CHAPITRE VII
I,A DIGNITÉ DES PEUPLES MODERNES n'a d'aUTRB GARANTIE SOLIDE QUB LA ROYAUTÉ DE JÉSUS-CHRIST.
1, —L'opinion publique, dan» les démocratless tend de •on propre poids an matérialisme.
La gloire peut dédommager quelquefois du sacrifice de la liberté ; et on a vu plus d'un peuple subir volontiers le joug d'un despote, quand ce joug était entouré de lauriers.
La doctrine des sociétés démocratiques n'aurait donc rien de trop effrayant, si le despotisme de l'opinion, auquel il leur est si difficile de se soustraire, tendait à les agrandir et à les élever.
Mais il suffit de considérer la nature de ces sociétés, pour se convaincre que la perte de la liberté intellectuelle doit entraîner irrésistiblement pour elles la perte de toute dignité ; et que
le despotisme de l'opinion ne peut avoir pour terme que les ignominies du matérialisme.
De quels éléments, en effet, se compose cette opinion publique, qui est la reine absolue de la démocratie? Elle se compose des sentiments de la masse, c'est-à-dire de la partie la moins éclairée et la moins réfléchie de la société, de celle au sein de laquelle les instincts inférieurs ont le plus d'empire, et par laquelle les hautes vues, les grandes pensées, les nobles sentiments ont le moins de chances de se faire accepter. Je ne dis pas que les masses soient pour jamais condamnées à cet état d'infériorité intellectuelle et morale ; j'espère même que le Christianisme les relèvera, à mesure qu'il reconquerra sur elles son empire ; mais qu'aujourd'hui elles soient malheureusement encore plus accessibles à l'appât des basses convoitises qu'à l'attrait des sublimes pensées, c'est un fait que l'aveuglement seul peut nier.
Quelle est donc la doctrine qui a le plus de chances de faire fortune au sein d'une société où l'opinion des masses donne la loi ? Évidemment, c'est la doctrine qui demande un moindre effort de l'esprit et promet aux convoitises des sens une plus immédiate satisfaction; en d'au-
très termes, c'est le hideux et brutal matérialisme.
Pours'éleveràla conception d'un Etre créateur, immatériel, infini, saint, juste, éternel, il faut un certain effort d'esprit ; pour accepter les sacrifices qu'impose à l'homme la croyance aux biens et aux maux de la vie à venir, il faut un effort plus difficile encore de la volonté. Mais pour croire qu'il n'y a rien de réel hors de ce qui frappe les sens; que le seul bonheur vrai est celui de la terre, et que la douleur sensible est le seul mal à redouter, aucun effort n'est nécessaire î il suffit de se laisser aller à la pente de la nature et de ne rien faire pour résister à l'instinct. Si donc il est une doctrine qui réduit en système ces penchants honteux, qui glorifie cette honte, et démontre à la raison de l'homme que l'homme ne doit pas faire usage de sa raison, cette doctrine pousse évidemment les sociétés démocratiques du côté vers lequel elles ne penchaient déjà que trop, et ne peut manquer par conséquent d'acquérir dans leur sein une irrésistible influence.
Il n'est pas besoin de dire que cette doctrine est précisément le matérialisme.
les LA ROYAUTE SOCIALE DE JESUS-CHRIST
n. «- Le golkt du blen»dtre matériel» qui prévenu dan» lea •oclêtés démocratique*» ftivorlse l'ascendant du matérialisme.
L'observation attentive des tendances qui dominent dans ces sociétés vient appuyer cette conclusion.
Personne ne l'ignore. Il y a dans Thomme un besoin insurmontable de mettre ses croyances spéculatives en harmonie avec ses tendances pratiques; or, la tendance dominante au sein des démocraties, est le goût du bien-être matériel. « Chez les nations où l'aristocratie domine la société et la tient immobile, le peuple finit par s'habituer à la pauvreté comme les riches à leur opulence. Les uns ne se préoccupent pas du bienêtre matériel, parce qu'ils le possèdent sans peine : l'autre n'y pense point, parce qu'il désespère de l'acquérir, et qu'il ne le connaît pas assez pour le désirer. Lorsque, au contraire, tous les rangs sont confondus et les privilèges détruits, quand les patrimoines se divisent, et que la lumière et la liberté se répandent, l'envie d'acquérir le bien-être se présente à l'imagination du pauvre et la crainte de le perdre à l'esprit du riche. . . L'amour du bien-
être devient le goût national et dominant; le grand courant des passions humaines porte de ce côté, il entraîne tout dans son cours (1). »
Cette tendance qui, contenue dans de justes bornes, serait légitime, entraîne évidemment avec elle un grand danger, celui que nous signalions naguère : le danger de repousser comme chimériques les croyances qui élèvent^l'âme au-dessus des biens sensibles et des intérêts passagers de la vie présente : le matérialisme est donc l'abîme fangeux vers lequel tendent, par leur propre pente, les sociétés] où prédomine le goût du bien-être matériel.
Ecoutons encore M. de Tocqueville.
« Tandis que Thomme se complaît dans cette recherche honnête et légitime du bien-être, il est à craindre qu'il ne perde enfin l'usage de ses plus sublimes facultés, et qu'en voulant tout améliorer autour de lui il ne se dégrade enfin lui-même. C'est là qu'est le péril et non point ailleurs.
« Il faut donc que les législateurs des démocraties, et tous les hommes honnêtes et éclairés qui y vivent, s'appliquent sans relâche à y soulever
(1) Démocratie en Amériqiie, t. II, liv. II, c. x.
les âmes, et à les tenir dressées vers le ciel.... Que s'il se rencontre parmi les opinions d'nn peuple démocratique quelques-unes de ces théories malfaisantes, qui tendent à faire croire que tout périt avec le corps, considérez les hommes qui les professent comme les ennemis naturels de ce peuple...
€ Le matérialisme est, chez toutes les nations, une maladie dangereuse de l'esprit humain; mais il faut particulièrement le redouter chez un peuple démocratique, parce qu'il se combine merveilleusement avec le vice du cœur le plus familier à ces peuples.
€ La démocratie favorise le goût des jouissances matérielles. Ce goût, s'il devient excessif, dispose bientôt les hommes à croire que tout n'est que matière; et le matérialisme, à son tour, achève de les entraîner avec une ardeur insensée vers ces mêmes jouissances. Tel est le cercle fatal dans lequel les nations démocratiques sont poussées. Il est bon qu'elles voient le péril et se retiennent. »
m* — Il est humainement Impossible d^évlter ce
danger*
Il serait bon, en effet, que ces nations pussent se retenir, ce serait même indispensable; mais comment l'espérer? Sont-ce les masses qui auront cette sagesse et cette force? Mais envient de nous prouver que les masses sont au contraire poussées, par un insatiable besoin, à la poursuite du bien-être matériel. — «Les hommes honnêtes et éclairés » qui vivent au sein des démocraties auront-ils le pouvoir d'arrêter cette pente ? — Mais n'est-il pas dans la nature des démocraties, que les opinions et les sentiments des masses l'emportent sur les vœux des minorités d'élite ? — Sont-ce « les législateurs » qui, par des mesures énergiques, lutteront avec succès contre les goûts dépravés de la multitude ? — Mais quel est le législateur dans les sociétés démocratiques, sinon la multitude elle-même ? Et comment les représentants qu'elle charge de faire des lois en son nom, oseront-ils et pourront-ils lutter avec succès contre le plus irrésistible de ses penchants ?
Reconnaissons-le sans détour : pour la raison
humaine, le cercle dont M. de Tocqueville vient de nous parler est un cercle sans issue.
IW. — Aveu flrappant et bonn^te Inconaéquence de
M. de Tocqnevllle.
Lui-même, du reste, n'est pas éloigné de l'avouer. Ecoutons-le :
€ S'il est facile de voir que c'est particulièrement dans les temps de démocratie qu'il importe de faire régner les opinions (?) spiritualistes , il n'est pas aisé de dire comment ceux qui gouvernent les peuples démocratiques doivent faire pour qu'elles y régnent.
< Je ne crois pas à la prospérité, non plus qu'à la durée des philosophies officielles ; et quant aux religions d'État, j'ai toujours pensé que, si parfois elles pouvaient servir momentanément les intérêts du pouvoir politique, elles devenaient tôt ou tard fatales à l'Eglise.
« Quel moyen reste-t-il donc à l'autorité, pour ramener les hommes vers les opinions spiritualistes, ou pour les retenir dans la religion qui les suggère ? — Ce que je vais dire va bien me nuire aux yeux des politiques. Je crois que le
seul moyen efficace dont les gouvernements puissent se servir, pour mettre en honneur le dogme de la spiritualité de Tâme^^c'est d'agir chaque jour comme s'ils y croyaient eux-mêmes; et je pense qu'en se conformant scrupuleusement à la morale religieuse dans les grandes affaires, ils peuvent se flatter d'apprendre aux citoyens à la connaître, à l'aimer et à la respecter dans les petites. »
Recueillons précieusement cet aveu, arraché par la liaison évidente de l'ordre religieux avec l'ordre social, à un homme qui, au moment même où il l'énonce, fait profession de croire à la séparation de ces deux ordres. Après la constance dans la complète affirmation de la vérité, il n'est rien de plus honorable que l'inconséquence d'un honnête homme, qui, engagé partiellement dans Terreur, aime mieux se contredire ouvertement, que de suivre jusqu'au bout les conséquences de ses faux principes.
Nous voyons ici M. de Tocque ville amené, par son impartiale observation, en face du grand danger des sociétés modernes. Ce hideux matérialisme, dont notre expérience de tous les jours nous fait toucher du doigt l'effrayant pouvoir de séduction sur les masses émancipées de la tutelle
de l'Église, l'observateur rationaliste en mesure d'avance les ravages, avec une perspicacité d'intuition presque prophétique. Il voit ces masses revêtues du pouvoir social, au moment où elles sont livrées sans défense à l'entraînement de leurs mauvais instincts ; il voit ces penchants intérieurs déjà trop violents, accrus par les excitations les plus perverses et les enseignements les plus dégradants ; il voit par conséquent toutes les influences du dehors et du dedans s'unissant pour entraîner les sociétés démocratiques dans ce gouffre, où s'engloutissent à la fois la conscience de la liberté, le sentiment de la responsabilité, la croyance à Dieu, à l'âme, à la vie future, toute religion et toute morale.
Pour les sauver de l'abîme et lutter contre ces irrésistibles influences , il ne voit qu'un moyen : l'action énergique de l'autorité.
Mais comment osera- t-il avouer cette conviction? Le premier principe de la politique moderne n'est-il pas que l'autorité n'a rien à voir aux questions doctrinales et religieuses ? Le publiciste libéral va-t-il, au risque < de se nuire aux yeux des maîtres' de cette politique, » renier ce principe fondamental ? — Oui, il le reniera,
parce qu'il est sincère, et parce que l'intérêt de la société passe dans son esprit avant Fintérêt du s;ystème.
Il en appellera donc à Tautorité, pour lutter contre l'influence du matérialisme. Malheureusement, il n'aura pas la force d'être conséquent jusqu'au bout; et faute d'oser se montrer franchement chrétien, il rendra complètement inefficace le moyen dont il vient de nous démontrer la nécessité.
Quelle arme donnera-t-il à l'autorité pour lutter contre l'irrésistible entraînement du matérialisme? — « Les opinions spiritualistes ; » comme si des opinions suffisaient, pour vaincre dans rame de tout un peuple la tyrannie des penchants sensibles.
Il est vrai que l'autorité civile a une autre ressource ; elle peut mettre, à profit l'influence du christianisme, en « retenant les hommes »
sous cette influence. — Mais c'est ici que se montre dans tout son éclat l'honorable inconséquence du libéral dominé par l'évidence de la vérité. Il ne veut pas de religion d'État, ni par conséquent d'alliance reconnue entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil; pourtant il
veut que le pouvoir civil « se confonne scrupuleusement à la morale religieuse dans les grandes affaires, afin d'apprendre aux citoyens à la respecter dans les petites. »
Qu'est-ce à dire ?
Quelle est cette morale religieuse à laquelle les pouvoirs publics doivent « scrupuleusement conformer tous leurs actes? » Est-ce la morale d'une religion déterminée, ou bien un choix d'articles recueillis dans les morales des diverses religions? En d'autres termes : l'État reconnaîtra-t-il la vérité exclusive d'une seule religion, ou bien, sans en reconnaitre aucune comme exclusivement vraie, se contentera-t-il de proclamer la nécessité d'une religion en général? — Cette seconde hypothèse est évidemment inadmissible : la religion, en général, n'est qu'une abstraction; mais dans l'ordre de l'existence, dans la société, dans l'individu lui-même, elle n'a pas plus de réalité que le triangle en général; et existâtelle, elle ne pourrait avoir aucune influence sur les masses pour les élever vers le ciel. Une pareille influence ne peut appartenir qu'à une religion vivante et agissante, et par conséquent à une religion déterminée. Mais aucune religion déter-
minée ne saurait posséder et exercer cette inflnence qu'autant qu'elle est reconnue comme exclusivement vraie ; car la vérité est une ; et si rÉtat met sur le même rang des doctrines qui se contredisent, il leur ôte par là même, à toutes, au moins autant qu'il est en lui, le droit de s'imposer aux intelligences.
Je demanderai d'ailleurs à M. de Tocqueville d'où le pouvoir civil pourra tirer l'autorité nécessaire pour faire un choix parmi les différentes morales ; et comment il pourra espérer de faire accepter ce choix par les peuples, qui ne voient en lui que leur représentant? Evidemment, il n'y a qu'une autorité divine qui puisse obliger les volontés humaines dans l'ordre religieux ; et, par conséquent, il n'y a qu'une religion reconnue corome divine et comme exclusivement vraie, qui puisse rendre aux sociétés démocratiques l'immense service dont M. de Tocqueville vient de nous démontrer la nécessité.
Mais la logique ne nous permet pas de nous arrêter là. Une fois cette religion reconnue par le pouvoir public, celui-ci se croira-t-il obligé d'en accepter tous les enseignements, ou bien se contentera-t-il d'admettre ceux qu'il jugera plus
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essentiels ; et se croira-t-il permis de se mettre en contradiction avec tous les autres ? — Dans le premier cas, nous avons une sorte de religion d'État ; car la religion d'État consiste bien moins dans la dotation du clergé ou dans toute autre forme extérieure, que dans la reconnaissance publique et officielle des enseignements et des lois delà religion. — Dans le second cas, nous n'avons qu'une révoltante inconséquence, qui, loin de faire respecter la religion par les peuples, ne peut que la rendre méprisable. Nous ne saurions trop 1^ redire en effet : la^ligion, pour conserver surJes peuples sa bienfaisante influence, doit leur apparaître comme l'envoyée et l'interprète du Très-^ut ; mais il est évident qu'on lui ôte à leurs yeux^e caractère divin, du moment qu'on n'accepte p^^r ses enseignements dans toute leur intégrité. Leç pouvoirs qui prennent dans ces enseignements ce qui leur convient, en foulant aux pieds le reste, montrent que pour eux la religion n'est qu'un moyen de haute police, instrumentum regni; et dès lors ils se privent de tous les services qu'ils pourraient attendre d'elle. Loin d'y trouver une force, ils la dépouillent de tout son prestige. C'est alors surtout que se pro-
(luisent les résultats funestes qui portent M. de Tocqueville à repousser les religions d'État. Nous repoussons plus énergiquement que lui tous ces compromis hypocrites entre la politique humaine et la divine religion de Jésus-Christ.
Que voulons-nous donc? Qu'espérons-nous et comment concevons-nous que le grand fléau des sociétés modernes, le monstre du matérialisme, pourra être vaincu?
'V . — - Solution dn problème par la royanté de Jésas-
Chrlat.
Nous espérons que les ravages tous les jours plus lamentables de ce fléau, et la puissance toujours croissante de ce monstre, ouvriront enfin les yeux de tous les hommes en qui vit encore quelque estime de la dignité humaine; nous espérons que l'impuissance manifeste de lutter contre lui avec les seules forces de la raison, les poussera à solliciter l'appui de la seule religion capable de soulever les âmes vers Dieu et vers le ciel, parce que seule elle est céleste et divine. Nous espérons qu'aidés delà divine grâce les défenseurs de
cette religion sainte réveilleront, an sein des masses encore saines et ressusciteront dans celles qui sont déjà corrompues, le sens des choses divines et Famour des biens à venir ; nous espérons enfin que la société entière, pénétrée d'horreur à la vue de Fabime où sa révolte Favait entraînée, reconnaîtra Jésus-Christ pour son sauveur et pour son roi; déclarera ennemis publics ceux qui, désormais, essayeraient de lui faire préférer les ténèbres et Fignominie aux lumières et aux gloires que ce divin Roi assure à ses sujets, et qu'elle chargera le pouvoir auquel elle obéit, de défendre la royauté de Jésus-Christ avec autant d'énergie que tout pouvoir en met à défendre sa propre inviolabilité.
Si ces espérances se réalisent, les sociétés modernes pourront se garantir 'des abaissements du matérialisme , neutraliser les influences dégradantes qui les menacent, et aspirer à de glorieuses destinées.
Mais si le monde était déjà trop corrompu pour accepter la royauté de FHomme-Dieu ; et si la Providence, fatiguée de lutter contre nos rebellions, refusait de faire en faveur du monde moderne le miracle qui transforma le monde romain,
il faudrait nous résigner à tomber dans des hontes d'autant plus profondes et des ténèbres d'autant plus épaisses, que les sommets d'où nous sommes descendus étaient plus sublimes et plus lumineux.