II. -» l^a servitude de» Inteltl^ence» Inévitable en de
bor» du CbriAttaaisme.
Mais on dira peut-être que nul n'est tenu de croire aucun de ces maîtres : chacun peut choisir, entre les mille opinions qui s'entrechoquent, celle qui lui paraît la plus vraie. — Je le veux bien, et j'admets même que demain il pourra abandonner l'opinion qu'il embrasse aujourd'hui, pour changer encore après-demain. Mais qu'est-ce que cela? C'est la liberté du doute, mais ce n'est pas la liberté de la vérité. Or la liberté dont j'ai besoin, la vraie liberté de l'intelligence, c'est celle de la vérité et non celle du doute. Le doute est une infirmité de l'intelligence, qui, en bien des choses, ne peut atteindre la certitude, et fait de vains efforts pour surmonter les obstacles qui l'en éloignent. Elle n'est libre que lorsqu'elle a vaincu ces obstacles, et qu'elle se trouve en pos-
session de la lumière. Le doute est donc l'opposé même de la liberté ; et c'est la seule liberté que vous prétendiez me laisser ?
Oui la seule ; et tant qu'on n'aura pas changé
les conditions de l'humaine nature, la meurtrière
liberté de l'erreur ne pourra être acquise qu'aux
dépens de la vraie liberté de l'intelligence, de la
liberté de la vérité. Ceux qui se font contre
l'Eglise les défenseurs de la libre pensée mentent
impudemment, non-seulement à l'évidence des
principes, mais à l'évidence des faits. Pour
l'homme, tel qu'il est depuis son origine, la
^ï*oyance est une condition essentielle de vie phy-
si<jue et morale, sociale et individuelle ; et par
Conséquent l'indépendance absolue de la pensée
^'est au'une absurde chimère. Le rationalisme
lui-même est obligé d'en convenir, quand il ne
P^end pas à tâche de fermer les yeux à la lu-
Uxière.
« Si je considère l'homme, dit M. de Tocque- '^ ville, je trouve que les croyances dogmatiques '^^ ne lui sont pas moins indispensables pour vivre ^ seul, que pour vivre en société.
« Si rhomme était forcé de se prouver à luî- ^ même toutes les vérités dont il se sert chaque
» « jour, il n'en finirait point; il s'épuiserait en € démonstrations préliminaires sans avancer; « comme il n'a pas le temps, à cause du court 4c espace de la vie, ni la faculté, à cause des « bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il est « réduit à tenir pour assurés une foule de faits et « d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir, ni le pou- « voir de vérifier par lui-même... Il n'y a pas de 4c si grand philosophe dans le monde, qui ne € croie un million de choses sur la foi d' autrui, € et qui ne suppose beaucoup plus de vérités « qu'il n'en établit.
€ Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que € l'autorité se rencontre quelque part dans le € monde intellectuel et moral. Sa place est « variable, mais elle a nécessairement une « place. »
Que va conclure le rationalisme d'un fait aussi certain et aussi universel? — Il en conclura nonseulement que l'indépendance absolue de la pensée est chimérique, mais que pour tous les hommes la servitude intellectuelle est indispensable : c'est ce que dit en propres termes M. de Tocqueville : « Il est vrai que tout homme qui € reçoit une opinion sur la parole d' autrui, met
« son esprit en esclavage : mais c'est une servî!^ « tude salutaire, qui permet de faire un bon « usage de sa liberté. »