‹ Les doctrines positivistes en France (volume 2)Chapitre 67 sur 135 · BT LES PRINCIPES DE L'ART · texte numérisé non relu

BT LES PRINCIPES DE L'ART

essaierait de créer cette logique éternelle des arts qu*on appelle la science du Beau.

Or cet idéal que peut-il être sinon l'idée divine ellemême dans laquelle seule nous voyons briller ce caractère d'universalité, d'éternité et de perfection qui forme l'essence de l'idéal. C'est donc en Dieu , c'est dans l'entendement ou le Verbe de Dieu, que réside comme dans sa substance propre, l'idéal du Beau. Là subsistent éternellement et l'idée que Dieu possède de ses infinies perfections, et les idées prototypes des existences innombrables que Dieu réalise, sous les conditions de l'espace et de la durée, dans le vaste poëme de la création. Bien plus, ce monde des idées divines exprimant, d'une part, la plénitude de la Puissance, de l'Intelligence, de l'Amour infinis, d'autre j)art, les degrés divers auxquels les perfections divines sont eommunicables aux êtres finis, il s'ensuit qu'il est la forme ou la manifestation intelligible de l'Être absolu lui-même, et par conséquent, la Beauté étemelle et substantielle, principe, source et raison suprême de toute beauté.

Ainsi s'expliquent et le caractère religieux du Beau, et l'enthousiasme qu'il fait naître dans les âmes, et le transport en quelque sorte surnaturel par lequel il les ravit , par delà les bornes des sens et de la matière, dans le monde de l'invisible et de l'infini. Toute beauté créée est un reflet de la beauté divine;^ un rayon de sa lumière, une révélation de sa vie

et de sa grandeur. Toute beauté, pour qui sait la comprendre, est rexpression sensible et symbolique du monde intelligible, un internjédiaire entre la terre et le ciel, un lien mystérieux qui nous attache plus étroite* ment à Dieu.

Contempler le Beau réel et le. Beau idéal, les saisir dans toute leur délicatesse et leur puissance, les aimer comine on aime ce qui est sacré et divin, et puis les réaliser, sous des formes concrètes, dans des œuvres aussi parfaites que possible, c'est bien là ce que poursuit cette chose merveilleuse qu'on appelle VArt ou le génie artistique. Par là l'homme imite l'action divine. Il devient créateur comme Dieu, et de môme que Véternel Géomètre , pour nous servir de l'expression de Platon, a réalisé ses idées dans l'art de la nature, de môme le génie artistique manifeste ses idées et ses conceptions dans les œuvres de l'Art. Faut-il s'étonner dès lors, s'il réclame le concours harmonieux des plus hautes facultés; l'intelligence ou le sens du Beau, pour saisir Tidéal, soit en lui-môme, soit dans ses diverses manifestations, pour s'imprégner de sa lumière, et ûxer devant les autres facultés le modèle divin qu'elles auront à reproduire ; l'imagination, pour créer le corps de l'idée ou la forme sensible de l'idéal, qu'il s'agisse de l'exprimer par le marbre ou la couleur, par le son ou la parole ; la sensibilité, pour lui communiquer ce souffle de vie qui seul en fait une véritable création; enfin la volonté pour soutenir le génie

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dans Teffort douloureux qui lui est indispensable, soit pour concevoir la beauté véritable, soit pour la produire au dehors, par les procédés d'une technique difficile, dans l'œuvre d'art qu'il a choisie. Il fait donc appel à tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus profond, de plus brillant et de plus énergique dans l'âme humaine, et mieux que tout le reste, l'excellence de sa nature prouve la noblesse de son origine ei la grandeur de la mission qu'il doit remplir dans le monde. Si tel est l'art et le génie artistique, doit-il se borner, comme le prétendent quelques-uns, à imiter la nature ? Ce qui revient à demander si l'art doit se réduire au rôle d'un copiste, d'un appareil mécanique, ou d'une simple photographie. Poser cette question, c'est la résoudre. Sans doute, Tart doit étudier la nature, étudier le modèle vivant, puisque la nature seule lui fournit les éléments sensibles ou les formes expressives dont il dispose, et que le Beau réel, disons mieux, les idées divines elles-mêmes, trouvent une manifestation magnifique et souvent sublime dans l'art de la nature. Mais la nature est finie ; ses œuvres sont donc imparfaites et finies. Par l'action des lois du monde, par l'influence des causes perturbatrices, et plus souvent encore, par l'abus de la liberté humaine, les types réalisés dans les objets peuvent s'altérer, se défigurer, se dégrader et ne plus offrir qu'une image lointaine, une copie défectueuse et infidèle du type idéal et divin. Le désordre partieljtrouve donc sa place dans le mouvez

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ment de Tordre général; le laid elle hideux se rencontrent à côté du beau et du sublime, et bien que ces contrastes puissent avoir leur raison ;d 'être dans Tensemble, ils ne laissent pas d'offrir des anomalies et des dégradations profondes dans le détail. Se borner, par conséquent, à imiter la nature, à ne copier que le réel^ reproduire le réel, quel qu'il soit, uniquement parce qu'il est dans la nature, ne faire, en un mot, que du réalisme dans l'art, ce n'est plus lui donner pour objet la réalisation du Beau, c'est le condamner à ne plus être que l'instrument humilié des caprices les plus contraires de la réalité. C'est déposer dans son sein le germe d'une anarchie profonde et d'une décadence sans remède.

En effet, si le Beau idéal et parfait, aperçu par l'intelligence dans la source éternelle de toute beauté, n'est pas fixé constamment devant nos regards, pour élever, ennoblir et transfigurer le Beau réel; bien plus, si l'idéal artistique lui-môme n'est pas soutenu, dirigé, tout au moins maintenu dans certaines limites par Tidéal moral, alors il arrive inévitablement à l'artiste, dans le domaine de son art, ce qui arrive à tout homme dans la conduite de la vie, quand cessant d'être guidé par Tidéal, il ne suit que les impulsions de l'habitude, des circonstances ou de l'instinct. Tout ce qui tend à nous élever tombe et s'évanouit. Le niveau des objets marque le terme de la perfection. L'idéal seul étant inépuisable et parfait, avec lui disparaît tout ce

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qu'il y a de grand, d'original, de vraiment créateur. La source de Tenthousiasme et de l'inspiration est tarie. Le génie ne trouve plus son aliment et sa flamme. Ce je ne sais quoi d'infini et de divin, qui est l'âme même de Tart et de l'artiste, cesse de les soulever au dessus des sens et de la matière ; l'horizon se rétrécit, l'esprit se retire, il ne reste que l'enveloppe froide et morte. Le vulgaire, le commun, le trivial même, envahissent de toutes parts le sanctuaire d'où le dieu s'est retiré. Le procédé se substitue au génie, la copie à l'invention, le mécanisme à l'inspiration. Séparé de son principe, privé de sa sève, l'art, si j'ose ainsi parler, sèche sur place, et sa vie, s'il vit encore, ne sera que d'emprunt.

Ge n'est pas tout. Isolé de l'idéal esthétique et moral, l'art non-seulement se resserre et s'abaisse ; il se dégrade et se corrompt, et trouve dans cette corruption le dernier degré de son abaissement et de sa chute. Le contrepoids divin faisant défaut, la matière domine et les passions régnent. Rien n'arrête plus leurs silencieux ravages. Feu sacré du génie, intuitions sublimes, travail pénible et fécond de la méditation, discipline sévère des facultés, poursuite ardente du parfait, énergie indomptable en face des difficultés, tout devient peu à peu leur proie. Le ressort moral se brise. Le sens esthétique s'obscurcit, les facultés diminuent. Flatter lés passions et se laisser flatter par elles ; corrompre le public et subir le contrecoup de cette cor-

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ruption ; propager le mal et glisser rapidemeat sur la pente où l'on pousse les autres et sur laquelle on est poussé par eux, tel est le rôle auquel se condamne l'art qui a rompu avec Tidéal. De la médiocrité il tombe dans l'avilissement. Il n'était plus qu'une routine ; il ne sera bientôt qu'une industrie et un métier. Il ne pratiquait d'abord que le réalisme ; il ne fera bientôt que du matérialisme pur ; et le matérialisme dans l'art, comme le matérialisme dans les mœurs, marque cette limite fatale où le regard attristé ne rencontre plus que les ténèbres, la ruine et la mort.

L'union intime de l'idéal et du réel, telle est donc la loi fondamentale de l'art, la condition de son progrès, le principe de sa vie et de sa perfection. LMdéal indique le but ; la nature fournit le moyen. L'un offre l'élément intelligible et divin ; l'autre, l'élément sensible et concret de l'art. Un idéal sans réalité serait une àme sans corps ; une réalité sans idéal offrirait l'image d'un corps sans &me. Ainsi l'ont compris tous les plus grands génies de l'art, et. la n€>ture idéalisée nous présente la seule formule qui convienne à l'art digne de ce nom.

C'est ainsi que l'art est devenu créateur, et de même que Dieu a réalisé toutes les formes du Beau dans ce temple de l'univers qu'il remplit de sa divinité, de même nous trouvons dans le temple chrétien, image et symbole du temple de l'univers, toutes les formes par lesquelles le génie artistique a su exprimer ses diverses

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