V. -• Il légitime tontes le» révoltes contre le ponvoir
Les révoltes contre le gouvernement sont encore bien plus évidemment légitimées dans ce système ; car, du moment que chaque membre de la société civile , en tant qu'il fait partie du souverain, ne voit dans le gouvernement que son délégué, toujours révocable, qui peut l'empêcher de le révoquer? — Il ne peut le faire, dira-t-on, qu'autant qu'il a un motif. — C'est inexact, car un souverain a le droit de révoquer , sans autre
motif que son bon plaisir, un délégué à Tégard duquel il n'a pris aucun engagement. — D'ailleurs, les citoyens ont toujours un motif suffisant de renverser le pouvoir exécutif, lorsque celui-ci ne gouverne pas à leur guise ; puisque , en le créant, ils ne lui ont donné d'autre mandat que de promouvoir leurs intérêts et d'exécuter leur volonté. — Il est vrai que, dans la théorie, l'intérêt commun doit prévaloir sur l'intérêt particulier, et que la souveraineté appartient à la volonté générale et non aux volontés particulières. — Mais chaque particulier ne peut-il pas se persuader qu'il est le juste appréciateur de l'intérêt général? Rousseau lui-même ne convient-il pas que la majorité, que l'universalité même des citoyens peut se méprendre à ce sujet, et que la volonté de tous , égarée par l'intérêt particulier, peut perdre, par là même, les prérogatives qui n'appartiennent qu'à la volonté générale (1)? Enfin, qu'est-ce qui peut empêcher les minorités de travailler à devenir majorités, et d'acquérir ainsi le droit de renverser le gouvernement qui leur déplaît? Que devient, en pratique, devant le
(1) Contrat social^ liv. II, c. m.
bon sens, que devient surtout devant les passions la subtile distinction qu'établit la théorie révolutionnaire entre rhomme en tant que sujet, et ce même homme en tant que fraction du souverain? C'est une abstraction toute pure ; et que peuvent les abstractions pour réprimer les convoitises? Ce que peut un nuage pour arrêter le tonnerre. En réalité, la théorie antichrétienne ne permet de voir dans la société humaine que des hommes, et elle ne peut empêcher que ces hommes ne soient tous plus ou moins portés à préférer leur intérêt égoïste à l'intérêt général. Pour maintenir dans Tordre ces tendances désordonnées, il faut deux choses : le sentiment du devoir, qui réprime le désordre dans son principe intérieur, et la crainte de la force qui en arrête la manifestation extérieure; la puissance des idées et la puissance du glaive. La première de ces deux puissances ne suffit pas toujours, et c'est pour cela qu'on n'a vu que trop de révolutions dans les sociétés mêmes où les droits de l'autorité étaient le plus universellement reconnus. Mais si la raison de l'homme , quand elle lutte contre ses passions, n'est pas toujours victorieuse, qu'est-ce qui pourra arrêter le débordement des passions.
lorsque les idées seront d'accord avec elles? Les masses ont pour elles la force physique, et elles le sentent; comment donc espérez-vous les maintenir dans 1 ordre, si vous leur persuadez qu'elles ont, de plus, la force morale, que la souveraineté leur appartient, que le pouvoir n'est que leur délégué et qu'il n'y a aucune autorité au-dessus d'elles?
Pour les empêcher d'exercer violemment cette souveraineté, en renversant le pouvoir chargé de les contenir, il faudrait que ce pouvoir pût accomplir le plus grand de tous les miracles : contenter les passions en les réfrénant, et faire que celui à qui on a persuadé qu'il est souverain trouvât du plaisir à porter le joug.
Tant que ce double miracle n'aura pas été accompli, et tant que la théorie de la souveraineté du peuple conservera son prestige, cette théorie sera dans les entrailles de la société comme un virus pestilentiel, que rien ne pourra empêcher de faire, périodiquement, d'épouvantables ravages. Ne pas voir cela, c'est être doublement aveugle ; c'est fermer les yeux tout à la fois à la logique des idées et à la logique des faits ; c'est s'obstiner à construire un édifice sans base, une société sans
autorité véritable; à établir des chefs qui n'ont aucune supériorité sur leurs sujets, et des sujets qu'aucune autre volonté que la leur n'oblige d'obéir à leurs chefs ; c'est mettre le chaos à la place de l'ordre, et contraindre la chrétienté à, consumer en convulsions mortelles les forces qu'elle devrait employer à vivifier le monde.
VI* «» ILie remède au mal est dan» le retour à la t-iiéo-
rie chrétienne.
Mais comment sortir de ce chaos? Gomment rentrer dans l'ordre, et rendre à la société cette paix , qui est la condilion de sa vie et de tous ses progrès ? — Il y a un moyen, et il n'y en a qu'un. Il faut rendre à l'autorité son divin prestige, et rétablir la société sur sa base, en restaurant la royauté sociale de Jésus-Christ.
La théorie chrétienne ne repousse pas absolument le contrat social et la souveraineté originelle du peuple; mais ces deux articles, maintenus par cette théorie dans leurs justes proportions, perdent le .caractère subversif que la Révolution leur donne en les dénaturant. Puisque Dieu n'est pas intervenu directement à l'origine des sociétés civiles, pour en déterminer la forme,
il a laissé ce pouvoir aux hommes , qui ont dû s'en acquitter par un pacte exprès ou tacite. Mais ce pacte n'a pas été arbitraire ; il a été obligatoire, à partir du moment où les familles ont été assez multipliées, pour rendre l'établissement d'une force publique indispensable au maintien de l'ordre.
Le pacte social n'est donc pas l'origine de tous les droits et de tous les devoirs; il suppose au contraire les hommes liés à leur Créateur et à leurs semblables, par les droits et les devoirs essentiels. C'est afin de pouvoir maintenir ces droits et remplir ces devoirs, qu'ils sont tenus de contracter de nouveaux liens, ceux de la société civile. Cette société a donc pour auteurs immédiats ceux qui, en se réunissant, lui ont donné son existence déterminée ; mais elle a pour premier principe Dieu, qui en a voulu la création, de cette même volonté essentielle, par laquelle il oblige l'homme à maintenir l'ordre. Il suit de là que lorsque la société aura été constituée, ni ceux qui en sont les auteurs immédiats, ni ceux qui, de quelque manière que ce soit, en feront partie dans la suite, ne peuvent la renverser, sans se mettre en opposition avec la volonté de Dieu.
Il faut raisonner de même quant à la création du pouvoir civil. Puisque le sujet qui doit être revêtu de ce pouvoir n'a pas été désigné de Dieu, c'est aux hommes qu'il appartient originairement de le choisir. Il est vrai que ce choix résulte naturellement des circonstances ; le chef de famille le plus puissant, le guerrier le plus valeureux, le conseiller le plus sage, se sont, à l'origine des sociétés, imposés en quelque sorte à l'obéissance de leurs semblables; cependant, conmie aucune de ces qualités n'est pas ellemême essentiellement liée avec l'autorité civile, il faut reconnaître que les membres de la société n'ont pu être obligés à établir cette autorité sous telle forme, et à la fixer dans tel sujet, que par un un choix exprès ou tacite. Dans ce sens, on peut dire que la souveraineté a résidé, à l'origine, dans la communauté, puisque celle-ci a été libre, soit de la conserver, en établissant la forme démocratique, soit de l'aliéner, en la confiant à un sénat, ou à un roi.
Mais si la forme et le sujet de l'autorité ont eu, originairement, le choix du peuple pour principe immédiat, l'autorité elle-même vient de Dieu : c'est Dieu qui en exige l'établissement ; et
du moment qu'elle est établie, c'est au nom de "Dieu que le souverain commande. Que ce souverain soit un roi, un sénat ou une assemblée populaire, il ne fait aucun acte légitime d'autorité qui ne soit revêtu de la sanction de Dieu, et on ne peut lui résister sans résister à Dieu même (1).
VII» •« l^a royauté de •lé»u»*ChrlBt donne une consécration nouvelle au pouvoir civil.
Cette théorie de la société civile découle des principes de la saine raison ; et, pour la démontrer, il n'est pas nécessaire de recourir aux enseignements de l'Evangile. Mais voici en quoi la révélation chrétienne a donné à cette théorie une nouvelle force, et a considérablement accru le divin prestige de l'autorité. Ce Dieu, dont la volonté essentielle rend obligatoires les devoirs sociaux, et revêt de son immuable sanction les actes des pouvoirs civils, tant qu'il restait dans son inaccessible lumière, échappait aux regards des hommes ; et les princes ne songeaient pas plus à lui rapporter l'usage de leur pouvoir, que les sujets à faire remonter jusqu'à lui leur obéis-
(1) Ep. ad Rom,, xik
sance. Aussi les rois des nations mettaient-ils leur grandeur à exercer sur elles un. pouvoir despotique (1), et les peuples, lorsqu'ils n'avaient pas la force de résister, n'obéissaient qu'en esclaves.
Mais voilà que le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs apparaît sur la terre ; il conquiert notre amour par ses bienfaits, il nous rachète par son sang, il fonde son Église, et remonte au ciel après avoir créé sur la terre un peuple nouveau. Ce peuple, qui le reconnaît pour son roi, et qui est destiné à partager pendant l'éternité son céleste royaume, apprendra de l'Église qu'il est trop grand pour courber la tête devant aucun pouvoir purement humain. Jésus-Christ l'a affranchi, il se Test incorporé, il l'a divinisé, il lui a conféré, dès cette vie, une onction à la fois sacerdotale et royale; comment, avec une dignité si haute et de si sublimes destinées, pourrait-il devenir le sujet d'une créature? — Aussi, comme Jésus-Christ lui-même, ne verra-t-il dans les autorités humaines que les organes de l'autorité divine ; en obéissant aux hommes les plus per-
(1) LtiC.^ XXII, 25.
vers, il saura n'obéir qu'à Dieu; et quand, dans le commandement de l'homme, il ne pourra plus voir Tordre de Dieu, aucune force ne sera capable de faire plier sa volonté.
Ainsi, le seul exemple de l'Homme-Dieu a pu, dès les premiers jours du christianisme, diviniser robéissance de ceux qui l'ont reconnu pour roi ; mais il a fait bien plus encore, quand la société entière s'est soumise à sa royauté. Alors il a établi, au sein de cette société, un pouvoir dont il a fait son représentant visible dans l'ordre temporel, comme le sacerdoce était son représentant dans l'ordre spirituel. Réunissant dans sa personne les deux souverainetés, il a délégué l'une aux pontifes et l'autre aux monarques; il a voulu que les monarques reçussent comme les pontifes l'onction sainte; il a fait d'eux, comme de ses prêtres, des christs, des oints du Seigneur, afin que les peuples ne puissent méconnaître en eux les vicaires du Christ Très-Haut, de celui auquel son Père a confié l'onction à la fois sacerdotale et royale de la divinité.
Ainsi élevée à une dignité en quelque sorte divine, la royauté est devenue pour les peuples l'objet d'une vénération, d'un amour, d'un dé-
vouement dont Thumanité n'avait jamais eu le soupçon au sein des monarchies les plus puis— santés des temps anciens. Le roi, c'était, dan^ les Etats chrétiens, bien plus qu'un maître, biec: plus qu'un père; c'était la Providence visible c'était une apparition terrestre du Roi des cieuî^ii^ Partout où il se montrait, les foules se préciiib^ talent sur son passage, non pas, comme de n^o^ jours, pour contempler en curieux un graznrf spectacle, mais avec quelque chose de cet eiithousiasme que la religion seule a le privilège de faire naître dans les cœurs. Ceux mêmes qui ne l'avaient jamais vu et qui ne devaient jamais le voir éprouvaient pour lui une affection filiale, qui dans leur cœur ne se séparait jamais de l'amour de la patrie. La patrie, en effet, se personnifiait dans le roi ; quand on prenait les armes pour la défendre, on se mettait au service du roi ; et le cri de € Vive le roi ! > s'échappait comme de luimême du cœur et des lèvres du soldat qui tombait sur le champ de bataille. Le souvenir du roi se mêlait à tous les actes et à tous les bienfaits de la vie civile. En Angleterre, où le langage a conservé plus fidèlement l'empreinte des vieilles mœurs, on dit encore : la paix du Roi, la grande
route du Roi, the King's peace^ the King's highway. « Si le Roi le savait ! » tel était le cri spontané de ceux qui voyaient un désordre impuni. Combien alors l'obéissance était facile aux sujets 3t combien elle était plus noble que celle que l'on accorde aux administrations sans entrailles de Qos sociétés modernes ! Aussi la France, durant quatorze siècles, ne vit pas une seule révolution proprement dite. La monarchie traversa bien des épreuves, elle fut violemment attaquée, l'étranger la mit à deux doigts de sa perte, mais toujours ses sujets lui demeurèrent fidèles.
VUt. •— Eiea dépositaires du pouvoti* en ont eux.mêmes détruit le divin prestl§;e«
Et pourtant, cette monarchie française, si grande tant qu'elle fut vraiment chrétienne, Ue sut pas toujours comprendre sa sainte mission et ses vrais intérêts. Plusieurs de ses inlignes dépositaires souillèrent de boue la dignité Uvine que Jésus-Christ leur avait conférée.
Is firent pis encore : ils tournèrent, contre la ^oyauté spirituelle de Jésus-Christ et de son vi-
Caire, le glaive temporel dont ce divin Sauveur les avait armés pour le défendre'. Au dernier siècle surtout, on vit une vraie conjuration des vicaires temporels de FHomme-Dieu contre son vicaire spirituel. « Quel déchaînement de tous les pouvoirs catholiques contre le chef de votre religion ! disait, vers la fin de ce siècle, à M. de Maistre le sénateur russe dont il a rapporté les sentiments dans ses Soirées de Samt-Pétersbourg. A quelle extrémité l'invasion générale de vos princes n'at-ellepas réduit, chez vous, l'ordre sacerdotal ! » Alors on a vu se renouveler dans l'ordre moral, mais avec une aggravation de perfidie et d'impitoyable obstination, ces outrages que la ville d'Anagni vit infliger autrefois au chef de l'Église et qui arrachaient au poëte, malgré ses rancunes gibelines, ce cri d'éloquente douleur (1) :
Veggio in Alagna entrar lo fiordaliso, E nel Vicario suo Cristo esser catto ; Veggio lo un altra volta esser deriso ; Veggio rinovellar l'aceto e il fêle, E tra nuovi ladroni esser anciso (I).
(1) « Je vois dans Anagni entrer la fleur de lis, et le Christ emprisonné dans la personne de son vicaire ; je le vois de nouveau en butte aux dérisions, abreuvé une fois encore de fiel et de vinaigre, et mis à mort au milieu de nouveaux larron?. »
Qu'est-il arrivé alors? Hélas! ce qui devait rriver. A force de prévarications, les rois ont éussi à effacer sur leur front le divin caractère ue Jésus-Christ y avait imprimé ; et alors les suîts, ne voyant plus en eux que des hommes, leurs ?aiix, élevés au-dessus d'eux par un caprice du asard, se sont ligués pour renverser leur trône, ^mme ils s'étaient ligués eux-mêmes pour ren- Brser le trône de Jésus-Christ ; et la société chréenne, privée à la fois de la double colonne qui i. soutenait, n'a plus été bientôt qu'un monceau ^e ruines.
Maintenant, les augustes et pieux descendants îe ces monarques infidèles expient douloureusetïient les fautes de leurs ancêtres ; mais la société entière expie bien plus cruellement encore sa révolte contre l'Homme-Dieu. De toutes les familles découronnées, la famille des peuples chrétiens est incontestablement la plus malheureuse. Les autres n'ont perdu qu'un dangereux honneur et un bien lourd privilège ; mais la chrétienté a 5té dépouillée de son union, desa paix, de sa force, lu sentiment de sa dignité et de la puissance d'acîomplir sa mission à l'égard du monde.
SIK.. — - EiO restauration de la royauté de «léstiB-Clirlstf •eul moyen de restaurer l'autorité linmalne.
Puisse-t-elle retrouver tous ces biens, en accomplissant le glorieux devoir qui en était la condition ! Quel que soit le pouvoir auquel elle confiera ses destinées, puisse-t-elle lui rendre, en le soumettant à la souveraineté de Jésus-Christ, le prestige et la force, sans lesquels il serait à jamais hors d'état de faire son bonheur ! Elle a encore un moyen de relever et de diviniser l'autorité, mais elle n'en a pas d'autre. Appuyer les droits de l'autorité humaine sur une idée deDieu purement rationnelle, n'est plus chose possible. Dieu n'a plus, et ne saurait avoir, d'autres adorateurs que les adorateurs de Jésus-Christ ; et ceux qui ne veulent plus reconnaître l'autorité de Jésus-Christ ne sont pas moins obstinés dans leur révolte contre Tautorité de Dieu. Il n'y a donc plus et il ne saurait plus y avoir, au sein de la société humaine, que deux manières de concevoir l'autorité ; ou elle sera envisagée comme une délégation de l'autorité de Jésus-Christ, et n'aura.
par conséquent, de force qu'autant que l'autorité de Jésus-Christ sera complètement restaurée ; ou bien ce sera un pouvoir purement humain, et par conséquent dépendant des hommes auxquels il devrait commander, et réduit, pour se défendre <'le leurs attaques, à s'appuyer sur la force brutale.
E)'un côté, la véritable autorité à la fois respectée et respectueuse, contenue dans ses limites par* le principe même qui l'élève à une dignité divine, obligée de respecter la loi de Dieu en ^ême temps qu'elle commande en son nom, dominant sur les âmes uniquement pour les aider ^ x^emplir leurs destinées immortelles : de l'autre ^^t;é, une autorité précaire, et par là même tyran- ^ique, sans cesse menacée et sans cesse obligée i^ se défendre; contrainte d'enchaîner les bras E^^r l'impuissance même oii elle est de dominer '-^s cœurs.
Laquelle de ces deux autorités s'accorde mieux ^Arec les vrais intérêts et les généreuses inspirations des sociétés modernes ? Il est à peine permis lie le demander. Mais s'il est évident que la preïïiière peut seule répondre aux exigences de la ilignité individuelle et de l'ordre social, comment
ne pas espérer que les sociétés modernes seront amenées par cette évidence, de plus en plus éclatante, à rétablir cette autorité sur son unique base, la roj^auté de Jésus-Christ.