II. — Solution de cette dHlficiilt
Cette objection est spécieuse , et l'on ne saurait s'étonner que plus d'un chrétien se soit laissé séduire par l'apparence de vérité qu'elle offre à l'esprit; mais ce n'est qu'une apparence, et il suffit de creuser un peu au-dessous de la surface pour se convaincre qu'elle n'a aucune solidité.
Commençons par nous débarrasser de la comparaison ; un moment de réflexion suffira pour nous convaincre, non-seulement qu'elle ne prouve
rien contre nous, mais encore qu'elle se tourne contre ceux qui nous la proposent. Si les maçons ou les tailleurs qui se constituent en association reconnaissent, comme on le suppose, la souveraineté de Jésus-Christ, ils seront évidemment tenus de ne rien introduire dans leurs statuts qui soit contraire aux lois de Jésus-Christ : ainsi, ils ne pourront favoriser le travail du dimanche. Lors même que l'intérêt apparent de leur société serait en opposition avec les préceptes de Jésus- Christ, ces préceptes divins devront prévaloir, et l'intérêt humain devra céder. S'il en était autrement, la souveraineté de Jésus- Christ serait évidemment lésée. Donc, l'association dont il s'agit, si étrangère qu'elle paraisse à la sphère sur laquelle s'exerce la royauté de l'Homme-Dieu, lui est encore subordonnée à sa manière. On n'a aucun droit, par conséquent, d'exempter d'une subordination analogue les sociétés civiles. A moins de renier la souveraineté de Jésus-Chrit, on est obligé de convenir que, dans tous les points de contact de leurs lois avec celle de l'Homme- Dieu, elles sont tenues de faire prévaloir, sur les semblants d'intérêts temporels, les volontés éternelles du souverain Seigneur de toutes choses.
III. — Lie* société» cl'vlle» sont plus essentiellement subordonnées que toutes les autres ù la royauté de Jésus'Chrlst.
Est-il, maintenant, besoin de faire remarquer rimmense difierence de la société civile et des associations particulières qui peuvent se former entre ses membres? La première est fondée sur la nature ; et, par conséquent, elle a, au moins médiatement, pour principe Dieu, auteur de la nature ; celles-ci ne dérivent que de la libre volonté de rhomme, et sont purement accidentelles. Ces dernières sociétés n'atteignent Thomme que dans certaines actions déterminées et dans certains moments de son existence ; elles lui laissent, pour remplir les devoirs religieux, qui leur sont étrangers, l'usage libre de ses facultés et de son temps. La société civile, au contraire, embrasse l'homme tout entier : elle le saisit dès sa naissance et avant même sa naissance et ne l'abandonne pas même à la mort. Par les lois sur le mariage, elle détermine les conditions de la production et du développement physique de ses membres ; par les lois
sur l'éducation, elle dirige leur développement moral; par les lois sur la presse, elle influe puissamment sur la propagation et l'obscurcissement de la vérité, sur l'amélioration ou la corruption des mœurs; par les lois de police, elle peut favoriser ou gêner considérablement le culte ; par les lois sur les sépultures, elle peut garantir ou troubler le repos des morts et le respect dû à leurs dépouilles. Qui ne voit là autant de points de contact, inévitables et d'une suprême importance, entre les deux sociétés? Il ne s'agit donc pas de savoir si la séparation complète de l'une et de l'autre serait désirable ; le fait est que cette séparation est impossible ; et toutes les utopies échoueront éternellement contre cette impossibilité/ Aucune combinaison politique, si ingénieuse qu'elle soit, ne saurait empêcher que les pouvoirs publics n'aient, chaque jour, à opter entre des mesures conformes aux lois de Jésus-Christ et d'autres mesures contraires à ses intérêts. Ne parlons pas, ici, des cas où la plus saine morale permet de tolérer un moindre mal pour prévenir un mal plus grand. Restons dans la question de principe:
n'est-il pas mille fois évident que, si Jésus-Christ est maître souverain de toutes choses, les pou-
Toirs publics sont tenus, dans tous les conflits entre leur autorité et la sienne, de faire prévaloir son autorité sur la leur? Et n'est-il pas également certain que les pouvoirs qui, en principe, se croient permis d'opposer leur action à la volonté de THomme-Dieu, non-seulement cessent d'être chrétiens, mais sont positivement rebelles et apostats ?
IV*— Oljectlon Urée des danger* résiiltaiit de l*unloii
de» deux pourvoir».
Mais, en proclamant cette subordination de l'ordre temporel à l'ordre spirituel, n'arrivonsnous pas, par une voie indirecte, à l'asservissement des intérêts spirituels aux pouvoirs temporels? Pouvons-nous imposer à ces derniers le devoir de défendre les premiers, sans leur accorder, par là même, une juridiction qui ne peut qu'être funeste? Si la séparation des deux- pouvoirs a des inconvénients, leur confusion n'at-elle pas des inconvénients plus graves encore ? Et puisque, entre deux maux, la sagesse ordonne de choisir le moindre, ne pouvons-nous pas, sans
lésion aucune des droits de Jésus-Christ, préférer la séparation à la confusion ?
Si nous étions réellement obligés d'opter entre ces deux extrêmes, nous Tavouons, notre choix serait bientôt fait. Nous avons vécu dans des contrées où l'Église est complètement séparée de l'État, maïs où une certaine honnêteté, inspirée aux gouvernants par une juste appréciation de leur intérêt, adoucit les chocs inévitables entre la société spirituelle et la société temporelle ; nous avons vécu également sous des gouvernements qui changent en moyens de persécution et de tyrannie les pouvoirs que l'Église leur avait jadis accordés pour la défendre ; et nous n'hésitons pas àjpréférer, de beaucoup, le premier de ces régimes au second.
Mais de ce que le régime de la séparation, ainsi adouci, est relativement meilleur qu'une alliance transformée en servitude, on ne saurait conclure qu'il soit le vrai régime des sociétés humaines, et qu'il ne renferme pas en lui un désordre radical. Accepter comme un progrès cette séparation des deux sociétés, alors qu'elle n'est réclamée par les ennemis de l'Église que comme un moyen de la détruire, serait, de notre part, une
honteuse duperie, aussi bien qu'une lâche trahison.
La question se présente alors sous un aspect tout difiërent de celui qu'elle revêt dans les cas particuliers, ou la séparation existe de longue date, ou peut-être elle est fondée sur un pacte librement accepté, ou enfin ses inconvénients sont compensés par de précieux avantages. Si générales que puissent être ces circonstances, à une époque donnée, elles doivent pourtant être regardées comme des circonstances exceptionnelles. Quand ces circonstances se produiront, ce ne sont pas les catholiques qui briseront le pacte, et s'insurgeront contre la séparation, au risque de soulever des luttes meurtrières et d'encourir des maux bien plus sérieux. Mais ce devoir hypothétique et cet avantage relatif ne nous autorisent pas à accepter d'une manière générale et absolue la séparation des deux pouvoirs, comme l'unique préservatif des funestes résultats qu'engendre leur confusion. Entre la séparation et la confusion, il y a un milieu ; et c'est dans ce milieu que réside la vérité. A la place de la séparation, mettez la distinction ; à la place de la confusion, mettez l'union ; et vous aurez la vraie théo-
rie des rapports qui doivent exister entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel.
Les idées fausses, ou du moins très-confuses , généralement répandues sur cette grave question, non-seulement parmi les ennemis de l'Église, mais encore parmi ses plus fidèles enfants, nous obligent d'entrer ici dans quelques courtes explications.