‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 32 sur 69 · I. — Position de la tliéae · texte numérisé non relu

I. — Position de la tliéae

Il est temps d^ahorder la solution du problème; et puisque ce problème est, avant tout, religieux et théologique, c'est au point de vue de la religion et des dogmes qu'il faut d'abord nous placer pour le résoudre.

Rien ne sera plus facile au lecteur, même le moins accoutumé aux spéculations théologiques, à la condition qu'il se fera une idée exacte de la vérité qu'il s'agit de démontrer. Attachons-nous donc, avant tout, à la formuler aussi nettement que possible et à en préciser clairement le sens. Puis-

que nous parlons si souvent, dans ce livre, de la royauté sociale de Jésus-Christ, il importe que l'on comprenne en quoi nous faisons consister cette royauté.

Voici comment nous posons notre thèse :

C'est un dogme de foi que Jésus-Christ pos^ sède une autorité souveraine sur les sociétés civiles^ aussi bien que sur les individus dont elles sont composées ; et^ par conséquent^ les sociétés^ dans leur existence et leur action collective^ aussi bien que les individus^ dans leur conduite privée^ sont tenues de se soumettre à Jésus-Christ et d'observer ses lois.

Cette vérité ainsi formulée ne se rencontre, il est vrai, dans aucun décret de concile ni dans aucune définition pontificale ; mais nous ne l'affirmons pas, pour cela, avec moins de certitude, comme un article de foi, clairement enseigné dans l'Écriture et toujours admis sans contestation dans l'Église.

n. — Il ne s'agit paa de la royauté temporelle de

l'Homme-Dlea .

En énonçant cette affirmation, nous n'oublions pas qu'on a disputé jadis sur la question de savoir si Jésus-Christ, lorsqu'il était sur la terre, possédait sur tous les royaumes terrestres une souveraineté temporelle. Quelques docteurs ont craint qu'en attribuant au Sauveur cette souveraineté , ils ne ternissent l'éclat de cette divine pauvreté, dont il venait nous donner un si parfait exemple.

A vrai dire, cette crainte nous paraît mal fondée ; et nous ne voyons pas comment, dès l'instant de son élévation à la dignité divine, l'humanité sainte du Sauveur a pu ne pas être investie d'un empire absolu sur tout ce qui existe. Mais l'issue de cette controverse n'intéresse en aucune manière la discussion présente. Nous considérons Jésus-Christ tel qu'il est aujourd'hui, et non pas tel qu'il fut durant la courte période de sa vie terrestre. Nous le voyons non pas dans l'abîme de ses humiliations, mais dans les splendeurs de sa gloire. Cette pauvreté qu'il avait prise pour épouse sur la terre, et qui, suivant la gracieuse

expression du pauvre d'Assise, « est montée avec lui sur la croix et l'a tenu embrassé jusqu'à sa mort (1) », il n'a pu l'introduire avec lui au ciel. Là, au contraire , il est entré en possession de toute la gloire et de tous les trésors de Dieu son Père ; et toutes choses, soit dans le ciel, soit sur la terre, ont été soumises à son pouvoir.

Du reste, les docteurs, dont nous venons d'exposer l'opinion, n'ont jamais songé à refuser au Sauveur, même pour le temps de sa vie mortelle, la souveraineté que nous revendiquons pour lui en ce moment. Car pour mettre hors de doute la vérité de notre thèse, il suffît que Jésus-Christ soit investi de la souveraineté spirituelle, qu'aucun chrétien n'a jamais songé à lui contester. Il est bien vrai que les preuves sur lesquelles nous appuierons cette souveraineté, démontrent en même temps la souveraineté temporelle, et donnent ainsi à notre thèse une double certitude. Mais, nous le répétons, ce surcroît d'évidence ne nous est pas nécessaire. La royauté spirituelle de Jésus-Christ nous suffit. Et de fait, s'il est indu-

(1) Si che dove Maria rimase giuso Ella con Cristo salse in su la croce.

(Dante. Paradiso, LXi,)

bi table que Jésus-Christ a toujours possédé une autorité absolue sur les rois et les peuples de la terre, il n'est pas moins certain qu'il n'a jamais daigné user de cette autorité dans Tordre purement temporel. Tous les préceptes qu'il nous a donnés, toutes les institutions qu'il a créées, se rapportent aux biens de l'éternité, seuls dignes de son estime. Toute la question est de savoir si ces préceptes et ces institutions ne regardent que les individus dans leur conduite privée ; ou si les sociétés elles-mêmes, dans leur action collective, sont tenues de s'y conformer ; et c'est ce second sentiment que nous affirmons être seul conforme aux principes les plus élémentaires de la foi chrétienne.

m* — Ija souveraineté spirituelle de l'Homme-Dleu sur les SfUclétés déduite de sa divinité.

Notre foi, en effet, nous oblige de reconnaître en Jésus-Christ deux natures dans une seule personne. Il est homme semblable à nous , mais en même temps il est Dieu comme son Père; et l'homme et le Dieu n'ont qu'une même subs-

taace et, partant, une même divinité. Jésus-Christ homme est Dieu, et Jésus-Christ Dieu est homme. De même donc qu'en lui la divinité s'est approprié les attributs et les faiblesses de l'humanité, elle a communiqué à l'humanité les droits et les prérogatives qui lui sont propres. Nier cela serait nier la foi chrétienne, et tomber dans une manifeste hérésie.

Maintenant, qu'on nous réponde : l'empire de toutes choses, la souveraineté absolue sur tout ce qui existe, n'est-elle pas un des attributs nécessaires de la divinité? Évidemment oui : s'il n'y a qu'un seul Dieu, et si ce Dieu est le créateur de toutes choses, il en est aussi le maître souverain et absolu. Donc s'il s'est incarné, et s'il a communiqué tous ses attributs et tous ses droits à la nature humaine avec laquelle il s'est uni, il n'a pas pu ne pas lui communiquer sa souveraineté.

Il n'y a donc pas de milieu : ou il faut renier la divinité de Jésus-Christ, ou il faut reconnaître qu'il est, même comme homme, le roi de tout ce qui existe, des sociétés civiles comme des familles et des individus. A lui seul il appartient de savoir dans quelles limites il prétend renfermer l'exercice de son autorité ; mais limiter cette au-

torité elle-même, il De le peut sans abdiquer sa divinité.

M^« — Jésus-Christ ne peut être le clief de l'humanité sans être le roi des sociétés humaines*

Il ne lui est pas possible non plus de renoncer à cette prérogative sans briser les liens essentiels qui l'unissent à nous. Le Fils de Dieu, en de- Tenant homme , est nécessairement devenu le chef de l'humanité. Il a acquis sur cette nature, qu'il divinisait dans sa personne, un droit spécial ; et il a contracté avec elle des liens bien plus étroits qu'avec les autres créatures.

Centre commun de la création, anneau brillant par lequel l'œuvre du Tout-Puissant s'unit au divin ouvrier, terme de tous les travaux et de tous les desseins de la Providence, il est, dans un sens bien plus vrai et à un titre bien plus sacré, le chef de l'humanité, le but suprême de tous les desseins de Dieu à l'égard de notre race, la règle de tous nos progrès, et le nœud de toutes nos destinées. S'il n'est pas cela, il n'est rien. Car supposer que Dieu se fait homme, pour être dans

rhumanité un simple accessoire, c'est conserver, de la foi chrétienne, tout ce qu'il faut pour attribuer à la divine sagesse une palpable absurdité. Mais si Jésus-Christ est tout ce que nous venons de dire, comment admettre que les sociétés civiles aient le droit de lui devenir étrangères? Est-ce que l'action de ces sociétés n'exerce pas sur les destinées générales de l'humanité une influence décisive? Et si Jésus-Christ n'est rien pour elles, peut-il bien continuer à être tout pour l'humanité? On le voit : il est impossible de concilier, avec la foi chrétienne, ce qu'on a nommé la complète sécularisation des sociétés civiles, sans se choquer à chaque pas contre l'absurde.

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