‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 48 sur 69 · V. — Comparaison décisive · texte numérisé non relu

V. — Comparaison décisive

Nous ne voulons pourtant pas nous en contenter; et, pour la rendre plus palpable, nous demandons à nos lecteurs la permission d'employer une comparaison d'autant plus saisissante qu'elle est plus familière.

Supposons que, dans ce siècle ami de toutes les libertés, un homme se constitue le défenseur du libre commerce des poisons; et que, réduisant ses théories en pratique , il établisse partout des officines pour fabriquer et livrer au public ses funestes produits ; qu'il les mêle au pain, à l'eau, à toutes les boissons, à tous les aliments ; qu'il les assaisonne des saveurs les plus attrayantes, et les propose à la foule confondus avec les substances les plus saines : quel est rhomme en possession de sa raison qui osera imposer au gouvernement l'obligation de tolérer la liberté de ce scélérat? Le plus vulgaire bon sens ne dit-il pas que le salut de la société entière doit

prévaloir sur le prétendu droit qu'un particulier s'arroge de faire fortune aux dépens de la santé publique?

Il essayerait peut-être de défendre ce droit, en disant qu'il ne contraint personne à acheter ses poisons : mais ne saurait-on pas lui répondre qu'en donnant à ses dangereux produits les apparences d'une nourriture saine, il met ses concitoyens dans l'impossibilité de les discerner, et leur ôte, par conséquent, de fait, la liberté d'éviter lamort?

L'application se fait d'elle-même, et elle ne saurait être repoussée, qu'autant qu'on aurait perdu toute foi à la vérité morale et à la dignité humaine.

N'est-il pas évident, en effet, que si l'homme doit être un agent moral, et non pas seulement le frère aîné des singes, la vérité morale lui est plus nécessaire que la nourriture physique ? N'est-il pas plus évident encore que, sur ces deux intérêts capitaux, la masse des hommes est également incapable de résister aux séductions de l'imposture? N'avons-nous pas, chaque jour, la preuve qu'il est aussi facile de leur faire prendre l'erreur la plus funeste pour une vérité utile, que de leur faire prendre un poison meurtrier pour un aliment sain? Mais s'il en est ainsi, et si Dieu, dans son

infinie bonté a fourni aux sociétés humaines un moyen facile de discerner la vérité de l'erreur, comment ne leur aurait-il pas fait, en même temps, une obligation de garantir aux intelligences le pouvoir de se nourrir de la vérité et de repousser Terreur ? Gomment surtout oseraiton décorer du nom de liberté de pensée le pouvoir donné aux imposteurs de ravir aux ômes cette liberté si nécessaire, et de les réduire  la plus ftine$te de toutes les servitudes.

VI. •— L.e» «oclétés démocratiques sont bien pins exi^OAée» que le» antre* à la «ervltnde Intellectnelle, si elles n*en sont affranchies par la royauté éto Jésus-Clirlst.

Cette assertion étonnera peut-être plus d'un lecteur. Nous avons tellement entendu dire que la liberté est l'aspiration souveraine, universelle, irrésistible des sociétés modernes, que nous avons fini par voir, dans l'exagération de cette tendance, le principal danger de ces sociétés et le principal obstacle à la restauration de l'autorité divine de Jésus-Christ.

C'est une erreur. 11 y a dans les sociétés modernes une tendance bien plus profonde et bien

plus constante que la tendance vers la liberté : c'est la tendance à Tégalité, la répulsion de tout privilège de rang et de naissance. La première de ces deux aspirations a pu être plus d'une fois domptée depuis un siècle; et Ton a vu les peuples acclamer avec une sorte d'enthousiasme les pouvoirs qui leur ravissaient les institutions libres le plus péniblement conquises. La tendance à l'égalité au contraire n'a pu être ni étoufiee ni sérieusement combattue par aucun pouvoir ; et si quelques timides efforts ont été tentés pour reproduire quelques vestiges des anciennes aristocraties, leur insuccès a montré combien les idées et les mœurs démocratiques ont acquis d'ascendant chez les peuples modernes.

Si donc nous voulons nous faire une juste idée des dangers qui menacent les sociétés modernes; et des chances qu'elles peuvent offrir à la restauration de l'autorité sociale de Jésus-Christ, c'est dans les tendances démocratiques qu'il faut— chercher la raison;et les dangers de ces espérances.

Or, en nous plaçant à ce point de vue, nous n^ tarderons pas à nous convaincre que les peuples modernes sont menacés d'un danger beaucoup plus sérieux que celui de l'anarchie intellectuelle.

c'est le danger du despotisme de l'opinion commune; mais nous verrons de plus, ce que M. de T*o<îqueville n'a pas su voir, que la royauté sociale de Jésus-Christ est l'unique préservatif capable de sauver les sociétés modernes de ce danger. Que ce danger existe et qu'il soit presque inévitable, c'est ce que la réflexion seule pourrait ^^montrer, et ce que déjà l'expérience confirme, ^coûtons encore le sagace observateur de la démo- ^l*atie :« L'homme qui vit en société subit nécessairement l'influence des idées et des sentiments qui dominent autour de lui. Pour lutter constamment Contre cette influence, il aurait besoin d'une force tiaorale presque héroïque; et l'héroïsme n'est ja- Xnais que le privilège d'un petit nombre. Au lieu de remonter le courant, les âmes ordinaires se laissent emporter. Dans les sociétés aristocratiques, c'est la raison supérieure d'un homme ou d'une classe qui gouvernera l'opinion des masses ignorantes, accoutumées à la soumission. Le contraire arrive dans les siècles d'égalité.

« A mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à croire

la masse augmente, et c'est, de plus en plus, Topinion qui mène le monde.

« Le public a donc, chez les peuples démocratiques, une puissance singulière, dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même concevoir ridée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose, et les fait pénétrer dans les âmes, par une sorte de pression immense de Tesprit de tous sur rintelligence de chacun.

« Aux États-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une foule d'opinions toutes faites ; il y a un grand nombre de théories, en matière de philosophie, de morale et de politique, que chacun y adopte ainsi, sans examen et sur la.

foi du public ; et si l'on y regarde de très-près, on verra que la religion elle-même y règne biencm

moins comme doctrine révélée que comme opi

nion commune.

« Il est à croire que Tempire intellectuel d' plus grand nombre serait moins absolu chez u

peuple démocratique soumis à un roi, qu'au seL 11 d'une pure démocratie; mais il sera toujouTirs très-absolu; et quelles que soient les lois poU tiques qui régissent les hommes dans les siècles d'égalité, l'on peut prévoir que la foi dans Yopi-

Dion commune y deviendra une sorte de religion, dont la majorité sera le prophète.

« Ainsi, l'autorité intellectuelle sera différente, maïs elle ne sera pas moindre; et, bien loin de croire qu'elle doive disparaître, j'augure qu'elle deviendrait aisément très-grande... de telle sorte qu'api*ès avoir brisé les entraves que lui imposaient, j^dis, des classes ou des hommes, l'esprit humain s'enchaînerait étroitement aux volontés du plus ?t*and nombre. »

Un pareil avenir effraye d'autant plus l'histo- ^en de la démocratie, qu'il lui paraît plus inévit^le.

« Si à la place de toutes les puissances diverses ^i gênaient et retardaient outre mesure l'essor ^e la raison individuelle, les peuples démocrati- 9;ues substituaient le pouvoir absolu d'une majo- ^té, le mal n'aurait fait que changer de caract:ère. Les hommes n'auraient point trouvé le Inoyen de vivre indépendants , ils auraient feulement découvert, chose diflScile, une nouvelle physionomie de la servitude. Il y a là, je ne saurais trop le redire, de quoi faire réfléchir profondément ceux qui voient dans la liberté de Vintelligence une chose sainte, et qui ne haïssent

pas seulement le despote, mais le despotisme. Pour moi, quand je sens la main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front, il m'importe peu de savoir qui m'opprime, et je ne suis pas mieux disposé à passer ma tête dans le joug parce qu'un million de bras me le présentent (1). »

VII* — Impossibilité de tronvei* dans I*buinaiilté uo

préservatif cfncace.

Ces paroles sont généreuses, mais, il faut Tavouer, elles sont en même temps désespérantes. M. de Tocqueville ne prouve pas seulement que le problème proposé aux amis de la liberté intellectuelle est digne de leurs plus profondes réflexions, il prouve aussi que ce problème est insoluble.

Rappelons-en brièvement les données.

Dans toute société, il faut que la masse des intelligences, incapable d'arriver par elle-même à la vérité, la reçoive de l'autorité dominante; or, dans les sociétés démocratiques, l'autorité domi-

(1) Dëmoci atie amériCdine,L H, iiv. I, c. ii.

nante est celle de la masse . elle-même ; donc, ceux qui ont besoin de direction dans leurs pensées sont précisément ceux qui peuvent seuls, dans ces sociétés, donner la direction. Beaucoup moins aptes que les aristocrates à étudier les grandes questions religieuses et sociales, parce qu'elles ont à la fois moins d'éducation et de loisir, les masses démocratiques ne sont pas moins absolues dans la prétention à faire tout plier sous Jô joug de leur opinion. La raison individuelle, au lieu de conquérir son indépendance en entrant sous ce nouveau régime, ne fait qu'échanger la domination d'une majorité d'élite contre le despotisme ànprofanum vulgus. «Cette nouvelle phys^onomie de la servitude » est certainement la plus 'hideuse de toutes. Et comment y échapper? Les ^éros le pourront, je le veux bien; mais ceux qui ^^sont pas des héros? Se passer de l'autorité? ^. de Tocqueville nous a prouvé que c'est im- E>€ssible. Substituer à l'autorité des masses l'autorité des hommes les plus éminents ? — Ce serait ^ller contre les tendances les plus essentielles à la démocratie. — En vérité, le problème est hutnainement insoluble.

Vlkl — Ce préservatif existe dan» l*JBgll«e

Il a été résolu pourtant j et nous en contemplons la glorieuse solution au sein même de cette démocratie américaine, qui, la première, nous en avait révélé les inextricables difficultés. Cette démocratie, qui repousse toutes les supériorités individuelles et tous les privilèges de classes, a vu apparaître devant elle une souveraineté qu'elle n'a pas pu repousser. Jésus-Christ s'est montré vivant dans son Église, et régnant par elle sur les intelligences. Par la bouche de ses ministres, il ne cesse de faire retentir un enseignement sublime, certain , immuable , inaccessible aux fluctuations de l'opinion et aux caprices des majorités. Tous ceux qui acceptent cette opinion sont, par là même, affranchis de la servitude, qui sans lui serait inévitable. La parole du divin Maître se réalise à leur égard : « Si le Fils de Dieu vous délivre, alors vous jouirez de la vraie liberté (1). » Et cette liberté ne s'étend pas seule -^

(1) Saint Jean, c. viii, 36.

Qxent aux questions religieuses définies par TÉ- ?lise, elle embrasse tout un ensemble de doctrines îleTées et de sentiments généreux qui découlent 1^ ces vérités ; ou plutôt, elle relève et ennoblit la ^ie intellectuelle tout entière. Le catholique, habitué à reconnaître pour son maître unique leVerbe ^carné, toujours vivant dans l'Église, neconseîiira jamais, dans l'ordre des vérités morales, à •ourber son intelligence sous le joug d'une ma- Orité, si nombreuse qu'elle soit. Tout au plus lui *econnaîtra-t-il le droitde diriger son opinion dans a sphère inférieure des choses passagères et des ntérêts matériels ; mais, pour tout ce qui tient à a dignité de l'homme et à ses éternelles destilées, la soumission qu'il professe à l'égard de la *oyauté de Jésus -Christ l'affranchit du joug des- )otique de l'opinion.

Il est bien vrai que cette souveraineté de *Homme-Dieu dans son Église n'est pas reconlue par la société américaine; elle ne peut, par conséquent, étendre à l'ensemble de cette société a salutaire influence qu'elle exerce sur les âmes ibrement soumises. Mais l'utilité des services ju'elle est appelée à rendre aux sociétés démo- 'itlqa es, n'en est peut-être que plus frappante

parle contraste. Tandis que, dans cette démocratie modèle, le pouvoir dissolvant et dégradant de l'opinion détruit toutes les croyances purement humaines, et enfonce de plus en plus les âmes dans la matière, FÉglise apparaît avec un éclat toujours croissant, comme l'unique abri des fortes convictions etMes grandes espérances. A mesure que la liberté illimitée de la discussion augmente l'anarchie religieuse et renverse plus irrésistiblement les frêles organisations des églises faites de main d'honmie, elle fait mieux ressortir l'unité et la solidité de l'édifice que la main de Dieu a construit.

IJL. — Il y a là une garantie sérieuse de» Catui

triomphes du eatbollclsme.

Aussi M. de Tocque ville, en rendant témoi gnage au progrès du catholicisme dans les États

Unis, n'hésite pas à lui promettre des triomph^3s analogues dans les sociétés démocratiques dte l'avenir. « L'Amérique, dit-il, est la contrée la plus démocratique de la terre, et c'est en même temps le pays où, suivant des rapports dignes de foi, la religion cathoUque fait le plus de progrès... « Les hommes qui vivent dans les siècles dé-

mocratiques, sont fort enclins à se soustraire à toute autorité religieuse. Mais s'ils consentent à se soumettre à une autorité semblable, ils veulent du moins qu'elle soit une et uniforme... ils sont naturellement peu disposés à croire; mais dès qu'ils ont une religion, ils rencontrent aussitôt en eux-mêmes un instinct caché, qui les pousse à leur insu vers le catholicisme. Plusieurs des doctrines et des usages de l'Eglise romaine les étonnent, mais ils éprouvent une admiration secrète pour son gouvernement, et sa grande unité les attire.

« Si le catholicisme parvenait enfin à se soustraire aux haines politiques qu'il a fait naître (?), je ne doute pas que ce même esprit du siècle, qui lui semble si contraire, ne lui devînt très-favorable et qu'il ne fît tout à coup de grandes conquêtes... Il y aura toujours des hommes, qui, après avoir soumis à une autorité quelques-unes de leurs croyances religieuses, voudront lui en soustraire plusieurs autres, et laisseront flotter leur esprit au hasard entre l'obéissance et la liberté. Mais je suis porté à croire que le nombre de ceux-là sera moins grand dans les siècles démocratiques, que dans les autres siècles, et que

DOCTRINES ROMAINES. Il

nos neveux tendront de plus en plus à ne se diviser qu'en deux parts, les uns sortant entièrement du christianisme et les autres entrant dans le sein de l'Eglise romaine. >

Nous adoptons pleinement les conclusions de M. de Tocqueville ; mais nous ne pouvons nous contenter pour l'Eglise des triomphes qu'il lui promet. Il ne peut suffire à la légitime épouse de Jésus-Christ de voir tomber, l'une après l'autre, à côté d'elle, ces Eglises adultères qui osèrent un jour usurper son nom et sa mission divine. Ce n'est pas assez pour elle de sauver les âmes d'élite qui, au milieu de l'anarchie et de la servitude universelle des intelligences, voudront conserver le droit d'obéir librement à la vérité. Elle est la mère de toutes les âmes, et elle aspire à les affranchi toutes également ; et c'est pour cela qu'elle n peut accepter, comme son idéal, le régime où 1

liberté meurtrière de Terreur la met hors d'éta^ de leur donner à toutes la liberté vitale de 1 vérité.

Mais si, en Amérique, comme dans tous le^ pays où elle a réussi à s'établir, la liberté d'amasser des ténèbres prive nécessairement un grand nombre d'âmes de la lumière, cette liberté a du

moins Favantage de faire ressortir Findispensable nécessité de l'autorité de TEglise. Et, qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas seulement par la forme sous laquelle cette autorité s'exerce, qu'elle possède sur les peuples démocratiques une si grande force d'attraction, c'est par son fond même et par son essence.

Aux âmes résolues à conserver leurs croyances, sans abdiquer leur dignité, cette autorité oflEre le seul préservatif eflSicace contre les deux grands fléaux des sociétés démocratiques, l'anarchie religieuse et le despotisme de l'opinion. Aussi incapables d'éviter par leurs propres forces ce double danger, que de trouver du secours dans une autorité purement humaine, ces âmes se sentent poussées avec une force toujours croissante à chercher un abri sous la tutelle de l'autorité divine, qui les affranchit en les soumettant à Dieu.

M. de Tocqueville n'a fait qu'entrevoir cette explication, qui seule peut rendre raison de la puissance de l'Eglise au sein des sociétés démocratiques ; et il n'a compris également qu'à demi la vraie cause qui, jusqu'à ce jour, a empêché cette puissance de s'exercer dans notre Europe.

Plût à Dieu que les haines politiques fussent, comme il le croit, Tunique principe du malentendu qui divise, de ce côté de l'Atlantique, les deux sociétés. Le catholicisme n'étant lié à aucun intérêt purement politique, rien ne serait plus facile que de rétablir l'union. Mais non; ce funeste malentendu prend sa source dans Tinfernale conspiration de la secte, qui, depuis un siècle, travaille par toutes sortes de mensonges et de sophismes, à rendre le catholicisme odieux, et à tromper les sociétés modernes sur leurs ^Tais intérêts.

Combien de temps encore l'imposture conservera-t-elle son prestige? Nous ne le pouvons dire : mais sûrement elle finira par se démasquer elle-même ; les nuages du sophisme se dissiperont; et alors brillera, lumineuse comme le soleil, cette vérité, que l'Eglise à laquelle les sociétés du passé ont été redevables de tous leurs progrès, est bien plus nécessaire encore à la conservation et à l'afiranchissement intellectuel des sociétés de l'avenir.

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