres fortuites ? Qu'est-ce, sinon la seconde ou la troisième édition du hasard d'Épicure ? Si le système d'Épicure, au dire de M. Renan, est tombé dans l'absurde, quel nom faut-il donner au vôtre ? Permis au savant Darwin de travestir une rencontre accidentelle en une élection naturelle et de confondre le choix avec le hasard ; permis à un hégélien de glorifier la pensée immanente des molécules inorganiques et de parler de la conscience d'une plante et d'un rocher. *
Mais quand on a l'honneur d'écrire en français, il faudrait au moins consulter le Dictionnaire de l'Académie ; il faudrait ne pas doubler le sophisme de la pensée du sophisme de l'expression, et ne pas pousser la théorie du libre échange jusqu'à enrichir notre langue des solécismes d'outre-Rhin ou des barbarismes d'outre-Manche.
L'élection naturelle n'est donc qu'une fantasmagorie dérisoire qui s'évanouit au simple contact de l'analyse grammaticale, et avec laquelle s'écroule tout le laborieux échafaudage du système. J'en dirai autant des « propriétés immanentes » de M. Littré, de « Téternel axiome » et de « la force contraignante » de M. Taine, ainsi que du « besoin de progrès » que M. Renan prête
i. Rbman, Revue des Deux-Moudes, déjà cité.
aux atomes. Autant de grands mots qui en imposent aux simples et ne signifient absolument rien quand on les regarde de près. N'oublions pas qu'il s agit ici des propriétés essentielles, élémentaires et primi* tives. N'oublions pas qu'il s'agit ici du prin^ cipe des choses, c'est-à-dire du principe qui doit expliquer toutes choses. Or ce principe, c'est vous qui le dites, c'est la molécule inorganique ; c'esi l'atome brut de la matière ; c'est tout au plus quelque fluide impondérable inhérent à cet atome. Voulez-vous connaître les propriétés qui les caractérisent, Vaxiome qui les régit, la force contraignante à laquelle ils obéissent ? Ck)nsultez vos manuels de chimie et de physique et vous aurez la réponse. Or, je vois bien qu'on parle de l'inertie des atomes ; je cherche en vain le chapitre qui constate leur besoin de marche et de progrès. Je parcours Ténumération de leurs propriétés élémentaires, physiques ou chimiques. L'analyse scientifique constate l'élasticité, la compressibilité, la porosité, etc., ainsi que les diverses affinités des éléments de la matière. Mais quelle analyse, je vous prie, a jamais constaté l'intelligence des atomes, la pensée, la conscience, le choix délibéré des molécules ?
Et cependant les atomes, et les atomes seuls, selon vous, ont créé le monde. Ils ont résolu le problème le plus effrayant de l'ordre, de la sagesse, de la pensée, du calcul, de la combinaison consciente, harmonique, librement délibérée, librement appliquée. Prouvez-
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nous donc qu'il y a de Tintelligence, de la pensée, de la conscience, de la délibération, de la liberté, de l'élection véritable dans tous les atomes en général et dans chaque molécule en particulier. Tant que vous ne l'aurez pas fait (et j'ose croire que vous ne le ferez jamais), vous n'aurez prouvé qu'une chose, savoir, que « vos propriétés immanentes », votre « axiome éternel », votre «conscience de l'univers», et tout ce jargon panthéistique emprunté à la langue des sibylles, ne sont qu'un fatras sonore absolument vide de sens ; des hiéroglyphes de fantaisie dont vous n'avez jamais tenu la clef ; un vain bruit qui frappe les oreilles sans rien révéler à la pensée ; et nous serons en droit de vous dire : Veuillez vous donner la peine de vous entendre, avant d'exiger que les autres vous entendent. Citons encore un exemple de cette phraséologie vide de sens, qui est la monnaie courante de nos modernes docteurs, et la question préalable sera tranchée, et nous saurons à quoi nous en tenir sur le vocabulaire de l'École. S'agit-il d'expliquer la formation de l'univers suivant la méthode Lamark et Dar\sin, M. Renan pose, d'un ton magistral, la formule suivante : « L'organe fait le besoin et le besoin fait l'organe. * » Si je comprends, cela veut dire que l'organe qui n'existe pas encore crée le besoin, et que le besoin qui ne se fait pas encore sentir crée l'organe. Voilà certes un axiome