‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 39 sur 69 · VI. — Nature de Im société religieuse · texte numérisé non relu

VI. — Nature de Im société religieuse

Il a suffi de préciser la fin et la nature de la société civile pour mettre le lecteur en état de mesurer la profonde difierence qui la distingue de la société religieuse. Celle-ci a une tout autre fin et par conséquent une tout autre nature : elle a été établie pour fournir aux hommes les moyens d'acquérir Téternel bonheur.

Destinés, par un bienfait parfaitement gratuit de leur Créateur, à voir en elle-même sa beauté divine et à jouir de sa propre félicité, ils n'auraient pas même pu soupçonner la possibilité de cette destinée surnaturelle, s'ils n'en eussent reçu la révélation : à plus forte raison n auraient-ils pas trouvé dans leur nature la force de Faccom-

plir. Le Fils de Dieu s'est incarné pour suppléer à cette double impuissance ; et, avant de remonter au ciel, il a établi une société à laquelle il a donné pour mission de conduire les hommes à la jouissance de la vie éternelle, comme la famille et la société civile ont pour but de faciliter le bon usage de la vie du temps.

Il y a donc, entre la fin de cette société'et celle de la société civile, la même diflFérence qu'entre l'éternité et le temps, entre le ciel et la terre. La fin propre de la société religieuse, c'est la fin dernière. Cette fin n'est sûrement pas étrangère aux autres sociétés, puisque l'homme est obligé de faire servir tout ce qui lui appartient à l'acquisition de son éternel bonheur ; mais les autres sociétés, la famille, la société civile, doivent être subordonnées à la fin dernière comme à une fin supérieure; elle est en dehors et au-dessus de leur sphère ; et c'est pour cela que le père, dans la famille, et le prince, dans l'État, n'ont aucune juridiction sur les enseignements et les institutions qui ont pour but direct le bonheur céleste.

L'Église au contraire, dont ce bonheur est la fin propre, exerce sa juridiction sur tous les moyens qui peuvent y conduire, et a le pouvoir de repous-

ser tous les obstacles qui seraient de nature à en éloigner les hommes.

En examinant les principes des deux sociétés, nous n'y reconnaîtrons pas une différence moins profonde que celle qui résulte de leurs fins.

La société civile, nous Favons dit, est née immédiatement de la volonté des hommes , et elle n'a Dieu pour auteur qu'autant qu'il est l'auteur delà nature. La société religieuse, au contraire, a été immédiatement établie par une action libre, positive et surnaturelle de Dieu. Elle est le résultat et la continuation de l'Incarnation du Verbe. Elle est destinée, suivant une magnifique parole de saint Jean (I jEjo.,!, 1), à étendre aux hommes la société bienheureuse des trois divines personnes, et à les rattacher, par le Verbe et le Saint- Esprit, non plus seulement au Dieu créateur, principe de tout ce qui est créé, mais à Dieu le Père, en tant qu'il est, par la communication intime de sa vie et de son bonheur, le principe de deux personnes semblables à lui. Purement divine par sa fin, l'Église ne Test pas moins par son origine. Descendue du ciel avec Jésus-Christ, elle ne passe sur la terre qu'afin de ramener au ciel les hom-

mes qu'elle aura, par son pouvoir divin, rendus semblables à Jésus-Christ.

inn.-M E«*niilon des deuiL sociétés aussi nécsessalre «lue

leur dlstlnetloii.

De œtte sommaire exposition de la fin et de la nature des deux sociétés, il résulte évidemment qu'elles sont profondément distinctes et entièrement différentes. Chacune d'elles à sa fin propre, son objet propre, sa sphère propre ; l'une et l'autre est complète dans l'étendue de sa sphère ; et les pouvoirs qui les régissent sont, dans un sens très-vrai, des pouvoirs souverains.

Mais de ce que ces deux sociétés sont parfaitement distinctes et complètement différentes, s'ensuit-il qu'elles puissent et doivent être séparées? En aucune manière. — Et pourquoi? Par cette simple raison que leur séparation entraînerait la destruction de l'ordre universel et la négation de la sagesse divine.

L'ordre admirable du monde résulte dedeux éléments : de la diversité des êtres qui le composent et de leur union. C'est par l'alliance de ces deux

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caractères que Dieu a fait de la création comme un reflet de son essence, à la fois infiniment parfaite et infiniment simple.

Ainsi, dans l'univers, le monde matériel est complètement différent du monde spirituel et pourtant il y a entre Fun et l'autre une étroite liaison. Dans rhomme, le corps, qui résume le monde matériel, est entièrement différent de l'âme, qui possède toutes les forces du monde spirituel ; et pourtant le corps et l'âme sont si étroitement unis qu'ils ne forment qu'une substance complète.

Les deux sociétés, la société religieuse et la société civile, semblent n'être que l'extension dans l'humanité de cette dualité, que chaque homme porte en lui-même. Celle-ci a, comme le corps, une existence purement temporelle; et quoique les éléments dont elle se compose n'appartiennent pas purement à l'ordre matériel, elle emprunte à cet ordre la sanction de ses lois et presque tous ses moyens d'action. La société religieuse, au contraire, immortelle comme l'âme, sans exclure de sa juridiction le monde des corps, puise cependant ses principales ressources et ses moyens d'action les plus puissants dans Tordre

spirituel. Briser tout lien entre ces deux sociétés serait détruire, dans le couronnement de Tédifice divin, l'unité qui en forme la base, et qui en a inspiré le plan ; ce serait vouloir obliger la sagesse divine à se démentir dans la plus belle de ses œuvres, et introduire dans l'ordre social un inconséquent manichéisme. Que les anciens manichéens eussent soutenu cette doctrine de la séparation des deux pouvoirs, eux qui séparaient en deux parts l'univers entier; qu'après avoir attribué à l'action de deux principes ennemis, d'un côté le corps et le monde matériel, de l'autre l'âme et le monde spirituel, ils eussent transporté cet antagonisme dans la société humaine, c'eût été une erreur sans doute, mais une erreur logique. Chez des chrétiens, ou même chez des hommes à qui leur raison a démontré l'unité du Créateur, le dualisme social serait aussi contraire aux lois de la logique qu'à l'évidence de la vérité. Quoi! Dieu serait un; et dans toutes ses œuvres, dans l'homme surtout, la plus parfaite de toutes, il aurait imprimé, comme son cachet propre, le besoin de l'unité ; et pourtant il aurait livré cet homme en proie à deux sociétés, non-seulement distinctes, mais complètement séparées l'une de l'au-

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tre et, par conséquent, inévitablement opposées Tune à l'autre! L'une le saisirait par son corps et l'autre par son âme ; chacune le pousserait dans son sens ; et comme l'homme est un, comme le corps ne marche que sous l'impulsion de l'âme, comme l'âme n'agit qu'avec le concours du corps, ces deux substances seraient à la fois torturées par les pouvoirs contraires auxquels elles seraient soumises ! Tandis que la société spirituelle s'efforcerait d'élever les âmes par l'espérance des biens éternels, la société temporelle neutraliserait cet effort par l'appât des avantages terrestres; et l'homme, pour qui la terre doit être évidemment, dans la pensée de Dieu, le vestibule de l'éternité, au lieu d'être aidé dans l'accomplissement de sa destinée par l'accord des deux sociétés auxquelles il appartient, trouverait dans leur antagonisme le plus insurmontable de tous les obstacles ! Et c'est Dieu qui serait l'auteur de ce désordre! C'est lui qui, après avoir établi une si parfaite harmonie entre les différents groupes de globes lumineux qui peuplent le firmament matériel, aurait livré le firmament spirituel en proie à une irrémédiable confusion, et aurait condamné les sociétés humaines à des luttes interminables! Non,

ET LA SOCIETE CIVILE 9i

en vérité, cette hj^othèse ne répugne pas moins à la raison qu'à la foi ; et elle n*est pas moins indigne de la sagesse de Dieu que contraire aux vrais intérêts de Thumanité.

VlII.^ Ei*ii|iion des deux sociétéa résulte de !• AUl>ordliiatlon de leur* flna respeettve*.

Mais enfin, dira-t-on, comment concilier ces deux choses, la distinction et Tunion? Si la société temporelle est complètement distincte de la société spirituelle, elle est souveraine dans sa sphère ; mais alors comment peut-elle être obligée de tenir compte des intérêts de T autre société? Et si elle est obligée de défendre ces intél'êts, comment peut-elle ne pas étendre sur eux son pouvoir, et empiéter, par conséquent, sur Tinclépendance delà société spirituelle?

Cette diflBlculté disparaîtra, si on veut bien se rappeler le grand principe qui doit servir de flambeau à toute cette importante discussion : à savoir, que les sociétés sont entre elles comme les fins qui leur donnent naissance. Nous Tavons déjà compris : la fin d'une société est toute sa raison d'être ; de là dérivent les droits et les de-

voirs de ses membres et du pouvoir qui la régit ; de là aussi dérive la règle de ses rapports avec les autres sociétés. Si la fin qu'elle poursuit est subordonnée à une fin supérieure, elle-même sera nécessairement subordonnée à la société dont cette fin supérieure est la fin propre. Ainsi, F accroissement de la richesse, qui est la fin des sociétés commerciales, le progrès de la science, qui est la fin des sociétés savantes, l'éducation physique et morale des enfants, fin propre* de la société domestique, sont évidemment subordonnées à la sécurité générale de tous les droits, qui est la fin de la société civile; et c'est pour cela que les sociétés commerciales et scientifiques, et avec elles la famille elle-même, la première de toutes les sociétés dans l'ordre d'origine, sont subordonnées à la société civile.

Il suffit d'appliquer cette notion aux rapports de la société civile avec la société spirituelle, pour avoir la règle de ces rapports. Dans l'ordre temporel, nous ne trouvons rien au-dessus de cette sécurité générale de tous les droits, qui est la fin de la société civile ; et c'est pour cela que celle-ci est, dans Tordre de la dignité, la première des sociétés temporelles : c'est pour cela que le pouvoir qui Isl

régit, est un pouvoir vraiment souverain. Au-dessus de lui, dans son ordre, il ne reconnaît que Dieu ; mais cet ordre lui-même n'est pas pour l'homme l'ordre suprême. Citoyen de la terre et membre delà société temporelle, pour quelques années, l'homme doit, pendant l'éternité, faire partie d'une autre société, dont Jésus-Christ est le Roi, et qui seule peut lui donner le bonheur parfait auquel il aspire. La fin propre de cette dernière société n'est donc plus un bien terrestre et passager; c'est la félicité éternelle ; c'est la fin dernière, à laquelle l'homme raisonnable, le chrétien surtout, doit subordonner tous les autres intérêts, toutes les autres fins. S'il en est ainsi, il est évident que les sociétés temporelles doivent être subordonnées à la société spirituelle, et que les pouvoirs humains doivent être soumis au pouvoir de Jésus -Christ. Nier cette subordination, ce ne serait plus nier seulement la dignité infinie de l'Homme-Dieu, ce serait encore méconnaître la dignité de l'homme et ses divines destinées ; ce serait, en même temps, donner un démenti aux principes qui servent de base au droit social. Nous venons en effet d'être conduits, par le simple développement de ces principes, à la conclusion que nous avions déjà

tirée des dogmes les plus certains de la révélation^ à la royauté sociale de rHomme-Dieu.

IJK. — On tie peut itler la anprétMikCle i^i^irttloMlIcf tfto l*Éi[lIse sur le* sociétés eltriles sans nter VÉgllmm elle-même.

Sous quelque rapport, en eflFet, que nous envisagions cette grande question, nous nous trouvons ramenés à cette inévitable alternative : ou bien il faut repousser l'Incarnation du Fils de Dieu et toutes ses suites, ou bien il faut répudier le principe du libéralisme, l'indépendance des sociétés civiles. Impossible d'être à la fois chrétien et libéral, sinon à la condition d'être inconséquent dans son christianisme et dans son libéralisme, et de nier Tautorité divine de l'Église, tout en faisant profession de lui être soumis.

Il ne s'agit pas ici, en effet, qu'on le remarque bien, de la question, si vivement controversée jadis, du domaine des Pontifes sur le temporel des rois; cette question, nous ne voulons pas même la toucher dans cet écrit. Nous ne revendiquons, en ce moment, pour les pasteurs de l'É-

glise, que les prérogatives qui appartiennent le plus certainement à l'ordre spirituel, et que nul ne peut leur refuser, à moins de donner un démenti formel à la parole de Jésus-Christ. On ne peut être chrétien et catholique, qu'à la condition de croire que le Fils de Dieu a donné à saint Pierre le plein pouvoir de lier et de délier, de paître les brehis et les agneaux, c'est-à-dire de faire connaître aux fidèles, de quelque condition qu'ils soient, les devoirs qu'ils ont à remplir, et les fautes qu'ils doivent éviter, pour arriver au salut. Les rois ne sont pas plus exempts que les simples particuliers de ce pouvoir souverain de l'Église. Que, dans la sphère des intérêts purement temporels, ils soient complètement indépendants, je le veux bien; mais qu'il puisse leur être permis de faire ce que l'autorité établie par Jésus-Christ déclare contraire à sa loi, voilà ce qu'on ne saurait prétendre sans renverser cette autorité. Il suffit d'ailleurs que les sujets lui soient soumis pour que les pouvoirs qui les régissent ne puissent se croire absolument indépendants; rien ne saurait les autoriser à commander aux enfants de l'Église ce que la mère de leurs âmes leur défend, ou de leur défendre ce qu'elle leur cormnande. Le pouvoir

civil n'est légitime qu'autant qu'il commande au nom de Dieu : or il est absurde de supposer qu'il puisse commander au nom de Dieu ce que Dieu défend par l'autorité de l'Église.

Il faut donc, de toute nécessité, qu'il y ait entre la société civile et la société religieuse une subordination au moins négative, qui consistera en ce que le pouvoir civil ne contredira jamais l'action de l'Église, et ne portera aucune atteinte à sa liberté. Le sentiment de leur intérêt, aussi bien que le respect des droits de l'Église, commandera aux pouvoirs temporels de ne pas s'arrêter à cette limite. Plus la société sera chrétienne, plus deviendra intime l'union du sacerdoce et de l'empire. En échange des services qu'elle en recevra, l'Église pourra accorder au pouvoir civil bien des prérogatives qui ne sont aucunement dans son essence ; les citoyens alors, entrant dans la société civile avec tous leurs droits de chrétiens, pourront justement lui demander de protéger ces droits aussi énergiquement qu'il protège tous les autres droits acquis. Alors s'opérera, sous la féconde influence de cet accord des deux sociétés, l'union de tous les éléments du progrès social, d»la raison et de la foi, de l'autorité et de la liberté;.

de l'ordre naturel et de Tordre surnaturel, de l'âme et du corps de l'humanité.

Voilà le seul étatnormal de la société humaine ; voilà le seul idéal que le chrétien puisse admirer ; celui vers lequel tous les hommes qui croient en Jésus -Christ sont obligés d'aspirer de toutes leurs forces. N'est-ce pas en effet ce qu'ils demandent chaque jour à Dieu, quand ils lui disent : « Notre Père, qui êtes aux cieux... que « votre règne arrive, et que votre volonté soit « faite sur la terre comme au ciel ! » Comment le règne de Dieu par Jésus-Christ pourra-t-il s'établir sur la terre comme au ciel, tant que les sociétés • terrestres se prétendront indépendantes de Jésus-Christ et de l'autorité spirituelle qu'il a établie sur la terre, pour y tenir sa place ?

Mil, — Cette union ne Justifie pas les empiétements

du pouvoir civil.

Cette démonstration nous paraît irrésistible, et nous ne pensons pas qu'on puisse lui opposer aucune objection directe tant soit peu sérieuse.

Il reste pourtant encore à résoudre une difficulté : celle que l'on pourrait tirer de l'impossibilité de réaliser, en pratique, l'alliance dont nous venons de démontrer la nécessité, en théorie.

Le pouvoir temporel, nous a-t-on dit, ne peut défendre les intérêts de l'ordre spirituel qu'à la condition depouvôir s'en faire le juge ; or, il en est absolument incapable ; et s'il s'attribuait cette capacité, ce ne pourrait être que pour le malheur de la société spirituelle.

Cette difficulté pourrait être sérieuse, si, pour juger des intérêts de l'ordre spirituel, Jésus-Christ n'avait pas établi sur la terre une autorité assistée de sa lumière et investie de son pouvoir. Mais alors la société spirituelle ne serait plus qu'un édifice sans fondements, un corps sans tête; rhomme, pour accomplir ses éternelles destinées, serait livré à toutes les incertitudes de son intelligence et à toutes les défaillances de sa volonté.

La Providence divine n'a pas permis qu'il en fût ainsi; et c'est pour nous préserver de ces dangers que le Fils de Dieu a établi l'Église, et a promis de l'entourer, jusqu'à la fin des siècles, de son assistance surnaturelle.

Ces divines promesses délivrent les pouvoirs

civils de tous les doutes que pourrait soulever leur subordination à l'autorité de l'Homme-Dieu. Ils n'ont plus à craindre aucune méprise sur les lois de ce divin Sauveur, que leurs propres lois ne doivent point combattre, ni sur les intérêts étemels des âmes , que leur souveraineté temporelle doit respecter. L'Église leur fera connaître les uns et les autres, non-seulement avec une clarté qui ne laissera place à aucun doute, mais encore avec une condescendance qui tiendra compte de toutes les difficultés.

Les gouvernements civils ne sauraient avoir aucun motif sérieux de repousser d'aussi utiles indications. Même à un point de vue purement humain, le tribunal érigé par Jésus-Christ pour décider les questions de doctrine et de [morale offre des garanties incomparablement plus sérieuses de lumière, de maturité, d'impartialité, qu'aucun des tribunaux institués par les hommes. Si les rois ne croient pas déroger à leur dignité en remettant à des jurisconsultes, qui sont leurs sujets, la décision des questions de droit que soulève l'exercice de leur autorité , comment pourraient-ils voir une humiliation dans l'inappréciable privilège que Jésus-Christ leur a con *

féré , quand il â fondé lui-même un tribunal chargé de les éclairer sur des questions bien plus délicates?

Ne craignons donc pas que l'obligation imposée aux princes de respecter les intérêts de Tordre spirituel , leur fournisse un juste motif de s'attribuer, dans les questions de cet ordre, une autorité qui ne leur appartient pas. Nous savons bien qu'à défaut de motif réel, Torgueil humain a su plus d'une fois se créer des prétextes- Les temps chréiens ont vu plus d'un Ozias s'emparant de l'encensoir et usurpant les fonctions du sacerdoce, dont il aurait dû se contenter d'être le défenseur. Mais ces abus, que les passions humaines ont su faire sortir de l'alliance de l'Église et de l'État, ne sauraient être tournés en arguments contre cette alliance elle-même. Des faits récents nous prouvent que ces usurpations sacrilèges ne sont pas le fait des seuls gouvernements protecteurs ; elles ne s'allient que trop facilement avec tous les inconvénients du régime de la séparation ; et tel pouvoir qui a proclamé très-haut le principe de l'Église libre dans l'État libre, a plus fait pour asservir l'Église que les gouvernements les plus despotiques.

Sachons flétrir ces abus, quelque part qu'ils se rencontrent, mais que jamais ils ne nous fassent abandonner les principes. Si les princes se servent, pour tyranniser TÉglise, du pouvoir que Jésus-Christ leur donne pour la défendre, ils affaibliront immanquablement leur propre autorité, bien plus qu'ils ne pourront affaiblir la sienne. Mais le devoir qu'ils auront violé n'en subsistera pas moins ; et, dès qu'ils voudront le remplir, ils trouveront l'Église disposée à leur en faciliter Faccomplissement.

L. — E«i wBOKirdliMitlcm de la «oelétê elvNe â la aoelété •plrltnelle ne dlmlnee en rien le «eeverelneté de peuiroli* elvll.

Mais voici une dernière objection, qui, à défaut d'arguments sérieux, pourra paraître, à bien des gens, décisive contre notre thèse. On nous dira : Cette théorie, c'est de la théocratie toute pure ; pour la soutenir aujourd'hui, il faut oublier qu'on vit au dix-neuvième siècle, et se persuader qu'on est revenu au moyen âge. Jamais on n'obtiendra de l'État moderne qu'il abdique» entre les mains

de l'autorité ecclésiastique, son indépendance et sa souveraineté.

Nous répondons avec un illustre prélat (1) :

Non, cette théorie ne ressemble en rien à la théocratie. La théocratie, c'est le gouvernement d'une société temporelle par une loi politique divinement révélée, et par une autorité politique surnaturellement constituée. Or, la doctrine que nous venons d'exposer n'entraîne à l'égard des sociétés civiles aucune conséquence semblable; elle n'altère en rien leurs conditions essentielles ; elle les laisse, dans leur sphère, complètement indépendantes; elle ne leur impose d'autre devoir que de respecter l'ordre essentiel de l'univers moral. Le soleil n'est pas moins souverain dans le monde planétaire, parce que ce monde tout entier est soumis aux lois générales du monde plus vaste dont il fait partie. Ainsi leur subordination à l'autorité spirituelle, loin de nuire à la souveraineté des pouvoirs civils, donne au contraire à cette souveraineté la seule consécration qui puisse les rendre inviolables. Charlemagne et saint

(1) Mgr résèque de Poitiers. Troisième instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent. Œuvres, t. V,

ET LA SOCIETE (UVILK UK^

Louis ne turent certainement pas les iiioiiis grands et les moins fiers de nos monarques, pour avoir été les plus dévoués à l'Église et les plus humblement soumis à sa divine autorité.

Quelque efibrt que l'on fasse pour contraindre l'histoire à mentir, on ne prouvera jamais, qu'à l'époque même où sa suprématie était le moins contestée, l'Église en ait abusé pour humilier les puissances temporelles et diminuer leur autorité. Dans ses luttes les plus vives contre ces puissances, elle n'a jamais eu en vue qu'une seule chose: les empêcher de se perdre, en foulant aux pieds les intérêts qu'elles devaient défendre et en s' attribuant des droits qui ne leur appartenaient pas. Il n'est pas au monde d'autorité qui, durant un laps de temps aussi long, ait cédé aussi peu aux défaillances de l'humaine faiblesse; il n'en est point qui soit éloignée de tous les abus par un devoir aussi sacré et par un intérêt aussi palpable.

Du reste, le moment n'est pas venu encore de traiter la question d'utilité. Bientôt nous prouverons que, si l'union des deux sociétés ofire de précieux avantages à la société spirituelle, elle est bien plus jaécessaire encore à la société tem-

porelle. Notre but en ce moment était simplement de déduire la nécessité de cette union de Tessence même de la société civile.

Ce but, nous croyons l'avoir atteint; et nous ne voyons pas comment les conditions particulières des sociétés modernes peuvent infirmer la force de nos démonstrations. A moins que le xix® siècle ne parvienne à changer la nature de l'homme et le plan de la Providence, à moins que Jésus- Christ ne soit renversé du trône où il est assis à la droite de Dieu le Père, et que l'humanité no trouve sur la terre son éternelle féhcité, il faut que les sociétés terrestres subordonnent leur action et leurs intérêts aux intérêts et aux lois de la société céleste. Tant qu'elles refuseront d'accepter cette subordination, tant qu'elles opposeront leur pouvoir au pouvoir de Jésus-Christ et de son Église, il y aura dans le monde moral la même perturbation, les mêmes catastrophes dont le monde physique serait le théâtre, si l'un des systèmes planétaires se mettait en opposition avec les lois de la gravitation universelle. Pour un chrétien, cette vérité ne peut être l'objet d'un doute; nous ne serions plus chrétiens, si nous en doutions. Mais si nous n'en doutons pas, comment

hésiterions-nous à élever la voix pour rappeler à la société le danger auquel elle s'expose, et la condition indispensable de son salut. L'obstination de son aveuglement ne nous autorise pas à garder le silence. Si nous voyions un homme se précipiter dans un abîme, les yeux fermés, ne nous croirions-nous pas obligés de faire les plus violents efforts pour l'arrêter, dussions- nous même nous exposer à ses mauvais traitements? Telle est notre position vis-à-vis de la société moderne. Notre foi et notre raison nous montrent, dans la

violation systématique de la loi suprême de la Providence, la cause des maux qui tourmentent cette société et des fléaux plus terribles encore qui la menacent. Nous ne pouvons l'avertir sans nous exposer à ses colères; et nous devons nous attendre à soulever contre nous d'autant plus de haine que nous mettons plus de dévouement à la sauver. Devant une telle perspective, on pourrait être tenté de se taire, ou même de se joindre à ceux qui captent la faveur du siècle, en caressant ses illusions et ses préjugés. MaisàDieu ne plaise que nous cédions à d'aussi lâches pensées, et que nous nous rendions coupables d'une semblable trahison. Notre foi ne nous permet pas degar-

der le silence : nous parlerons donc ; et, dussionsnous provoquer plus d'injures encore et d'avanies que les ennemis de l'Église et de la société ne peuvent en accumuler sur notre tête, nous nous estimerons heureux d'avoir contribué, par notre humble protestation, à empêcher les erreurs modernes d'acquérir un droit de prescription contre les prérogatives souveraines de notre divin Roi .

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