‹ Les doctrines romaines sur le libéralisme envisagées dans leurs rapports avec le dogme chrétienChapitre 50 sur 69 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA ROYAUTE SOCIALB DB JBSUS-CHRIST EST l'uNIQUB SOUTIBN

DB L'AXrrORITB CIVILE

I* — Ei*aatorlté est l'élément censtltatlf de la «oclété

civile.

La vérité que nous entreprenons de démontrer dans ce chapitre est si évidente par elle-même, et elle a reçu des événements accomplis depuis un siècle une si éclatante confirmation, que, pour la faire toucher au doigt, il ne sera pas nécessaire d'entrer dans de bien grands développements.

On a pu déjà comprendre, et on comprendra mieux bientôt que nous ne sommes pas des adorateurs aveugles de l'autorité ; et que, loin d'en préconiser les abus, nous reprochons à notre siècle de ne pas les craindre suffisamment. Des deux intérêts dont la conciliation harmonieuse constitue Tordre et le bien-être social, l'intérêt de la liberté et l'intérêt de l'autorité, nous croyons le

premier plus gravement menacé encore de nos jours que le second , et nous voudrions que ce livre eût pour résultat de lui susciter partout des défenseurs.

Mais notre estime pour la liberté ne doit pas nous faire perdre de vue le prix et la nécessité indispensable de Tautorité. Loin d'être hostiles, comme les publicistes modernes semblent se plaire à le supposer, ces deux intérêts sont étroitement unis et ne peuvent se passer Tun de Fautre. Si les abus de Fautorité étouffent la liberté, la destruction de Fautorité ne lui est pas moins nuisible, puisqu'elle la livre sans défense à toutes les attaques et à toutes les oppressions de Fanarchie.

Il est donc indispensable, pour la conservation de la liberté, que Fautorité existe et qu'elle soit forte, que les bons la respectent et que les méchants la redoutent.

Cette nécessité résulte encore de l'intérêt et de Fessence même de la société civile. Pourquoi les hommes, naturellement unis ensemble par les liens de la société universelle et de la société domestique, ont-ils été amenés à former, déplus, ces groupes qu'on nomme peuples, et à s'unir par les liens politiques ? Nous Favons compris : c'est que

les droits des individus et des familles étaient exposés à des collisions et à des aggressions continuelles. Pour écarter ce double danger, il a fallu créer un pouvoir qui maintînt Tunité au milieu de ces oppositions, et défendît Tordre public contre ces attaques.

La société civile n'existe donc que par l'autorité; c'est l'autorité qui lui donne sa vie, sa force, sa paix, son bien-être ; qui la défend contre tous les dangers et la conduit à sa fin ; par elle, et par elle seule, les intérêts individuels, qui de leur nature tendraient à la séparation et à la lutte, sont rassemblés en un seul faisceau et concourent à l'intérêt commun. Elle est donc pour la société civile une nécessité de premier ordre ; ou , pour mieux dire, elle est son élément le plus essentiel. Si la conservation de la liberté est la cause finale de cette société, la création de Tautorité en est la cause formelle ; c'est en vue de la première de ces causes qu'elle a dû être créée, mais c'est de la seconde qu'elle reçoit de fait et qu'elle conserve son existence.

Il est donc manifeste qu'on ne peut ébranler l'autorité sans compromettre la solidité de l'édifice social ; et que le moyen le plus sûr de ren-

A^erser cet édifice est de saper par sa base Tautorité, qui en est Tunique boulevard.

n. ^ Eia tbéorle antlctarétlenne «ape par sa base l'autorité*

C'est le chef-d'œuvre qu'accomplit, sous nos yeux, la Révolution qui a détruit la royauté sociale de THomme-Dieu, Déjà nous l'avons démontré par le témoignage des faits, il nous reste maintenant à prouver que les résultats obtenus étaient dans la nécessité des choses.

Quel a été le but avoué de cette Révolution?

Ses auteurs l'ont dit assez haut, pour qu'il n'y ait à ce sujet aucun doute : elle a eu pour but d' affranchir l'homme de toute autorité supérieure à l'humanité.

J.-J. Rousseau, dont les législateurs révolutionnaires n'ont fait que mettre en pratique les théories, pose ainsi le problème fondamental de la société nouvelle : « Trouver une forme d'association, par laquelle chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant (1). » Telle est,

(1) Contrat social^ lit. I, c. vx.

en eflfet, Tinsoluble énigme qu'ont à résoudre ceux qui ne veulent pas appuyer les droits de l'homme sur les droits de Dieu, et subordonner la souveraineté sociale à la souveraineté de Jésus- Christ.

Si dans les termes mêmes dans lesquels le problême est formulé, on croit voir une contradiction manifeste, on ne se trompera pas ; mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que le sophiste de Genève n'a mis ici dans ses expressions d'autre contradiction que celle qui se trouve au fond des choses. Qu'on n'essaye pas de lui faire porter à lui seul la responsabilité de ses théories sociales ; si elles sont absurdes et subversives de toute société, ce n'est pas tant par les détails dont il les a enrichies, que par le principe sur lequel elles reposent : or, ce principe est celui que tous les ennemis du droit chrétien professent d'accord avec lui, le principe de la souveraineté du peuple.

Entendue au sens révolutionnaire, cette souveraineté suppose que ceux qui commandent dans la société civile tiennent leur pouvoir de ceux-là seuls auxquels ils doivent commander.

C'est en partant de cette donnée essentiellement contradictoire, qu'il s'agit de constituer Fautorité

et d'organiser la société civile. Or personne jasqpi'ici n'a présenté, pour résoudre ce problème, une théorie plus satisfaisante que celle de Rousseau. Son Contrat social a toujours été regardé comme le Gode de la Révolution, et nous sommes autorisés à y chercher, par conséquent, l'explication des ruines que la Révolution accumule depuis on siècle au sein de la société.

m. — Système da contrat •oclal»

Pour concilier, avec la souveraineté du peuple, l'existence d'un pouvoir auquel le peuple soit tenu d'obéir, on suppose à l'origine des sociétés un pacte, qui est devenu le principe de tous les droits sociaux ; bien mieux encore, de tout droit et de toute morale. Avant de conclure ce pacte, l'homme était semblable à la brute; il n'avait pour guide que l'instinct. Ce pacte seul lui a donné la liberté morale et l'a rendu vraiment maître de lui (1),

Et quelles sont les conditions de ce pacte? Elles

(1) Contrat social j liv. 1, c. viii.

sont très-simples ; chaque homme se donne tout entier à la communauté, et acquiert par conséquent, comme membre de la communauté, un droit absolu sur chacun de ses semblables (1). II devra donc, désormais, se considérer sous un double aspect : comme particulier, il est sujet; mais comme membre de la communauté, il est . souverain. Et sa souveraineté est absolue, nous venons de le voir ; elle est, de'^plus, inaltérable ; toute cession qu'il en ferait, serait nulle de plein droit (2) ; toute usurpation de la part d'un pouvoir quelconque, romprait le pacte social, et rendrait aux particuliers leur liberté primitive (3).

Cependant, comme les membres de la société auraient trop de peine à gouverner par euxmêmes, ils peuvent déléguer à un ou plusieurs magistrats le pouvoir exécutif. Mais cette délégation n'est jamais absolue et définitive, ce qui serait contraire à leur inaliénable souveraineté. Il n'y a même pas de contrat entre le peuple souverain et le gouvernement : « ce n'est absolument qu'une commission, un emploi, dans

(1) Contrat social^ liv. I, c. v.

(2) Contrat social^ liv. lî, c. i.

(3) Contrat social, liv. I, c. vi; liv. III , c. i.

leqpiel les magistrats, simples officiers du souverain, exercent, en son nom, le pouvoir dont il les a faits dépositaires et qu'il peut limiter, modifier et reprendre quand il lui plaît, Faliénation d'un tel droit étant incompatible avec la nature du corps social et contraire au but de Fassociation (1). »

IV. -• Contradtcllon de «se •y»tème« — Il aatorlae la violation dea dévot ra soclanx.

Voilà, en quelques mots, la théorie sociale que la Révolution a substituée au droit chrétien. Il est à peine nécessaire de faire ressortir les contradictions dont fourmille ce système, et de signaler les ruines auxquelles il condamne la société.

Quelle base lui donne-t-il? Un pacte purement arbitraire et radicalement nul : car un contrat quelconque n'est obligatoire qu'autant qu'il est conclu entre des agents moraux ; si donc l'homme, avant que de conclure le contrat social, n'était pas un agent moral et libre, il n'était pas

(1) Contrat social^ liv. III, c. i. Voyez aussi les chap. xvi et xviir.

igo LA ROYAUTÉ SOCIALE DE JÉSUS-CHRIST

apte à contracter, et il n'a pu s'imposer ancnne obligation valide.

D'ailleurs, tout pacte suppose çue ceux qui le contractent se reconnaissent d'avance obligés d'accomplir leurs engagements; car comment une promesse quelconque pourrait-elle me lier, si je ne me reconnaissais pas généralement tenu à remplir mes promesses ?

Si donc on n'admet aucun devoir antérieur au pacte social, ce pacte, dont on fait l'origine de tous les droits et de tous les devoirs, ne peut avoir aucune force et par conséquent ne peut constituer aucun droit, ni fonder aucun devoir.

Mais, supposé même que ce pacte peut obliger les contractants, au moment même où ils le concluent, comment pourrait-il conserver toujours la même force? Rousseau lui-même nous le dit : « Il est absurde que la volonté de l'homme se donne des chaînes pour l'avenir (ï). » Cette volonté originairement affranchie de toute obligation, et par conséquent souveraine par nature, ne peut-elle pas se dispenser elle-même des obligations qu'elle s'est librement imposées? Non-seu-

(1) Contrat social, liv. II, c. i.

lement elle le peut, mais c'est pour elle une nécessité, du moment où elle jugera que le contrat social a pour elle plus d'inconvénients que d'avantages. Car, comme dit encore Rousseau : « Il ne dépend d'aucune volonté, de consentir à rien de contraire au bien de l'être qui veut (1). »

A plus forte raison, le pacte social, quelque force qu'il pût avoir à l'égard de ceux qui l'ont originairement conclu, ne peut-il en aucune manière obliger leurs descendants. Si les premiers étaient essentiellement libres de s'unir en société, ou de conserver leur indépendance, les seconds, qui ont la même nature, ont aussi les mêmes droits, et rien, par conséquent, ne les oblige d'accepter un contrat qu'ils n'ont pas conclu.

Ce pouvoir de repousser le pacte social, et par conséquent de renverser la société dont il est la base, se change en devoir pour ceux qui, ne possédant rien , ont lieu de se plaindre du partage inégal des biens sociaux. « L'état social, dit Rousseau, n'est avantageux aux hommes qu'autant qu'ils ont quelque chose, et qu'aucun d'eux n'a rien de trop (2). » Ceux par conséquent qui n'ont

(1) Contrat social, liv. II, c. i.

(2) Contrat social, liv. I, c. ix.

rien, n'ont aucun motif d'accepter le pacte social, ni aucun devoir à remplir envers la société; car étant supposés parfaitement libres, ils ne peuvent raisonnablement s'obliger envers la société qu'en vue des avantages qu'ils attendent d'elle.

Voilà donc au moins cinq raisons péremptoires qui autorisent les membres de la société civile à mettre en question son existence , aussi souvent qu'il leur plaira ; voilà cinq motifs irréfutables, qui justifient, aux yeux de tous les partisans de la souveraineté du peuple, les attentats contre l'ordre social.

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