VII. — Preuves tirées du Nouveau Xestament
Ce que les prophètes nous révèlent comme caché encore dans les trésors de la sagesse divine,
les ôvangélistes et les apôtres, ou plutôt Jésus- Christ lui-même, dont le Testament nouveau nous rapporte les enseignements, va nous le montrer réalisé dans sa personne. Lui si humble et si ennemi du faste, lui qui a fait un miracle pour empêcher les peuples de le proclamer roi, voici comment il rend témoignage à la vérité de cette royauté, dont il repousse tous les honneurs : « Tout « pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. » Qu'on remarque cette dernière parole : « Tout 4 pouvoir m'a été donné sur la terre ; > et qu'on essaye d'allier avec une affirmation aussi absolue et aussi nette l'absence de tout pouvoir sur les sociétés terrestres. Ailleurs, le Sauveur dit encore, sans restriction ou exception aucune : « Toutes € choses m'ont été livrées par mon Père ; » et, au moment même où il va se mettre aux pieds de ses disciples, et s'abaisser au plus humble ministère : « Vous m'appelez Maître et Seigneur, « leur dit -il, et vous dites bien; car je le suis en « vérité. »
Après des déclarations aussi nettes du Fils de Dieu lui-même, est-il besoin de rappeler les enseignements de ses apôtres ? Ne sait-on pas que saint Jean le nomme dans son Apocalypse <c le
€ prince des rois de la terre (1) ; > « le Roi des rois € et le Seigneur des seigneurs (2). > Saint Paul ne nous dit-il pas que « Dieu son Père Ta établi héri- € lier de tout ce qui lui appartient (3), > et ne nous enseigne-t-il pas, par là môme, que cela seul est exempt de Fautorité de THomme-Dieu, qui est soustrait à l'autorité de Dieu lui-même ?
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Faut-il maintenant confirmer cette même vérité par renseignement des docteurs et les décisions des pontifes ? Ce soin est presque superflu après les témoignages si clairs des saintes Ecritures, que nous venons de rapporter. Il est, du reste, d'illustres sentences qui sont connues de tous. Qui ne se rappelle cette belle parole de saint Grégoire le Grand à l'empereur Maurice, citée et traduite par Bossuet (4) : « Sachez, grand empe- € reur, que la puissance vous est accordée d'en
(1) Apoc.jijb.
(2) Apoe.j XTU, 14; xut, 16.
(3) Hebr., i, 2.
(4) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
« haut, afin que la vertu soit aidée, que les voies « du ciel soient élargies, et que Tempire de la terre « serve Tempire du ciel. » Saint Augustin développe cette même pensée dans plusieurs admirables lettres, adressées aux dignitaires de Tempire : nous nous contenterons de citer les deux passages suivants, déjà rapportés par Mgr Tévêque de Poitiers. Dans la lettre clv® à Macédonius, le grand docteur s'exprime ainsi : « Sachant que vous êtes « un homme sincèrement désireux de la prospère rite de l'Etat, je vous prie d'observer combien <c il est certain, par l'enseignement des saintes « Lettres, que les sociétés publiques participent « aux devoirs des simples particuliers, et ne peu- « vent trouver la félicité qu'à la même source... « Bienheureux, dit le prophète-roi, le peuple dont <c Dieu est le Seigneur. Voilà le vœu que nous de- « vous former, dans notre intérêt, et dans l'intérêt « de la société dont nous sommes les citoyens ; « car la patrie ne saurait être heureuse à une au- « tre condition que le citoyen individuel, puisque « la cité n'est autre chose qu'un certain nombre « d'hommes rangés sous la même loi. » Dans la lettre glxxxv® au gouverneur Boniface , il ne s'exprime pas avec moins de précision* « Autre
« chose est, pour le prince, de servir Dieu en sa « qualité d'individu, autre chose en sa qualité de « prince. Gomme homme, il le seri; en vivant « fidèlement; comme roi, en poriant des lois pro- « près à faire régner la justice et repousser Tini- « quité, et en les sanctionnant avec une vigueur « convenable. Les rois servent le Seigneur en « tant que rois, quand ils font pour sa cause ce « que les rois seuls peuvent faire. »
Mais on dira peut-être que les chefs des sociétés civiles sont tenus seulement à faire observer les préceptes de la justice naturelle ; et que pour la loi de Jésus-Christ, pour les devoirs de Tordre surnaturel, il suflSt qu'ils laissent chacun à sa liberté. Saint Augustin réfute ainsi, quinze siècles à Tavance, cette objection du libéralisme. « Les « rois, en tant que rois, obéissent au précepte « de servir Dieu s'ils commandent le bien et s'ils « interdisent le mal dans leurs Etats, non-seule- « ment quant aux choses de la société humaine, « mais encore quant à celles de la religion di- « vine. En vain direz-vous : Qu'on nous laisse à « notre libre arbitre. Pourquoi ne demandez-vous <c pas la même chose pour ce qui est de l'homi- « cide, du viol et de toutes sortes d'infamies, qui
€ sont réprimées par des lois assurément justes et € salutaires (1). »
Nous terminerons ces citations par un témoignage plus décisif encore, parce qu'il est tiré d'une lettre dogmatique , écrite par le pape saint Agathon , et lue dans le sixième concile général. Le souverain Pontife s'exprime ainsi : « Le Tout-Puissant, « en remettant aux princes la garde de la société « chrétienne, a voulu qu'ils usent du pouvoir qui « leur est confié, pour chercher et conserver sans « tache la vérité enseignée par ce Dieu, de qui ils € tiennent leur royauté, et qui est lui-même le Roi « des rois et le Seigneur des seigneurs. Qu'ils fas- € sent donc tous leurs efforts pour faire régner « dans toutes les églises la vraie doctrine, telle « qu'elle a été enseignée par les apôtres et trans- « mise par leurs successeurs (2). »
(1) Contra Crescen,, lib. III, 57.
(2) Hoc, ad stabilitatem divinitus commissae (principibus) reipuhlicœ Christianœ, Ejus (Dei) concessit dignatio, ut imperialis virtus atque clementia de Deo per quem Reges régnant, qui Rex regmn est et Dominus dominantium, et quœrat et curet ejus immaculatœ fidei veritatem, ut al> apostgU* çt apostolicis est patribus tradita, inquirere vigilanter, atque, ut Tera traditio oontinet, instantissime desideret in omnibus Ëcclesiis obtinere. (Epistola Agathonis papœ ad imperatorem^ leetain 9gnodo VI, act. IV, Hard., t. III, p. 1081-1111.)
Pour qn'on ne se méprenne pas sur notre pensée, nous croyons devoir rappeler que nous ne traitons pas, en ce moment, la question d'application, et que nous ne prétendons pas dicter aux princes leur devoir, au sein d'une société comme la nôtre. Nous nous occupons uniquement de la question de principe, et nous voulons établir la doctrine de TEglise par rapport aux peuples et aux princes vraiment chrétiens.
Or, nous ne pensons pas qu'il puisse rester à ce sujet aucun doute, dans l'esprit d'un lecteur de bonne foi. L'Eglise, d'accord ici, comme en tout le reste, avec la révélation, enseigne que les sociétés civiles et les pouvoirs qui les gouvernent sont tenus d'obéir à Jésus-Christ, et de défendre les droits de sa divine royauté.
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Ce que nous pourrions craindre avec quelque raison, c'est que le lecteur nous accusât d'avoir été trop prodigue d^évidences, à l'égard d'un dogme qui se prouvait suffisamment par son seul énoncé. Mais on cessera de nous reprocher
cette prodigalité de lumière, si on considère qu'il s'agit du dogme le plus obscurci par les préjugés et le plus en butte aux attaques du sophisme. N'est-il pas vrai, en effet, que toutes les doctrines erronées, si différentes et si opposées qu'elles soient entre elles, l'athéisme, le déisme, le rationalisme, le protestantisme, l'indifférence la plus dédaigneuse et le fanatisme le plus ardent, se réunissent aujourd'hui, sous le drapeau du libéralisme, en une immense armée, pour proclamer la déchéance de Jésus-Christ, et renier sa royauté sociale? N'est-il pas vrai que cette erreur a, sur les croyants eux-mêmes, un pouvoir de séduction incomparablement plus grand que toutes les autres erreurs? N'est-il pas évident que, si l'Eglise ne rappelait les principes et ne proclamait les prérogatives souveraines de son divin fondateur, la condescendance avec laquelle elle tolère la violation de ces prérogatives aurait pour résultat de transformer le fait en droit, aux yeux de ses ennemis et aux yeux même de ses enfants? D'où vient, en effet, l'opposition que soulèvent ses protestations, sinon de ce que soit pour ses ennemis, soit même pour un certain nombre de chrétiens la déchéance de Jésus-Christ était passée à l'état de principe ?
11 en coûte d'autant plus pour renier ce faux principe qu'il est imposé, en quelque sorte, par la société tout entière à ceux qui veulent partager ses faveurs. Aussi voit-on bien des catholiques, fermes dans leur foi et parfaitement éclairés en tout le reste, qui se font illusion, et, par suite de leurs illusions, faiblissent et chancellent sur ce point. 11 ne leur en coûterait pas de confesser hautement la divinité du Sauveur et sa présence réelle dans l'Eucharistie ; mais dire nettement aux assemblées et aux pouvoirs qui régissent les sociétés humaines, qu'ils sont tenus de sauvegarder les droits de Jésus-Christ et de se soumettre à ses lois, voilà ce qu'on ne peut faire aujourd'hui sans un véritable héroïsme. 11 en fut ainsi dans tous les siècles, par rapport à certains dogmes, particulièrement odieux au monde, au sujet desquels les chrétiens furent plus exposés à transiger. L'Église a-t-elle jamais consenti à ces transactions? C'eût été trahir le Dieu qui lui a donné pour mission principale de combattre l'erreur, et de rendre témoignage à la vérité.
Non, elle n'a jamais vu dans les répulsions du monde qu'un motif de parler avec plus d'énergie, et elle n'a jamais fait plus d'efforts pour faire
briller la lumière, que lorsque Terreur s'est effor-
oée davantage d'en obscurcir le divin éclat.
C'est ainsi qu'agit aujourd'hui l'Eglise, par rapport à la royauté sociale de Jésus-Christ ; et nous agirons comme elle, si nous sommes animés d'un vrai zèle pour ses intérêts.
En prouvant ainsi à la divine mère de nos âmes notre fiUal dévouement, nous rendrons le plus signalé service à ceux de nos frères qui ne se seraient pas suffisamment tenus en garde contre la contagion des préjugés dominants. Aussi dévoués que nous à Jésus-Christ et à son Eglise, ils n'auraient jamais consenti à embrasser des opinions dans lesquelles ils auraient vu la négation des droits de Jésus-Christ. Aussi, pour abjurer leur erreur, suffirait-il qu'elle leur ait été signalée.
l^.-^AVMstm ebrétien n*a le droit de transliper «nr ee
point.
Et comment un vrai catholique pourrait-il agir* autrement, s'il a compris le lien étroit qui unit la royauté sociale de Jésus-Christ aux principes le^ plus élémentaires de notre foi? Si Jésus-Christ
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ne peut être Dieu sans être, par là même, le Roi des sociétés humaines, quel est celui d'entre nous qui osera s'arroger le droit de transiger, en son nom, avec les peuples et les pouvoirs qui lui refiisent leur obéissance ?
Il n'est au monde qu'une autorité qui , dans Tordre des faits, puisse légitimer une pareille transaction ; c'est celle que Jésus-Christ a établie pour interpréter ses volontés et sauvegarder ses droits. Mais consentir à la négation de ces droits, Tautorité de l'Eglise elle-même ne le peut pas. Gomment donc un simple chrétien le pourrait-il, sans cesser d'être chrétien? Gomment consentirait-il, sans être coupable d'une sorte d'apostasie, à négocier la déchéance de l'Homme-Dieu avec ses ennemis déclarés? Gomment signerait- il le traité en vertu duquel le Fils de Dieu fait homme doit se contenter désormais de régner dans les consciences, mais renoncer pour toujours à gouverner les sociétés, trop grandes pour se reconnaître soumises même à un Dieu? Non, ces transactions nous paraîtront impossibles, du moment que nous envisagerons la question à son vrai point de vue.
Si Ton nous dit que le sacrifice de cette moitié
de la royauté de Jésus-Christ est le seul moyen de conserver l'autre moitié, nous saurons répondre que la vérité n'a jamais consenti^ à être sauvée par de semblables moyens, et que la sauver ainsi, c'est la détruire! Une et indivisible, elle ne peut être reniée à moitié sans être reniée tout entière ; ceux donc qui s'imagineraient servir sa cause par de semblables concessions lui porteraient le plus grand préjudice qu'elle puisse recevoir des hommes, et lui refuseraient la seule gloire qu'elle puisse attendre d'eux. Nous la glorifions en la confessant ; et plus elle est attaquée avec violence, plus notre confession intrépide et généreuse lui procure de gloire. Si, au contraire, nous la renions à demi, nous obscurcissons l'immortel éclat de sa lumière : et nous donnons contre elle, à l'erreur, une force irrésistible, la force de la logique. Peu de jours après la résurrection du Sauveur, les apôtres furent traînés devant les princes des prêtres, qui mirent en œuvre les mauvais traitements et les menaces, pour les empêcher de rendre témoignage à l'Homme-Dieu. Au lieu de se laisser efirayer, Pierre éleva la voix et leur dit « Princes et Anciens du peuple, écoutez : Ce Je- « sus de Nazareth que vous avez crucifié, est res-
« suscité d'entre les morts. La pierre que vous € avez repoussée, vous, chargés de construire Té- « difice, est devenue la pierre de l'angle; et c'est € en vain que vous chercheriez ailleurs le salut. « Il n'y a pas sous le ciel d'autre nom que le sien, € par lequel les hommes puissent être sauvés. »
Ce premier témoignage de saint Pierre résume celui que ses successeurs n'ont cessé de rendre au Sauveur, durant tout le cours des siècles. Il est le modèle du témoignage que Jésus-Christ attend aujourd'hui de nous. Les hommes n'ont jamais renoncé à la prétention de se sauver eux-mêmes et de se passer de Dieu et de son Christ; mais jamais cette prétention ne fut plus hautement affichée qu'elle l'est de nos jours : la société consent à emprunter au christianisme ses résultats, mais à la condition que, pour les acheter, elle ne sera pas obligée de reconnaître Jésus-Christ pour son Roi. Qu'avons-nous à faire, si nous sommes dévoués à Jésus-Christ, et si nous nous intéressons au vrai bonheur de la société?
Une seule chose : dire hautement à notre siècle qu'il ne peut pas plus se soustraire à la loi fondamentale de l'ordre providentiel, qu'il ne peut changer les lois de l'équilibre ; et qu'en refusant
DOCTRINES ROHAINES. 5
de bâtir sur l'unique fondement posé par la main de Dieu, il ne peut faire que des ruines ; lui dire et lui redire que pour les sociétés comme pour les individus, il n'y a qu'un seul Sauveur ; et que ceux-là se condamnent à une perte certaine, qui se font les ennemis du Dieu infiniment bon, venu dans ce monde pour leur apporter le salut. Nec enim aliud nomen est sub cœlo datum hominibusy in qua oporteat nos salvosfieri.