‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 21 sur 69 · VIII. — La thèse et l'hypothèse · texte numérisé non relu

VIII. — La thèse et l'hypothèse

Nous venons de tracer tout le plan de notre travail. Mais pour écarter les malentendus, qui dans aucune autre discussion ne sont plus fréquents ni plus funestes, nous tenons à ce qu'il soit bien compris que nous allons uniquement nous occuper du principe du libéralisme, et nullement des applications de ce principe, qu'il pourrait être loisible d'accepter, en fait, sans adhérer au principe lui-même.

Il n'est personne qui ne saisisse la distinction que nous venons d'indiquer. Le problème du libéralisme renferme deux questions qui ne peuvent être résolues ni avec la même autorité, ni avec la même certitude, et qu'il importe par conséquent de diviser : une question théorique et une question pratique ; une question de doctrine et de droit et une question de conduite et de fait, la thèse et l'hypothèse.

Que Jésus-Christ soit le roi des sociétés aussi bien que des individus et par conséquent que les sociétés doivent obéir à la loi de Jésus-Christ,

DE LA PRÉSENTE DISCUSSION xxv

conformer leurs propres lois à la sienne, défendre ses droits et ceux de son Eglise contre les attaques de l'impiété, comme elles défendent les droits de leurs magistrats et de leurs simples citoyens contre les attaques de l'injustice : voilà la thèse, qui est absolue et générale, et qui fait abstraction de telle ou telle société.

Mais que dans une société qui, de fait, est constituée en dehors de l'autorité de Jésus-Christ, dont les membres sont en grande partie étrangers à son EgUse, le pouvoir civil, qui n'a jamais le droit de violenter les consciences, doive tolérer, dans une mesure plus ou moins large, la négation de la vérité et se dispenser de prêter son appui à l'autorité de l'Eglise : voilà l'hypothèse, dont la vérité dépend de l'application des principes absolus à des circonstances variables, et au sujet de laquelle l'Eglise a adopté, plus d'une fois, les solutions les plus conciliantes.

Nous nous bornerons aujourd'hui à traiter la première de ces questions, qui est de beaucoup la plus importante ; et nous croirions avoir conquis un immense avantage si nous parvenions à obtenir l'assentiment de tous nos lecteurs à la doctrine, parfaitement certaine, que nous allons puiser

dans Toffre qu'ils nous font d'accorder des droits égaux à la vérité et à l'erreur. Mais on risquerait de se tromper si on voulait voir dans cette offre la preuve d'une plus grande bienveillance à Tégard de la religion ; elle peut être, au contraire, le résultat d'une haine plus profonde et plus habile. La vérité, en effet, a un ennemi plus mortel que l'erreur : c'est l'indifférence. Celui qui soutient une doctrine erronée proclame par là même, dans une certaine mesure, les droits de la vérité; puisqu'en s' efforçant de faire accepter comme vraie une chose fausse, il. suppose, comme un principe évident, que la vérité seule a le droit de s'imposer à l'adhésion de l'intelligence. Mais si l'intelligence arrive à cet état où elle ne fait plus de distinction entre la vérité et l'erreur, et où, n'ayant plus la force de rien affirmer et de rien nie r, elle se laisse aller à la dérive partout où l'emporte le flot du doute et le vent de l'opinion : alors rien ne peut la sauver d'un complet naufrage; et le trésor de la vérité, que Dieu lui avait confié, est nécessairement englouti tout entier et sans ressource dans le gouffre de l'indifférence.

Nous n'en saurions douter : chez un grand nombre de partisans mêmesincères du libéralisme.

ET LE CATHCEJaiSME 7

teoiibteirt JajTOciété^ elles tronblent la Booiëté ^dès çu'eUe» inspépeirt de fanatisme ; il feirt flone que les hommes commeaacent par n'être |>as fanatiques pour mériter la tolérance. » On le voit, quand certains libéraux modernes^ arrivés au pouvoir, au moment même où ils proclamaient toutes sortes de libertés, se sont permis de persécuter les prêtres catholiques, de renverser les églises et d'arracher à de pauvres religieuses l'asile où elles s'étaient retirées pour travailler et prier en commun, ils n'ont fait que se montrer fidèles au programme tracé depuis longtemps par leur grand maître en libéralisme. Mais plus cette pratique de l'école est fidèle et eonstaate. plus on -s'étonne qu'elle ait conservé le pouvoir de tromper indéfiniment ceux-là même qui peuvent, chaepie jouir, s'attendre à en devenir les victimes.

iV.— Lie libéralisme vise à produire l'indifférence, pins

dttQf^r-euse que l^ostlllâé.

Il faut pourtant avouer que tous les apôtres du libéralisme ne cachent pas, sous leurs hypocrites protestations de tolérance, l' arrière-pensée de se faire persécuteurs. Il en est qui sont plus sincères

toirt OÙ la société s'établira à l'égard de Jésus- Christ dans un état de complète indifférence, les masses subiront inévitablement la contagion de cette atmosphère, et se détacheront, peu à peu, de la religion. La destruction delà royauté .sociale de Jésus-Christ se présente donc à eux comme Je préliminaire obligé et infaillible de sa oom;plète déchéance ; et la tolérance civile est pour eux «un moyen certain, bien que peut-être un peu lent, d'arriver à la tolérance doctrinale, c'esfcàniire à rindifférenoe absolue.

^. — 0|iiM>atVI<Ni directe entre te )|M"Iiictpe 4lii Jlliérallaine et le dLofsme chrétien.

Mais ce n'est pas seulement par eon origine et par ses conséquences presque inévitables quele libéralisme est contraire à la religion de Jésusdhrist. C'est encore par son essence. Non-seulement il fournit aux ennemis de l'Église des armes pour la détruire, mais il l'attaque par lui-même 'dans les dogmes les plus essentiels.

ïl suffit, en effet, d'examiner cette-doctrine dans mn principe pour comprendre qu'elle nie lesdroits

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soirvet^ins de Jésus-Christ, en déclarant les sociétés leamporéBes indépendantes de scxn empire. D'iq[KPès ce principe la société civile est purement terrestre, et n'a «en aucune manière, ni directeîttent ni indirectement, à s'occuper des droits de kl vérité et des intérêts étemels.. Son but unique et suprême est ie ioaiheur temporel de ses membres, et la raison est son imique flambeau. Jésus- G hrist est donc pour cette société un étranger. Qu'il eoît Dieu îOunon,'dle ne le sait pas; elle ne s'en oc&cêpe f»as; -ce n'test pas«on affaire, mais uniquement i'^sd^re des individus. Que si un nombre plus ou moins grand de ses membres reconnaît Jésus-Christ pour le Tïls de Dieu, le pouvoir public ne permettra pas qu'on use de la violence pour les en empêcher, absolument comme il ferait s'il plaisait à d^autres citoyens de reconnaître Mahomet poor ieur .prophète.

Telle est ia théorie qui «ert de base aux libertés 'que l'Église n'ia cessé de réprouver en principe, bien qu'en fait elle puisse les tolérer dans les sociétés qui ont cessé d^ être chrétiennes. Cette théorie, Pie IX Ta très-nettement exprimée dans l'En- 'cycirque i^unm cura^ quand il condamne ceux qui osent enseigner « que la perfection d^ gmt-

« vernements et le progrès civil exigent absolu- « ment que la société humaine soit constituée et « gouvernée, sans plus tenir compte delà religion « que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire « aucune différence entre la vraie religion et les « fausses. De plus, contrairement à la doctrine de « l'Écriture, de l'Église et des saints Pères, ils ne « craignent pas d'affirmer que le meilleur gou- « vernement est celui où l'on ne reconnaît pas au « pouvoir l'obligation de réprimer, parla sanction « des peines, les violateurs de la religion cathode lique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique « le demande. »

Cette doctrine, que Pie IX qualifie d'impie et d'absurde^ serait la vérité même si la royauté de Jésus-Christ était parfaitement étrangère à la sphère où se meut la société. Mais si le Fils de Dieu, en se faisant homme, et en fondant son Église pour continuer son œuvre sur la terre, a prétendu ouvrir aux sociétés, aussi bien qu'aux individus qui les composent, l'unique voie de la perfection et du salut, il est évident qu'on ne peut, sans se rendre coupable d'une véritable apostasie, ériger en principe la complète indépendance des sociétés civiles à son égard.

Dès lors aussi, on doit renoncer à exalter comme de précieuses conquêtes ces libertés que Pie IX, après Grégoire XVI, appelle un délire ^ à savoir la liberté absolue de la pensée, de la presse et des cultes.

Que sont, en effet, ces libertés? — Elles n'ont rien de commun avec la liberté morale proprementdite, que l'Église n'a cessé dedéfendre contre les erreurs qui, dans tous les siècles et aujourd'hui encore, n'ont cessé de l'attaquer. Il ne s'agit pas, non plus, du droit de rechercher la vérité dans l'ordre historique, scientifique, philosophique, et dans l'ordre même religieux. Ce droit, l'Église en a encouragé l'exercice plus qu'aucune autre institution humaine ; et les œuvres des grands génies chrétiens sont là pour montrer avec quelle flère indépendance ils ont su s'en prévaloir. La liberté que l'Église condanme comme une liberté déperdition, c'est celle qui s'arroge le droit d'attacpier la doctrine de Jésus-Christ, de l'obscurcir par le sophisme, de la travestir par la calomnie, d'en éloigner les âmes pour lesquelles elle est Tunique voie du salut. N'est-il pas manifeste que si Jésus-Christ est le maître et le roi des sociétés, celles-ci ne peuvent reconnaître à leurs mem-

bres le droit d'attaquer la doetrine de ce divin roi et d'insulter son autorité? Tout ce qui peut leur être permis, c'est de tolérer, dans certaines circonstances, ces attaques et ces insultes, comme un mal moindre, qui ne pourrait être combattu sans entraîner des désordres plus grands encore. Mais investir ces iniquités delà majesté du droit, et les couronner de l'auréole du progrès, c'est évidemment proclamer la déchéance de THomme- Dieu, et fonder sur l'antichristianisme tout l'édifie e de la société moderne.

La doctrine libérale est donc réellfement la négation de la souveraineté sociale de Jésus-Christ. Il est vrai que les libéraux catholiques n'expriment pas aussi nettement que leurs eonftères non catholiques cette négation; nous croyons même qu'il en est très-peu qui, dans le cas où la question de la royauté sociale* de Jésus-Christ leur serait nettement posée, hésitassent à M* résoudre affirmativement. Nous avons eu plus d'une fois Toccasion de nous convaincre que le plus grand nombre ne soupçonnent même pas que leurs théories les conduisent jusqu'à la négation de ce dogme. Il y a chez eux, à ce sujet, beaucoup plus d'illusions que d'erreurs volontaires; et c'est pour

cela qii''il ncms paraît souverainement important de dissiper l'illusion, en ramenant la discussion au principe sur lequel il ne peut y avoir, entre chrétien», aucune divergence .

Que ce principe soit clairement, et universellement sdmis, avec ses conséquences nécessaires, et l'Église ne songera pas à empêcher ceux de ses enfants qui sont plus amis des libertés modernes, de les défendre comme un fait, et comme la conséquence de notre état social (1)..

Jamais elle n'a empêché lesévêques des États- Unis et d? Angleterre de revendiquer, comme ime- conquête précieuse,^ la Uberté dont la religion jouit dans ces contrées où jadis elle fut soumise à la plus inique oppression. On ne blâmera pas davantage tous ceux qui, dans les lifeertés modernes, ne verront qu'un fait, en rap port avec un état particulier de la société. Malheureusement, l'interprétation ta plus bienveillante ne peut nous empêcher de voir tout autre

(>) Monseigneur de Ségur dans son livi^ si remaiï^able intitulé : La Liberté, ne s'exprime pas autrement que nous sur ce sujet : a Acceptent-ils les libertés modernes comme un fait qui est la conséquence de notre état social, mais sans en faire un principe; s'il en était ainsi, ils ne seraient pas plus libé- TSLUX que le Pape et l'Église. » (§ xxxvii, p. 175.)

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chose dans les paroles et les écrits d'un certain nombre de catholiques libéraux. Si les plus sages évitent les formules dont se servent les patrons du libéralisme anti(îhrétien pour ériger leurs théories en principes absolus, du moins ils montrent clairement, par tout leur langage, qu'à leurs yeux ces prétendus principes sont tout autre chose que des hérésies. Aussi, bien loin de se joindre à l'Église pour les condamner, paraissent-ils lui faire une grande concession en se contentant d'en supposer la vérité sans les affirmer trop ouvertement. Et ils s'étonnent qu'une connivence si discrète avec l'erreur ne puisse contenter cette Église que saint Paul appelle « la colonne et le soutien de la vérité. » Sa persistance et son apparente sévérité cesseront de les étonner, lorsqu'ils comprendront qu'il s'agit, pour elle, d'un dogme, sur lequel il ne lui est pas plus permis . de transiger que sur la divinité même du Sauveur.

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