IV. *- Ralsoooement de Bf. de Tocqvevllle
Cette impuissance de l'homme à conquérir et à conserver par ses seules forces la vérité morale est admirablement démontrée par M. de Tocqueville (1).
« Il n'y a presque point d'action humaine, « dit-il, quelque particulière qu'on la suppose, € qui ne prenne naissance dans une idée très- € générale que les hommes ont conçue de Dieu, € de ses rapports avec le genre humain, de la
< nature de leur âme et de leurs devoirs envers 4c leurs semblables. L'on ne saurait faire que
< ces idées ne soient pas la source commune € d'où tout le reste découle.
€ Les hommes ont donc un intérêt immense à « se faire des idées bien arrêtées sur Dieu, leur « âme, leurs devoirs généraux envers leur 4c créateur et leurs semblables ; car le doute sur
sur l'Unité de renseignement de la philosophie. Nous ne pouvons qu'y renvoyer ceux de nos lecteurs auxquels nos assertions offriraient quelque obscurité.
(1) De la Démocratie en Amérique, t. II, liv. I, c. v.
€ ces premiers points livrerait toutes leurs actions € au hasard et les condamnerait en quelque sorte
< au désordre et à l'impuissance.
€ C'est donc la matière sur laquelle il est le « plus important que chacun de nous ait des € idées bien arrêtées, et malheureusement c'est € aussi celle dans laquelle il est le plus difficile € que chacun, livré à lui-même, et par le seul
< effort de sa raison, en vienne à arrêter ses « idées.
€ Il n'y a que des esprits très-affranchis des « préoccupations ordinaires de la vie, très-péné- « trants, très-déliés, très-exercés , qui , à l'aide « de beaucoup de temps et de soins, puissent « percer jusqu'à ces vérités si nécessaires.
« Encore voyons-nous que ces philosophes « eux-mêmes sont presque toujours environnés « d'incertitudes ; qu'à chaque pas la lumière na- « turelle qui les éclaire, s'obscurcit et menace « de s'éteindre ; et que, malgré tous leurs efforts, « ils n'ont pu encore découvrir qu'un petit « nombre de notions contradictoires, au milieu <c desquelles l'esprit humain flotte sans cesse de- « puis des milliers d'années, sans pouvoir saisir 4c fermement la vérité, ni même trouver de
« nouvelles erreurs. De pareilles études sont « fort au-dessus de la capacité moyenne des « hommes; et quand même la plupart des hommes € seraient capables de s'y livrer, il est évident € qu'ils n'en auraient pas le loisir...
€ Cela me paraît unique. Parmi les sciences, « il en est qui, utiles à la foule, sont à sa portée; « d'autres ne sont abordables qu'à peu de per- « sonnes, et ne sont point cultivées par la majo- € rite, qui n'a besoin que de leurs applications « plus éloignées ; mais la pratique journalière de € celle-ci est indispensable à tous, bien que son € étude soit inaccessible au plus grand nombre.»
V. «— Conclaaioo de ce raisonnement* •*- La vraie re< llglon peut seule fournir a l*homnie la vérité nio< raie.
Que conclure de ce fait indiscutable ? Dans les degrés inférieurs de la création, la divine sagesse a mis partout la satisfaction à côté du besoin : la chenille, qui rampe sous le gazon, trouve à côté d'elle, en naissant, la seule plante qui convienne à sa frêle organisation ; et voilà qu'au plus
haut degré de la hiérarchie des êtres, rhomme, le roi de ce vaste empire, est hors d'état de satisfaire à la plus impérieuse nécessité de sa vie morale ! N'est-ce pas un indice manifeste que Dieu a pourvu, dans un ordre supérieur, à cette immense lacune de Tordre naturel ?
M. de Tocqueville ne va pas si loin : il se contente de conclure que la société humaine ne peut se passer de religion, puisque ^ le premier objet « et l'un des principaux avantages des religions, « est de fournir sur chacune de ces questions « primordiales une solution nette, précise, intel- € ligible pour la foule et très-durable. >
Mais c'est ici que nous sommes contraints de nous séparer 'de l'éminent publiciste. Nous ne pouvons lui accorder qu'une doctrine quelconque sur Dieu et la vie future suffise pour résoudre le problème. Puisque cette doctrine doit donner à la vie humaine sa direction, une fausse doctrine ne pourrait donner qu'une fausse direction. Dieu se serait donc manqué à lui-même, si sur des points qu'aucun homme ne peut se dispenser de connaître, il n'avait fourni à tous un moyen facile d'arriver à la vérité. D'ailleurs, à l'âge où l'humanité est parvenue, la vérité seule peut la satis-
faire et la diriger avec une autorité suffisante. A d'autres époques, nous en convenons avec M. de Tocqueville, « des religions très-fausses et trèsabsurdes ont pu imposer un joug salutaire à Tintelligence, > parce que, au milieu de leurs erreurs, elles [offraient à l'intelligence quelques vestiges de vérité ; ce mélange de parties discordantes a pu se soutenir tant qu'il n'a pas été atteint par le marteau de la discussion. Mais aujourd'hui, quel est le corps de doctrine que ce marteau destructeur n'éprouve et ne renverse? La vérité seule peut lui résister ; mais les religions purement humaines ne sauraient demeurer longtemps insensibles à ses coups. Quand l'une de ces religions aurait acquis au sein d'un peuple une suprématie exclusive et incontestée, l'activité des intelligences, généralement tourmentées aujourd'hui par le besoin de tout scruter, ne tarderait pas à mettre au jour la faiblesse de ses bases, l'incohérence de ses dogmes et l'illégitimité de son origine. A plus forte raison, dans des sociétés mêlées, comme le sont toutes les sociétés modernes, les doctrines humaines, qui s'y disputent l'empire des intelligences, ne sauraientelles tarder longtemps de se discréditer les unes
les autres par leurs contradictions. Le fait seul de leurs luttes démontrera avec évidence, qu'aucune d'entre elles n'a une autorité suffisante pour instruire le genre humain. Il faudra donc de toute nécessité, ou supposer que Dieu a manqué à sa sagesse, en refusant à l'homme l'enseignement certain et lumineux qui lui est indispensable , ou reconnaître comme divine l'unique autorité qui prouve la légitimité de sa mission par des signes dont l'évidence a subjugué les plus grands génies.
Oui, telle est la solution donnée par la divine bonté à l'insoluble problème, dont par la bouche de M. de Tocqueville, le rationalisme nous exposait naguère les désolantes conditions. L'homme ne peut vivre moralement , s'il ne connaît avec Certitude la vérité morale, et il ne peut la connaître avec exactitude, si elle ne lui est transmise par l'autorité ; d'un'autre côté, il n'y a pas sur la terre d'autorité capable de lui enseigner cette vérité et de lui donner cette certitude. Donc, il ne peut acquérir et conserver ces conditions indispensables de sa vie morale, qu'autant qu'elles lui sont fournies par la religion révélée.
"VI. — > La nécessité de la révélation chrétienne est une néccMlté de fait, parfaitement certaine, quoique nullement absolue.
Rappelons-nous que nous ne discutons pas en ce moment sur des possibilités métaphysiques, mais quenous raisonnons sur les faits, et que nous traitons la plus pratique de toutes les questions sociales. Nous ne prétendons pas que la société humaine n'eût pas pu être constituée de manière à pouvoir se passer de la révélation ; nous ne nions pas qu'aujourd'hui même elle ne porte dans son sein les éléments indispensables de sa perfection essentielle. Ce que nous affirmons, et ce qu'une expérience quarante fois séculaire affirme avec nous, c'est que, de fait, ces germes n'ont jamais pu se développer suffisamment sous Tinfluence des forces purement naturelles; c'est que, jusqu'à ce jour, aucun enseignement purement humain n'a été capable de défendre contre les attaques des passions, et de maintenir pure de tout mélange d'erreur la vérité morale ; c'est enfin que cette autorité, qui n'a jamais existé sur la terre, a moins de chances que jamais de s'établir, dans la
période de scepticisme où rhumanité vient d'entrer.
Les Platon, les Aristote et les Zenon, s'ils venaient au monde dans notre siècle, auraient bien plus de peine qu'ils n'en eurent jadis à se créer des disciples; le pourraient -ils, qu'y gagnerait Thumanité? Quel profit a-t-elle retiré jadis des spéculations de ces sages? Qu'on lise dans les dialogues de Cicéron l'éloquent résumé de tous les travaux de la philosophie ancienne, sur Dieu, sur l'âme, sur les premiers principes de la morale, c'est-à-dire sur les questions les plus vitales pour l'humanité : et Ton verra que tous ces travaux, absolument stériles pour les masses, n'ont abouti, pour les sages eux-mêmes, qu'à l'incertitude la plus complète et aux controverses les plus stériles. Les mauvaises passions du cœur, qui obscurcissent le regard de l'esprit, l'orgueil et la cupidité qui font aimer l'erreur du moment qu'elle devient une source de gloire ou de profit, l'envie qui pousse à combattre la vérité du moment qu'elle est profitable à un rival, le besoin d'innover, la témérité à affirmer, la répugnance â reconnaître ses méprises, le respect pour Terreur d'un maître, Tesprit d'école et de parti, combien
de causes toujours agissantes et concourant ensemble à r obscurcissement de la vérité sur la terre ! Qu'on nous montre, au sein de la société humaine, une force capable de neutraliser toutes ces causes. C'est en vain qu'on la chercherait. — Mais quoi ! il faudra donc que la société humaine se résigne à mourir de la plus affreuse de toutes les morts, de la mort de l'intelligence? — Oui, répond Platon , si un Dieu ne vient du ciel nous enseigner les choses sur lesquelles la terre ne nous offre que ténèbres. — Mais ce Dieu est venu ; il s'est fait notre maître ; et tous ces problèmes que, depuis des siècles, la raison humaine agitait vainement, il les a résolus avec une clarté si grande, que les petits enfants en ont saisi la solution. Tant que T autorité de ce divin Maître a été respectée dans notre Europe, les âmes éclairées par ses enseignements sont demeurées en communion entre elles et avec Dieu ; mais un jour est venu où la société s'est fatiguée de cette lumière ; elle a trouvé trop humiliant d'être assujettie à l'empire de la vérité; et depuis lors, elle est comme un aveugle qui cherche sa voie en plein jour. Elle chancelle au milieu des ténèbres qu'elle s'est faites elle-même ; et elle ne
retrouvera la lumière que lorsqu'elle se retournera de nouveau vers le divin soleil, dont elle a voulu éteindre les rayons.
VII. — La restauration de la royauté sociale de «Jésus- Christs condition essentielle du rétablissement dim^ règne de la vérité.
Mais à quelles conditions la société pourra — t-elle recevoir du Verbe incarné la vérité moral^^ nécessaire à la vie temporelle des sociétés, e^^i même temps que la vérité surnaturelle, sans laquelle les individus ne peuvent accomplir leu^T^ destinées immortelles ? — A une condition seulement; il faut que cet unique sauveur des hommes et des peuples soit de nouveau recoi^u et proclamé comme le roi des uns et des autres; il faut que ses enseignements soient acceptés comme la règle des intelligences, et que l'autorité spirituelle chargée de les transmettre aux hommes soit respectée et défendue par l'autorité temporelle. Si ce respect est sincère, le pouvoir civil n'aura pas besoin de déployer l'appareil rigoureux des supplices, pour le rendre efficace. Qu'il entoure les droits de Jésus-Christ des garanties
dont il sait entourer ses propres droits. Qu'il attribue aux sentences du Tribunal suprême établi par le Fils de Dieu pour définir la vérité, la même inviolabilité qu'aux jugements des tribunaux qu'il a lui-même établis pour administrer la justice. Demander aux sociétés humaines cette égalité de privilèges entre leurs propres institutions et les institutions divines qui leur servent de base, ce n'est sûrement pas trop leur demander. Elles ne croient pas attenter aux droits de la liberté, en soustrayant aux attaques les principes conventionnels de leurs chartes éphémères ; qu'elles se montrent également soigneuses de sauvegarder les principes, tout autrement saints et tout autrement nécessaires, sur lesquels Dieu lui-même a fondé l'ordre social. A cette condition seulement, cet ordre essentiel pourra être maintenu, et avec lui les constitutions politiques qui en sont la forme accidentelle. A cette condition la vérité pourra établir son règne sur la terre, et faire régner avec elle la justice, la concorde, la paix, le vrai progrès.
Nous regrettons d'être obligés de nous séparer ici d'hommes pour lesquels nous professons la plus affectueuse estime, et aux yeux desquels la liberté est la garantie unique et infaillible du
DOCTRINES ROMAINKS. 9
triomphe de la vérité sur la terre. Mais nous ne nous séparons d'eux que parce qu'ils se séparent eux-mêmes de Tarrnée de Dieu et se mettent en opposition avec les plus illustres champions que rétemelle vérité a chargés de défendre sa cause, durant le cours des siècles .
Ces athlètes nouveaux, qui se persuadent avoir découvert la seule bonne tactique d'après laquelle doit être conduite la guerre séculaire de la vérité contre Terreur, ne songent pas que Dieu aurait manqué à son Église, si, en la chargeant de poursuivre sans relâche cette guerre, il avait attendu dix-neuf siècles pour lui en révéler les lois. ;: Et ils ne se méprennent pas moins sur les conditions de la nature humaine que sur l'économie de la Providence divine.
Ils oublient que, suivant la parole de Jésus- Christ lui-même, « tous ceux qui ne sont pas pour « lui sont contre lui ; » que « si tous les hommes « ne viennent pas à la lumière, c'est qu'un grand « nombreaimemieuxlesténèbres que la lumière; » que le monde, aujourd'hui comme aux premiers jours du christianisme, « hait les disciples de Jésus- € Christ, comme il a haï Jésus-Christ lui-même. »
Aussi longtemps que ces paroles de la Vérité
-éternelle ne seront pas devenues des mensong^S; ce sera se nourrir de chimères que d'attendre des adeptes de Terreur une pleine liberté pour la vérité et pour ses défenseurs. Ils ne lui laisseront la liberté qu'autant qu'ils la mépriseront plus encore qu'ils ne la haïssent; du moment qu'ils pourront craindre son ascendant, leur haine prendra le dessus sur le dédain, et ils commenceront à la persécuter. L'erreur de bonne foi peut seule consentir à respecter la liberté de la vérité ; or, il faudrait être par trop naïf pour croire à la bonne foi de tous ceux qui, vivant au milieu de la lumières, s'obstinent à lui fermer les yeux. Dans les contrées où l'Église vit, parle, agit, et prouve sa divinité par tous ses actes, les hommes auxquels leur bonne foi permet de recevoir l'influence de sa grâce, sans reconnaître son autorité, ne peuvent être que des exceptions ; et, si nombreuses que ces exceptions puissent être supposées, surtout à une époque d'obscurcissement comme la nôtre, elles ne sauraient détruire la loi. Or, la loi, c'est celle qu'a si éloquemment établie saint Augustin : c'est qu'il y a sur la terre deux sociétés, ou plutôt deux armées : l'armée des serviteurs de Dieu, et l'armée de ses ennemis, con-
stamment et nécessairement en guerre Tune contre l'autre. Les serviteurs de Dieu ne peuvent combattre qu'avec les armes de la vérité et de la justice ; mais les ennemis de Dieu n'ont jamais cessé et ne cesseront jamais d'abuser de la liberté qui leur sera donnée et d'employer, pour détruire le règne de la vérité, les armes de la violence et du mensonge (1). En vain espérerait-on qu'une
(1) Ce résultat ressort si clairement des faits et des conditions présentes de la nature humaine qu'il s'impose par son évidence à ceux-là même dont il renverse les théories. Un des écrivains catholiques qui défendent avec le plus d'éclat la doctrine que nous combattons en ce moment, écrivait naguère ces remarquables paroles : a Étant données la raison et « la liberté, oui nous sommes les plus forts, a3'^ant pour nous « la vérité. Mais qui nous donnera la raison et la liberté? On « veut étouffer l'une et l'autre : la fureur des tyrans entend « bien les fouler aux pieds, et il faut un miracle pour les « sauver. » (R. Père A. Gratry, Lettres sur la Religion.)
L'éminent auteur suppose ensuite que ce miracle est fait, et que la liberté complète est établie au sein de la société. Il ne doute pas qu'au bout d'un temps plus ou moins long la vérité ne finisse par triompher. Mais il oublie que ce premier miracle ne saurait empocher de renaître les causes qui aujourd'hui suscitent contre la vérité tant d'oppositions et de tyrannies. Pour arrêter perpétuellement l'action de ces causes, il faudrait que le miracle se renouvelât chaque jour, et que la nature humaine fût transformée. De bonne foi, pouvons-nous fonder sur une pareille hypothèse ime théorie sociale: et s'il nous plaît de créer une théorie aussi contraire à la réahté (les faits, avons-nous le droit de l'imposer à l'Église ?
ET LE DROIT A LA VERITE la'J
constitution sociale quelconque pourra changer cet état de choses. Il faudrait pour cela que la nature humaine elle-même subît une transformation radicale, que rien sûrement ne nous autorise èi regarder comme très-prochaine.
Mais tant que l'humanité sera ce qu'elle est au-
jourd'hui, la liberté complète laissée à l'erreur,
en procurant à la vérité de glorieux triomphes
sur les esprits d'élite, entraînera inévitablement
sa défaite au sein des masses.
Tels sont déjà les résultats de cette liberté absolue, partout où elle a été proclamée. Ainsi partout, nous voyons les principes de la religion naturelle attaqués avec autant d'acharnement et de perfidie que les dogmes de la religion révélée. Partout le sophisme fascine avec la même facilité les intelligences irréfléchies. Partout la fiction qui amuse est préférée à la vérité qui rend meilleur. Partout les doctrines corruptrices mettent en œuvre avec le même déplorable succès la puissance d'attraction qu'elles possèdent sur les instincts inférieurs du cœur humain ; et pour un esprit supérieur qui réussit à vaincre cette attraction honteuse, il y a des milliers d'âmes plus basses qui se laissent entraîner dans la fange du maté-
rialismey et devieimeiit de jour en jour plus
hostiles à la yérîté et plus rebelles aux devoirs delà vie sociale (1).
VIII« — Oael est le remède ?
OÙ donc est le remède à ce déplorable état de choses ?
En appellerons-nous à la force pour guérir les maux de la liberté î Non, la force ne saurait accomplir une pareille œuvre. Dans une société où la vérité exerce déjà son paisible empire, la force est utile et nécessaire pour la défendre contre les attaques du mensonge et de la violence ; mais elle ne saurait rétablir son règne dans les sociétés où il a été renversé. On sait que lorsque Louis XIV, après la révocation de Tédit de Nantes, organisa les dragonades pour convertir par la terreur les protestants de son rojaume, il fut blâmé par le Souverain Pontife. A plus forte raison, s'il s'agissait de ramener à la vérité, non pas une fraction de peuple^ mais une société entière, remploi de la force serait-il blâmable.
C'est par la seule persuasion que la foi doit
(1) Voir à la fin du livre la note sur la liberté américaine.
conquérir les âmes ; et f d'ailleurs n'est-il pas rQanifestement impossible qu'une société attachée à. Terreur fournisse au pouvoir une force suffisante pour la faire revenir à la vérité? Les ennemis de l'Eglise peuvent donc se remettre de leurs frayeurs hypocrites. Si les échafauds et les bûchers se relèvent, ce ne sera pas par nos mains. Plût à Dieu que les guillotines de la Terreur ne fussent pas plus à craindre pour les serviteurs de la vérité que les auto-da-fé de l'Inquisition ne le sont pour ses ennemis !
Sur qui donc comptons-nous pour opérer l'heureux changement qui doit rendre à la société son équilibre? Sur le pouvoir des princes? — Leur concours pourra y contribuer puissamment, sans doute ; mais nous ne croyons pas qu'il puisse l'opérer. — Sur quoi donc fondons-nous notre espérance? — Sur Dieu d'abord, le tout-puissant médecin des sociétés ; et aussi, quoique dans un sens bien différent, sur l'excès même du mal.
Tel est en effet l'enseignement qui ressort de l'étude de l'histoire : nous voyons que la Providence n'a pas de moyen plus efficace pour instruire les sociétés que l'expérience des suites mauvaises de leurs erreurs. Avant de les guérir des maux
qu'elles se sont attirés par leur infidélité, elle laisse ces maux empirer jusqu'à devenir manifestement incurables ; et c'est alors qu'elle signale à la fois sa puissance et sa bonté, en leur envoyant du ciel le remède qu'elles avaient vainement demandé à la terre. C'est ainsi qu'elle en a agi envers le peuple juif, type du peuple chrétien; c'est aussi de la sorte qu'elle a opéré le salut de l'ancien monde. La lumière s'est montrée à lui au moment où il était enveloppé des plus épaisses ténèbres, et où trois siècles de stériles efforts avaient démontré l'absolue impuissance de la sagesse humaine à l'éclairer.
Envisagées de la sorte, au point de vue de la divine miséricorde et à l'égard des peuples que Dieu veut sauver, les ténèbres elles-mêmes peuvent, parleur obscurité, devenir le signe de l'approche de la lumière. C'est dans ce sens que nous aimons à voir aujoui^d'hui, dans l'obscurcissement universel des principes et dans l'ébranlement général des bases les plus essentielles delà société, le signe d'une prochaine intervention de la divine miséricorde. Plus notre état est sans espoir du côté des hommes, plus nous espérons fermement dans la bonté divine.
Que ceux-là désespèrent qui peuvent se persuader que Dieu a accordé à son Eglise toute la gloire qu'il lui destine sur cette terre. Pour nous, nous éprouvons l'invincible persuasion que les triomph.es passés de la vérité ne sont que l'ébauche d'un triomphe bien plus complet qui lui est réservé dans l'avenir. Chaque fois qu'elle a été assaillie par une erreur partielle, elle a semblé succomber ; mais bientôt cette apparente défaite a été suivie par une glorieuse victoire. L'erreur a porté ses fruits amers, et la société, qui s'était laissé tromper par ses séduisantes apparences, a été ramenée à la vérité par les douloureuses suites de son illusion.
Hien ne saurait nous empêcher d'espérer que
ï^ieu va donner à son Eglise un semblable dédom-
'^agement et cette fois la victoire semble devoir être
l^ autant plus glorieuse que l'attaque a été plus vio-
^Ute et la défaite en apparence plus irrémédiable.
Ce n'est pas une seule vérité qui est attaquée
lijourd'hui; ce sont toutes les vérités; et ce
*est pas un seul peuple qui se révolte contre la
>yauté de Jésus-Christ ; c'est la société moderne
ut entière. Les lois de la Providence semblent
iger qu'à cette universelle apostasie se mêle
une complète restauration ; et, comme l'apostasie est le fait, non-seulement des princes et des gouvernements, mais de la société tout entière, ainsi la restauration doit s'opérer par le concoure spontané des gouvernements et des peuples-
Qu'on dise que ce retour est humainement im — possible, nous n'en disconviendrons pas ; ce qu ^ nous soutenons, et cela nous suffit, c'est qu'^. n'est pas impossible à Dieu.
Non, il n'est pas impossible à Dieu d'amener^ la société humaine à reconnaître cette indispensable nécessité de l'autorité divine, que ses douloureuses agitations lui rendent tous les jours plus sensible : non, il n'est pas plus impossible de faire accepter à notre société la royauté de l'Homme-Dieu, qu'il ne le fut jadis d'imposer au monde païen le dogme de l'unité de Dieu. La divine puissance, qui a fait le premier de ces miracles, est parfaitement capable d'accomplir le second. Si le monde ne mérite pas une pareille grâce, elle est méritée du moins par l'Eglise, dont les épreuves terrestres demandent ce dédommagement, et par Jésus-Christ auquel Dieu son Père a promis, par la bouche de tous les prophètes, l'universel établissement de sa royauté.
Ce qui est indubitable, du moins, et en ce moment nous ne voulons pas démontrer autre chose, c'est que ce miracle seul peut faire renaître la lumière au sein du chaos où la société moderne est plongée. Tant qu'il n'aura pas été accompli, il n'est pas de principe si lumineux, de droit tellement inviolable de devoir tellement sacré, d'intérêt social si manifeste, qui puissent échapper aux attaques du sophisme et à la contagion du scepticisme universel. Et de remède à cette mortelle maladie des âmîes, il n'y -en a point. Toute religion nouvelle est impossible ; toute philosophie est radicalement impuissante. Notre siècle est trop positif pour croire aux révélateurs, et trop orgueilleux pour accepter l'autorité des docteurs. Il est trop affairé pour se créer à lui-même une doctrine, et trop raisonneur pour l'accepter toute feite, d'une autorité humaine quelle qu'elle soit.
C'en est donc fait : il faut donc renoncer pour jamais au plus précieux trésor de l'homme, ou consentir à le recevoir des mains de celui qui est venunous rapporter du ciel. La société humaine ne peut rentrer en possession de la vérité que le jour où, de nouveau^ elle reconnaîtra pour Roi celui qui a dit : Je suis la Vérité.